‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Fameuse bataille navale du 20 avril, en face de Constantinople, entre quelques navires chrétiens et toute la flotte turque. — Victoire finale des chrétiens. — Fureur du Sultan. — Disgrâce de l'amiral turc. — Continuation du bombardement. — Transport d'une partie de la flotte turque dans la Corne d'Or par-dessus la colline de Péra.

À ce même moment à peu près, le vingtième jour d'avril, au dire de Barbaro, le dixième jour du siège, au dire de Pusculus, survint un des incidents les plus dramatiques et les plus intéressants du siège, un des plus suggestifs aussi, suivant l'expression de M. Pears, dont je vais suivre ici de très près l'excellent récit. Presque tous les historiens de ces événements racontent longuement, dans des termes à peu près identiques, ce nouveau combat naval si heureux pour les chrétiens. On sent dans leurs récits combien l’impression de cette lutte terrible autant qu’inégale fut et demeura profonde parmi les assiégés surtout. Ce fut l’unique incident vraiment heureux du siège, le seul qui rendit quelque courage, quelque espoir aussi, aux défenseurs de Constantinople au milieu de cette cruelle et inlassable série de calamités qui marquèrent si tristement l’agonie dernière de cette cause perdue, quelque chose comme la brusque annonce de la victoire de Coulmiers dans le cours de la lugubre guerre franco-allemande de 1870. Aussi tous les chroniqueurs du siège se sont-ils complus à raconter longuement cet éclatant fait d'armes, tous à peu près dans les mêmes termes, avec quelques minimes divergences de détail pour ceux qui ne parlent que de seconde main de

cette étrange et furieuse bataille navale, aux péripéties si

dramatiques, livrée sous la muraille même de Constantinople, à quelques pas du rivage.

« Le vingtième jour d'avril donc, à la troisième heure du jour, par conséquent vers neuf heures du matin, dit Barbaro, dont je suivrai principalement le récit, nous vîmes tout à coup, par vent frais du sud, approcher à toutes voiles trois grands navires, plus un quatrième de moindres dimensions, chargés de combattants, de munitions, de marchandises, venant du couchant, arrivant, à ce que l’on disait, de Gênes, pour porter secours aux assiégés (1). »

Quelques mots sont ici nécessaires pour expliquer cette arrivée si inattendue et l'impression extraordinaire que la vue de ces bienheureux navires fit sur les esprits des assiégés.

Rappelons avant tout, dit M. Pears, que, depuis le basileus jusqu’au dernier de ses sujets, tous à Constantinople, dans la vaste cité assiégée, espéraient constamment avec la dernière anxiété l'arrivée d’une flotte italienne de secours. Ces malheureux Grecs avaient accepté, bien qu’elle leur fit horreur, l'Union avec Rome, et ils s’en consolaient en se persuadant que le pape ou d’autres souverains occidentaux allaient, en récompense, leur expédier de nombreux navires chargés de soldats et de munitions. Aussi la foule constantinopolitaine se figura d’abord que ces bateaux qu’elle voyait subitement approcher avec tant d'émotion, étaient envoyés par le pape. En tout cas, même ceux qui n'étaient pas de cette opinion furent d'accord pour estimer que ce renfort de combattants était pour la ville assiégée d’une importance suprême. Rien ne peut donner une idée de la joie folle, de l'immense espérance qui remplit subitement, à la vue de cette escadrille voguant si gaillardement, l’âme de tous les défenseurs de la ville assiégée. En quelques minutes à peine,

(1) Dukas parle de cinq navires, dont quatre génois et le transport impérial venant du Péloponèse. Critobule ne parle que de trois gros navires en tout.

tous les points élevés de l’immense cité d’où l’on pouvait apercevoir la mer de Marmara furent envahis par une foule incroyable de spectateurs haletants. Ce n’était point tant l’aide apportée par ces quatre vaisseaux qui jetait toute cette foule tant angoissée dans un joyeux délire. La vérité, je l’ai dit, est que cette population, affolée déjà par tant de souffrances, croyait reconnaître en ces navires l'avant-garde enfin arrivée, enfin tangible, de cette flotte de secours attendue depuis tant de jours d'Occident, cette flotte immense sur la venue de laquelle l'imagination de tous, des chefs comme des soldats, comptait fermement depuis tant de semaines, comme une récompense pour l’Union tant détestée, acceptée toutefois dans l'espoir de ce tout-puissant secours occidental. « C’est le pape de - Rome qui nous envoie cette avant-garde, » criait avec exaltation la foule constantinopolitaine; « bien d’autres vaisseaux vont suivre! » De leur côté, les Turcs, malgré le petit nombre des vaisseaux chrétiens, ne pouvaient se défendre de quelque émoi à la vue de ce palpable témoignage d’un secours qu’ils redoutaient au-dessus de tout, car ils avaient, en mainte rencontre, appris à redouter la valeur des guerriers italiens, génois et vénitiens surtout.

Les auteurs ne sont pas d'accord sur les motifs de la venue si providentielle de ces navires. Critobule dit qu’ils étaient envoyés par le pape — qu'il appelle « le grand prêtre de Rome » — pour porter aux assiégés des provisions et des secours de toutes sortes (1), aussi pour leur annoncer que trente galères et d’autres grands navires se préparaient à les suivre pour voler à l’aide de l'Empereur Constantin et de sa capitale. Barbaro, de son côté, dans sa haine extrême des Génois, ne craint pas d’affirmer que la raison principale de l’arrivée des quatre navires, en un

(1) « Car la nouvelle lui était déjà parvenue qu'un siège, tel qu’on n'en avait jamais vu auparavant, menaçait Constantinople, et il avait envoyé ces ravires pour porter les premiers secours et comme avant-coureurs de la flotte qu'il armait. »

pareil moment, n’était point tant le désir de porter secours à Constantinople, que la conséquence directe d’un édit . récemment promulgué par le basileus proclamant que tout navire génois qui viendrait au secours de Constantinople, chargé de quelque marchandise que ce fût, serait affranchi pour tout son chargement de tout droit de gabelle perçu par les douanes impériales. Le témoignage de l'archevêque Léonard de Chio, qui était, on le verra plus tard, particulièrement bien informé, et qui dit que ces navires portaient des soldats, des armes et des subsides en numéraire, semble confirmer la version de Critobule.

Longtemps, durant tout le mois de mars et une partie de celui d'avril, ces trois navires génois, respectivement commandés, au dire de Léonard de Chio, par Maurice Cattaneo, Dominique de Novarre et Baptiste de Felliciano, avaient été retenus dans le port de Chio par des vents contraires, soufflant du nord. Vers le 15 avril enfin, le vent ayant tourné au sud, profitant de cette brise favorable, ils avaient cinglé hardiment vers les Dardanelles, voguant à toutes voiles dans la direction du nord. Sur leur route ils avaient rencontré un grand transport de la marine impériale grecque, chargé de grain pour la capitale assiégée, commandé par un magnifique marin du nom de Phlantanelas ou Phlactanellas, arrivant de Sicile au dire de Phrantzès, de Morée au dire de Dukas. Le second jour, le vent, augmentant de force, poussa les quatre navires à travers les Dardanelles jusque dans la mer de Marmara, d’où les hardis navigateurs poursuivirent de conserve leur voyage. Ils étaient arrivés dans le courant de cette nuit par fraîche brise du sud en vue de Constantinople.

Il était environ dix heures du matin, lorsque le 20 avril les équipages génois aperçurent à l'horizon le dôme de Sainte-Sophie. Dès le lever du jour, ils avaient été subitement et en même temps, semble-t-il, signalés par les vigies de la ville assiégée et par celles des bâtiments turcs qui surveillaient les approches de la cité, aussi par celles de l’ar-

mada musulmane ancrée à Dolma-Bagtché. On juge de l’émotion infinie qui étreignit la population assiégéel En quelques instants, je l’ai dit, à l’appel des guetteurs, parmi les clameurs de joie, les murailles, les quais, tous les points ou édifices élevés d’où l’on pouvait voir la mer se couvrirent de milliers et de milliers de spectateurs, anxieux de se rendre compte de visu de cet incident extraordinaire.

On devine l’immense agitation qui se propagea comme l'éclair dans la ville assiégée. Certainement toute l'aile droite de l’innombrable armée turque assiégeant la grande Muraille terrestre aperçut aussi les navires génois. Dukas ct Critobule racontent qu’à peine les vaisseaux chrétiens lui eurent été signalés, le Sultan Mahomet, suivi de ses principaux officiers, franchit au galop le très long espace qui séparait son camp de la flotte turque et ordonna à son amiralissime Baltoglou (1) de fondre immédiatement avec tous les navires sur la flottille latine pour s’efforcer de la capturer, surtout pour l’empécher à tout prix de franchir la fameuse Chaîne et de pénétrer dans la Corne d'Or, but de tous ses efforts. « Si tu ne réussis pas, cria le Sultan, ne reviens pas vivant! »

La flotte turque comptait plus de cent cinquante bâtiments de toutes dimensions, de toutes variétés de l’époque, la plupart excellents. Elle formait un tout homogène que son chef tenait admirablement en main. Chacun de ses navires possédait un parfait équipage. Des milliers d’archers, de

(4) « Le Sultan, dit Critobule, ordonna à Baltoglou de s'avancer le plus vite possible avec toute sa flotte, après avoir embarqué aussitôt ses marins et ses soldats de marine cuirassés de mailles. Il fit aussi apporter et disposer à la hâte sur les navires toutes sortes d'armes, de petits boucliers ronds, d’autres grands comme des portes, des casques, des cuirasses, puis encore des flèches en nombre, des javelots, de longues lances, des haches et toutes sortes d'instruments d'abordage. J1 y joignit des soldats cuirassés et des archers en grand nombre, même les plus braves soldats de sa rropre garde, les plus opiniâtres au combat et les mieux armés. Puis, faisant lever l’ancre à la flotte, il commanda à l'amiral de ne revenir vivant que s'il était vainqueur, surtout d'empêcher à tout prix que les navires chrétiens ne pénétrassent dans la Corne d'Or. » — Voy. encore, au sujet de Famiral Baltoglou, Duxas, édit. Bonn, p. 270.

combattants protégés par le heaume et la cuirasse de mailles, même des janissaires au dire de Critobule, couvraient les ponts. Plusieurs vaisseaux étaient armés de coulevrines. Tous, dù moins tous ceux de grande taille, opposaient aux décharges de traits ou de javelots l'obstacle infranchissable d’une muraille de boucliers très grands solidement fixés, faisant tout le tour du pont. Des armes de trait et d’estoc étaient amoncelées sur chaque bâtiment. Comment les quatre navires génois essent-ils pu échapper à un aussi formidable ennemi, si prodigieusement supérieur en nombre?

Tout était en rumeur déjà sur les bâtiments ottomans. Les marins turcs, considérant ‘leur immense avantage numérique, se croyaient certains d’une très rapide victoire. Ce fut l’affaire de quelques instants d’armer les navires. Pendant ce temps, la population constantinopolitaine, le cœur serré d'une mortelle angoisse, muette d'émotion et d'horreur, assistait du haut des remparts au début de ce duel si prodigieusement inégal.

Les navires chrétiens, allégrement poussés par cette forte brise, avaientdéjà doublé la pointe actuelle du Sérail, marquée alors par l’église du grand saint militaire Démétrius. Poursuivant de l'allure la plus vive leur course vers le port de la Corne d’Or qui était pour eux le salut, ils voguaient maintenant droit sur la cité, semblant ignorer l'approche de l’immense flotte turque. De partout on les distinguait parfaitement. La foule constantinopolitaine les contemplait du haut des tours et des murailles, implorant Dieu et la Vierge toute sainte. Les Turcs, comme les Grecs désespérés, croyaient tous au facile succès de Baltoglou, et l’amiral de Mahomet semblait aller non au combat, mais à la plus facile des victoires.

