CHAPITRE PREMIER
Mort de l'empercur Jean Paléologue. — Avènement de son successeur, Constantin Dragasès. — Mort du sultan Murad. — Avènoment de son successeur, Mahomet IL. — Arrivée à Constantinaple du cardinal Isidore, lézat du Saint-Siège. — L'Union des deux Égiises de Rome et de Cons
tantinople. — Premiers actes de Mahomet Il. — Négociations pour le mariage de Constantin Dragasès, déjà deux fois veuf. — Voyages de
Phrantzès à Trébizonde ct en Ibérie. — Échec de ces négociations. — Les imptratrices byzantines du quinzième siècle. — Premières diffi“ultés entre les deux nouveaux souverains. — Construction, par Mahomet Il. du formidable château de Roumili Hissar. — Premières hostilités. — Retour du Sultan à Andrinople. — Navires vénitiens coulés par les canons turcs de Roumili Hissar. — Préparatifs de part et d'autre pour la lutte suprême. — Arrivée à Constantinople des renforts italiens. — Travaux de défense à Constantinople.
Jean Paléologue, huitième basileus de Constantinople de ce nom, successeur depuis le 21 juillet 1425 de son père Manuel IT Paléologue, était r t, à l’âge de près de cinquante-huit ans, le 31 octobre 1448. À ce jour le roi Charles VII régnait depuis vingt-six ans en France. Il y avait dix-sept ans que Jeanne d'Arc avait été brûlée par les Anglais. Nicolas V Parentucelli était pape à Rome et allait, en triomphant de son adversaire l’antipape Félix V, mettre un terme définitif au grand Schisme. La douleur de le cruelle défaite, quelques jours auparavant, des armes
chrétiennes, le 18 octobre, au « Champ des Merles » près de Kossovo, où le héros Jean Hunyad avait été vaincu par le sultan Murad, après trois jours de lutte désespérée, n'avait pas été étrangère à la fin du malheureux empereur.
Jean Paléologue ne laissait aucune postérité de ses trois épouses successives : la Russe Anne, fille du grand-duc de Moskovie; Sophie Paléologuina, fille du marquis de Montferrat; Marie Comnène enfin, fille de l’empereur de Trébizonde, morte durant que son époux était en Italie. L’aîné survivant des frères de celui-ci, Constantin Dragasès, ainsi nommé de sa mère Irène Dragasès ou Dragash (1), fille de Constantin Dragasès, dynaste de la Macédoine du nord-est, régnait depuis 1443 à Sparte ou Mistra de Morée (2). La basilissa mère, le clergé, le sénat, la milice et le peuple s’étant déclarés pour ce prince, il succéda à Jean VIII sur le trône hélas infiniment déchu de Constan tinople, et cela malgré les menées de son cadet, Démétrius, très ambitieux et très intrigant. Ce prince Constantin, aussi brave qu’infortuné, le plus souvent désigné sous le nom de Constantin XI, le huitième des dix enfants de son père, le basileus Manuel, devait être le dernier souverain de lillustre et antique lignée des basileis de Constantinople, successeurs du grand Constantin. Il était né le 9 février 1404 et avait donc à ce moment environ quarante-cinq ans. Il fut couronné empereur à Mistra de Morée, la Sparte médiévale, le 6 janvier de l’an 1449, jour de l’Épiphanie, par une députation envoyée de Constantinople pour le chercher. L’historien Phrantzès fut présent à cette cérémonie (3). Constantin, escorté par des galères catalanes, arriva dans la Ville gardée de Dieu, sa capitale, le 12 mars suivant. Il
(1) Et, non point, comme le disent certains auteurs, à cause de sa valeur « digne d'un dragon ».
(2) C'est la date donnée par M. Sp. Lembros dans son savant article sur « Les murs de l'isthine de Corinthe » (Neos Ellinomnimôn, t. 11, 1905, p. 433 et suiv., et t. IV, 1907, p. 20 etsuiv.). Voy. dans cet article l'histoire de la construction par le despote Constantin du fameux mur connu sous le nom d’ « Hexamilion ».
43) Op. cit., p. 206.
ÿ fut reçu en triomphe. Les chroniqueurs disent qu'il fut forcé de contracter beaucoup de dettes pour contenter tout le monde. Son ami personnel, François Philelphe, a dit de lui qu’il était d’âme haute et pieuse (1).
