‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 5 sur 37 · MEDAILLE DE BRONZE DU MEÉDAILLEUR ITALIEN COSTANZO · texte numérisé non relu

MEDAILLE DE BRONZE DU MEÉDAILLEUR ITALIEN COSTANZO

EXECUTÉE EN 481 À L'EFFIGIE DU SULTAN MAHOMET I (droit)

(Cabinet des médailles )

Original from

de beaucoup d’autres personnages des deux nations ne purent faire aboutir l'union tant caressée par Phrantzès. La quinquagénaire princesse, à la mort de son sauvage époux dont elle ne semble pas avoir gardé un trop mauvais souvenir, avait juré qu’elle se retirerait aussitôt dans un cloître de son pays natal. Elle tint parole, et le monde de cette époque, qui en avait vu bien d’autres, fut étonné cependant d'apprendre que la veuve du puissant sultan des Turcs, représentant de Mahomet sur la terre, venait de s’ensevelir dans un couvent byzantin sous les vétements de bure d’une humble caloyère.

Il fallait décidément que le basileus Constantin portât ses vues ailleurs pour trouver une épouse nouvelle. Il ne pouvait plus guère choisir qu'entre la très belle Catherine, fille du basileus de Trébizonde (1), ou une fille du roi Kéorki d'Ibérie ou Géorgie. Phrantzès, qu’accompagnait un nombreux et extraordinaire cortège de hauts dignitaires civils et ecclésiastiques, de caloyers, de soldats, de médecins, de joueurs d'instruments, musiciens, chanteurs et baladins, adressa au basileus un portrait fidèle des deux jeunes princesses, énumérant minutieusement leurs avantages physiques et leurs qualités morales. Ce fut la fille du monarque d'Ibérie (2) qui l’emporta. Nous ignorons, hélas! jusqu’au nom de cette personne. Le roitelet lointain qui était son père et qui commandait du reste à des guerriers excellents d’une extrême bravoure, semble avoir été surtout un prodigieux bavard. Il déclara d’abord à Phrantzès que, fidèle à l'antique coutume de sa nation, il ne doterait pas sa fille, parce que, suivant son idée, c'était l'époux qui devait apporter la dot en mariage. Il appuya sa résolution d’un long et insupportable discours. Cependant, comme cette union impériale le flattait infiniment, il finit par revenir sur cette étrange décision et s’engagea à donner à sa fille, au

(4) Qui épousa plus tard le chef turc Ouzoun Hassan. (2) Province du Caucase, dont il ne faut point confondre le nom avec eclui tout semblable de l'Espagne antique.

moment où celle-ci partirait pour Constantinople, la très grosse somme de cinquante-six mille besants d’or, de plus à lui servir annuellement une pension de trois mille autres besants dont elle disposerait suivant son bon plaisir, tout cela en dehors de la vaisselle d’or et d'argent, des joyaux et des colliers de perles, des objets incrustés d’or et de gemmes, des vêtements de soie lamés d’or et d'argent qui constituaient le trousseau ordinaire de toute fille royale d'Ibérie. En même temps il promit au fidèle envoyé de lui octroyer, lorsqu'il reviendrait au printemps chercher la charmante fiancée, quatre ballots de fine soie estimés cinq cents besants d'or chaque. C'était pour l’époque un pourboire plus qu’honnête, vraiment magnifique.

Phrantzès revint à Constantinople en septembre de lan 1451, ramenant sur le vaisseau d’Antonio Rizzo un ambassadeur du roi lointain. Constantin reçut ce personnage en audience solennelle et lui remit un chrysobulle scellé de son sceau d’or, consacrant officiellement les conditions du mariage impérial. De sa dextre souveraine il inscrivit à la partie supérieure de ce document les trois grandes croix au cinabre qui tenaient lieu de sa signature, puis, désignant du doigt Phrantzès, il congédia l’ambassadeur d'Ibérie avec ces mots : « Cet homme que voilà, avec l’aide de Dieu, ira chez vous au printemps sur ma galère impériale chercher la vierge, ma fiancée. »

Hélas onques ne retourna en Ibérie le fidèle messager et onques ne vint à Constantinople la douce fiancée géor- . gienne. Les calamités qui, presque aussitôt, vinrent accabler Constantinople et l'empire ne permirent point au basilcus de consacrer cette union si soigneusement préparée. Jamais la petite princesse lointaine ne fut basilissa des Romains. Nous ignorons même entièrement quelles furent ses nouvelles destinées après que son impérial fiancé eût, si peu de temps après, péri tragiquement avec sa capitale.