Les navires turcs s’avançaient comme à une fête. Leurs innombrables marins, dans un délire de joie sauvage, poussaient de longs hurlements, d’effroyables cris d’allégresse, durant que les tambours, les tambourins de guerre et les

trompettes retentissaient incessamment sur le pont do chaque navire. Les rames par milliers retombaient en cadence au milieu de cette formidable rumeur.

« Baltoglou, dit Critobule, pensait avoir déjà en sa main les navires génois. » « Il s’avançait vers eux, dit Barbara, avec l’arrogance d’un Gascon qui joue des bras, des pieds et des rames. Lui et ses marins semblaient certains du succès. » « Mais, ajoute le pieux écrivain, il ne leur servit de rien d'adresser leurs prières à Mahomet le prophète, pour qu’il leur donnât la victoire. Ce furent tout au contraire les prières de nous autres chrétiens que notre Dieu Éternel exauça, de sorte que dans cette bataille nous fûmes les vainqueurs, ainsi que vous l’allez voir. » Tous les autres historiens du siège, témoins oculaires de ces événements extraordinaires, l'archevêque Léonard, Phrantzès aussi, notent cette jactance bruyante des équipages turcs faisant force de rames contre le vent contraire.

Cependant les quatre vaisseaux poussés par le courant poursuivent plus lentement leur course. Ils voguent droit devant eux, s’efforçant, dit Dukas, de doubler la tour du « grand saint Démétrius », à la pointe de l’Acropole, c'està-dire à la pointe du Vieux Sérail actuelle, pour pénétrer dans la Corne d'Or (1). Comme la brise du sud continue à les pousser, ils manœuvrent à la plus grande distance du rivage jusqu'au moment où ils toucheront le but. La foule, montée sur les murs et les toits, suit leur marche en avant avec une indescriptible anxiété. On les distingue surtout parfaitement, au dire de Pusculus, de la Sphendoné de l'Hippodrome, d’où la vue s'étend au loin sur la mer de Marmara et l'entrée du Bosphore. L’attention poignante de la foule des spectateurs se concentre sur cet espace immense. Enfin les quatre navires se trouvent juste en face de la cité. Malgré le calme grandissant, les grosses voiles de l’époque poussent facilement sur l’eau leurs

(1) Voy. dans P£ans, op. cit., l'appendice II (p. 436 à 442) intitulé : Where did the sea-fight of april 20, 1453, take place?

hautes carènes à poupes surélevées. À ce moment précis ils se trouvent subitement en face de la flotte turque. Baltoglou, dans son absolue confiance en son écrasante supériorité, était persuadé qu'il allait en finir en quelques instants avec l’ennemi. « Quand on fut à portée de trait, dit Critobule, il y eut comme un temps d’arrèt. Puis un combat à distance s'engagea à coups de flèches et de pierres lancées par les balistes, même de flèches garnies de coton ou d’étoupes enflammées qu’on lançait dans les voiles pour y mettre le feu. De terre on apercevait admirablement le combat dans ses moindres détails. Baltoglou, debout sur la poupe du vaisseau amiral, faisait signe impérieusement aux Italiens d’abaisser leurs voiles et de se rendre. Mais eux, courageusement, se riaient de ses cris. Tous, cuirassés de mailles de pied en cap, ayant, je l’ai dit, ce grand avantage de combattre de haut, montés sur les vergues ou sur les terrasses de leurs châteaux de bois, luttaient avec la plus brillante bravoure, couvrant à leur tour du haut des vergues les Turcs de flèches, de javelots, de pierres en quantité qui, sous leur énorme poids, écrasaient les soldats ennemis. Bien que le vent fût tombé, la houle était très forte. On entendait des deux côtés des hurlements de colère, des blasphèmes, des injures, des cris de douleur. Partout des blessés et des morts. Il y eut dans cette première échauffourée bon nombre de Turcs tués et blessés. L’élévation des navires chrétiens, le vent en poupe donnaient la suprématie à ceux-ci. Les navires turcs de la première ligne, qui déjà se précipitaient sur eux, avaient tout le désavantage de la situation. Ils ne parvenaient point à s’accrocher aux galères chrétiennes, qui, poussées par ce qui restait de brise, s’avançaient imperturbablement à travers la foule des bâtiments ennemis qu’ils couvraient de projectiles, tandis que, du haut de leurs énormes carènes, leurs guerriers armés de crocs, de haches et de javelots, s’opposaient victorieusement à toute tentative d’abordage. Déjà les grands navires italiens étaient à quelques enc4-

blures de la cité. À cet instant précis un incident se produisit qui allait instantanément changer la face des choses et transformer entièrement à l'avantage des Turcs ce combat déjà si inégal. Subitementle vent qui soufflait encore assez fort du sud sembla tomber tout à fait. En quelques minutes il se fit un calme absolu, et les hauts navires chrétiens s’arrétèrent brusquement tandis que leurs voiles dégonflées s’enroulaient mélancoliquement le long des mäts. Ils étaient à ce moment exactement sous la pointe actuelle du Sérail. L'avantage de la position, du fait de ce calme soudain, passa complètement aux Turcs. On juge de leur joie, de celle du Sultan et de Baltoglou. Que pouvaient faire maintenant ces quatre bâtiments rendus subitement presque immobiles contre les cent cinquante navires turcs qui les enveloppaient? « Les quatre vaisseaux, arrivant à pleines voiles, étaient tombés subitement en « bonace », dit Barbaro. En quelques coups de rames la flotte du Turc se mit en mouvement et se dirigea sur eux. » Ainsi que le dit Pusculus, « la vraie bataille allait commencer ». « Le capitaine de l’armada du Turc, poursuit Barbaro, persuadé que ses cent cinquante navires n'allaient maintenant faire qu’une bouchée des quatre navires chrétiens, fut le premier à se précipiter avec furie sur le grand transport impérial et à s'attacher à sa poupe, tandis que tout le reste de la flotte turque, soldats et marins, se ruait à la suite de l’amiral et se jetait tant bien que mal sur les autres vaisseaux chrétiens. Un furieux corps à corps s’engagea. Baltoglou, le porte-voix à la main, debout à la proue de son navire, dirigeait la lutte. » « Tous se ruaient avec furie, dit à son tour Critobule, dans ce terrible combat. Parmi les Turcs, les uns, les torches allumées en mains, couraient mettre le feu aux navires ennemis; d’autres tentaient à coups de haches ou de javelots d'en ouvrir les flancs; d’autres encore, à l’aide de longues lances, s’efforçaient d’en bas d’atteindre les combattants latins; d’autres enfin cherchaïent à les tuer à coups de flèches ou de pierres, ou, s’accrochant aux

chaînes des ancres, aux cordages, tentaient d’escalader le pont. Tous luttaient avec une fureur indescriptible, mais le résultat de leurs efforts demeurait médiocre. Quant aux guerriers chrétiens, couverts de mailles des pieds à la . tête, placés haut dans une position infiniment favorable, ils repoussaient avec une ardeur inouïe toutes les attaques. De grands récipients pleins d’eau, des amas de pierres préparés sur le pont étaient par eux projetés de haut sur les assaillants. L'eau éteignait les feux ennemis. Les quartiers de roc broyaient en foule les soldats turcs ou les précipitaient à la mer, dans laquelle ils se noyaient. À coups de lances, de dards, de javelots, de piques, les Latins transperçaient ceux qui tentaient l'escalade, tranchant les mains avec leurs coutelas. D’autres parmi eux, armés de masses d'armes ou de bâtons ferrés, assommaient les assaillants, leur fracassant le crâne. Enfin le feu grégeois brâlait les corps nus des combattants. Le tumulte de la bataille était extraordinaire. Les cris de douleur, de fureur des uns comme des autres, les blasphèmes des agonisants faisaient un tapage infernal. On tuait, on était tué; on se repoussait sans cesse, on blasphémait; on injuriait; on menaçait; on poussait des cris de douleur. » « Enfin, s’écrie Barbaro en terminant, c'était une effroyable tuerie! »

J'ai tenu à reproduire presque textuellement ces récits naïfs, qui donnent une idée assez exacte de ce que devaient être ces terribles corps à corps des batailles navales du moyen âge. Le cardinal Isidore, autre témoin occulaire, Phrantzès aussi, insistent sur les mêmes détails, rapportent les mêmes impressions. Bien que le vent fût maintenant totalement tombé, la houle était très forte. Le courant qui, dit M. Pears, succède invariablement en ces parages au vent du sud, entraînait fatalement les combattants vers les rivages de Galata et les rapprochait incessamment de la cité assiégée. Maintenant ils étaient à la hauteur de la Corne d'Or, à la plus courte distance du rempart. C'était là que devait se poursuivre et se terminer le combat, en face

même de l’entrée de la Corne d'Or, entre la pointe du Sérail et la plage qui s’étend à l’est de Galata, aux environs de Top Hané, juste en dehors des murs de la cité génoise. Aucun détail du combat n’échappait à l’anxieuse attention des milliers de spectateurs accumulés sur tous les points en vue, le long de toutes les murailles. Phrantzès raconte qu’à un moment les combattants n'étaient pas éloignés de plus d’un jet de pierre du rivage. L’angoisse étreignait tous les cœurs en face de ce tragique spectacle. L’impossibilité pour ces milliers d’assiégés de venir en aide à ceux qui tentaient si courageusement de les secourir était une chose vraiment affreuse. Du haut des vergues, les matelots des vaisseaux chrétiens, rangés derrière la Chaîne qui fermait la Corne d'Or, assistaient impuissants à ce duel si inégal et se lamentaient de ne pouvoir voler au secours des navires génois écrasés sous le nombre inouï de leurs adversaires. Sur le rivage, sur cette basse langue de terre qui s’étendait en avant de la rive de Galata vers laquelle les navires italiens et turcs étaient lentement entraînés par le courant, le Sultan, à cheval, et son brillant état-major, cuirassés et enturbannés, contemplaient avec une attention passionnée le spectacle inouï de cette lutte extraordinaire, encourageant de loin les marins turcs, attendant de minute en minute l’écrasement définitif de cette petite troupe de héros.

« Le capitaine de l’armada du Turc, à savoir Baltoglou, dit Barbaro, fut le premier qui investit avec une grande ardeur la poupe du vaisseau de l’empereur de Constantinople, ce grand transport que commandait Phlactanellas. »

Tant que dura le combat, la galère amirale ne lächa point sa proie. Son éperon était profondément enfoncé dans la proue du navire grec et tout ce temps la lutte sur les ponts des deux navires se continuait effroyable, parmi les détonations, les cris de fureur et d’agonie. « Et de méme, poursuit Barbaro, tout le reste de l’armada turque bataillait le plus âprement possible. Et de tous ces quatre navires

chrétiens, l’un avait cinq galères infidèles sur les bras, l’autre luttait contre trente « fustes », un autre encore contre quarante « parandaries (1) », de telle sorte que la mer était couverte de bâtiments en si grand nombre qu’à peine pouvait-on apercevoir l’eau à cause de cette immense armada de ces méchants chiens. » La quantité des projectiles de toutes sortes, flèches, javelots, etc., lancés de part et d'autre, était immense, génant la vue, puis, une fois tombés, couvrant la mer au loin. Dukas va jusqu’à dire, avec une belle exagération, que les rameurs en étaient empéchés de ramer!