Un peu plus de deux ans après Jean Paléologue, le 3 février 44514, son puissant et redoutable ennemi, l’adversaire acharné de tous les chrétiens d'Orient, le fameux sultan Murad, terreur des armées byzantines, dans l’Asie Mineure comme dans la péninsule des Balkans, expirait à son tour dans sa capitale européenne d’Andrinople, frappé d’apoplexie au milieu d’un repas, après le règne le plus glorieux de trente années, après une suite presque ininterrompue de succès en Europe comme en Asie!
« Les historiens orientaux contemporains, dit M. Ch. Schefer (2), représentent ce prince comme sincèrement religieux, animé d’un grand esprit de justice et de charité. Ils se plaisent à énumérer ses nombreuses fondations pieuses à Andrinople, à Brousse et dans les autres villes de son empire. Ils ne tarissent point d'éloges au sujet de la protection qu’il accorda aux savants et aux poètes qui furent l'honneur de son règne.
« Sultan Murad, disent-ils, était de taille moyenne; il avait le teint blanc, les yeux bleus, les sourcils et la barbe tirant sur le châtain, les dents espacées. Il était très vigoureux et excellent archer. Il eut cinq fils : sultan Mohammed qui lui succéda; sultan Ahmed et sultan Ala ed-dîn qui moururent à Amassia, siège de leur gouvernement; sultan Hussan et sultan Orkhan qui moururent à Andrinople et furent enterrés sur les bords de la Toundja. »
Le fils aîné de Murad, Mohammed ou, suivant la forme la plus ordinaire, Mahomet IT, le futur conquérant de Cons-
,tantinople, alors âgé de pas tout à fait vingt et un ans et
(4) Voyez un beau portrait de ce prince remarquable et l’histoire de sa
Un pe jusqu’à son élévation à l'empire, dans Muarovics, op. cit.,
(2) Le Voyage d'outre-mer, de BanTaanvon px LA BnaoquiËnm, Paris, 1872, P. LIU.
i LE SIÈGE ET LA PRISE DE CONSTANTINOPLE
qui avait épousé deux mois auparavant, à Andrinople, la fille du prince turkoinan Tourgatir, fut aussitôt proclamé à sa place sultan des Turcs. Le jeune prince se trouvait à ce moment avec sa femme en Asie, à Magnésie du Sipyle, au pied de la montagne où jadis Niobé, fille de Tantale, avait été transformée en un rocher et pétrifiée de douleur par la mort de ses fils et de ses filles tués à coups de flèches par Apollon et Diane, impitoyables exécuteurs des vengeances de Latone.
A ce moment le plus dramatique de l’histoire de l’Orient, le vieil empire des basileis byzantins, plus que dix fois séculaire, écroulé de toutes parts sous l’incessant effort des sultans ottomans, ne se composait plus guère que de lillustre cité de Constantinople, la Ville Reine, et de sa banlieue jusqu’à une centaine de milles environ dans la direction du nord et de l’ouest, plus un peu plus de la moitié de la péninsule du Péloponèse. Tout le reste des provinces qui avaient constitué durant tant de siècles l’immense souveraineté de ces glorieux princes ayant noms Constantin le Grand, le grand Théodose, Nicéphore Phocas et Basile IT le Tueur de Bulgares, étaient petit à petit tombées successivement sous la puissance des fils de Mahomet. Presque toute la ptninsule des Balkans était maintenant aux mains des Turcs, et les sultans avaient transporté leur capitale d'Asie Mineure à Andrinople d'Europe, qui s’appelait maintenant Edirneh.
