MÉDAILLE DE BRONZE DU MÉDAILLEUR ITALIEN COSTANZO
EXEÉCUTÉE EN 1481 A L'EFFIGIE DU SULTAN MAHOMET I1 (revers)
(Cabinet des médailles.)
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« Le 2 décembre encore, raconte Barbaro, la galère de Trébizonde (1), arrivant de la mer supérieure (2), pénétra dans le Bosphore et bientôt vint mouiller en amont du nouveau château du Turc qui ferme ce détroit, et, une fois entrée dans le Bosphore, cette galère rencontra douze « fustes (3) » turques envoyées du château. Celles-ci se présentèrent à la galère en amies, aussi ceux de la galère firent-ils un beau présent à leur capitaine. Mais quand le dit capitaine eut le présent en mains, il simula la colère et soudain jeta le présent à l’eau, sous prétexte qu'il avait droit à un plus considérable; et là-dessus il vira de bord et se rendit au château neuf pour engager le « Soubassi » (4) de ce château à arrêter la galère; et par suite, ceux de la galère, en hommes sages, voyant que le Turc s'était mis en colère, résolurent de suivre tranquillement les « fustes » turques. Et quand celles-ci furent arrivées au château, leur capitaine descendit à terre pour conférer avec le Soubassi et faire arrûter la galère, et justement, profitant de ce temps-là, ceux de la galère cherchèrent à force de rames à se diriger victorieusement vers Constantinople. Et quand les nôtres furent à la hauteur du château, ils commencèrent à le saluer comme amis, et ceci en levant les rames, en faisant sonner les trompettes et en faisant des gestes ct poussant des cris d’allégresse, et au troisième salut porté, nous avions déjà le château derrière nous, puisque le courant nous avait seul entraînés vers Constantinople et que l'équipage ramait toujours de bon cœur et plein d’allégresse d’avoir franchi ce périlleux passage du château, et cela arriva le 4 décembre, jour auquel la galère atteignit Constantinople, et le patron de la galère était messire Jacopo Coco, dit « le grand ».
(1) C'est-à-dire la galère vénitienne qui, à intervalles réguliers, apportait les produits de Trébizonde à Péra d'abord, à Gênes ensuite.
(2) La mer Noire.
(3) C'était le nom donné par les Italiens, à cette époque, aux navires turcs de moyennes dimensions,
(4) Gouverneur.
$à LE SIÈGE ET LA PRISE DE CONSTANTINOPLE
Si Mahomet faisait accueillir à leur passage per son artillerie avec une violence aussi sauvage les grands navires italiens, c'était pour dégoûter à tout jamais leurs capitaines de songer à apporter des vivres ou du blé à Constantinople. Ces bâtiments vénitiens et génois étaient de si grandes dimensions que le ravitaillement de la capitale par leur entremise eût été très facile si le Sultan ne s’y était opposé de la sorte.
Tout était maintenant à peu près disposé pour le drame final. Le nouveau château de Roumili Hissar fournissait, je l’ai dit, au Sultan le moyen certain d'en finir avec la malheureuse cité de Constantinople. Il l’isolait entièrement de cette mer Noire qui était pour elle, en cas de siège, le centre d’'approvisionnement unique autant qu'indispensable. Mahomet, dans son magnifique palais d'Andrinople, entouré de sa formidable armée, pouvait enfin lever définitivement le masque. Réunissant autour de lui ses plus hauts lieutenants, en une harangue enflammée, il les mit au courant de ses gigantesques projets, que, suivant son habitude très particulière, il avait jusque-là conservés jalousement pour lui seul. Critobule reproduit tout ce violent discours. Certes, ce chroniqueur a probablement composé de toutes pièces cette harangue impériale, ainsi que l’ont fait, dans des circonstances analogues, tant d’autres historiens du moyen âge et de l’antiquité, mais le fond de cette improvisation n’en représente pas moins très exactement la pensée intelligente, inquiète, rapide et impérieuse du jeune Sultan. Mahomet commence par rappeler à son entourage, en paroles de feu, les progrès incessants de ses glorieux prédécesseurs. « La puissance des basileis est presque détruite. Il n’existe plus qu’un dernier obstacle pour en finir avec l’empire dix fois séculaire des successeurs de Constantin. C’est la cité même de Constantinople, la Ville Reine. Il faut la prendre de force maintenant que la chose est devenue possible, presque certaine, grâce à l’excellence et à la force de l’armée. Il faut se hâter surtout, avant que
l’Europe ne se lève et n’envoie ses flottes au secours du basileus. Donc il devient nécessaire de proclamer incontinent cette guerre suprême. » L'assistance presque entière, tous ces rudes capitaines de l'Islam, applaudirent frénétiquement à ce vibrant discours.