Il avait été également question, je l’ai dit, pour Constanlin, d’un mariage avec la fille du doge de Venise Francesco

Foscari, mais la cour de Byzance trouva que ce serait déroger. Les Vénitiens en conçurent contre l'empire le plus vif ressentiment. Il y avait eu aussi un projet de marier Constantin à la fille du grand-duc Notaras, amiralissime de la flotte impériale, mais l'élévation du prince à l'empire avait fait avorter ces négociations.

Ces dernières impératrices byzantines, ces dernières épouses des Paléologues de la première moitié du quinzième siècle nous sont si complètement inconnues que je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici un passage fort curieux de ce livre précieux de Bertrandon de la Broquière auquel j'ai déjà fait quelques emprunts. Durant son court séjour à Constantinople, durant l'hiver de 1432 à 1433, séduit par les charmes de l’impératrice Marie Comnène, troisième femme de Jean Paléologue, fille cadette ellemême de l’empereur Alexis IV Comnène de Trébizonde, la Broquière n’avait négligé aucune des occasions fort rares de voir et d'admirer la beauté de cette princesse.

Les femmes des empereurs Paléologues menaïent presque la vie cloîftrée du harem au fond du gynécée. Il était à peu près impossible à un étranger de les apercevoir. : Bertrandon, qui savait se remuer, réussit à s’approcher du moins de celle-ci. « Je vis un jour, dit-il, le patriarche Joseph faire dans Sainte-Sophie le service à leur manière (1), auquel étaient l'Empereur (2), sa mère, sa femme qui était une très belle dame, fille de l’empereur de Trébizonde, et son frère qui était despote de la Morée. J’attendis tout le jour pour voir leur manière de faire et firent un mystère de trois enfants que Nabuchodonosor fit mettre en la fournaise. Et fus tout le jour sans boire et sans manger jusqu’à vépres bien tard pour voir l’impératrice, laquelle avait dîné en un hôtel près de là parce qu’elle m'a semblé si belle à l'église, pour la voir dehors et la manière comment elle allait à cheval; ct n'avait avec elle que deux dames seule-

(4) À la manière des Grecs.

(2) L'empereur Jean VII Paléologue, frère de notre Constantin.

ment et deux ou trois hommes anciens d'état, et trois de tels gens comme les Turcs font garder leurs femmes (1). Et quand elle vint hors de l'hôtel, on apporta un banc sur lequel elle monta et puis on lui amena un très bon ronchin (2), sellé d’une belle et riche selle. En allant près du dit banc, un de ces anciens hommes notables prit un long manteau qu'elle portait et s’en alla de l’autre côté du cheval et sur ses mains étendit le dit manteau le plus haut qu’il put. Elle mit le pied en l’étrier, et tout ainsi qu’un homme, elle monta à cheval (3) et puis lui rejeta le manteau sur ses épaules et lui baïlla un de ces longs chapeaux de Grèce à pointe, sur lequel au long de la dite pointe avait trois plumes d’or qui lui seyaient très bien. Elle me sembla aussi belle et plus encore qu'auparavant. Et m’en approchai si près qu'on me dit de me retirer arrière, et me semblait qu'il n'y avait rien à redire, fors qu’elle avait le visage peint, ce dont elle n'avait pas besoin, car elle était jeune et blanche. Et avait pendu à chacune de ses oreilles un fermail d’or large et plat où il y avait plusieurs pierres et plus de rubis que d’autres. Et semblablement, quand l'impératrice monta à cheval, firent ainsi les deux dames qui étaient avec elle, lesquelles étaient aussi hien belles et étaient habillées de manteaux et de chapeaux, puis s’en alla au palais impérial qu’on appelle des Blachernes, au fond de la Corne d'Or. »

N'est-ce pas que ce récit du naïf voyageur occidental est charmant, et qu’il nous trace un portrait délicieux, bien inattendu, de cette jeune basilissa byzantine du quinzième siècle? C'est gracieux et élégant tout à la fois.

