‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 8 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'armée de Mahomet réunie à Andrinople. — La formidable artillerie du Sultan. — Les canons monstrueux d'Orban. — L'armée turque arrive devant Constantinople. — Sa distribution autour de la ville assiégte. — La Grande Muraille et les autres défenses de Constantinople. — Rôle capital de l'artillerie dans ce siège.

À la fin de mars, les immenses préparatifs du sultan Mahomet étaient presque achevés. Toutes les troupes disponibles, infanterie et cavalerie, d'Europe et d'Asie, étaient réunies à Andrinople. Au fur et à mesure de l’arrivée des contingents, on les répartissait dans les divers corps armés de lances, de frondes, d’arcs ou revêtus de cottes de mailles et pour ce fait désignés sous le nom de cuirassiers ou cataphractaires.

Il est presque impossible d’assigner un chiffre quelque peu précis à l'immense armée du sultan Mahomet. Les indications fournies par les auteurs, bien que fort nombreuses, diffèrent infiniment. Parmi ces témoignages les plus dignes de foi, il faut noter en première ligne ceux très brefs que nous fournit le très véridique Vénitien Barbaro. Celui-ci dit que, le jour de son arrivée devant Constantinople, Mahomet avait avec lui cent soixante mille hommes, campés depuis la rive de Marmara jusqu’à celle de la Corne d'Or. C'était là l’ensemble de l’armée turque, tant troupes régulières que contingents irréguliers, abstraction faite des équipages de la flotte et naturellement aussi des non-combattants, toujours si nombreux dans ces grandes armées orientales du moyen âge. Ce chiffre se trouve d’ailleurs

confirmé par celui que nous fournit un autre témoin oculaire : Tetaldi (1).

La portion dite régulière de cette armée constituait probablement, à cette époque, la meilleure force militaire de l'Europe entière. Sa division la plus importante, recrutée surtout en Anatolie, c'est-à-dire en Asie, était le corps fameux des janissaires, dont l’histoire est si connue qu’il est inutile de la refaire ici une fois de plus, à la fois corps de troupes et confrérie religieuse, organisation militaire telle que le monde n’en avait point encore connu de semblable, sans excepter méme les ordres militaires de l'Hôpital ou du Temple. Son nom turc signifiait « nouvelle troupe ». Il avait été formé pour la première fois dans la première moitié du quatorzième siècle par le sultan Orchan. C'était véritablement un État dans l’État, dont l'esprit de corps d'une vigueur inouïe décuplait les forces, régiment unique constituant vraiment la famille de ces isolés et donnant au Sultan leur maître une force irrésistible.

À ce moment de l’histoire, ces parfaits soldats orientaux du quinzième siècle, recrutés régulièrement, constamment et uniquement parmi les enfants chrétiens des nations vaincues, soumis à la plus sévère, à la plus guerrière des

(4) Tetaidi dit en effet que Mahomet avait deux cent mille hommes sous ses ordres, dont cent quarante mille soldats effectifs, parmi lesquels trente à q'rarante mille cavaliers, le reste étant « robeurs, gasteurs, marchands, artisans et aultres, faisant le siège pour gagner ».

Les estimations très variables des autres témoins ou historiens du siège d'origine byzantine, italienne ou turque, depuis celles du Turc Cheirullah et de Philelphe qui ne donnent que le chiffre de quatre-vingt mille hommes, jusqu’à celle de Chalkondylas qui donne celui de quatre cent mille, dillérent surtout en ceci que ceux qui donnent le chiffre le plus bas ne parlent que des troupes régulières, tandis que les autres comptent à la fois les réguliers, les irréguliers, et jusqu'aux non-combattants. Phrantzès donne le chiffre de deux cent cinquante-huit mille hommes, Léonard de Uhio celui de trois cent mille et plus, dont quinze mille janissaires; Dukas, celui de deux cent soixante mille, dont cent mille cavaliers, plus cent quarante mille marins ou irréguliers, Montaldo, cclui de deux cent quarante mille soldats de terre et de mer; Barbaro, nous l'avons vu, celui de cent soixante mille. C'est probablement, je l'ai dit, ce dernier chiffre qui se rapproche le plus de la vérité, à condition qu'on y ajoute, pour avoir le total, la masse immense des irréguliers. (Voy. A.-D. MonaoTuann, op. cit., p. 41.)

disciplines, au nombre de douze mille d’après la plus grande partie des témoignages contemporains, avaient atteint l'apogée de leur développement militaire. Ils devaient, on le verra, jouer un rôle capital dans l’assaut final de la malheureuse cité, comme ils l'avaient joué du reste, jusque-là, dans toutes les grandes victoires des armées ottomanes de cette époque. On leur devait les fameux triomphes de Varna et de Kossovo contre Jean Hunyad. C’est ainsi que le plus redoutable danger pour les chrétiens provenait d’un corps exclusivement d’origine chrétienne.