Les dispositions dernières avaient été prises avec une rapidité, une vigueur incroyables. Dès le mois de février, toutes les rares villes et forteresses encore occupées par les Grecs en Thrace furent attaquées par des détachements d'avant-garde de l’armée turque d'Europe sous les ordres de Kharädja Beg. Périnthos, Anchialos, Mesembria, Byzia, la tour d'Hagios Stephanos, le château d’Epibation, d’autres villes encore sur la rive nord de la mer de Mar. mara et sur la mer Noire, une foule de bourgades et de tours isolées furent attaquées et saccagées comme le savaient faire les troupes turques de cette époque. Selymbria seule résista courageusement. Toute la banlieue de la capitale fut ainsi dévastée avec méthode. La panique des malheureuses populations chrétiennes, forcées ainsi dans leurs derniers réduits et emmenées en foule dans une effroyable captivité, fut affreuse lorsqu'elles comprirent que ce siège tant redouté, qu’elles avaient tant espéré ne jamais subir, allait être terriblement repris dans ces circonstances nouvelles, déplorables pour elles. C'était la première fois, en effet, depuis des siècles, que les Grecs n'étaient plus maîtres de la mer. Ils allaient avoir à défendre Constantinople non plus seulement du côté de terre comme dans tous les sièges de jadis, mais aussi du côté du Bosphore.
Comme toujours, dans ces temps d’ignorance et de superstition universelles, mille signes effrayants, mille présages terribles dénonçaient la colère céleste soulevée contre la malheureuse cité. « Ce qui augmentait le trouble des habitants de Constantinople, dit Critobule (1), c’étaient les
(4) Op. cit., $ 95. — Critobule (KpiTé6ou)oc 6 mewenç), l'historien en cinq Livres des hauts faits du sultan Mahomet, deviendra, nous le verrons, une
p'énoméines surnaturels qui se manifestaient alors sous forrne de présages : des tremblements et mucgi<sements extraordinaires de la terre, puis dans le ciel des éclairs et des feux tornbantavec éclats, d'effrovables coups ile fouilre, des aurores boréales, des ourasans, des pluies turrentic!les, des inondations et autres cataclvsmes. Ensuite ce fit l'assarition irrésulière d'étoiles inconnues, leur course errante et leur disparition subite. D autres encore se montraient sornme fixées et répandant de la fumée, et beaucoup d'autres faits semblables miraculeux et anormaux étaient comme des signes obscurs de la volonté de Dieu, présageant les calamités qui allaient arriver, et pronostitijuant que le présent allait être bouleversé et que tout all:itétre changé. Car les saintes Icones dans les églises, les monuments et les statues des saints suaient, et il y eut des possédés et des exaltés surnaturels des deux sexes qui prédisaient mille maux, et les devins prophétisaient beaucoup d'infortunes. On se rappela de vieilles prophéties ; on publiait des oracles.. Tout cela répandait partout la peur, l'angoisse, et empéchait d'avoir confiance en l'avenir. » N':nmoins le basileus, les principaux membres de la noblesse, la portion la plus énergique de la population, déda'zncux de ces terreurs, se mirent avec un admirable courage à organiser la défense dans ces conditions si désastreuses, alors qu’on allait combattre un contre dix. La première tâche fut de réparer l'immense muraille de Constantinople, cette muraille qui avait des lieues de tour, qui avait victorieusement résisté depuis le grand Théodose, il
de nos sources principales pour l'histoire du siège de Constantinople. Voy. sur cet historien excellent, sujet hellène du Sultan, et sur le peu que nous savons de lui, la note de Charles Müller, un de ses éditeurs (Fragm. historic. græcor., t. V. pars prior, p. li à Iv de la Préface). Peu après la prise de Constantinople, il fut quelque temps gouverneur de l'ile d'Imbros, au nom du Sultan, dont il demeura constamment l’admirateur divout et l'historien, touten payant aux infortunes des Grecs, ses compatriotes, un hommage compatissant. Il avait dédié son livre au Sultan en personne. L'unique manuscrit de ce précieux ouvrage a élé retrouvé à la Bibliothèque des sultans au Vieux Sérail de Constantinople.