Quand Bertrandon de la Broquière, premier écuyer tranchant et conseiller de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui nous a laissé un si attachant et si savoureux récit de son voyage d'outre-mer accompli en 1432 sur l’ordre de son seigneur, quand, dis-je, Bertrandon, venant de Pandik, arriva à Scutari, l’ancienne grande cité byzantine de Chrysopolis d'Asie qui fait face à Constantinople de l’autre côté du Bosphore, il y trouva, à cette époque déjà, humiliation suprème, les Turcs installés, barrant la route de la capitale byzantine. « Et là, dit-il, je passai le dit détroit avec
les dits trois marchands génois qui faisaient route depuis Brousse avec moi et menaient leurs épices à Péra, ct y avait des Turcs qui gardaient le passage et recevaient l’argent du tribut qu'il fallait baillier pour passer, et passâmes en deux vaisseaux qui étaient aux Grecs... et de là arrivai à Péra.. Et sont en cette ville tout la plupart des Génois marchands qui gouvernent la dite ville. Il y a un podestat et autres officiers à leur manière. Et y demeurent aussi des Grecs et Juifs; et c’est une ville bien marchande et ont une grande hantise avec les Turcs, lesquels ont en la dite ville une telle franchise comme il me fut dit que si un chrétien esclave se échappait des dits Turcs et s’en venait là à refuge et les dits Turcs l’envoient réquérir, il faudrait qu'ils le leur rendissent...; et quand je montai au vaisseau des Grecs à Scutari, ils cuidèrent que je fusse Turc et me firent de l'honneur beaucoup. Et quand ils m’eurent descendu en terre j'allai dans la ville demander un marchand de Gênes à qui je portais des lettres et qui s'appelait Cristofle Parvezin. Les dits Grecs surent alors que j'étais chrétien et quand je retournai vers mon cheval que j'avais laissé à la porte en garde, je trouvai ces Grecs qui n'étaient que deux, et là ils me voulurent rançonner et faire payer plus que je ne devais pour mon passage; ils m’eussent volontiers battu si je l’eusse voulu souffrir, car en ce temps ils haïssaient fort les chrétiens et fus en danger d’être bien maltraité, mais j'avais encore mon épée et mon bon tarqusis et ne me firent rien. Et me vint à la rescousse un cordonnier génois qui demeurait auprès de la porte.
« J'écris ces choses pour avertir aucun autre si demain ou après il avait affaire à eux. Car autant que j'ai hanté les dits Grecs et que j'ai eu affaire à eux, j'ai plus trouvé d’amitié aux Turcs et m’y fierais plus qu'aux dits Grecs. Car comme il m'a pu sembler, ils n’aimaient point les chrétiens obéissants à l’Église de Rome. Et l’obéissance qu'ils ont depuis faite, je crois qu'ils l’ont plus faite par pauvreté et disette que pour amour qu’ils eussent à l’Église de Rome. »
Et plus loin encore il dit : « L'empereur de Constantinople est en grande sujétion du Grand Turc, car il me fut dit qu'il lui paie tous les ans dix mille ducats de tribut seulement pour le corps de la ville de Constantinople, afin qu'il ne lui demande rien et ne tient plus autre chose en toute la Grèce qu’une petite cité qu’on appelle Selymbrie et un ch4teau à trois heures de Constantinople devers le nord. Et semblablement que les Vénitiens ont, est de par le Turc, à Constantinople, un officier pour le fait de la marchandise que les Turcs font à Constantinople, et n’ont les Turcs rien à répondre aux gens de l'Empereur. Et, comme je l’ai dit, si d'aventure aucun esclave chrétien échappait de la maison des Turcs et s’en venait à Constantinople, il faudrait que l'Empereur ou ses gens le rendissent au Turc. »
Durant la courte période écoulée entre la mort de Jean VIII et celle de sultan Murad, la situation affreuse des chrétiens dans la péninsule des Balkans s'était plutôt un peu améliorée. Le fameux héros Skanderbeg s'était presque partout maintenu victorieusement et avait successivement battu plusieurs armées turques. Des luttes ardentes et formidables avaient eu lieu sous les murs de Croïa d’Albanie et de Sventigrad.