La bataille dura indécise avec cette violence inouïe plusieurs heures durant. Chaque chroniqueur donne quelque détail qui a échappé aux autres. Les spectateurs avaient peine à suivre les incidents innombrables, les phases sans cesse changeantes de la bataille, les mouvements des quatre navires chrétiens luttant contre ces cent quarantecinq voiles turques qui, par suite de leur nombre même, avaient presque constamment le dessous.

Le navire de Baltoglou demeurait obstinément cramponné à celui de Phlactanellas, tandis que les équipages des autres bâtiments turcs s’acharnaient, au milieu de cette confusion infernale et de ce bruit terrifiant, à tenter l’escalade des navires génois ai vaillamment, si ardemment défendus de seconde en seconde. C’était à qui s’accrocherait aux chaînes des ancres, se hisserait aux bastingages, chercherait à mettre le feu aux navires chrétiens. De tous ceux des navires turcs qui demeuraient à distance, ne pouvant approcher à cause de la foule des combattants, une pluie de flèches et de javelots tombait sur les combattants chrétiens. À mesure qu’un bateau turc, voyant son équipage décimé, 8e retirait de la lutte, un autre accourait le remplacer avec un équipage frais. Les Italiens, accablés par ces assauts renouvelés, inlassables cependant, combattaient

(4) Batoaux-transports montés par des soldats de marins,

avec une magnifique ardeur. Le spectacle de cette masse de navires cramponnés les uns aux autres, couverts de cette foule hurlante, à travers les cris, la fumée et les détonations, était quelque chose d'infernal. Le peuple constantinopolitain assistait épouvanté à cette lutte effroyable dont son existence même était l'enjeu.

« Nous contemplions des murailles ce spectacle, dit Phrantzès; nous adressions les plus ardentes prières à Dieu pour qu’il eût pitié de nous. » Le combat entre la galère amirale turque et le transport impérial était véritablement le centre du combat. Les navires génois empressés à le défendre s'étaient pour ce fait à tel point groupés et soudés les uns aux autres que Pusculus dit qu'ils semblaient les quatre hautes tours d’un méme édifice. Chalcondylas et l’archevéque Léonard affirment tous deux que, sans l'appui qu'ils prétèrent au bâtiment impérial, sans la diversion incessante aussi qu’ils exerçaient, celui-ci eût certainement succombé. Et cependant chacun d’eux devait lui-même, durant cette interminable lutte, se défendre contre l'attaque continue d’une horde de bâtiments turcs, petits et grands.

Tous les regards se concentraient sur le grand transport impérial. L’obstiné Baltoglou ne lâchait pas prise. Sur le pont du vaillant navire grec on apercevait de partout Phlactanellas bondissant de la proue à la poupe, excitant les siens par des clameurs prodigieuses telles qu’on semblait n’en avoir jamais entendues, luttant comme un lion, dit Phrantzès, la hache à la main, passionnément secondé par tout son équipage : chefs et matelots. L’effort des Turcs était tel que plusieurs fois il sembla que les impériaux refoulés fussent sur le point de succomber. Mais chaque fois, disent Chalcondylas et l’évêque Léonard, ils furent secourus à temps et sauvés par les navires génois qui, bien qu’entourés de bâtiments ennemis, se mouvaient encore, entraînant à leur suite cet horrible essaim. Les quatre navires finirent, pour étre plus forts, par s'attacher les uns

aux autres avec des cordages, semblables vraiment à une sorte de château flottant. Mais de ce château méme chacune des parties formait comme un tout à part avec son cercle infranchissable de petits bâtiments turcs accrochés à ses flancs, se ruant sur lui comme des taons acharnés après un taureau. Malgré cette furieuse attaque, l'héroïsme génois n'avait cédé en rien et, après environ trois heures de lutte, on en était exactement au point du début!

Chaque fois que l’effort turc semblait devoir triompher du courage de Phlactanellas, et que les Génois des autres navires accouraient à la rescousse, les spectateurs du rivage, qui ne perdaient pas un détail, levant leurs bras au ciel (4), invoquaient le Christ, la Panagia Toute Sainte des Blachernes, patronne de la cité, l’archange Michel, archistratège des nuées célestes, tous les saints patrons enfin de tant d'églises et de couvents fameux qui protégeaient Byzance depuis tant de siècles. Sur la vaste plage sablonneuse et déserte, aujourd’hui encombrée de constructions, qui, en face de la pointe du Sérail, de l’autre côté de la Corne d'Or, constituait à cette époque la rive de Galata, sur tout ce vaste terrain alors à demi recouvert d’eau, sur lequel sont actuellement construits les bas quartiers de la ville franque qui confinent à de très basses eaux et d’où la vue s'étend au loin, on voyait se mouvoir frénétiquement le groupe brillant du jeune Sultan et de ses officiers, qui, eux aussi, assistaient anxieux à ce combat unique en son genre. On les apercevait fort bien des remparts de la ville assiégée. Ils se croyaient sûrs de la victoire et s’en réjouissaient d'avance. Comme la lutte se poursuivait sans que la flotte turque tellement plus nom breuse parût prendre le dessus, les spectateurs, frappés de stupeur, virent soudain Mahomet lancer son cheval au galop à travers les sables inondés et les eaux basses dans la direction de scs navires, qui n'étaient guère qu’à un jet

(1) PHRANTZÈS, op. cit., p. 249.

de pierre du rivage. Poussant son cheval dans les flots, il bondit si loin que les pans de son vaste kaftan traînaient dans l’eau. Comme ivre de colère, il cherchait, en les invectivant, à attirer l’attention de son amiral et de ses matelots, s’efforçant de se faire reconnaître d’eux. Totalement ignorant des choses de la mer, il criait à Baltoglou des ordres absurdes, auxquels celui-ci, dit Dukas, faisait la sourde oreille, feignant de ne pas les entendre. Puis soudain, quand il vitses centaines de navires, ses milliers de marins ameutés, sans pouvoir en venir à bout, autour d’une proie si faible, incessamment repoussés par ces quelques vaillants, il entra dans une indescriptible fureur. Il criait des injures horribles, traitant Baltoglou et ses soldats de couards et de lâches, les comparant à de faibles femmes, hurlant des menaces ignobles, les plus affreux jurements, des mots sans suite, grinçant des dents, frémissant de tout son être. « On le vit ensuite, dit Critobule, frapper violemment de sa cravache son cheval exténué et retourner en arrière sans plus proférer une parole. Derrière lui galopaient la plupart des pachas, qui avaient ajouté leurs injures à celles de leur souverain. Ce groupe extraordinaire excitait l’ardente curiosité de tous. La portion de l’armée turque rangée sur la plage, frémissant d’indignation, imitant son chef, insultait à l’envi Baltoglou et ses marins qui, bondissant sous l’opprobre, se précipitaient plus ardents au combat. « Malgré cette défense si brillante, poursuit Critobule, les agresseurs semblaient finalement devoir l'emporter grâce au nombre. Ils attaquaient les Latins avec des forces toujours renouvelées, venant sans cesse prendre la place des blessés et des morts. Surexcités par les reproches du Sultan, ils se précipitaient à l'assaut chaque fois avec un nouveau courage. La lutte était par trop inégale. Certainement les Génois devaient finir par succomber. Tel le cerf hallali, après avoir tenu tête avec le courage du désespoir à la meute en furie, finit par se coucher pour mourir. » Exaltés par la présence et les injures du maître, les capi-

taines des vaisseaux turcs firent un effort désespéré. « Une fois entore, secoués par la honte, dit Phrantzès, ils tournèrent leurs proues contre les navires génois et combattirent avec fureur. » « De la plage, dit Pusculus, le Sultan, bien que déjà loin, les surveillait encore, enflammant leur colère. » Tout fut en vain. Les quatre navires chrétiens, bien que le fait semble presque fabuleux, repoussèrent toutes les attaques et firent de leurs adversaires un tel carnage qu’un certain nombre des galères turques durent étre retirées du combat.

Cette seconde partie de la bataille durait depuis plus de deux heures. Le soleil baissait à l'horizon. Les quatre navires immobilisés par l’absence de vent demeuraient à peu près au même point. Cependant ils eussent fatalement succombé, si, à cet instant précis, un nouvel incident presque miraculeux n’était venu, une fois encore, transformer la situation et donner définitivement le succès à ceux qui étaient sur le point d’être vaincus. Au moment où les chrétiens, accablés par le nombre, allaient se rendre, comme le soleil se couchait, un fort vent du sud s’éleva ‘ soudain à nouveau, soufflant avec véhémence dans les voiles des grands vaisseaux latins immobilisés. Soudain, à la joie frénétique des habitants de Constantinople, on vit ces voiles s’enfler avec force, on vit les gros navires génois bondir de nouveau en avant, écrasant sur leur route les galères turques, laissant bien vite loin derrière eux ces navires à rames, incapables de lutter avec eux de vitesse contre la force du courant. Si méme, à ce moment, dit Dukas, la flotte turque tout entière eût barré la route aux vaisseaux chrétiens, elle n’eût pu empêcher ceux-ci de poursuivre à travers elle leur marche victorieuse. En quelques minutes le combat cessa par la séparation même des combattants. Ce fut un coup de théâtre subit, inouï, qui remplit d’une folle joie les âmes des innombrables spectateurs de la ville assiégée. En quelques minutes on vit les quatre navires sauveurs franchir avec un prodigieux

et triomphant fracas le court espace qui les séparait encore de l’entrée de la Corne d'Or, leur reluge suprême, se faisant une trouée brutale à travers l'amas des petits navires turcs, brisant tout sur leur passage : rames, agrès, bousculant les assaillants. Maintenant ils étaient à l'abri de tout mal. Ce fut comme une chose presque miraculeuse, qui frappa les uns de stupeur et communiqua aux autres le délire de la joie. « Les navires chrétiens, s’écrie Critobule, venaient d'échapper à un péril tel qu’il avait vraiment semblé à tous presque insurmontable. Le vent providentiel les avait miraculeusement sauvés du pire destin. Deus afflavit et dissipati sunt! » Les vaisseaux latins, par un vrai prodige, avaient échappé à leur ennemi innombrable. La bataille était perdue pour les Turcs.

Le Sultan était toujours encore à cheval sur la plage, attendant anxieusement la victoire, cherchant à encourager les siens de la voix et du geste. Lorsqu'il vit soudain les navires génois, qu'il croyait déjà presque prisonniers des siens, s’ébranler à nouveau sous l'influence de la brise du sud, comme éperdu de rage, il cria une fois encore à Baltoglou consterné des ordres toujours plus insensés. Il n’était, du reste, plus temps. Bientôt le jeune souverain dut se rendre à l'évidence. La nuit tombait rapidement; les étoiles s’allurnaient au ciel; le vent soufflait toujours avec plus de force. Bouleversé de rage, accablé de tristesse, mais subitement assagi, dit Critobule, ne conservant plus aucun espoir, i cria à Baltoglou, qui cette fois l’entendit, l'ordre de ramener la flotte au mouillage des Deux-Colonnes, et, cravachant avec plus de violence encore son cheval blanc d’écume, il galopa vers le camp dans un morne silence.