y avait mille ans environ, à tant d’attaques de tent de nations diverses. Beaucoup de points de cet antique et colossal rempart menaçaient ruine ou étaient profondément ébréchés. Avec une activité extrême on se prit à les réparer. Häâtivement mais habilement on les consolida au moyen de tous les matériaux les plus divers arrachés aux environs immédiats de la ville. Les chroniqueurs racontent que les pierres tombales des nombreux cimetières environnants furent employées en masse à fortifier les points faibles de la muraille (1). En même temps on accumulait les moyens de défense : armes de jet et de trait. On faisait fiévreusement venir d'Europe et d'Asie toutes les provisions possibles, surtout du blé et d’autres céréales, de l'huile aussi, enfin tout l'argent qu’on pouvait se procurer. On envoya de toutes parts en Occident comme dans le Péloponèse, au pape à Rome, à tous les princes proches ou éloignés, des ambassades chargées d’implorer de prompts secours. Les monastères et les églises durent livrer contre reçu à la Monnaie impériale toute leur vaisselle précieuse. Cela dura ainsi tout ce tragique hiver, époque d’angoisse affreuse sous cette menace incessante. Les uns, dans l'immense cité, croyaient déjà tout perdu; les autres espéraient encore(2).
Le Sultan qui était revenu de Didymotichon à Andrinople dans le courant de janvier, activait de son côté de jour en jour son offensive. « Le susdit Turc, dit Barbaro, commença surtout en ce mois de janvier 1453 à tout mettre en ordre
(1) L'archevêque Léonard de Chio raconte que Manuel Jagari et un cer. tain moine, Néophytos de Rhodes, qui avaient été chargés par le basileus de présider à cette réparation, honteusement oublieux des circonstances si graves que traversait l'empire, détournèrent une grande partie de l'argent qui leur avait été remis à cet effet. « Ceci explique, poursuit notre historien, pourquoi la muraille fut si superficiellement et si incomplètement restaurée et pourquoi le succès des Turcs fut si facile. Après le siège, on retrouva dans une cruche de terre cachée dans le sol une grande partie de cette somme si criminellement détournée par les deux acolytes. Une tour près de la Porte Dorée porte encore une inscription avec le nom de Manuel « Igari » Ou « Jagari ».
(2) Duxas, op. cit., p. 258.
pour venir attaquer Constantinople, et il assembla une immense armée par terre et par mer pour combattre cette malheureuse cité, abreuvée de disgrâces. Dès février il commença à envoyer vers Constantinople ses bombardes escortées d'un corps de dix mille Turcs. » En même temps il faisait avec une activité fébrile et sans s'occuper de la dépense construire force vaisseaux de guerre (1).
Le même Barbaro raconte que trois navires grecs armés en course firent dans ce même mois une croisière qui causa d'immenses dommages aux rivages turcs. Un grand nombre de sujets musulmans, enlevés par eux, furent vendus sur le marché de Constantinople. « Et par suite de cela, dit notre Vénitien, le Turc — c’est-à-dire le Sultan — fut plein de fureur contre les Grecs et jura d’en tirer vengeance. »
Le basileus, secrètement averti par le grand vizir Khalil Pacha, qui trahissait son maître, par le Baile des Vénitiens, par les Génois de Galata, des dangers qui le menaçaient, avait envoyé en vain une nouvelle ambassade à Andrinople. Nous possédons sa noble et fière réponse à une des dernières communications menaçantes du Sultan : « Il est parfaitement clair, lui écrivait-il, que tu désires plutôt la guerre que la paix. Comme d’autre part je n'arrive pas à te convaincre de mes intentions pacifiques, en protestant de ma sincérité et en me déclarant prêt à me dire ton vassal, qu’il en soit fait selon ton désir! Je me tourne maintenant vers Dieu et n'aurai plus recours qu’à lui. Si c'est sa volonté que la ville devienne tienne, qui pourrait s’y opposer? Si au contraire Il pouvait t'inspirer le désir de faire la paix, j'en serais bien heureux. Cependant je te rends ta parole pour tous les serments et traités que nous
(4) Voy. dans Doxas (édit. Bonn, p. 250-251) le curieux récit des courses nocturnes du Sultan dans les rues d'Andrinople et comme quoi il tuait impitoyablement de sa main ceux qui ne respectaient pas son incognito. Voy. surtout son entrevue dramatique au sujet de la prise de Constantinople avec le grand vizir Khalil, qu'il soupçonnait probablement déjà très justement de le trahir au bénéfice des chrétiens.