L’avènement de Mahomet II consterna la cour byzantine et les habitants de Constantinople. Le bruit courait dès longtemps parmi les chrétiens que ce jeune prince, audacieux autant qu'intelligent, caressait le rêve unique d'en finir enfin avec la Ville des Villes, tant de fois assiégée vainement par les armées musulmanes, encore par son père sultan Murad en l’an 1422. Il avait, disait-on, juré que cette grande entreprise militaire serait le premier souci de son règne. « À ce moment, on l’a dit fort bien, l'empire byzantin n’était plus guère représenté que par le triangle limité autour de Constantinople par le rempart théodosien. L’armée byzantine ne comptait que quelques . mercenaires et la flotte consistait en cinq galères en lamentable état. »
Une fois de plus, de suppliantes ambassades quittèrent . Constantinople pour tenter de trouver quelque appui parmi les souverains d'Occident. Comme toujours, les difficultés du grand Schisme religieux entre Rome et Byzance, l’impossibilité qui venait d’être si durement constatée d'en arriver vraiment à l’Union sincère des deux Églises rendirent vains tous ces efforts diplomatiques. Le pape Nicoles V promettait bien son aide, mais à cette condition sine qua non que le basileus replacerait sur le trône patriarcal de Constantinople le patriarche Grégoire, déposé par le synode de l’an 1450 présidé par les trois autres patriarches d'Orient, et décréterait toutes les mesures les plus énergiques pour faire enfin de l’Union formellement consentie au concile de Florence une lettre vivante. Constantin Dragasès, personnellement, ne demandait pas mieux que de donner satisfaction au souverain pontife, mais ses efforts étaient perpétuellement paralysés par l'intraitable et fanatique opposition du peuple de Constantinople et de l’immense majorité du clergé. Venise, de son côté, était mécontente parce que le basileus, veuf depuis l’an 1442 d’une princesse d’origine italienne, avait récemment abandonné le projet de se remarier avec la fille du doge Foscari.
Bref, Venise finit cependant par promettre un secours de dix galères. Le pape aussi s’engagea à expédier une flotte. Mème, sur la prière à lui adressée par le basileus de lui envoyer des prêtres instruits et capables qui l’aide-
raient à faire accepter l’Union par le clergé grec, il lui dépécha à titre de légat du Saint-Siège le cardinal Isidore, prêtre romain, moine originaire du Péloponèse ou de Thessalonique, ancien métropolitain de Kiev en Russie (1), esprit fort distingué, théologien d’une science profonde, qui avait déjà, quelques années auparavant, joué un rôle important au concile de Florence, aux côtés de Bessarion,
(4) D'où ses titres de cardinalis ruthenus, archiepiscopus Ruthenorum, par lesquels il est souvent désigné dans les sources.
en 1438. Il était envoyé en qualité de légat pontifical pour accepter la soumission formelle de l’Église grecque et cette Union avec Rome dont il avait été et fut constamment un des plus ardents et des plus dévoués partisans.
Au mois de novembre de cette-mëme année 1452, un grand navire génois amenant le cardinal et qui avait aussi pris à Chio le bon archevêque de Mytilène, Léonard, origipaire de cette même ville de Chio, arriva à Constantinople. Le cardinal était fort en retard parce qu'il avait dû attendre dans cette île de Chio que ses compagnons de voyage, des marchands génois, eussent achevé les affaires qui les y retenaient. Un autre navire allant à Caffa, dans la mer Noire, voguait de conserve avec ce bâtiment. Le cardinal amenait avec lui un secours de deux cents hommes tant ilaliens que latins de Chio, tant escopettiers qu'arbalétriers, qui devait bien prochainement être fort précieux. Il fut reçu avec les plus grands honneurs par le basileus et la cour. Léonard de Chio fut un des acteurs du siège de Constantinople; il devait en être aussi un des historiens principaux dans sa lettre larmoyante écrite au pape Nicolas V le 15 août 1543. Pour le moment, il se contenta d'appuyer vigoureusement la campagne du légat pontifical en faveur de l’Union.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter à nouveau cette fameuse et suprême cérémonie du second jour des ides de décembre de l’an 1452, fête de Saint-Spiridion, qui sonna comme le glas du vieil empire d'Orient tant de fois séculaire, et dans laquelle l’Union des deux Églises, consacrée par le concile de Florence, fut solennellement proclamée dans l'auguste temple de Sainte-Sophie ou de la Souveraine Sagesse, la Grande Église, en présence du basileus, du légat pontifical et du patriarche Grégoire officiant en commun, durant que trois cents prêtres les assistaient et que l'on portait processionnellement dans l’église le corps de saint Spiridion et les plus augustes reliques, durant aussi que les adversaires enragés de cette même Union, les « Zélotes », couraient se grouper autour de quelques chefs
principaux, du prêtre Néophytos de Rhodes, surtout du fameux moine Gennadios, plus connu sous le nom de Georges Scholarios. Ce sectaire fanatique inconscient, ou, ce qui est pire, peut-être insoucieux de l’effroyable péril turc, du fond de sa cellule du grand monastère du Pantocrator, entre le jeûne et les prières, tonnait incessamment contre le nouvel état de choses, prédisant dans de mystérieuses prophéties les pires châtiments contre l’hérésie officielle, prédisant surtout la fin de l'empire romain sous la colère céleste, jetant à la foule haletante ses menaçants oracles, durant que les émeutiers de la rue, hommes et femmes, moines et prêtres, nonnes et laïcs, parmi d’assourdissantes clameurs ne cessaient de crier : « Mort aux azymites et à leur idolâtriel », tous implorant à haute voix la Vierge Toute Sainte, reine des cieux, patronne auguste de la cité, la suppliant de se manifester miraculeusement contre le terrible sultan des Turcs, comme elle l'avait fait tant de fois dans les siècles précédents contre les soldats de Khosroès, contre ceux du khagan des Avares ou des émirs sarrasins. Point n’était besoin de l’aide des Latins schismatiques abhorrés pour ces dévots fils de la toute-puissante Panagia!