Une autre fois encore, Bertrandon de la Broquière entr'aperçut la jolie souveraine si cachée. C'était au très saint temple des Blachernes même, où ses amis les mar

(4) Des eunuques.

(2) « Roncin » ou « ronchin » se disait au moyen â4go du cheval de charge, par opposition au coursier ou cheval de guerra

(3) C'est-à-dire à califourchon.

chands catalans l’avaient mené une après-midi pour y voir célébrer une fête religieuse. L'Empereur était assis sur un trône au fond de la vaste salle. L’impératrice regardait d’une chambre haute et ne descendit point dans lu salle. Bertrandon l’aperçut encore, quelques jours plus tard, au mariage d’un prince de la famille impériale, où notre voyageur assista à des joutes équestres qui semblent l'avoir fort diverti. « L'Empereur, dit-il, était aux fenêtres et l’impératrice aussi, laquelle était toujours très belle fille, ce me semblait. »

Après une courte absence en Asie pour triompher de la résistance d'un de ses vasseaux, Ibrahim Beg, dit le grand Caraman parce qu’il régnait sur la Caramanie, le nouveau Sultan, de retour à Andrinople, pour mieux isolerles Grecs, conclut la paix avec un homme qui eût pu être pour lui un fort redoutable adversaire, l’ilustre Jean Hunyad, voivode de Transylvanie et régent de Hongrie, le héros fameux du champ de bataille de Kossovo. Puis, le jeune Sultan retourna à son idée fixe : prendre Constantinople, effacer par cette action d’éclat extraordinaire toute la gloire de ses prédécesseurs. ù

I ne s’occupa plus que des moyens de mener à bien cette fameuse et gigantesque entreprise, qui lui avait été recommandée par son père Murad dans son testament et qui avait du reste été constamment la pensée maîtresse de tous les sultans ses ancêtres. Avant tout, il voulut s’assurer une base d'opération solide contre la cité glorieuse qu'il allait vouer à la destruction et à l’esclavage. Il était maître déjà de toute la rive asiatique du Bosphore. En face du château d’Anadouli où Güzel-Hissar (1) qu’il y possédait et qui avait été bâti par Bajazet, il résolut de faire construire sur la rive d'Europe qui ne lui appartenait point encore, mais que les Grecs n'étaient point en état de lui disputer,

(4) C'est l’Anadouli Hissar actuel.

un autre très fort et colossal château. Ces deux forteresses combinées, aux mains de ses soldats, au point le plus resserré du Bosphore, intercepteraient entièrement la route de la mer Noire et le rendraient maître de tous les arrivages de ce côté à Constantinople. Ce nouveau château serait en méme temps un point d'appui pour les opérations de ses armées en Europe et une place d'armes, un point de ralliement aussi en cas de retraite. C'était à ce coude fameux du Bosphore qui est ici le plus étroit, à peine large d'un demi-mille, où jadis, cinq siècles avant l'ère chrétienne, le roi Darius avait fait passer son immense armée d'un continent dans l’autre, en ce point où les eaux du détroit célèbre sont constarnment agitées par les courants les plus violents, où, lors des brâlantes journées d'été, les passagers des bateaux-mouches qui regagnent en hâte les aimables retraites du haut Bosphore, perçoivent soudain les premiers souffles délicieusement rafraichis arrivant de la mer Noire.

La faiblesse de l'empire byzantin, vers ce milieu du quinzième siècle, était telle que, dès le temps de Murad, l'Empereur avait été forcé d'autoriser par traité les armées du Sultan à franchir en ce point le Bosphore à leur bon plaisir, à aborder sur la rive européenne, à gagner à travers les plaines de Thrace, en contournant Constantinople, leur capitale septentrionale d'Andrinople. On conçoit ce qu'un pareil état de choses avait d'humiliant, d’effroyablement périlleux surtout, pour les Grecs. Cela ne suffisait cependant point à l’impatience de Mahomet. I] lui fallait ce nouveau château, ce point d'appui sur la rive d'Europe, pour rendre possibles ce siège et cette prise de Constantinople, objets incessants de sa sollicitude. Déjà maître par sa flotte des Dardanelles, il espérait, en fermant aussi le Bosphore, isoler et bloquer à tel point la Ville gardée de Dieu, qu'elle ne pourrait plus recevoir ni aide ni subsistance d'aucune part. Hélas, le pauvre empereur Constantin Dragasès disposait de si peu de navires, de si peu de soldats

surtout, qu'il dut assister impuissant à ces préparatifs odieux qui sonnaient le glas de son empire. Il ne put même empêcher les nombreux ouvriers du Sultan de franchir tranquillement le Bosphore, d'Asie en Europe (1).