nous sommes jurés réciproquement et je ferme les portes de ma capitale. Je défendrai mon peuple jusqu’à la dernière goutte de mon sang. Que ton règne soit heureux jusqu’au jour où le Dieu juste, le juge suprême, nous citera tous deux devant son tribunal! »
Ces divers préparatifs, à signification si tragique, se poursuivirent tout l’hiver. Quelques renforts, bien faibles, arrivèrent aux Grecs. Un jour on vit entrer à pleines voiles, de la mer Noire dans la Corne d'Or, deux galères vénitiennes à course rapide, sous le commandement de Gabriel Trévisan et du noble Zaccharia Grioni. Celles-ci avaient été expédiées par la seigneurie de Venise, pour escorter au voyage du retour, jusque dans l’Adriatique, les trois grosses galères marchandes qui arrivaient comme chaque année de la Tane, au fond de la mer d’Azov, avec les produits de la région du Don. On utilisa tous ces bâtiments, qui avaient réussi, on ne sait comment, à franchir le redoutable obstacle de Roumili Hissar, pour la prochaine défense de la capitale. Quelques jours plus tard, en novembre, comme il a été raconté déjà (1), ce fut le tour du légat du pape, le cardinal Isidore de Russie, avec deux cents soldats, puis celui de huit vaisseaux venant de Candie (2), chargés de vin qui fut fort utile durant le siège.
Dukas (3) raconte de son côté l’arrivée à Constantinople de cinq bâtiments très grands et bien armés, dont quatre venaient de Chio avec des approvisionnements de toute sorte, et un du Péloponèse.
« Le 13 du mois de décembre, raconte Barbaro, le lendemain du jour où avait été célébrée dans Sainte-Sophie la fameuse cérémonie de l’Union, on entreprit de retenir tous ces navires vénitiens, marchands et autres, pour la
(4) Voy. p. 8.
(2) Barbaro donne ce chiffre. D'autres chroniqueurs parlent seulement de trois gros vaisseaux crétois.
(3) Édit. Bonn, p. 257.
défense de Constantinople. Cette tâche fut débattue encore dans ce temple magnifique, où il y avait l'Empereur, le cardinal Isidore de Russie, l’évêque de Mytilène, Léonard de Chio (4), avec tous les barons de l'Empereur (c’estdire les archontes grecs), et tous les marchands de la nation de Venise et la plus grande partie du peuple de cette ville, tous disant unanimement : « Si ces navires des « Vénitiens quittent cette terre avec leurs navires qui, pour « le présent, se trouvent dans ce port, nous serons sur-lea champ la proie des Turcs. » Et de cette opinion se déclara aussi l'Empereur avec tous ses barons. Ainsi fit chacun et ce jour-là on n’arrêta aucune autre résolution, il n’y eut que beaucoup de projets avancés.
« Le lendemain 14 décembre après dîner, vint, dans la galère de messire le capitaine (2), le révérend cardinal de Russie avec l’évêque de Chio; aussi y vint messire le Baïle de Venise avec beaucoup des barons de l'Empereur et tous nos marchands. Aussi se trouvait là messire Gabriel Trévisan, vice-capitaine des deux galères légères envoyées par la scigneurie de Venise, pour escorter jusqu’à Venise les trois galères marchandes venant du Don; encore s’y trouvèrent les trois patrons des galères grosses, et beaucoup d’autres personnes. Quand toutes ces personnes furent dans la galère du capitaine, le cardinal prit le premier la parole et dit : « Si ces cinq galères restent dans cette ville « de Constantinople, nous n’avons nullement à redouter que « cet hiverles « fustes » turques ne viennent faire dommage « dans notre port, ou nous attaquer d'autre manière! » Et de même aussi parlaient l'évêque de Mételin et les barons de l'Empereur, et il discourut assez longuement sur la nécessité de retenir ces galères pour la défense de cette ville de Constantinople. Ensuite parla le Baile st dit : « Messire « capitaine, j'ose vous exhorter, d’abord pour l’amour de « Dicu, et ensuite pour l'honneur de la Chrétienté, et pour
(4) Barbaro ls nomme à tort « l'évôque de Chio », (8) Probablement Aloisio Diedo.