Barbaro raconte comment il contribua avec les siens à faire entrer dans le port les navires chrétiens si merveillcusement sauvés, réfugiés et comme accotés contre la Chaine à l'entrée de la Corne d’Or, n'ayant qu'une crainte, c’est qu’à la faveur de la nuit grandissante, ils ne fussent à nouveau assaillis par les Turcs. « Quand la nuit s’assombrit

tout à fait, dit-il, nous prîmes la bonne résolution d'aller leur porter secours. Messire Gabriel Trévisan, vice-capitaine de nos deux galères, avec la galère de messire Zaccaria Grioni le chevalier, franchit à vive allure la Chaîne du port, aux sons des trompettes et aux cris redoublés de l'équipage, tout cela pour faire croire aux Turcs que nous étions bien plus nombreux que nous ne l’étions en réalité. Il y avait sur chaque galère deux ou trois trompettes au plus, de sorte qu’il paraissait dans la nuit noire que nous étions au moins vingt galères, et les Turcs, entendant cette grande rumeur, eurent peur probablement, ce qui fait que nos deux galères remorquèrent les quatre navires sains et saufs dans la Corne d'Or, Dieu suit au milieu de quels transports! »

On se figure aisément l’indescriptible allégresse des Grecs, des Italiens aussi. Un moment Constantinople se crut sauvée!

La grande supériorité numérique des Turcs, dit M. Pears, fut peut-être bien une des raisons principales de leur insuccès. La masse de leurs navires fut cause que leurs rames se brisaient en quantité les unes sur les autres. Les divers bateaux de toute catégorie se génaient réciproquement. Par contre, il n’y avait pas un trait, pas une flèche partant du pont des navires italiens qui ne portät dans cette énorme agglomération humaine. Beaucoup de combattants turcs furent étouffés, foulés aux pieds, jetés à l’eau, noyés par suite de la confusion même. Toutes les tentatives de prendre les vaisseaux latins à l’abordage échouèrent devant cet encombrement. Les pertes des Turcs furent certainement très considérables, bien que les vainqueurs les aient fort exagérées. L’archevêque Léonard affirme, au dire des espions, qu'il périt dix mille Turcs. Phrantzès, lui, dit que, par les Turcs eux-mêmes, il sut que leur perte fut de douze mille hommes noyés. Ces chiffres sont par trop fabuleux. Critobule se rapproche probablement davantage de la vérité en donnant ceux, certainement beaucoup trop faibles, de

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PAR LES TURCS EN 1453 18t

plus de cent morts et de plus de trois cents blessés. Les vainqueurs eurent aussi à déplorer des pertes sensibles. Critobule, en parlant de vingt-deux morts latins et de très nombreux blessés, « près de la moitié des combattants », est certainement plus véridique que Phrantzès qui déclare que pas un chrétien ne périt, sauf que « deux ou trois blessés tout au plus s’en allèrent quelques jours plus tard au sein du Seigneur ».

« Tous les chroniqueurs, poursuit M. Pears, s'accordent à dire que le courage fut égal des deux parts. Les vaisseaux étaient entièrement immobilisés sur l’eau, malgré la houle probable. Ce fut un petit mais brillant combat naval de type ancien, entre parfaits marins italiens et parfaits soldats turcs, qui ne purent obtenir aucun avantage sur leurs adversaires combattent sur leur propre élément, mais qui furent contraints de se retirer humiliés et vaincus. »

a L’armada du Turc, poursuit Barbaro, se garda bien de quitter son mouillage des Colonnes, car eux, les Turcs, craignaient que notre flotte tout entière ne s’ébranlât pour fondre sur eux. Le jour suivant, qui fut le 21 d'avril, le seigneur turc, dont rien ne peut peindre la fureur, sortit de son camp, établi sous la muraille de Constantinople. Il chevaucha accompagné d'environ dix mille cavaliers (1) et s’en vint aux Colonnes où était mouillée sa flotte, afin de savoir pour quelle raison le capitan de son armada n’avait pu réussir à s'emparer, avec sa flotte si nombreuse, de ces quatre seuls navires. Aussitôt arrivé, le Turc perfide fit subitement descendre à terre et mander en sa présence le dit capitan. Alors, plein de rancune contre lui, il lui cria : « Traître à la foi de Mahomet et traître à moi, ton Seigneur, dis-moi donc quelle a été la raison pour laquelle, avec ma flotte si nombreuse, tu n’as pu t’emparer de ces quatre navires chrétiens que tu pouvais prendre si aisément puisqu'ils étaient arrétés par un tel calme plat que les eaux

(1) Chiffre probablement très exagéré,

semblaient mortes. Si tu n’as pas réussi à prendre ces quatre navires, comment feras-tu pour t’emparer de toute la flotte chrétienne qui est mouillée dans le port de Constantinople? »

a Seigneur, répondit le malheureux amiral, considère mon œil que j'ai perdu si cruellement dans la bataille (1), et je te supplie de ne pas te mettre en fureur. Rien que sur mon navire amiral tu peux voir que cent quinze de tes hommes, bons musulmans, ont été tués. Jamais un instant, tu as pu le voir de tes yeux et tous ont pu le voir avec toi, les éperons de ma galère n’ont quitté durant tout ce terrible combat, si âpre et si violent, la poupe du navire impérial dans laquelle ils étaient enfoncés. Jamais à aucun moment je n’ai cessé de lutter avec la plus grande énergie. Tous mes autres navires, petits et grands, ont eu des morts en quantité. Il en est même qui ont été coulés. Je te jure que j'ai fait l'impossible. Donc, Seigneur, je t'en supplie, pardonne-moi et ne te mets pas en fureur contre moi. » Les seconds du capitan témoignèrent aussi en sa faveur, louèrent son courage, sa ténacité, insistèrent sur cette blessure si grave à l’œil. Ils n’avaient pas achevé que le Sultan exaspéré, sans aucun ésard pour les services rendus par Baltoglou, lui criait : « Traître, je vais moi-méme te couper la tête. »

Cependant Baltoglou, dans son angoisse mortelle, fut si éloquent, que son maître, après quelques hésitations, finit par lui laisser la vie. « Ainsi, dit Barbaro, il échappa à la fureur bestiale de son seigneur. » Seulement Mahomet le fit jeter à terre et bâtonner en sa présence, puis il lui retira la direction de la flotte avec tous ses titres et ses autres commandements, et fit confisquer tous ses biens au profit des janissaires.

Le récit de Dukas est sensiblement différent, mais très probablement moins exact. Suivant ce chroniqueur, Maho-

(4) Un soldat turc avait, paralt-il, par inadvertance, gravement blessé à l'œil l'infortuné capitan.

met aurait fait étendre par terre le malheureux amiral et Jui aurait infligé publiquement de sa main cent coups de son bâton doré. Plusieurs auteurs affirment de même que Baltoglou subit ce cruel supplice de la bastonnade. Presque tous ajoutent que tous les biens qu'il possédait furent distribués aux janissaires. D’autres racontent que le Sultan voulait le faire empaler et ne céda qu'aux supplications de son entourage. Chamouza Pacha, un des favoris du Sultan en lequel il avait le plus de confiance, fils de cet amiral Tchalibey qui avait été défait sur mer près de Galpoli par l’amiral vénitien Pierre Lorédan aux temps du Sultan Mahomet I" en l’an 1415, se fit alors fort, auprès du maître, de lui amener prisonnière sans coup férir toute L flotte chrétienne. « Seigneur, dit-il à Mahomet, suivant le récit de Barbaro, si tu me fais capitaine de ton armada, je te promets de livrer toute celle des chrétiens dans tes mains sans que la nôtre en souffre, et si ce que je viens de te dire ne se réalise pas, je te dis sans autre : tu me feras couper la tête sur-le-champ. Et ces mots plurent au Turc, qui le proclama capitaine général sur mer de toute son armada et sur-le-champ lui donna le bâton en mains avec le pouvoir de faire et de défaire. »

Rien ne peut donner idée de l’état d'esprit des habitants de Constantinople après ce brillant succès si inattendu. On crut un moment, dans la grande capitale, qu’on avait partie gagnée, et si la joie des assiégés, si leur confiance en un sort meilleur après un succès aussi incroyable, furent de brève durée, elles furent du moins d’une extraordinaire intensité. La foule constantinopolitaine si versatile s’entétait maintenant fermement à se persuader que ces vaisseaux italiens, si miraculeusement entrés dans la Corne d'Or bloquée, n'étaient que l’avant-garde de quelque flotte occidentale immense, cadeau magnifique adressé aux Grecs par l’Europe latine en récompense de l'Union des Églises si douloureusement acceptée. Hélas! il fallut bien vite déchanter, Aucune flotte nouvelle ne perut au couchant

venant des terres occidentales pour préter secours à l’immense cité si étroitement enserrée par les féroces armées du grand Turc. « Le joie des Romains, dit Critobule, fut courte; bientôt ils allaient souffrir toutes sortes de disgrâces, devenir esclaves et subir, avec l'esclavage, la mort, la rapine, le viol de leurs femmes et de leurs enfants. »

Les Italiens, les Hongrois, pourtant plus intéressés qu'aucune autre nation européenne au salut de Constantinople et au maintien de l’Empire d'Orient, ne voulurent ou ne surent envoyer aucune aide à la malheureuse cité, alors que le plus faible de ces secours eût peut-être pu éviter la catastrophe finale. Hunyad, affirme Phrantzès, avait demandé, pour prix de son appui, une des deux petites cités maritimes de Selymbria ou de Mesembrya, et l'historien grec, contemporain de ces événements, si bien placé pour voir les choses de près, ajoute que le basileus avait signé le chrysobulle qui cédait au héros hongrois la seconde de ces deux villes. Il ajoute même ce détail précieux que ce fut lui, en personne, qui fut chargé de rédiger le chrysobulle impérial réglant cette donation. Mais, je le répète, aucun secours n'arriva de Hongrie, pas plus d’ailleurs que du lointain royaume d'Aragon, dont le souverain, toujours au dire de Phrantzès, avait, lui aussi, réclamé pour prix de son aide la cession de l’île de Lemnos. Ce ne furent, du reste, que de bien vaines et inutiles négociations. L’aveuglement des princes d'Occident, dit très justement M. Pears, semble tenir de la folie. Ils allaient bientôt, eux et leurs peuples, expier cruellement l’indign'e abandon dans lequel ils laissaient Constantinople, son empereur et son peuple.

Le même 20 avril déjà, durant cette journée illustrée par le combat naval que je viens de raconter en si grand détail, les canons turcs monstrueux n'avaient cessé de tonner sur toute la ligne des remparts terrestres. Il en fut de même le lendemain 21. « Tout ce jour-là, dit Barbaro, ou

ne fit autre chose que bombarder avec les grandes bombardes les murailles qui protégeaient Constantinople du côté de terre, surtout au voisinage de la porte Saint- Romain, et ainsi ce jour-là, à force de bomberdes, furent déjà jetées à bas une tour très importante et une assez grande portion de la muraille extérieure y attenant. » Cette tour était celle qui avait nom Bactatinia (1). C'était une des plus considérables du rempart terrestre, toute voisine de la porte Saint-Romain. Le feu concentré des six grandes bombardes de cette batterie la démolit si bien que l'assaut parut possible à travers la brèche énorme qui se produisit lorsqu'elle s’écroula. Ce jour-là le Sultan était de nouveau absent, surveillant, ainsi que nous l’allons dire, une opération infiniment importante, mais cette circonstance, on le voit, n’arrêta nullement le bombardement.