Je n’ai pas à redire longuement ici la construction fameuse, racontée par tant d’historiens, de ce château superbe, aux tours énormes reliées par de non moins puissantes murailles. Ce fut l’affaire de quelques mois à peine. Aux suppliantes ambassades de protestation envoyées par le basileus à Andrinople pour rappeler les traités qui interdisaient toute fortification élevée par les Turcs sur la rive européenne du Bosphore, le sultan répondit d'une manière évasive au dire de Critobule, avec brutalité au dire plus probable de Dukas, menaçant de faire écorcher vifs les ambassadeurs s'ils osaient revenir. « En dehors des murs de Constantinople, fit-il répondre à Constantin, toute la terre de l'empire est ma propriété, et je puis y faire ce que je veux. Déjà mon père avait décidé la construction de cette forteresse, alors que la trahison de vous autres Romains, après la guerre de Hongrie, eût essayé de lui barrer le passage du détroit. Ce que lui ne put accomplir, personne ne m'empéchera de le mener à bonne fin, car je ne ressemble en rien à mes prédécesseurs. »

L'infortuné Constantin, contraint de s’incliner devant la force, se borna alors à réclamer un commandement du Sultan pour empêcher les troupes turques occupées à la construction du château de piller les malheureuses populations des environs. Le Sultan répondit à cette prière par un ordre de réquisitionner la nourriture de toute cette multitude d'hommes et de bestiaux dans les hourgades grecques du voisinage et de mettre à mort tous les récalcitrants. Il y eut de ce fait quelques massacres. Puis l’indignation des

(1) ParanrTsès (édit. Bonn, p. 234) affirme que, tout d’abord, le basileus voulut s'opposer par la force à la construction de cette forteresse, mais qu'il en fut détourné par les supplications de ses conseillers, épouvantés de cette audace.

populations grecques fut portée au comble par la destruction par les ouvriers turcs de la fameuse église de l’archange Saint-Michel. Bref, ce fut bientôt presque un véritable état de guerre. L'Empereur, navré, voulut envoyer des troupes pour chasser les ouvriers et détruire les travaux commencés. Il en fut derechef empêché par ses fidèles, qui lui démontrèrent avec larmes son impuissance.

Le Sultan avait fait publier par tous ses vastes États que ses sujets ct ses vassaux, les gouverneurs de provinces d'Europe et d'Asie, eussent à lui envoyer des matériaux et des ouvriers pour la construction infiniment rapide de ce château qui lui tenait tant à cœur. Il était arrivé en personne sur les lieux le 26 mars de cette année 1452, à la tête d’une forte armée, tandis que sur son ordre une flotte puissante, quittant son mouillage de Gallipoli des Dardanelles, allait occuper le Bosphore. Barbaro dit même, probablement à tort, que ce fut à bord de cette flotte que Mahomet arriva. Sa présence, qui marqua la véritable inauguration des grands travaux, excita l’enthousiasme des ouvriers. Il avait choisi lui-même l'emplacement de la forteresse au point le plus étroit du Bosphore, juste en face, je l’ai dit, de la citadelle de Güzeldsche ou Güzel-Hissar, l’Anadouli Hissar d'aujourd'hui. On jeta bas à cette occasion, je viens de le dire, la vieille et célèbre église de l’archange Saint- Michel, « archistratège des nuécs célestes », glorieux et antique patron du Bosphore. Le nouveau château, appelé aussi Bogash-Kesen, élevé sur l'emplacement même du saint temple, fut construit en partie avec les débris et les superbes colonnes de cet édifice. Le jeune Sultan ne cessait par sa présence d'encourager les ouvriers, qui travaillaient sous sa haute et constante direction (1). De nombreux et

(4) Voy. de curieux détails sur la construction de ce châtcau de Roumili Hissar dans les Mémoires du Jantissaire polonais, édit. Dethier, Monum. hist. hung., t. XXII, 2, p. 326 à 333. Le Janissaire raconte ensuite qu'il a assisté au siège de Constantinople dans un corps auxiliaire de quinze cents cavaliers serviens envoyés par le despote de ce pays au Sultan, sur l’ordre formel de celui-ci. Ces auxiliaires bien involontaires furent d'abord