Co gle
a celui de Notre Seigneurie de Venise, que vous restiez ici « à Constantinople aux ordres de l'Empereur. »
Mais Trévisan ne se laissa pas gagner. Il excipa d'ordres précis qu'il avait reçus, et qui lui enjoignaient de quitter le port de Constantinople, dans les dix jours après l’arrivée de la galère de Trébizonde. « Puisque vous ne m'avez pas permis d’embarquer nos marchandises, s’écria-t-il, je m'en irai cette nuit à bon voyage et en lest, et qui veut venir avec moi à Venise, qu'il vienne! »
Devant le péril infiniment menaçant du départ de ces si précieux contingents, le Baile et les principaux marchands redescendus à terre se réunirent en conseil suprême dans l’église Sainte-Marie-du-Forum et décidèrent finalement, après une longue et ardente discussion, par vingt et une voix contre une, qu'il y avait force majeure et qu’on retiendrait au besoin les navires par la force. Barbaro nous donne la liste des « gentilshommes » au nombre de vingt et un qui opinèrent en ce sens sur la proposition motivée du Baile, président de droit de cette tragique assemblée. On fixa la solde en numéraire : quatre cents ducats, et en nourriture due par l'Empereur pour chaque équipage par mois. On condamna à une énorme amende de trois mille ducats tout capitaine qui chercherait à s’enfuir du port avec son navire.
De nouveaux conseils, réunis le 17 et le 19 dans la même église Sainte-Marie, décidèrent d'envoyer, sur son navire, Zuan « Diusnaigi » à Venise, porteur de lettres destinées à expliquer à l'Hlustre Seigneurie pour quelles raisons majeures on avait dû retenir les navires et pour demander aussi que des secours immédiats fussent dirigés sur Constantinople. D’autres messagers secrets furent encore expédiés par diverses autres voies, notamment par celles de terre, avec des instructions secrètes qui ne pourraient être comprises par les Turcs, au cas où ceux-ci parviendraient à arrêter les messagers. Le basileus suppliait le pape de le secourir, lui prédisant l’attaque immédiate de l'Italie par les Turcs si Constantinople succombait. De même, il sup-
pliait le héros Hunyad de ne pas abandonner ses frères de ” Byzance. Hélas! ces appels si douloureux ne furent point entendus des nations occidentales. Seulement un très petit corps de troupes avait été, nous l’avons vu, envoyé par le pape, sous le commandement du cardinal Isidore. Venise expédia bien aussi une flotte avec des troupes de secours, mais celle-ci, on le verra, n’arriva pas à temps avant la chute de la capitale.
Après de nouvelles et interminables discussions, l’'Empereur, dans un conseil orageux qui fut tenu le 26 janvier, autorisa bien les capitaines vénitiens à charger leurs marchandises et leurs biens sur leurs galères, mais à la condition formelle qu’ils s’engageraient auparavant, par serment solennel, à ne pas quitter le port sans sa permission expresse. Cette autorisation permit plus tard, lors de la prise de Constantinople, aux navires vénitiens d'emporter dans leur fuite leurs riches marchandises, qui, si elles étaient demeurées à terre, seraient tombées infailliblement aux mains de l'ennemi. Barbaro nous dit que ce chargement précieux consistait surtout en soude, cuivre, indigo, gingembre, or ouvragé, cire, carmin, graines de diverses espèces, mastic, etc. : en tout, près de douze cents colis.
« Ce même jour de la fin de janvier (1), poursuit Barbaro, arriva soudain à Constantinople Jean Giustiniani (2), le Génois, en course, avec un vaisseau d'environ deux mille trois cents tonneaux et un autre de huit cents tonneaux, avec cinq cents hommes (3), et il vint à Constantinople parce qu’il comprenait le besoin urgent qu'avait de lui la cité de Constantinople, comme bienfaiteur de la Chrétienté et pour l'honneur du monde entier. L'Empereur le reçut avec les plus grands honneurs, et peu de jours après il lui donna encore une galère de guerre légère ét le proclama commandant en chef ou « protostrator » de ses gens de
(4) Barbaro dit le 28 (op. cit., p. 40); Pears le 29 (p. 220). (2) « Zuan Justignan ».