« Ce jour-là, poursuit l'écrivain vénitien, fut le premier qui remplit d'épouvante ceux de la ville et même ceux de la flotte, car nous avions une angoisse extrême que ce jour-là le Turc ne voulût nous livrer l'assaut général. Tous, tant que nous étions, nous croyions déjà voir le turban des Turcs dominer sur la ville. Mais, grâce à notre miséricordieux Messire Jésus-Christ, qui est plein de compassion, le terme final fut prolongé par lui pour que fût accomplie la prophétie de saint Constantin, fils de sainte Hélène, qui fut empereur de Constantinople (2). Une si grande portion de muraille fut dans ce jour abattue que tout le monde se crut perdu en songeant qu’en si peu de temps on avait pu détruire une muraille si belle. » Barbaro termine par cette affirmation infiniment pessimiste : « Je vous le dis en vérité, si ce jour-là le Seigneur Turc s'était présenté devant le mur de terre seulement avec dix mille soldats, sans ancun doute il eût fait son entrée dans la ville et il

(1) Voy. Maizuincsx, Byzantine Constantinople, p. 86-87 : « Bactatanea, Bactatinia, Bacchaturea, Baccaturea. » — Voy. aussi MoRDTMANN, Die lelzten Tage von Byzanz, p. 14.

(2) Prétendue prophétie qui disait que le premier comme le dernier basileus de Constantinople serait chacun un Constantin, fils d'une Hélène.

l'aurait prise, et nous l’eussions ainsi perdue vilement! »

La Chronique slavonne, connue sous le nom de l’ Anonyme moscovite, marque aussi ces deux journées de bombardement si redoutables. « Le treizième jour après le premier assaut, dit cette source, les Turcs dressèrent leurs canons, dont deux immenses qui avaient été fondus sur place. Les boulets de l’un montaient jusqu'aux genoux, ceux de l’autre jusqu’à la ceinture. Vis-à-vis de l'emplacement occupé par Jean Giustiniani et sa troupe, ils érigèrent la plus grande des deux bombardes, parce que là les muraillés se trouvaient moins solides et très basses. Du premier coup le rempart trembla; du second coup la portion supérieure fut détruite sur une longueur de cinq toises; le troisième coup ne fut pas tiré, parce que l'obscurité était venue. Pendant la nuit Jean Giustiniani renforça le rempart en le doublant d’une seconde muraille intérieure de bois remplie de terre. Mais que pouvait-on faire contre une telle puissance, et surtout contre la fureur de Dieu à cause de nos péchés! »

Le lendemain matin, les Turcs recommencèrent à tirer sur ce même point du rempart avec une masse de machines et de canons et, après avoir ainsi suffisamment manœuvré : contre ces fortifications, ils dressèrent le grand canon et lancèrent des boulets de pierre pour pratiquer une brèche. Cette fois-ci, le boulet monstrueux vola par-dessus la muraille, n’enlevant que cinq créneaux, et s’abattit contre le mur d’une église (1), où il éclata en mille frazments. Vers midi, ils dressèrent le canon pour la seconde fois, mais Giustiniani, qui avait préparé son canon de son côté, tira contre le canon turc, et celaavec tant de succès que l'arme en éclata. » Le récit très vivant du Moscovite confond certainement ici plusieurs assauts (2). Je ne le reproduis donc pas en entier, mais je donne seulement les dernières phrases qui concordent avec le récit de Barbaro : « Si le Seigneur

(4) Voy. P&ars, p 269, note 4. Cette église était probablement cel!e de Sainte-K yriaki, près de la porte Pempton (2) Voy. p. 193 et 196.

Dieu n’eût pas mis un terme à ce jour, la ville aurait alcrs déjà succombé, car les assiégés étaient tous exténués. A la nuit tombante, les Turcs se retirèrent dans leur camp; quant aux assiégés, ils roulaient à terre accablés de fatigue sur le point même où ils se trouvaient. Pendant toute la auit on entendit les gémissements des blessés. »

Je reprends le récit de Barbaro : «a Comme c’est l’habitude, dit-il, que dans tous les lieux du monde il se trouve des hommes de valeur qui ont bon courage, ainsi il s’en trouva aussi dans cette cité de Constantinople, parmi lesquels un certain nombre de gentilshommes vénitiens plus courageux que ne l’étaient les Grecs (1), et ces dits Vénitiens se mirent à faire de fortes et parfaites réparations aux murailles détruites, partout où cela était nécessaire, et cela à l’aide de tonneaux qu'on remplissait de pierres et de terre, et derrière les tonneaux on creusa un fossé assez profond, et derrière ce fossé on éleva encore avec la terre qu'on en retirait un petit mur. On méla à cette terre des. sarments de vigne et des amas de rameaux d'arbres avec leur feuillage, tout cela imbibé d’eau pour rendre ce mélange plus résistant et plus compact, de telle manière enfin que cela était aussi fort qu’un mur véritable et qu’on n’eût plus à craindre les efforts du Turc en cet endroit. » Ce mur de fortune rendit, on le verra, les plus grands services jusqu’au dernier jour de la défense. « Toutefois, poursuit Barbaro, le Turc maudit, à toute heure de jour comme de nuit, ne cessa plus un instant de battre de toutes ses forces cette portion de la muraille avoisinant la porte Saint- Romain où avaient été faites ces réparations. Il concentra là toute la violence de son attaque, bombardant le rempart avec sa plus grosse bombarde dont l'embouchure avait quinze palmes de circonférence, aussi avec ses autres

(4) En réalité c'étaient le héros Giustiniani et ses Génois qui défendaient cette portion du rempart. Ce furent eux qui se hAtèrent si courageusement de réparer le pan de muraille renversé. Barbaro, qui, en bon Véni-

tien qu'il était, haïssait les Génois, à préféré faire à ses compatriotes les honneurs de cette journée.

bombardes et de plus avec un grand nombre de fusils ou escopettes, lançant des balles de plomb, des flèches innombrables, de nombreux fusils à mèche ou arquebuses (1) aussi. Tous ces engins de mort tiraient sans cesse et sans arrét contre ceux qui s’occupaient à réparer les murs. Je vous laisse à penser la masse des Turcs qui s’y trouvaient tout drus, cherchant à entrer dans la ville par les brèches; on ne pouvait en aucune manière voir la terre, qui était toute couverte de ces Turcs, surtout de janissaires qui étaient les hommes les plus guerriers que le Turc possédât. Aussi y avait-il assez de gens de la suite du Grand Seigneur, qui se reconnaissaient aux chapeaux blancs, car les hommes nés Turcs portaient des chapeaux rouges, et ils s'appellent les « Asapes ». Le dit jour il n’y eut pas d'autre affaire. »

Le lendemain, dimanche 22 avril, vit s’accomplir un des événements les plus extraordinaires de ce siège de Constantinople extraordinaire entre tous, un de ceux qui devaient exercer sur la chute finale de la grande cité, dans le mois suivant, l'influence la plus directe. Depuis bien des jours, le Sultan Mahomet, toujours mystérieux en ses conseils comme en ses actions, préparait dans le plus grand secret la manœuvre célèbre, infiniment étrange, au moyen de laquelle il projetait de faire passer par terre, par-dessus les hautes collines de Péra, sa flotte des eaux du Bosphore dans celles de la Corne d'Or. Le fureur qu’il conçut de l’échec du brillant combat naval du 20 avril, qui avait permis à quelques navires chrétiens de pénétrer dans le port de Constantinople, contribua probablement à précipiter son dessein.

Tous les lecteurs de ce volume connaissent la topographie si particulière de Constantinople, vulgarisée par tant de plans et de gravures : la grande ville dans son immense

H) « Zarabotane » dans le texte de Barbaro,

enceinte triangulaire, bornée sur une face par la mer de Marmara et séparée d'autre part des collines de Galata, de Péra, de Kassim-Pacha, par le superbe port de la Corne d'Or, long de plusieurs kilomètres. Jusqu'à ce moment du siège, la garnison si faible de Constantinople n’avait eu à défendre contre l’armée turque, infiniment plus considérable, que deux des côtés du fameux triangle : celui qui regarde Marmara, et celui de longueur bien plus considérable, défendu par la grande Muraille de Théodose, qui va des rives de Marmara à l'extrémité septentrionale de la Corne d'Or. Le troisième côté, celui qui longe cette même Corne d'Or, celui-là même par lequel les Croisés de 1204 avaient pris la ville d'assaut, se trouvait pour l'instant encore en pleine sécurité, protégé par la fameuse et énorme Chaîne qui, en barrant l'entrée même de la Corne d'Or, abritait parfaitement la flotte chrétienne massée derrière ses anneaux monstrueux et mettait un obstacle absolu à l’entrée des vaisseaux turcs dans ce golfe. En face, sur la rive opposée de la Corne d'Or, derrière la cité génoise de Galata enceinte de puissantes murailles, toutes les hautes collines bordant ce côté oriental de Chrysokéras, celles même portant aujourd'hui les populeux faubourgs de Kassim-Pacha et de Taxim, étaient occupées par le corps d'armée turc sous les ordres de Zagan Pacha. Ces troupes très nombreuses tenaient entièrement toute cette péninsule montagneuse qui sépare le Bosphore de la Corne d’Or, sauf l'unique espace circonscrit par les murailles de la petite cité génoise. Elles communiquaient d’une part, du côté du Bosphore, avec le château de Roumili-Hisser, première base d'opération du Sultan, de l’autre, par un gué praticable situé au fond de la Corne d'Or, avec l'aile gauche de la principale portion de l’armée assiégeante campée tout le long de la Grande Muraille de terre. On avait bien jeté un pont sur l’extréme pointe du golfe, à Cydaris qui est le Kiat-Hané actuel, mais les communications en cepoint n’en demeuraient pas moins fort difficiles. « Si le Sultan, dit

M. Pears, l'historien le plus récent du siège, au beau livre duquel j'emprunte ces considérations, avait pu pénétrer dans Galata, dont la triangulaire enceinte de murailles partant de la rive de la Corne d'Or escaladait la colline pour aller se terminer à angle aigu à la tour fameuse debout encore aujourd'hui, il aurait singulièrement avancé ses affaires. Du coup, il eût délogé la flotte chrétienne de la position si sûre et si parfaitement abritée qu'elle occupait derrière la gigantesque Chaîne protectrice, dont les extrémités reliaient la capitale grecque à la cité génoise, et mis en grave péril immédiat toute la portion du rempart de Constantinople longeant la rive occidentale de Chrysokéras. IL eût en mème temps assuré de bien meilleures communications entre les deux ailes de son armée. Malheureusement pour le Sultan il ne pouvait être question d’une semblable opération. Cette petite cité si génante de Gülaia, cité absolument indépendante, entretenait encore, malgré ce cruel état de guerre qui l'enveloppait, des relations pacifiques avec Mahomet IT, et cela bien que toutes les sympathies de ses habitants fussent naturellement pour les Grecs chrétiens contre les Turcs païens. Si le Sultan eût attenté en quoi que ce soit à la liberté de la colonie italienne, on eût vu tout aussitôt la métropole génoise et son suzerain direct à cette époque, le duc de Milan, dépécher flottes et soldats au secours de leurs compatriotes, ce qui du même coup eût forcé les Turcs à lever le siège de Constantinople Ceci ne veut pas dire que la situation faite aux Génois par les événements terribles qui se déroulaient au pied méme de leurs murailles, ne fût infiniment délicate, même affreuse. Bien qu'ils continuassent à faire à travers la Corne d’Or un trafic aussi considérable et actif que secret avec les Grecs, ils se voyaient contraints à une foule de ménagements envers les Turcs. Il leur fallait à tout instant temporiser avec les deux adversaires qui se battaient à coups de boulets de pierre par-dessus les toits de leur infortunée cité. Les récits chrétiens contemporains du siège sont pleins