énormes fours à chaux furent construits au lieu dit « Kataphygia ». De là chaque jour on portait sur les chantiers la chaux nécessaire. Pour se bien faire voir du maitre, on vit de hauts officiers de son armée, des pachas, mettre la main à l'œuvre, voiturer les pierres, porter eux-mêmes le mortier. Les historiens, exagérant probablement les chiffres, disent que cinq mille ouvriers, secondés par dix mille manœuvres, travaillèrent sans relâche jusqu’à l'achèvement de la forteresse. Chaque groupe de travailleurs arrivait sous la conduite de son cadi. Chaque ouvrier avec ses deux acolvtes devait parfaire journellement sous peine de mortune coudée de muraille. Un continuel va-et-vient unissait les deux rives. Le bois de charpente, dit Dukas, était apporté de Nicomédie et d'Héraclée-du-Pont; les pierres venaient d’Anatolie. Tous les grands personnages de l'empire, tous les hauts fonctionnaires et gouverneurs des provinces, Khalil Pacha, Zagan Pacha, Tzaritzias Pacha, furent commis chacun à la construction d’un des angles de la forteresse comprenant chacun une des grandes tours. Chacun de ces grands personnages devait faire toute la dépense de son secteur. Mahomet se réserva la surintendance du reste de la construction. On trouvera, dans Dukas surtout, de nombreux autres détails sur l'édification de cette fameuse forteresse.

Bientôt la vaste enceinte triangulaire aux tours nombreuses, dont les trois plus puissantes faisaient face, deux à la terre ferme, la troisième au Bosphore, cette enceinte si pittoresque qu’admirent encore les touristes d’aujourd’hui, s’éleva comme un défi sur la rive septentrionale du Bosphore. Les murailles avaient vingt pieds d'épaisseur ; celles des tours, coiffées de toitures en plomb, en avaient trente-

employés à batire et massacrer toutes les populations grecques des environs de Constantinople Leur chef, Yaxa, désolé de servir ainsi contre les chrétiens, voulut s’en aller, mais les Turcs le forcèrent de les aider au siège de Stamboul. Le Jantissaire ajoute cette phrase caractéristique : « S'ils n’avaient eu à compter que sur nous, la ville n'eût jamais été prise. »

deux. Sur le rivage, de gros canons, de puissantes bombardes, semblant des monstres accroupis, commandaient entièrement la navigation du détroit. Ils lançaient des boulets de pierre du poids de six cents livres. Constantinople affamée ne pouvait plus recevoir le blé de la mer Noire indispensable à sa subsistance.

L'ouvrage tout entier fut achevé vers la fin du mois d'août (1). Je passe rapidement sur les incidents de ces quelques mois. Le basileus Constantin, pour se concilier son terrible adversaire, avait commencé par faire porter des vivres aux ouvriers de la forteresse. Puis, comprenant trop tard que c’en était fait de sa capitale si on laissait les Turcs achever leur œuvre, il avait changé de tactique. Par diverses sorties, les habitants de Constantinople s'étaient efforcés de chasser les ouvriers, de détruire les ateliers de travail. Ils furent repoussés avec grande perte. Plus tard, comme les partis turcs, portant leurs ravages au loin, brûlaient tous les villages et les maisons isolées aux environs de la forteresse, on tenta encore de les arrêter, mais sans plus de succès (2). L’unique résultat fut de donner l'occasion au Sultan de déclarer officiellement au basileus la guerre, qui en somme était ouverte depuis longtemps déjà. Mahomet se basa, pour agir ainsi, sur ces prétendues agressions et sur les ruptures de la trêve commises par les chrétiens. C'était vraiment, comme on l’a fort bien dit, la fable une fois de plus appliquée du Loup et de l'Agneau.

La nouvelle du si rapide achèvement de ce formidable château avait donc empli de terreur les âmes des habitants de Constantinople comme celles de tous les sujets de l'empire. Ils ne pouvaient qu’assister impassibles à l'armement de cette diabolique forteresse, dont la signification était pour eux à la fois si humiliante et si redoutable et qui annonçait fatalement la ruine toute prochaine de l'empire.