La messe de Sainte-Sophie fut dite par le cardinal Isidore en personne en signe de réconciliation de l’Église grecque avec l'Église romaine. Mais le basileus Constantin luimême, comme du reste presque tous ceux de ses sujets qui avaient par esprit politique accepté l’Union et assisté à cette fête religieuse solennelle où prêtres latins et prêtres grecs avaient joint dans une commune prière le pape Nicolas V et le patriarche Grégoire Mammas restauré, et récité l'office en commémoration mémorable de la fin du grand Schisme et de cette éclatante réconciliation, ne firent amende honorable que du bout des lèvres. Au fond du cœur, comme tous les Grecs, ils haïssaient les Latins. L'unique sentiment qui les poussait à se parjurer de la sorte était l’angoisse affreuse qui les poignait et l'espoir
d’être secourus par les catholiques de Rome contre l’horrible étreinte des Turcs, de trouver en un mot parmi les souverains d'Occident des défenseurs contre ces derniers. Le redoutable Sultan Mahomet avait en effet déjà déclaré à l'empire grec la guerre tant redoutée, et les préparatifs pour le siège suprême de Constantinople étaient par lui commencés de toutes parts avec la dernière énergie. Mëème, parmi les grands de l’empire, plusieurs avaient protesté jusqu'au bout, considérant toute cette comédie de l’Union comme une impure, inutile et abominable transaction. N'avait-on pas entendu, après la cérémonie solennelle de Sainte-Sophie, le grand-duc Lukas Notaras, le premier personnage à Constantinople après l'Empereur, proférer à haute voix cette parole impie, qu’il préférerait voir prévaloir dans les rues de la cité sainte le turban des Turcs plutôt que la mitre latine! On verra à la fin de cette histoire la fin si dramatique de cet homme, mis à mort par ces mêmes Turcs qu'il exaltait aujourd’hui par haine de Rome. Au fond, à part jusqu’à un certain point l'Empereur, les seuls vrais partisans de l’Union, outre le cardinal Isidore, appartenaient presque sans exception à cette classe des humanistes cultivés du quinzième siècle, qui joignaient à l’éducation classique la plus raffinée une parfaite indifférence en matière de foi et se voyaient pour cela en butte à la haine stupide, à l’exécration violente de ces foules orientales, dévotes entre toutes. Le bas clergé, les moines innombrables, maîtres des masses populaires, étaient demeurés résolument, fanatiquement hostiles au pape de Rome. Au point de vue du terrible danger turc, elles pensaient aussi mal que le grand-duc Notaras, dont je viens de rapporter les propos impies (1).