(8) D'autres sources disent quatre cents, même trois cents.
terre, afin qu’établi avec eux sur la Grande Muraille du côté de terre, il combattit l’armée de Mahomet le Turc, qu'on attendait incessamment sous les murailles de l’infortunée cité de Constantinople. »
L'arrivée de ce grand capitaine constitue le premier événement important du siège. Nous allons voir ce Jean Giustiniani, ce noble Génois, vrai condottiere du quinzième siècle, jouer un rôle tout à fait prépondérant dans la défense de Constantinople. Il portait, je ne sais pourquoi, le surnom de Longo (1). Il avait été, deux ans auparavant, podestat de la colonie génoise de Caffa de Crimée. C'était un homme audacieux, d’un courage extraordinaire, d’une énergie peu commune, un militaire habile, d’une activité prodigieuse, sans peur comme sans reproche, dont la guerre avait été la constante occupation. Soldat de fortune, il était venu de lui-même offrir son épée au basileus à l’ouïe du mortel danger qui menaçait l'empire. Il arrivait à Constantinople avec ses deux beaux et grands navires et ses admirables soldats, précédé par une merveilleuse réputation de bravoure et de hautes qualités guerrières. Sa venue très inattendue, semble-t-il, releva instantanément tous les courages. L'Empereur, on l’a vu par le récit de Barbaro, lui fit une réception enthousiaste, lui donna de suite des pouvoirs quasi dictatoriaux, qu'il devait conserver durant tout le siège, et l’éleva à la très haute dignité de protostrator. Pour se l’attacher encore davantage, il lui pro- ‘ mit par un chrysobulle les plus belles récompenses après qu'il aurait forcé les Turcs à se retirer. Avant tout, il lui concéda la haute seigneurie de l’île de Lemnos.
Giustiniani amenait au moins quatre cents excellents soldats cuirassés de cottes de mailles, qu'il avait lui-même recrutés à Gênes et qui furent, nous le verrons, le plus précieux élément de la défense ; d’autres encore rassemblés sur la route, à Rhodes et à Chio : en tout. avec les équi-
(4) « Longus ».
pages, plus de sept cents hommes. L’armement de ces magnifiques auxiliaires était excellent, au dire de Dukas, tout à fait à la hauteur de leur martiale attitude.
Le nouvel arrivé, nommé généralissime, prit immédiatement en main la direction des travaux de défense, déjà inaugurés par l'Empereur. Il fit placer ses petits canons de fer et ses machines de jet sur tous les points du rempart les plus propices, d'où ils pourraient lancer leurs boulcts de picrre, entre les créneaux des murs comme du sommet des tours. Il distribua les défenseurs par groupes de nations tout le long de l'immense enceinte et assigna à chacun son poste de garde et de combat (1). Surtout il fit exécuter le long du rempart les réparations les plus urgentes. Les défenseurs furent exercés au maniement des armes, car tous ces bourgeois, ces artisans, ces moines, qui, unis aux soldats de métier grecs et italiens, allaient livrer pour leur vie et leur foi le combat suprême, n'avaient pas la moindre notion des choses de la guerre.
« Le 26 février, dit Barbaro, dans la nuit, le capitaine Piero Davanzo réussit à s'échapper, sur son vaisseau, du port de Constantinople pour gagner Venise. » C'était une perte sensible pour la défense; ce ne fut pas la seule. a Dans cette même nuit, poursuit le narrateur, six autres vaisseaux, ceux-là de Candie, chargés de marchandises, parvinrent également à quitter furtivement la Corne d'Or et à s'enfuir grâce à un vent violent du nord qui leur permit de faire dix milles à l'heure. Ces sept navires, qui furent assez heureux pour se soustraire ainsi à tant de périls imminents, étaient du nombre de ceux qui, ainsi que je l'ai raconté, avaient été retenus avec les nôtres pour la défense par décision suprême du Conseil des Douze. Ce fut la terreur des Turcs, dont on attendait alors déjà d’un jour à
(3) Montaldo (Deruien t. XXII, I, note 4, p. 47) dit qu'il arriva avec Maurice Cattanco à la tête de deux navires, plus deux autres montés par des Chiotos et armés aux frais du gouvernement de cette Île. L'écrivain génois fait le plus grand élogoe de ses deux compatriotes.