d'accusations de trahison contre le podestat de Galata et ses malheureux ressortissants. La vérité, je le répète, est que toutes les sympathies de ces Génois d'Orient allaient à leurs frères chrétiens, mais leur position affreuse en plein champ de bataille les forçait constamment à ménager le Turc. » Donc Manomet, ne pouvant passer par-dessus Galata pour attaquer le point faible du rempart de Constantinople, conçut un plan aussi ingénieux qu'extraordinaire pour arriver au même résultat en tournant la petite cité génoise. Plusieurs circonstances avaient probablement contribué à inspirer au Sultan ce projet vraiment génial. Ce fut d’abord le souvenir presque légendaire d’un exploit à peu près analogue exécuté, des siècles auparavant, par le souverain ou « khagan » des Avares, lors du premier siège de Byzance par cette nation. Ce fut peut-être aussi le récit de quelque ingénieur, peut-être bien chrétien, lui narrant diverses autres opérations du même genre, celle entre autres, sans remonter à l'antiquité, imaginée quatorze ans auparavant par les Vénitiens pour faire passer par terre une flotte du fleuve Adige dans le lac de Garde (1). Léonard de Chio, racontant ces faits curieux, va jusqu’à dire que l'ingénieur qui aida ainsi de ses conseils le Sultan dans l’œuvre que je vais raconter, était celui-là même qui avait présidé, quelques années auparavant, à ce transfert si inusité (2). ll s'agissait donc, chose qui paraît à première vue fabuleuse et presque incroyable, de faire, par une manœuvre gigantesque quasi miraculeuse, passer, par-dessus les abruptes collines de la haute presqu'île de Péra, les navires de la flotte turque ancrée dans le Bosphore, puis de les faire descendre dans la Corne d'Or, de manière à prendre à revers la flotte chrétienne massée derrière la Chaîne puissante qui obstruait l'entrée de ce magnifique port naturel. On conçoit aisément quel coup terrible le succès d’une pareille opération devait porter à la cause des assiégés. Très probable-

(4) Voy. BenanDaxt, op. cit, p. 14726, col. B. (2) Voy. encore Pæans, op. cit., note À de la page 273.

ment, je le répète, ce plan prodigieux, en apparence presque insensé, mûrissait depuis quelque temps déjà dans les pensées du Sultan, qui, comme toujours lorsqu'il s'agissait de quelque affaire importante, en avait gardé très soigneusement le secret, même pour ses plus proches conseillers. L’exécution en était maintenant imminente. Tout au plus l'irritation à lui causée par l'échec de sa flotte le 20 avril activa-t-elle les résolutions de Mahomet (1). Du moins tous les historiens du siège s'accordent sur ce détail.

Ainsi qu'il en était constamment le cas pour les projets conçus par le jeune Sultan, la réalisation de celui-ci fut prodigieusement rapide. Tout en donnant à bon droit notre admiration à cette opération extraordinaire, il ne faut pas perdre de vue que les bâtiments de la flotte turque n'’étaicnt pas de grandes dimensions. Ceux qui furent l’objet de ce voyage terrestre si inusité n'étaient pas beaucoup plus considérables que les très grands caïques à vingt paires de rames qui circulaient il y a peu d'années encore sur le Bosphore et dans la Corne d'Or, et qui ont, je le crois, presque disparu aujourd'hui. Ajoutons ce détail important que Mahomet II disposait dans son immense armée d’une multitude très nombreuse de travailleurs vigoureux et fanatiques.

L’exécution du plan de Mahomet semble donc avoir été quasi foudroyante. C’est l’expression même dont se sert un des chroniqueurs qui raconte le plus en détail cette merveilleuse aventure de la flotte turque. Il fallait, en effet, se hâter infiniment pour prévenir toute entreprise hostile qui eût pu la faire avorter. Le secret fut si parfaitement gardé dans cette vaste banlieue de Constantinople, tout entière aux mains des Turcs, que ni les habitants de la capitale assiégée, ni les Génois de Péra ne semblent avoir même soupçonné l'exécution de celte colossale opération

(4) Voy. dans ParanTzès, p. 250, la description de cette fureur du Sultan. « Pareil à un chien, il se mord les mains de rage... il pousse des gémissements et des cris de fureur en constatant l'impossibilité où il se

trouve de triompher de ses ennemis et de venger l’humiliante défaite de sa flottel »

qui allait se dérouler aux pieds mêmes des remparts de la cité génoise.

Mahomet avait très rapidement et très secrètement fait assembler la masse de bois nécessaire pour cette sorte de long tramway dont je vais parler, aussi pour établir les formes destinées à recevoir chaque vaisseau. Zagan Pacha, le commandant en chef de toute cette région, fut le grand exécuteur de ces préparatifs secrets. Je n'ai pas à insister sur l'importance immense d'une telle opération pour le succès des projets du Sultan : affaiblissement énorme de la défense, incapable déjà d'assurer convenablement la protection de deux des côtés de l’immense enceinte triansulaire, et qui serait maintenant obligée d’assurer aussi celle du troisième côté bornant la Corne d'Or, fort mal défendu par un mauvais rempart; établissement de communications plus directes entre les diverses portions de l’armée assiégeante; surtout mainmise par le Sultan et plus sérieux contrôle sur Galata; isolement complet de cette cité, dont les possesseurs génois, bien qu’encore officicilement en paix avec les Turcs, même accusés de trahison envers la religion chrétienne par le peuple de Constantinople et ses alliés vénitiens, soutenaient naturellement de toutes leurs sympathies secrètes le succès des Grecs et considéraient avec angoisse toute cette formidable attaque de Constantinople qui devait fatalement entraîner leur perte après celle de la Ville Reine. S'ils n’affichaient pas ouvertement ces sympathies pour les Grecs, c'était par terreur d’un adversaire trop puissant. En résumé, Mahomet II avait le plus grand intérêt à isoler sous sa main les Génois de Galata, dont la neutralité très douteuse le génait considérablement et dont l’hostilité enfin nettement déclarée eût pu prodigieusement compliquer pour lui les difficultés du siège de Constantinople, peut-être méme le forcer à en faire la levée (1).

(4) Voy. Peaïs, op. cit., p. 270 et suiv., pour le développement de cette

Les auteurs ne sont pas tout à fait d'accord sur le point précis choisi par les ingénieurs du Sultan sur la rive septentrionale du Bosphore pour amorcer le transport de sa flotte. On peut cependant affirmer avec presque certitude que ce point était situé entre le lieu dit « le Diplokionion », autrement dit « les Deux-Colonnes », station de la flotte turque durant le siège qui correspond au Bechiktach d’aujourd'hui et à l’actuel Dolma-Bagtché. On a mieux réussi à identifier la route choisie par ces mêmes ingénieurs pour opérer le transport des bateaux d’une mer à l’autre par-dessus la colline de Péra. La chaîne des collines sur laquelle est aujourd'hui construite la ville de ce nom était à cette époque, dit M. Pears dans son excellente Histoire du siège de Constantinople que je suis encore ici pas à pas, couverte par des taillis et des vignes. Le versant occidental, à partir de la ligne de faîte aujourd'hui marquée par la grande rue de Péra jusqu'à la « Vallée des Sources», aujourd hui quartier de Kassim-Pacha, servait alors de cimetière aux Génois. Cette région est encore aujourd’hui plantée des cyprès du champ des morts turc qui a succédé à cette nécropole chrétienne. Il existait à cette époque, poursuit M. Pears, un sentier à pente rapide qui, partant d’un lieu sur le Bosphore, voisin de l'actuel Top-hané, escaladait en droite ligne le versant oriental de la colline de Péra dominant le Bosphore. Coupant à angle droit le chemin qui suivait la crête de cette colline et qui, je le répète, est aujourd'hui la grande rue de Péra, ce sentier descendait ensuite l’autre versant jusqu’au lieu dit des « Sources » (1) sur la rive de la Corne d'Or. Au sommet de la montagne, là où s'élève aujourd’hui la grande caserne d'artillerie, les deux chemins, se coupant à angle droit, formaient un carrefour en croix qui a valu à Péra son nom grec moderne de « Stavrodromion ». question et pour l'historique de le situation respective du Sullan et de la Communauté gtnoise de Galata.

(1) C'était une des anscs intérieures de la Corne d'Or, aujourd'hui dis-

parue, dont l'emplacement est actuellement occupé par la caserne de la marine,

Ce sentier, qui, grimpant ainsi de la rive du Bosphore, suivait d'abord le vallon aujourd’hui devenu une rue sur le côté de laquelle s'élève l’église construite en souvenir des soldats et marins anglais morts durant la guerre de Crimée, franchissait en ce carrefour l’étroit plateau de . quelques centaines de mètres de largeur à peine qui marque le sommet du mont et redescendait ensuite l'autre rampe de la colline. Il suivait alors presque en droite ligne un autre vallon également abrupt qui, lui aussi, est devenu aujourd'hui une rue menant de la grande rue de Péra à la « Vallée des Sources » et à la Corne d'Or. Il semble infiniment probable que c’est par cette longue voie montante puis descendante que le Sultan décida de faire passer à force de bras les vaisseaux de sa flotte.

Mahomet n'ignorait rien de la situation. Il savait surtout que les Génois de Galata continuaient leurs relations secrètes avec la ville assiégée. Il savait que les vaisseaux de cette nation, qui avaient victorieusement passé à travers sa flotte, étaient maintenant en pleine sûreté, derrière la fameuse Chaîne dont l’une des extrémités était reliée à Péra méme, et qu'ils allaient contribuer activement à la lutte contre son armée. Le chroniqueur latin Pusculus et l'archevêque Léonard de Métellin, témoin oculaire du siège, racontent tous deux que le Sultan, très vraisemblablement dans le désir de terroriser les Génois de Galata, surtout aussi pour faire diversion, pour détourner leur attention de ce qui se préparait en cet instant même en arrière de leur cité pour cet extraordinaire projet du transfert de la flotte, fit, dès l’aube du 21 avril, installer des batteries nouvelles au-dessus de la cité génoise, sur la colline de Saint-Théodore, au nord de la muraille orientale de Galata, peut-être bien en un point occupé aujourd'hui par la chapelle anglaise commémorative dont j’ai parlé plus haut. Ces batteries étaient destinées à bombarder, pardessus les maisons mêmes de la petite cité, la flotte chrétienne massée dans la Corne d'Or derrière la Chaîne du

port. C'était pour les assiégés le plus grave des dangers, la ruine possible pour leur flotte tant détestée du Sultan, dont elle contrariait les plans d’une manière si sérieuse.

Tout le jour durant, ce 21 avril, cette terrible canonnade se poursuivit furieusement, si bien que personne dans Galata ne songea à s'occuper de ce qui se préparait derrière ces nouvelles batteries turques, sur le chemin grimpant que je viens de décrire. Nous avons vu que, dans cette méme journée, la flotte de l'amiral turc, qui avait remplacé Baltoglou en disgrâêce, pour augmenter encore la diversion, avait attaqué à plusieurs reprises les navires chrétiens rangés derrière la Chaîne du port.