(4) Phrantzés, nous le verrons, dit que le Sultan quitta la rive du Bospliore le 28 août. Voy. encore tbid., p. 234. (2) Duras, édit. Bonn, p. 243.

Le Sultan Mahomet, avant de retourner à Andrinople, y installa une garnison de quatre cents jeunes soldats d’élite commandés par Firouz Aga, un de ses plus dévoués lieutenants. Il ordonna à celui-ci d'arrêter tous les navires de toute grandeur, sans exception de nationalité, passant par le Bosphore, de les forcer, après avoir cargué leurs voiles, à venir mouiller au pied de la nouvelle forteresse, à la saluer du pavillon, à payer enfin un droit de passage fixé par lui. Les gros canons de bronze dont j'ai parlé étaient chargés de faire respecter ces dispositions si particulièrement odieuses. Îl était ordonné aux artilleurs turcs de couler immédiatement et sans pitié tous les contrevenants sous l’énorme poids des boulets de pierre. « Le château de Roumili Ilissar, dit le témoin oculaire Barbaro, présentait une force immense, du côté de la mer surtout. C’était une construction infiniment massive, dont les murailles mesuraient de vingt-cinq jusqu'à trente-cinq pieds d’épaisseur. »

Le basileus Constantin, apprenant que les janissaires turcs sous la conduite du fils de Spentiar, gendre de Murad et beau-frère du Sultan régnant, au lieu de les protéger, comme il l’avait fait demander au Sultan, massacraient en masse sous la conduite de Kharadja Beg les habitants du gros bourg d'Epibation qui, tout en laissant pâturer librement le bétail des Turcs ainsi que le leur avait ordonné le basileus, avaient toulefois voulu s'opposer à la destruction de leurs moissons (1), finit par s’apercevoir que ses efforts pour maintenir la paix à tout prix au milieu d’une situation aussi troublée étaient complètement impuissants. Il se résolut donc à se préparer à bien mourir, lui, sa capitale et ce qui lui restait de son empire. Jusqu'ici, telle était sa crainte d'irriter son terrible voisin que, même alors que le

(4) Doxas (op. cif., p. 243-244) raconte très en détail tous ces incideuts d'ordre secondaire, mais qui furent les premiers combats pré éiisrt le sicye, Plus de quarante paysans grecs furent ainsi massacrés, au dire de ce chroniqueur.

Sultan et son armée construisaient cette fortercsse, il avait continué à laisser entrer et sortir librement les rares Turcs qui venaient encore à Constantinople pour affaires. Lorsqu’il eut eu connaissance de l’affreuse tuerie des pauvres villageois d’Epibation, il comprit enfin que le Sultan était décidé à en finir. Résigné à une catastrophe prochaine, il fit fermer les portes de sa capitale, après en avoir fait officicllement informer Mahomet en termes d’une douloureuse dignité. I] faisait en même temps arrêter tous les Turcs que la curiosité ou le commerce avaient encore à ce moment conduits à Constantinople. Quelques jeunes eunuques du sérail se trouvaient de ce nombre. Conduits devant le basileus, ils le supplièrent en pleurant, ou de les faire tuer tous de suite ou de leur rendre la liberté avant le coucher du soleil, parce que, passé ce délai, le Sultan les ferait impitoyablement décapiter. Le basileus, touché par leur désespoir, les renvoya sur-le-champ. Trois jours après, il fit relâcher tous les autres prisonniers, en même temps qu'il donnait asile dans la cité aux malheureux campagnards de la banlieue pourchassés par les Turcs. Ceux-ci se réfugiaient en masse derrière les remparts de Constantinople, emportant avec eux leurs moissons arrachées à l’avidité de ces barbares, provisions futures pour le siège. Puis Constantin envoya à Mahomet une dernière déclaration pleine de grandeur, exposant les faits qui le forçaient à se tenir maintenant sur pied de guerre derrière les portes fermées de sa capitale.