l’autre l’arrivée, qui fit ainsi fuir ces navires, sur lesquels plus de sept cents personnes réussirent à prendre place et à quitter ainsi la cité en danger. Tous ces vaisseaux fugitifs franchirent heureusement les Dardanelles et arrivèrent de conserve à Ténédos sans avoir été inquiétés par les Turcs. Là ils se séparèrent, six d’entre eux allant à Candie, celui de Piero Davanzo allant à Venise. Tous arrivèrent à bon port au lieu de leur destination. »
Barbaro raconte longuement ensuite comment, dans les derniers jours du mois de mars, on rétablit le grand fossé qui, à l’extrémité orientale de l'immense ville, dans la région du palais de l'Hebdomon, avait jadis bordé la Grande Muraille terrestre à partir du fond de la Corne d'Or jusqu’au point où le terrain cessait d'être plan. « C'était, dit notre écrivain, l’unique point où la muraille dite « terrestre » était vraiment très faible, n'ayant ni barbacane, ni fossé, ce dernier ayant été comblé. » Il fallait d'urgence porter remède à ce défaut capital en creusant à nouveau le fossé, aussi en fortifiant le palais même de l’Hebdomon. Le basileus pria le capitaine des trois galères venues de la Tana, messire Aloisio Diedo, de lui faire la grâce d'aller avec ses galères et ses chiourmes au fond de la Corne d'Or pour y fortifier le dit palais et y creuser, devant cette dernière portion de la muraille de terre, un fossé long de cent pas, profond de huit pieds. Diedo répondit qu’il se chargerait avec joie de ce travail: « d’abord, dit-il à l'Empereur, pour l’honneur de Dieu et celui de toute la Chrétienté et puis aussi par amour pour votre empire qui est en danger d’être conquis par le Turc et pour que votre terre soit forte A cet effet, lundi prochain au matin, je lèverai l’ancre et me dirigerai sur mes galères vers la porte du Kynègion (1). Là, nous descendrons à terre et vaillamment chacun creusera sa part du fossé. » « Et quand arriva ce lundi qui fut le 14 du mois de mars (2),
(1) C'était le quartier du Port (aujourd'hui les quartiers de Balat et d'Aïvan Seraï).
(2) En réalité, le 14 mars était un mercredi.
il en fut fait ainsi que l’avait promis le capitaine, et quand les galères furent arrivées à l'endroit désigné, tous, de bonne volonté, descendirent à terre avec pioches, béches et corbeilles pour transporter la terre, et l'Empereur et toute sa baronnie étaient là debout pour contempler ce beau travail, et chaque patron de galère avait descendu à terre sa bannière pour tenir lieu de rassemblement à ses hommes, et ce jour-là la plus grande partie du fossé fut achevée tant tous y travaillèrent de bonne volonté d’abord pour l’amour de Dieu, puis per la crainte du Turc, afin qu’il ne pût approcher des murailles ventre à terre. Et quand le soir fut arrivé, l'Empereur remercia chaleureusement le capitaine pour son bon travail qu'il avait fait au nom de la Seigneurie de Venise. Messire Gabriel Trévisan et les équipages de ses deux galères légères travaillèrent également jusqu’au coucher du soleil à creuser le fossé et à fortifier les murailles du palais. » Ce profond fossé, ainsi creusé comme par magie au-devant du mur d’Héraclius, allait de la Xyloporta jusqu'aux tours dites d’Anémas.
Le samedi saint, 31 mars, les mêmes travailleurs de bonne volonté terminèrent la petite partie du fossé qui manquait encore. Le basileus ne cessa de les encourager de sa présence. Le travail fut achevé une heure avant le coucher du soleil. Tous, patrons, c’est-à-dire capitaines, officiers, arbalétriers, matelots, électrisés par la présence du basileus, avaient pris part au travail en commun. À ce moment déjà, on redoutait à tel point une attaque subite des Turcs que les gardes, placés par ordre du basileus sur la colline voisine, surveillaient incessamment l'horizon et tous les abords de la muraille. « Par la grâce de Dieu, dit Barbaro, il ne vint personne. Le soir, vers complies, le fossé fut complètement achevé, et les galères italiennes d’Aloisio Diedo, chargées de leurs vaillants équipages, retournèrent à leur mouillage en face de Péra. »
Les mercenaires italiens de Giustiniani, dès ce moment, je l'ai dit, avaient été désignés pour défendre les points les
plus importants de la muraille dite terrestre. De plus, la garde de quatre parmi les principales portes de la ville de ce côté, sur la demande expresse des chefs de cette nation, fut confiée à quatre officiers vénitiens : un Contarini, un Corner, un Mocenigo et un Dolfin. Chacun de ces capitaines fut mis en possession de la clef de la porte à lui conliée et la tint en bonne garde. « Et l'Empereur, plein de gratitude, dit à ceux de Venise que le sort de Constantinople était plutôt dans leurs mains que dans celles des Grecs, et que c'était une joie profonde pour lui de leur confier le soin de ces portes (1). »
A cette occasion, Barbaro, avec un bel accent de fierté, donne la liste complète de tous les nobles vénitiens ses compatriotes qui se trouvèrent présents à ce siège mémorable. « Je donne cette liste en mémoire éternelle, dit-il, et pour que l’on puisse savoir qui étaient les nobles qui se sont trouvés à la présente guerre. » La liste de ces héros, en y comprenant le Baïle Girolamo Minotto et ses deux fils, Aloisio Diedo, capitaine des galères de la Tana, et ses deux fils, Gabriel Trévisan, vice-capitaine de deux galères, et son fils, et Barbaro lui-même, fils de messire Marco, porte soixante-huit noms. Il semble bien qu’au début, dit M. Pears, le Génois Giustiniani ait choisi pour sa part la défense de la portion de la muraille qui touche à Kaligaria.