Le futur conquérant de Constantinople était à cette heure encore un tout jeune homme. Il avait, je l'ai dit,
(4) L'historien Dukas insiste longuement sur ces discussions fratricides, à propos desquelles il donne les plus curieux détails. Voy. op. cit., édit. Bonn, p. 212-216, 262-207, 259-262, 263-265.
vingt et un ans quand il succéda à son père Murad. Il était d'aspect plutôt agréable, bien fait, de stature moyenne, avec des yeux perçants, des sourcils arqués. Un long nez aquilin, plutôt plongeant, surmontant d’épaisses lèvres rouges, donnait à sa physionomie un aspect très particulier. Dès ce moment, dans sa capitale européenne d’Andrinople d’où il gouvernait son vaste empire, une préoccupation unique dominait toutes les méditations de cet adolescent appelé à de si grandes destinées, souverain absolu de cette immense nation essentiellement guerrière. La seule pensée qui occupait chaque heure de son existence, était de s’emparer de Constantinople, la cité reine, cette ville colossale, imprenable dans son immense enceinte de puissantes murailles, qu'avaient avant lui déjà vainement assiégée son père Murad, en 1422, et son grand-père, le fougueux Bajazet, surnommé « Idérim », l’Éclair, en 1395. Il faut lire dans Dukas le récit dramatique que cet historien grec contemporain consacre à cet état d'esprit du Sultan. « De nuit comme de jour, dit-il, Mahomet, sur sa couche comme dans son conseil, ne pouvait songer à autre chose qu’à Constantinople. Il passait des nuits torturées d'insomnies, tenu éveillé par cette unique préoccupation : comment il s’emparerait de cette cité. Le jour, on le voyait penché sur des cartes où il avait dessiné le plan de la glorieuse ville et de ses défenses, ou bien s’entretenant fiévreusement avec ses lieutenants, préparant ce siège géant, tenant à résoudre par lui-même les mille questions, petites et grandes, qui se présentaient chaque jour à son esprit sans cesse en éveil. À pied ou à cheval, suivi de deux aides de camp, il parcourait incessamment les quartiers militaires d’Andrinople. »
La particularité tout à fait extraordinaire de ce grand meneur d'hommes était, on l'a fort bien dit, un mélange étrange de l’atroce cruauté d’un Turc fanatique et sensuel, destructeur impitoyable de tous les ennemis de sa religion sans distinction d'âge ni de sexe, et d’une ardeur sinuglière pour certaines questions de philosophie, de théologie,
d'art méme. Il devait certainement ces qualités et sa grande intelligence, si exceptionnellement rares dans la race turque, aux origines de sa mère, une esclave très probablement d'origine chrétienne.
J'ai dit que Mahomet IT se trouvait en Asie, à Magnésie du Sipyle, lorsqu'il y apprit, dès le 5 février, par un message secret, la mort de son père Murad. Quittant en häte cette ville sans rien dire à ses ministres, criant à ses fidèles : a Qui m'aime me suivel », il fit toute diligence pour gagner au galop de son cheval Gallipoli sur la rive d'Europe. Il fit, dit-on, grâce à cette bête admirable, en deux jours, cet énorme trajet d'environ cent vingt lieues. Il ne resta que deux autres jours à Gallipoli où il annonça à tous la mort de son père. De grandes foules armées l’y rejoignirent presque aussitôt. Il poussa ensuite jusqu'à Andrinople, sa capitale d'Europe, d'où Manuel IT Paléologue avait eu le si grand tort de ne pas chasser les Turcs après la défaite et la mort de Bajazet. Il y fut proclainé sultan dès le lendemain de son arrivée. Il ordonna qu'on fît à son père, à Brousse, sépulture officielle des fils d'Othman, des funérailles magnifiques. Il confirma Khalil Pacha dans son poste de grand vizir, bien que celui-ci lui eût été hostile du vivant de son père, et donna le gouvernement de toute l’Anatolie, qui constituait la plus notable portion de l’empire, à l’autre conseiller favori de Murad, Isaac Pacha. Par précaution, il fit noyer au bain, par un certain Ali, un petit frère à lui, enfant encore au berceau, Ahmed, un fils de Murad et de la sœur du despote ou kräle de Serbie, puis il ordonna qu’on ensevelît solennellement le pauvre petit corps en même temps que celui de son glorieux père. Il avait profité, pour perpétrer ce crime, de la venue à Andrinople de l1 mère de la petite victime, accourue pour lui présenter ses condoléances et lui rendre hommage. Puis, toujours par précaution, il fit tuer le bourreau Ali.