Le farouche Sultan, nullement touché par de si nobles procédés, bondit sur l’occasion qui lui était ainsi présentée. Aussitôt après la fermeture des portes ordonnée par le basileus, il envoya à nouveau sa déclaration de guerre formelle. Barbaro affirme même qu'il retint vers le milieu d’août, dans le nouveau château du Bosphore, deux ambassadeurs du basileus auxquels il fit couper la tête. Avec une armée de cinquante mille hommes, il parut vers l'extrême fin d'août, le 28 août exactement, sous les remparts de

Constantinople (1). Mais, n'ayant pas terminé ses préparatifs, il n’y demeura que trois journées, sans être du reste aucunement inquiété par les Grecs, auxquels le chroniqueur Pusculus reproche amèrement leur lâcheté. Il examina avec soin l’état des lieux, étudia la force des murailles et, après cette absence de quatre mois, repartit « arrogant ct superbe », au dire de Dukas, le 1“ septembre 1452, le 6 seulement au dire de Barbaro, pour Andrinople. Il fit dans cette grande cité une entrée triomphale et s’y fit construire un nouveau palais splendide, tandis que sa flotte retournait à Gallipoli des Darnadelles. C'était d’Andrinople qu’il pouvait le plus facilement marcher à la conquête de Byzance. De la côte d’Asie l’entreprise eût été autrement difficile. Il se mit immédiatement à l’œuvre.

Ces derniers détails nous sont surtout fournis par un document d’une valeur inappréciable : le journal manuscrit de Nicolas Barbaro, chirurgien sur un navire vénitien, qui passa à Constantinople le terrible temps du siège. Ce journal, aujourd’hui conservé à la bibliothèque Marciane à Venise, a pour nous, ainsi qu’on s’en apercevra au fur et à mesure de l’histoire du siège, une importance extraordinaire, bien qu'il paraisse de toute évidence qu'il ne fut rédigé par son auteur qu'après la terminaison des hostilités. « M’étant trouvé personnellement dans la malheureuse cité de Constantinople, écrit-il dans sa préface, j'ai résolu de mettre par écrit toutes les choses qui suivent sur la guerre que fit Mahomet Beg, fils du défunt Murad le Turc, guerre par laquelle il s’empara de la susdite cité de Constantinople. »

Dès le commencement d'octobre, nous dit Phrantzès, le Sultan, qui procédait à l’accomplissement de son plan avec une ardeur systématique, envoyait en Morée une forte armée sous les ordres du Beylerbey Tourakhan. Ce chef

(1) PuranTaès, op. cit., p. 234.

sanguinaire et pillard, qui avait une fois déjà dévasté le Péloponèse, assisté de ses deux fils Achmed et Omar (1), avait reçu du Sultan l’ordre de retenir là-bas à tout prix les deux frères du basileus, les despotes Démétrius et Thomas, qui gouvernaient pour lui la péninsule, et de les empècher durant tout l'hiver de venir à son secours dans sa capitale.

Tourakhan et ses hordes féroces, profitant de leur énorme supériorité numérique, après s'être emparés de la muraille de l’Isthme, dont les défenseurs, après une résistance désespérée, furent massacrés, avaient pénétré jusqu’en Arcadie, au centre de la Morée, même jusqu’au golfe de Messénie, mettant une fois de plus à feu et à sang ce pays infortuné, commettant les plus horribles ravages, dépeuplant la péninsule jusqu’au delà de Mantinée, jusqu’à ses extrémités, entraînant à leur suite des milliers de captifs des deux sexes. Corinthe et Patras, entre autres, furent prises et mises à sac. Mais les Turcs échouèrent devant Sidéropolichné. Puis Achmed, fils aîné de Tourakhan, et son corps d'armée, surpris dans une embuscade par les forces impériales commandées par Mathieu Asan, furent cruellement battus sur la route de Léontaris, non loin de Mycènes. Achmed fut pris et enfermé dans la citadelle de Sparte par les soins du despote Démétrius. Ses soldats furent massacrés. Malgré ces désastres, les Turcs demeurèrent finalement les maîtres là comme partout ailleurs, et ce que Mahomet désirait tant arriva. Les deux despotes, frères du basileus, durent abandonner tout espoir d'aller porter secours à celui-ci dans sa capitale.