Voici le récit de Pusculus : « Mahomet, dit-il en ses mauvais vers, exaspéré par l'échec retentissant de sa flotte dans la journée du 20 avril, passa une nuit sans sommeil. La fureur l'avait affolé. Il ne révait que de se venger des navires latins. Avant le lever du jour, il fait transporter, sur la haute montagne qui domine Galata, une bombarde énorme, qui va lancer par-dessus les maisons génoises, sur les navires chrétiens massés dans le port, des boulets de pierre monstrueux. Ses ordres sont obéis avec célérité. Au moment même où le soleil naissant inonde la terre de ses rayons, le tonnerre de cet engin formidable éclate soudain, jetant une subite terreur dans la population génoise. Parmi les flots de la plus noire, de la plus abondante fumée, l'énorme projectile passe au-dessus de la ville et va tomber dans les eaux de la Corne d'Or. Les habitants épouvantés croient qu'ils vont étre euxmêmes bombardés. Le second boulet, après avoir décrit une courbe immense, va frapper un des navires chrétiens. Il tombe sur le pont, qu'il transperce, et coule incontinent le malheureux vaisseau, tuant quelques hommes du bord. »

Le bombardement continua longtemps, dit de son côté l'archevêque de Métellin, sous la direction d’un ingénieur dont les Grecs n'avaient pas su payer les services, et qui,

mecontent de leur ingratitude, avait passé à l’armée du Sultan.

On a vu que le navire chrétien frappé par le second boulet, qui le traversa de part en part, coula du coup avec toutes les marchandises dont il était chargé. On conçoit l'immense consternation des autres équipages, ainsi subitement éveillés de leur quiétudel Ils eurent tôt fait cependant de quitter le mouillage de la Chaîne et de ranger leurs navires à l’abri sous les hauts murs mêmes de Galata, hors de la portée des boulets turcs, qui passèrent maintenant par-dessus. La panique diminua aussitôt. En somme, il y eut plus de bruit que de mal. Cependant la canonnade dura jusqu’au soir sans trêve. Les Turcs, dit l’archevéque, lancèrent cent cinquante boulets, et beaucoup de maisons de Galata, malgré la neutralité génoise, furent endommagées par des projectiles mal dirigés. Par un vrai miracle, il n’y eut qu’une victime dans la ville. Une femme fut tuée, «une matrone de la plus haute vertu ». Pusculus dit qu’il y avait deux bombardes. Tous les autres boulets tombèrent dans l’eau, sans plus parvenir à frapper aucun navire.

Pusculus se délecte à raconter en détail, en des vers ampoulés, la destruction du vaisseau chrétien. Il donne le nom du capitaine. Toute la population avait suivi d’un œil consterné l'énorme projectile qui, décrivant une courbe immense, était tombé en plein sur le malheureux navire mouillé précisément le plus près du rivage. Il s’abima aussitôt dans les flots, au milieu de la consternation générale.

Nous avons vu que, du côté de la Grande Muraille, sur toute la ligne du rempart, durant cette méme journée du 21, la canonnade turque avait également fait rage presque constamment. C’est Barbaro qui le dit. Michel le Janissaire dit de même que, de toute la nuit, toutes les batteries turques ne cessèrent de tonner contre les remparts assiégés. Toutes ces mesures d'exception ordonnées par le Sultan tendaient évidemment à un but unique :

empécher les assiégés et les Génois, en détournant leur attention par une action incessante, de connaître les préparatifs faits pour le transport de la flotte.

Toutes ces diversions imaginées par le Sultan réussirent à merveille. Aucune espèce de tentative ne fut faite par les assiégés, ni du côté du Bosphore, ni durant la traversée de la colline de Péra, ni même sur la rive de la Corne d’Or, pour détruire la flotte turque pendant qu’on la transportait d’une mer dans l’autre. Certainement, ni les Grecs ni les Génois ne se doutèrent de rien, bien que ces derniers, au dire de Dukas (1), aient plus tard affirmé qu’ils avaient été tenus au courant du fameux projet du Sultan, mais qu’ils avaient, pour lui plaire, tenu la chose secrète, et qu’ils en avaient permis l’exécution à cause de l'amitié qu’ils lui portaient. Philelphe dit clairement qu'ils furent au contraire stupéfaits (2).

Bref, le plan de Mahomet fut si bien tenu secret que, très probablement, il ne fut connu d’aucun de ses adversaires avant son entière réussite. Du reste, le prudent jeune Sultan avait pris des précautions infinies. Tout le long du rivage du Bosphore, dit Chalkondylas, des postes militaires étaient disposés avec de l'artillerie, prêts à repousser par la force toute attaque tentée contre les vaisseaux, à leur passage par-dessus terre. Dans la nuit du 21 au 22 avril, les derniers préparatifs furent terminés. On avait fait un choix parmi les vaisseaux de la flotte mouillée aux Deux- Colonnes. La plupart des auteurs donnent le chiffre de soixante-huit ou soixante-dix à quatre-vingts navires (à).

A l’aube du 22 avril, l'étonnant voyage commença.

Voici le récit de Barbaro, qui est, avec celui de Critobule,

le compte rendu le plus complet et le plus intéressant pour cet incident si étrange : « Le vingt-deuxième jour de ce mois d'avril, le Seigneur Turc ayant fait réflexion et

(1) Op. cit., p. 278.

(2) Pmiezpur, livre I, ligne 976 : Genuœ iunc clara juventus obstupuit. (3) D'autres ne parlent que de vingt navires!

remarqué qu'il n’arrivait pas à nous faire grand dommage au côté de terre, comme il venait d’en faire l’expérience, ayant bien roulé cela dans sa tête, imagina de faire passer une portion de sa flotte qui était mouillée aux Colonnes jusque dans le port même de Constantinople, et cela afin d'arriver plus vite à la réalisation de ses projets contre nous. Et afin que vous compreniez de quelle manière s’y prit ce chien, ce méchant païen, je vous expliquerai ciaprès son idée (1). S’étant mis en tête de conquérir Constantinople, il s’aperçut qu'il fallait pour cela que sa flotte parvint à l’intérieur du port même de cette ville (2). Comme toute son armada était mouillée aux Colonnes, qui sont éloignées de deux milles de la ville, il ordonna à tous les équipages de descendre à terre, et il fit aplanir une piste tout le long de la montagne qui domine Galata, en commençant du rivage du Bosphore, où était mouillée l’armada, jusque dans le port de Constantinople, c’est-àdire sur une longueur de trois milles. Et quand tout le chemin eut été parfaitement aplani, les dits Turcs disposèrent un très grand nombre de rouleaux de bois tout du long de cette voie aplanie, lesquels rouleaux furent si bien graissés d'huile, de lard et de suif achetés en quantité aux Génois de Galata, que le Sultan pensa pouvoir tenter de faire passer une partie de sa flotte dans le port de Constantinople. Il fit en conséquence commencer par une « fuste » (3) de petites dimensions, et il la fit placer sur les dits rouleaux, et, au moyen d’une grande quantité de Turcs, il fit tirer la dite « fuste », et, en peu de temps, il la fit ainsi passer très rapidement jusque dans le Navarchium ou port de Péra (4); et quand les Turcs virent que cette inven-

(4) Sur l'unique manuscrit contemporain existant du récit de Barbaro conservé à Venise, on a ajouté en ce point sur la marge ces mots : « Et cela lui fut enseigné par un chrétien. »

(2) C'est-à-dire la Corne d'Or.

(3) « Fuste », on le sait, était à cette époque le terme consacré pour désigner ce genre de navires.

(&) C'est-à-dire la Corne d'Or.

tion allait à souhait, ils se mirent à tirer encore d’autres de ces « fustes » plus petites, lesquelles « fustes » étaient de quinze bancs de rameurs jusqu'à vingt, même jusqu’à vingt-deux. Certainement, à première vue, cela paraîtrait pour tout le monde incroyable et impossible, si le Sultan n’avait pas eu à sa disposition tant de ces canailles (1) pour tirer ces « fustes » par-dessus cette montagne; car ils firent passer dans le port de Constantinople jusqu’à soixante-douze de ces navires, tous bien armés et en bon ordre pour toutes choses, et cela ne put se faire que parce que les Turcs vivaient en bonne paix avec les Génois de Péra. »

Ce récit très succinct du médecin vénitien résume assez bien l’histoire de cette extraordinaire opération de guerre, qui est demeurée un des incidents les plus célèbres de ce siège fameux, et qui, bien que le succès n’en ait pas été absolu, n’en eut pas moins une influence considérable sur le résultat final.

Voici maintenant le récit, peut-être plus détaillé, plein de saveur, de Critobule : « Le Sultan Mahomet, ayant estimé que, s’il voulait atteindre son but, qui était de prendre Constantinople, il lui fallait à tout prix se rendre maître du port, après avoir essayé de tous les moyens, prit une résolution ingénieuse, digne du grand discernement de son génie, qui le fit se rapprocher beaucoup du but tant désiré par lui et mit fin à toutes ses incertitudes dans ce sens.

« Il ordonna en conséquence à ses ingénieurs maritimes et à ses équipages de construire au plus vite des voies ou glissoires partant de la mer extérieure — le Bosphore — pour aboutir dans la mer intérieure — c’est-à-dire dans la Corne d'Or. Ces glissoires, partant du « Diplokionion (2) », étaient faites de poutres couchécsen travers sur une ligne d'au moins huit stades de long allant d’une mer

(4) « Canaglie. »

(2) Aujourd'hui Kabatach, au dire du docteur Dethier.

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PAR LES TURCS EN 1453 1ô

à l’autre. La voie aïnsi préparée, préalablement nettoyée et aplanie avec la plus grande célérité par plusieurs miljiers d'hommes, s'élevait rapidement durant une moitié du trajet jusqu’à la créte de la colline, d'où elle redescendait non moins rapidement vers la Corne d'Or. Et ces glissoires ayant été achevées plus promptement que la pensée par une grande foule d'ouvriers, il y fit avancer ses vaisseaux sur lesquels il fit placer de grandes charpentes en forme de traîneaux avec de chaque côté de longues poutres dressées, disposées en guise de soutiens. Sur ces trafncaux, il établit solidement ses navires à l’aide de fortes cordes et ayant fait fixer de très longs cordages ou haubans à ta coque de ceux-ci, au point de courbure, il les fit hisser le long de la glissoire par ses soldats, partie à la main, partie à l'aide de divers engins, poulies et tambours. »

Les rouleaux de bois qui faisaient le plancher de cette colossale glissoire de huit milles de longueur, mesuraient de treize à quatorze pieds. Ils avaient été soigneusement équarris d'avance et non moins soigneusement graissés. On fit mettre à l’eau les charpentes en forme de traîneau ou de berceau et sur chacune on fixa et attacha aux longues poutres dressées qui la garnissaient un des navires qu'il s'agissait de transporter par cette voie extraordinaire. A l’aide de câbles on tira ensuite chacune de ces masses sur la rive hors de l’eau, et le bizarre voyage commença pour chacune. On avait fait, je l’ai dit, un essai préliminaire avec une « fuste » de petites dimensions, et cette première opération heureusement réussie encouragea les Turcs à continuer. On employa aussi d'innombrables attelages de buffles pour tirer en haut de la colline ces énormes charges.

Les soixante-dix vaisseaux furent ainsi très rapidement halés les uns à la suite des autres (1), surtout à main d'hommes.

« Les équipages qui suivaient chacun des navires, pour-

(1) Grâce au nombre énorme de lravailleurs dont le Sultan disposait

suit Barbaro, ne se possédant plus de joie à ce spectacle et songeant à ce qui allait encore suivre, arrivés au faîte de la colline, montaient comme s'ils étaient sur mer dans les vaisseaux qui s’en allaient dévalant avec rapidité droit vers la Corne d'Or. Parmi les matelots, les uns défaisaient les voiles, poussant des cris de triomphe comme s'ils allaient prendre la haute mer, et le vent, s'emparant de celles-ci, les gonflait; d’autres, assis aux bancs des rameurs, tenaient leurs rames en mains, faisant semblant de ramer, tandis que les subrécargues couraient d’une extrémité à l’autre de la longue et haute piste de bois, l'histodoki, excitant l'énergie de leurs hommes par des sifflements, des cris, des coups de lanière aussi. Ainsi les vaisseaux turcs, voyageurs étranges, glissaient à travers la campagne comme s'ils eussent vogué sur mer. Tandis que les derniers escaladaient encore la rampe de la colline, les premiers descendaient déjà la pente raide conduisant à la Corne d’Or, toutes voiles serrées, avec grands cris de joie et force tapage. Les tambours résonnaient. » « Les fifres et autres instruments éclataient en notes retentissantes », dit Dukas, qui donne les mêmes détails.