D'innombrables ambassadeurs de tous les souverains et princes environnants étaient accourus aussitôt à Andri-
nople pour féliciter le nouveau Sultan. Toute l’Europe et toute l’Asie tremblaient à ce moment devant le nom turc. Parmi ces envoyés, à l'attitude infiniment servile, on distinguait ceux des deux Empereurs, hélas! si déchus de Constantinople et de Trébizonde, des despotes Thomas et Démétrius de Morée, du célèbre et vénérable Georges Brankovich, despote de Serbie, des Gattilusi, seigneurs génois de Lesbos, des Génois de Galata et de Chio, des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem à Rhodes, des princes de Bulgarie et de Valachie, de bien d’autres encore.
Le Sultan perfide, ne se sentant pas encore entièrement affermi sur son trône, fit aux envoyés du basileus de Constantinople le plus amical accueil. Il conclut aussi avec le héros Hunyad une paix de trois ans et retint par là aussi les Serbes. Il jura par Dieu et son Prophète, par les anges et le Koran, qu'il respecterait fidèlement les traités avec le basileus. Sur la demande des ambassadeurs de Constantin, il consentit même à payer annuellement trois cent mille aspres pris sur ses domaines thraces de la vallée du Strymon, pour fournir la pension de son cousin Orkhan-Tchélébi, prince de la maison d'Othman, arrièrepetit-fils de Bajazet, qui, brouillé avec les siens, vivait depuis assez longtemps à Constantinople où il s'était réfugié (1). Tout cela n’était que ruse et duperie. Je l'ai dit : l’unique souci qui hantait la pensée impénétrable du nouveau souverain était la prise de Byzance, la cité séculaire. Vers ce but il tendait toute sa sauvage énergie, toutes les forces de sa puissante nature. Il allait poursuivre ce grand dessein, sans une seconde d’hésitation, durant bien des jours encore, jusqu'au résultat final tant désiré!
Retournons quelques moments à Constantinople. Constantin Dragasès, aussitôt qu'il eut pris possession
(4) Voy. MôLLen, Fragm. hist, græs , t. V, pars I, p. 97, note 64.
du trône, avait une fois de plus songé à contracter un mariage qui pût lui procurer non seulement un héritier, mais surtout ce secours infiniment nécessaire à l'empire : quelque alliance étrangère si utile en ces temps pleins d’an goisse.
On sait que le nouveau basileus avait été marié une première fois, à l’âge de vingt-quatre ans, en juillet 1428, au camp devant Patras, à Madeleine, la fille de feu Léonard 11 Tocco, comte palatin de Zante et Céphalonie et duc de Leucade, et de l'épouse de celui-ci, une Zaccaria, de la maison des dynastes génois de Phocée et de Chio (1). La jeune princesse, très probablement devenue orthodoxe lors de son mariage, et qui apportait en dot à son époux le château fameux et la ville de Chiarentza en Morée, avait recu à ce moment le nom tout byzantin de Théodora. Mais elle était morte déjà au mois de novembre de l’année suivante 1429, à Santameri d'Achaïe, aujourd’hui Dyme, laissant veuf bien jeune encore cet époux charmant, auquel tant d’infortunes successives devaient bientôt valoir la réputation mondiale d’être né sous une mauvaise étoile.
Dès l'été de 1441, âgé de trente-six ans, pour complaire au vœu du basileus Jean son frère, et dans l'espoir d’assurer un héritier à la famille impériale, Constantin s’était remarié à Catherine, fille du dynaste latin de Lesbos, Dorinos ou Dorin I Gattilusio, surnommé Paléologue, nièce de son successeur Francesco. Il avait été, à la tête des galères impériales, épouser à la fin de juillet, dans cette île, sa jeune fiancée, mais déjà au mois d'août de l’an 1442 la pauvre princesse était morte elle aussi à Palæokastro de Lemnos, des suites des terreurs qu’elle avait ressenties lorsqu'elle avait été assiégée un mois durant avec son époux par les Turcs dans ce château. Le fidèle Phrantzès, dont il va étre si souvent question dans la suite de ce
(?) Sp. Law»ros, Neos Ellinomnimôn, t. IV, p. 418.
récit, avait été l'ambassadeur de cette seconde union. Cette fois encore, aucun enfant n’était né à Constantin.