De cruels et tragiques incidents vinrent à ce moment apprendre aux habitants de Constantinople, à leurs voisins les Génois de Péra, comme aux Vénitiens aussi, le changement complet et déplorable qu'avait subitement amené pour eux la construction du fameux château de Roumili Hissar. Le 10 novembre 1452, des vaisseaux vénitiens

(4) PHRANTZÈS, op. cil., p. 225.

arrivant de la mer Noire, commandés par Girolamo Morosini, furent à leur passage attaqués à coups de canon par les artilleurs turcs de la forteresse. Les récits des auteurs varient quelque peu. Voici celui de Barbaro :

« Le 10 de novembre arrivèrent les deux grosses galères de Caffa, et quand ces susdites galères furent vis-à-vis ie castel du Turc, les voiles tendues, le Turc commença à . crier : « Capitaine, baisse bien tes voiles. » Mais, sans prêter attention à ce commandement, les galères continuèrent à marcher à pleines voiles. Et le Turc continua à crier : « Baisse-les jusqu’en bas, capitaine. » Puis quandil vit que le capitaine (probablement encore parfaitement ignorant de la redoutable puissance des nouveaux canons turcs) ne voulait pas baisser les voiles, il commença à tirer ses bombardes et beaucoup de coups d’escopette et assez de flèches, en sorte qu’un assez grand nombre d'hommes en fut atteint! Quand le capitaine vit qu'il perdait tant de monde, il résolut d’abaisser les voiles jusqu’en bas, et c’est ainsi qu'il se sauva. Une fois les voiles abaissées, le Ture cessa de bombarder, et cette circonstance favorisa la descente inaperçue de la galère vers Constantinople, et une fois que la galère eût dépassé le château, le Turc ne pouvant plus l’atteindre avec ses bombardes, subitement le capitaine hissa ses voiles et ainsi se sauva; c'était sire Girolamo Morosini, fils de sire Bernardo, et il arriva sain et sauf à Constantinople, et tous nous trouvions une grande consolation dans l’arrivée de ces deux galères, le 10 novembre. »

Le 26 du même mois, un autre navire vénitien eut un sort bien autrement affreux. Une partie de l'équipage périt dans d’atroces supplices. On en scia plusieurs en deux. Barbaro raconte ainsi ce nouvel épisode : « La grosse bom= barde du nouveau château coula à fond le navire d’Antonio Rizzo qui arrivait de la mer Noire (1) et qui était chargé

(4) Une note manuscrite marginale signée Marco Barbaro en ce point est ainsi conçue : « parce qu'il ne voulait pas amener ses vailes =

d'orge pour ravitailler Constantinople. Cela arriva le 26 novembre de 1452. Le patron de ce navire, Antonio Rizzo, fut pris dans l’eau, envoyé à Andrinople chez le seigneur turc et mis en prison. Après quatorze jours le seigneur turc le fit empaler sur un pal. Quant à un fils de sire Domenigo de Maestris qui était l'écrivain du navire, il le fit, hélas, entrer dans son sérail. Pour quelques-uns des marins, il leur donna permission d'aller à Constantinople et fit couper en deux les autres. Le Baile vénitien de Constantinople avait envoyé en vain à Andrinople messire Fabruzzi Corner pour tâcher de sauver Antonio Rizzo. » Barbaro ajoute que le dit envoyé, après l’échec de sa mission, s’en retourna à Constantinople sur la galère de messire Gabriel Trévisan et que ce fut là le commencement de la rupture de la paix entre les Vénitiens et le Sultan, alors que déjà auparavant celle entre les Grecs et lui avait été rompue.

L'historien Dukas (1) raconte les choses un peu diffé. remment, probablement avec plus d’exactitude, au sujet de cet affreux incident du 26 novembre. D'après lui, le navire vénitien fut coulé bas par un boulet de pierre du poids de six cents livres lancé par un des gros canons de la forteresse. Le capitaine Rizzo et trente de ses matelots avaient réussi à se sauver dans une barque, mais, comme ils débarquaient, ils furent empoignés par les Turcs, puis expédiés enchaînés à Didymotichon où résidait pour lors le sultan Mahomet. Il ordonna d'empaler le capitaine et de décapiter les autres. Défense fut faite d’ensevelir leurs cadavres, qui furent dévorés par les oiseaux et les chacals. Dukas, qui se trouvait à ce moment auprès du Sultan en qualité d’envoyé du despote génois de Métellin, un Gattilusio, assista de visu à ces douloureux événements et vit les corps des malheureux matelots italiens gisant près des trois tours du nouveau château du Bosphore.

(4) Édit. Bonn, p. 268.

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