« Et c'était, je le répète, dit encore notre Vénitien, un étrange spectacle, vraiment incroyable pour celui qui n’y a pas assisté, que de voir naviguer à travers les champs, comme s'ils étaient sur mer, ces vaisseaux avec toutes leurs voiles, tous leurs équipages, tous leurs armements. Moi, j'estime que cette prouesse surpasse le mont Athos percé par Xerxès, et comme j'ai vu ces choses de mes yeux, cela me porte à ajouter foi à d’autres récits qui, si je n’avais assisté à ce prodige, me paraîtraient des contes à dormir debout. » C’est ainsi qu’une flotte considérable, comptant au moins soixante-sept navires, descendit par terre dans l’anse dite « des Eaux froides » située dans la Corne d'Or, un peu en amont de Galata, et y jeta l'ancre (1).

(4) Duxas (op. cit., p. 871) dit « quatre-vingts » navires.

La Chronique dite du Janissaire polonais, lequel fut un des témoins, lui aussi, de cette scène insolite, dit que tous à Byzance en furent émerveillés et rirent bien stupidemnt en voyant ces grandes barques glisser sur terre ferme comme si c'était sur l'eau.

La phase la plus délicate de cette curieuse opération fut certainement celle du début, qui consista à mettre à l’eau les appareils en forme de cales, de traîneaux ou de berceaux, qui devaient recevoir les navires étroitement amarrés entre leurs flancs. Une fois que chaque navire eut été ainsi disposé dans son appareil correspondant et qu’on l'y eut lié bien solidement, on tira à terre chacune de ces lourdes machines et on les installa successivement sur la glissoire de bois convenablement graissée, puis le pittoresque voyage commença qui tant égaya les matelots turcs, grands enfants sauvages.

La rapidité de ce passage des navires d’une mer à l’autre semble avoir été tout à fait extraordinaire. Le nombre immense des travailleurs est la vraie explication de ce phénomène. Cette rapidité même était, du reste, l’élément essentiel du succès pour une pareille opération. J’ai dit déjà que ceux de ces navires qui n'étaient pas hissés à main d'hommes le furent au moyen de cabestans ou d’autres engins, aussi à l’aide d'innombrables attelages de buffles. Ne perdons jamais de vue que ces navires, ainsi fabuleusement transportés dans cette randonnée héroï-comique de terre ferme par-dessus une colline haute de plus de deux cent cinquante pieds, n’avaient rien de commun comme dimensions avec ceux de nos jours. Même ceux, s’il y en avait, qui étaient à deux ou trois rangs de rames superposés, devaient avoir au plus cinquante à soixante-dix pieds de long. Après la montée qui dut être fort rude et pénible, le plateau médian fut vite franchi à la force des poignets tirant les énormes barques sur le chemin de bois. La descente vers la Corne d'Or fut ensuite infiniment rapide. Toute l'opération, chose certaine bien

que presque incroyable, fut terminée en une nuit (1).

Presque tous les chroniqueurs contemporains insistent sur l’enthousiasme bruyant des équipages turcs, stupéliés par ce succès inouï, si facile, faisant résonner les échos du Bosphore de leurs hurlements d’allégresse, de leurs chants rauques et rudes, des sons de leur musique guerrière, à mesure que chaque navire, débouchant joyeusement dans la Corne d’Or, venait mouiller sur la rive sous la protection des canons de Zagan Pache. Tous ces écrivains répètent à l'unisson que jamais encore on n'avait assisté à pareil haut fait. Tous recherchent dans leurs souvenirs classiques les opérations maritimes pouvant présenter avec celle-ci quelque analogie.

Tel fut ce labeur héroïque qui devait contribuer grandement à la victoire finale des Turcs. Les Grecs eux-mêmes rendirent hommage à la brillante et ingénieuse audace des ingénieurs ottomans (2). Le janissaire polonais Michel rapporte dans sa Chronique que cette nuit-là les canons turcs ne cessèrent pas un instant de tonner, ce qui nous explique pourquoi les assiégés, surtout les équipages de la flotte grecque dans la Corne d'Or, ne mirent aucun obstacle à cette arrivée des bateaux turcs dans le port même de la ville assiégée. L’incessant bombardement des batteries de Zagan Pacha, placées sur la colline au-dessus de Galata, suffit à empêcher toute tentative hostile.

Ouvrons ici une parenthèse pour consacrer quelques mots à une démarche tentée à ce moment par le basileus auprès du Sultan dont parle le seul Dukas, et qui semble, d’après cet historien, avoir été la suite presque immédiate de l'apparition désastreuse pour les Grecs de la flotte turque dans les eaux de la Corne d'Or, cet exploit qui mit la plus cruelle alarme au cœur des assiégés. « Le basileus,

(1) Voy. sur les dimensions probables des navires ainsi transportés : Pæans, op. cit, note 1 de la page 276, et sur la route suivie par eux à travers le continent : $bid., p. &43 et suiv., appendice III.

(2) Dusas, op. cit., p. 270-271. « Ce nouvel Alexandre de Macédoine « surpassé les hauts faits de Xerxèsi »

dit exactement Dukas, considérant l’état affreux où le terrible bombardement avait mis le rempart, fut accablé par les plus sinistres prévisions pour lui et pour son peuple. À travers tant de siècles de guerres depuis Constantin le Grand contre tant de peuples : les Scythes, les Arabes, les Perses, jamais aucun ennemi n’était parvenu à détacher la moindre pierre de ces murailles, tandis que cette fois l'œil n’apercevait déjà que ruine sur ruine et brèches affreuses. Une immense et formidable armée étreignait la capitale. Il semblait que d’un instant à l’autre rien ne pourrait empêcher les assaillants de pénétrer au cœur de la cité. Bref, l’âme du basileus était à ce point brisée et sans espérance qu'il se résigna à envoyer au Sultan des ambassadeurs pour lui dire qu’il consentait à lui payer n'importe quel tribut annuel, quelque colossal qu’il pât être, à condition que le siège fût aussitôt levé et que la paix fût proclamée incontinent. Mais Mahomet fit aux envoyés impériaux la réponse que voici : « Je ne puis plus interrompre le siège de votre cité. Ou je la prendrai, ou vous me prendrez mort ou vif. Cependant si votre maître consent à me la remettre sans plus de combats, je lui laisserai la souveraineté de la Morée, je constituerai d’autres seigneuries pour ses frères, et nous demeurerons dorénavant amis. Que si au contraire il refuse de me livrer pacifiquement Constantinople, j'y entrerai de force et je le ferai périr par le glaive, lui et tous les siens. Quant à la foule des habitants et de leurs demeures, je les livrerai au bon plaisir de mes soldats. Mon unique pensée est de posséder votre cité, fût-elle même désertée par tous ses habitants! » Le basileus ne put se résoudre à accepter d'aussi cruelles exigences, et ces suprémes négociations furent aussitôt rompues. Ce devaient étre les dernières avant la catastrophe finale. « Comment, s'écrie en terminant Dukas, l'Empereur eût-il pu accepter de telles offres! En quel lieu de la terre, en quelle ville aurait-il pu se cacher avec ses sujets pour échapper au mépris et aux injures non point seulement de tous les

Chrétiens, mais des Juifs aussi et des Turcs euxmêmes. »

Ce récit de Dukas, cet historien si constamment inexact et qui, en l’an 1453, n’était encore qu’un enfant, ne doit étre accueilli que sous les plus expresses réserves. Aucun autre chroniqueur du siège ne mentionne cette démarche si étrange du courageux Empereur, et ceci est un fait digne de remarque, tout à l'avantage de l'héroïque basileus Constantin. Le fidèle Phrantzès, entre autres, ce serviteur si dévoué d’un maître infortuné, affirme que son souverain bien-aimé eût pu facilement s'enfuir de Constantinople (4). Mais il s’y refusa constamment, « préférant, dit le chroniqueur, le sort du bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis; et il le fit comme il l'avait dit (2) ». Tout ce que nous savons par d’autres encore du noble caractère de Constantin nous incite à penser que son choix fut fait dès le début du siège et qu’il ne songea jamais qu’à sauver sa ville bien-aimée ou à périr avec elle. Phrantzès nous eût certainement parlé de cette tentative de négociations avec le Sultan si elle eût existé sérieusement.

« Quand les Romains, dit Critobule, eurent constaté le succès de cette opération inouïe et contemplé les vaisseaux ennemis mouillés dans la Corne d'Or, chose incroyable à laquelle ils n’euraient jamais pu s'attendre, ils furent épouvantés par ce spectacle qui défait toute raison. Ils tombèrent dans la plus grande perplexité et le pire désespoir, ne sachant plus que tenter. Car jusque-là ils n'avaient eu en aucune manière à se préoccuper de défendre sérieusement avec des troupes nombreuses la muraille longue de trente stades qui défendait la ville du côté du port. Et cependant, alors déjà, ils n’avaient pas assez de monde, tant en troupes nationales qu’étrangères, pour garder le reste

(1) Op. cit., p. 827. |

(2) Critobule nous fournit le même témoignage sur ce prince intrépide, qui voulut mourir avec les siens, alors que, 8e sachant condamné à périr, il eût pu si facilement se soustraire à ce sort lamentable.

‘ de la muraille, si bien que pour chaque deux ou trois créneaux il n’y avait qu'un seul défenseur. »

« Maintenant, dit M. Pears, le rempart aussi {e long de la Corne d’Or allait être à chaque instant exposé à l’attaque des Turcs. I] fallait dorénavant avec ce nombre si réduit de combattants pourvoir encore à cette nouvelle et si onéreuse charge de la défense! Il fallait retirer des hommes des autres portions du rempart pour les placer là, et ceci constituait le plus extrême péril, car ces autres portions du rempart se trouvaient de ce fait dégarnies, et ceux qu’on y laissait ne pouvaient plus suffire, vu leur petit nombre, à les garder. Dans cette désolation universelle, le basileus ne perdit pas encore courage, mais cette terrible nécessité d'avoir à prélever des hommes sur le nombre déjà si faible des défenseurs du rempart le désola singulièrement. »

Ce n'était pas tout encore. Le pont mobile, jeté par les Turcs d'une rive à l’autre à l'extrémité orientale de la Corne d'Or (1), allait être terminé. Il fallait de toute nécessité augmenter aussi les forces de la défense de ce côté, pour empêcher les assiégeants d'attaquer la ville en ce point. De même, il fallait encore du monde pour défendre mieux tous les navires si nombreux, grands et petits, mouillés derrière la Chaîne et qui se trouvaient maintenant 8i gravement exposés à une attaque entre deux feux : sur leurs derrières par les navires turcs descendus dans la Corne d'Or et extérieurement par ceux mouillés encore dans le Bosphore. La situation était infiniment angoissante et tragique. Il y avait vraiment de quoi perdre la tête. Toutefois on fit tout ce qui était humainement possible en de si tragiques circonstances.

(4) Entre Kumber-Hané et Defterdar Iskelessi,

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