Après cela, il y eut de nombreuses et interminables négociations pour faire épouser à Constantin tantôt Isabelle Orsini del Balzo, sœur du despote de Tarente, tantôt la fille du doge François Foscari, tantôt encore celle de l’anti-roi Pierre de Portugal ou celle du basileus de Trébizonde, Jean IV Comnène. Aucune de ces tentatives n’aboutit (1). Je parlerai uniquement de la dernière de toutes.
Constantin, devenu empereur, demeuré sans progéniture de ses deux premiers mariages, avait presque aussitôt envoyé à l’occasion de ses nouveaux projets matrimoniaux son ami et confident, son dévoué serviteur et secrétaire, Georges Phrantzès (2), le chroniqueur célèbre, d’abord à Trébizonde, puis dans la lointaine Ibérie du Caucase. Phrantzès nous a longuement raconté ce pénible voyage, entrepris au mois d'octobre de l’an 1449 et qui devait durer deux longues années. Notre chroniqueur avait commencé par faire naufrage en débarquant à Amisos, l’antique cité de Mithridate, aujourd'hui la ville turque de Samsoun. Il demeura ensuite près de deux ans dans l’empire de Trébizonde, constamment occupé, mais sans aboutir jamais, à d’incessantes négociations afin d'obtenir pour son basileus bien-aimé la main d’une fille de l’empereur Jean Comnène surnommé Kalojean. Comme il se trouvait - ainsi dans la capitale de l’empire depuis près de dix-huit mois sans avoir beaucoup avancé ses affaires, il apprit un jour de la bouche même de l’empereur régnant Kyr Jean Comnène la mort du sultan Murad au mois de février 1451.
(4) Sp. Lausros, Neos Ellinomnimôn, t. IV, p. 466.
(2) Georges Phrantzès ou Phrantza, fils d’un chambellan du basileus Manuel I[, petit-fils du gouverneur d'un des fils de cet empereur, avait été élevé avec le basileus Constantin Dragasès et domeura toute sa vie son fidèle ami et un de ses plus dévoués auxiliaires. Après la prise de Constantinople, il fut fait prisonnier par les Turcs; il réussit à se racheter et se
retira en 1462 au couvent de Saint-Elias de Corfou, où il écrivit sa préciouse Chronique.
Le souverain grec d’Asie se réjouissait à haute voix de la disparition de ce redoutable adversaire des chrétiens. Phrantzès, tout au contraire, ous dit qu'il pleura la mort d’un vieillard dont la disparition livrait le trône d’Othman à un prince jeune, ardent et belliqueux!
Le fidèle envoyé, en même temps que la mort de Murad, avait appris que la sultane Marie, ou Mara Brankovich, la veuve chrétienne du puissant Sultan (1), s’était, aussitôt après cet événement, retirée auprès de son père, le fameux krâle Georges Brankovich de Serbie. Cette femme fort distinguée était du sang des Comnènes, fille de la sœur de Kalojean, l’empereur de Trébizonde, et de ce despote Georges. Bien que l’ « émiresse », ainsi que l'appelle Phrantzès, fût âgée de près de cinquante ans déjà, l'envoyé impérial estima qu'elle serait pour son basileus la meilleure des alliances, bien préférable aux deux princesses de Trébizonde ou d'Ibérie entre lesquelles il devait choisir, et cela non pas seulement parce que son père, le souverain des Serbes, deviendrait de ce fait un allié précieux pour l'empire, mais surtout parce qu'on croyait que le jeune Sultan serait tenu de ménager le nouvel époux de la veuve de son propre père, à lui.
Le dévoué serviteur expédia aussitôt de Trébizonde des envoyés à son cher basilcus, porteurs de longues lettres pour lui recommander, malgré des raisons contraires au nombre de quatre, cette union, bizarre en soi, mais d’une politique certainement très avisée. Ceux-ci débarquèrent à Constantinople le 28 mai 1451. Le refus opiniâtre de l’exsultane Mara qui se refusait à quitter de nouveau les siens, l'opposition aussi de divers personnages importants de la cour byzantine, firent échouer les négociations menées à la cour de Serbie par l’envoyé impérial Manuel Paléolosue, neveu de la veuve du protostrator Cantacuzène, elle-même très favorable au projet. L'appui chaleureux du kräle, celui
(1) Elle l'avait épousé en 1436.