« Ainsi, pour la première fois dans l’histoire, dit M. Mordtmann, depuis les luttes sanglantes contre les hordes d’Attila dans les champs catalauniques, le souci de leur existence même entraînait toutes les forces civilisées dans
(4) « Les nobles de Venise, dit textuellement Barbaro, allèrent devers J'Empereur pour lui rappeler que, pour prendre toutes les précautions du côté de la terre ferme, il fallait nommer un chef pour chacune des quatre portes de ce côté. Et il fit ainsi et, le conseil des Douze ayant convoqué tous les nobles de Venise, on donna la première porte qui est la Cresca à Catarino Contarini, fils de messire Zuan, la seconde à messire Fabruzzi Corner, ia troisième, celle de la Source ou de « Pigi », à Nicolo Moceriigo, fils de messire Luuardo le premier, la quatrième et dernière, qui est cells du Palais de l'Empereur, à Dolfin Dolfin, fils de sire Domenigo, lesquels aebles eurent et tinrent en bonne garde les clefs de ces quatre portes. »
la lutte sans merci contre le péril ottoman. Effaçant d’un trait tant de haines, tant de dissensions, cette pensée poussait toutes les classes, les hommes de tous les rangs, de toutes les conditions à une action commune. Grecs et Génois, Vénitiens, Catalans, catholiques, orthodoxes, uniates, moines fanatiques et humanistes libres penseurs, bourgeois et mercenaires, archontes byzantins et condottieres italiens, luttaient ensemble épaule contre épaule sur le rempart de Constantinople, dernier boulevard de l’Europe, contre les terribles conquérants d'Asie, prêts chacun à répandre la dernière goutte de leur sang « pour la gloire de Dieu et l'honneur commun de la Chrétienté! »
Le deuxième jour d'avril fut encore une date mémorable. « Ce fut ce jour-là, dit Barbaro, que, sur l’ordre du sérénissime Empereur, le Vénitien Bartolomeo Soligo tendit pour la première fois la fameuse Chaîne qui, en cas de péril de guerre, devait défendre l'entrée du port d’une de ses extrémités à l’autre, » c’est-à-dire de la tour de Saint- Eugène, près de la pointe du Vieux Sérail actuel, jusqu’à la tour de la Croix-de-Galata, en dedans des murs de cette ville, à peu près sur l'emplacement de l'actuelle pointe de Mumbhané. Cet énorme engin, long de plusieurs centaines de mètres, qui devait, durant tant de jours et tant de nuits, assurer, en face de l'immense armada turque, pleine sécurité aux navires italiens et grecs massés derrière elle dans la Corne d'Or, était, nous dit Barbaro, formé d'énormes billes de bois arrondies, enchaînées et comme enharponnées les unes aux autres par de gros crochets et de non moins grosses chaînes de fer, avec, à chaque extrémité, deux anneaux colossaux attachés fortement : l’un à une vieille tour de la muraille de Galata, à peu près au point où s'élèvent aujourd’hui les bâtiments du Bureau d'hygiène, l’autre au rempart de Constantinople, à la hauteur de la porte de Saint-Eugène, l'actuel Yali-Kiosk. Immédiatement derrière cette Chaîne, qui allait jouer un si grand rôle dans la défense de Constantinople et qui était
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