Les innombrables irréguliers, autrement dits Bashi Bozouks, pauvres jusqu’à ne pas posséder un cheval, comptaient également parmi eux beaucoup de chrétiens, attirés par l'espoir du butin. C’étaient de terribles adversaires, sans loi comme sans frein. Bertrandon de la Broquière dit qu'ils avaient pour toute arme un cimeterre. Une foule de ces contingents irréguliers d'Europe et d'Asie avaient cette fois, comme d'habitude, rejoint l’armée du Sultan sous la conduite de leurs beys ou chefs féodaux particuliers. Tous les Turcs devaient le service militaire. L'armée turque était, on l’a fort bien dit, la représentation même de la nation.

L’enthousiasme de cette armée était unique. Ces soldats innombrables allaient enfin accomplir une œuvre sainte à laquelle tant de générations turques avaient révé avec passion depuis bien des siècles! Le prophète Mätromet y songeait déjà! N’avait-il pas dit que « le meilleur prince serait. celui qui prendrait Constantinople et que son armée serait la meilleure »! Que de sièges déjà cette capitale fameuse avait vus depuis les sept successifs par les Arabes, dont l'un, le troisième, avait été illustré par la présence du vieil Eyoub, dans sa jeunesse le propre porte-étendard du Prophète et son principal favori. C'était avec une joie profonde que les vrais croyants songeaient à cette satisfaction immense qui allait leur rendre à tous le paradis accessible, satisfaction doublée, pour tous ceux qui n'étaient pas uni-

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quement des hommes de foi, par la promesse d’un merveilleux pillage presque sans limites.

Pour arriver à un compte quelque peu exact, il faut se rappeler que pendant toute la durée du siège on vit arriver sans cesse au camp turc de nouvelles masses irrégulières, attirées surtout par l’espoir du butin, dans le but aussi de se faire bien venir du Sultan. Il faut enfin ajouter encore au personnel des non-combattants une foule immense de mollahs, d’imams, de derviches et autres personnages pieux accourus à l’armée dans le désir ardent d’exciter par tous les moyens le fanatisme des soldats, une infinie quantité aussi de serviteurs de toute espèce. Dans le Thrénos, sur la chute de Constantinople, publié par M. Ellissen, on lit une énumération curieuse de tous les lieux d’origine si variés des divers contingents accourus à la voix du Sultan sous les murs de la grande cité : « en tout, cent quatrevingt-sept mille hommes (1), dont cent dix-sept mille provenant d'Europe, y compris les quinze mille janissaires, et soixante-dix mille d'Asie (2). »

Dès le mois de mars de cette année 1453, le Sultan avait expédié dans toutes les directions, aux extrémités les plus lointaines de son immense empire, des hérauts d'armes, des missionnaires pieux pour exciter le zèle belliqueux des dévots sectateurs de l'Islam. Ceux-ci étaient accourus par essaims véritables, venant de toutes les provinces, de l'Asie surtout. Parmi -ces-miñiers, voici, d’après un chroniqueur

æriental, les noms des plus illustres : Ak Sems ed-dîn, Kara

Sems ed-dîn, Men Senani, l’émir Bokari, Minel Feneri, Dzeb Ali, Insar Dede, Dzisli Dede, Agia Dede, Menal Boulat, Cheros Dede, scheik Zindani, Karaman Oglous, et le fils du dynaste d’Aïdin Bevoglous à la tête de sept mille combattants volontaires.

(4) Ecurssen (op. cit., p. 66) dit, je ne sais pourquoi, « deux cent dixsept mille ».

(2) Vers 749-785. De tous ces gens-là, trente mille, au dire du Thrénos. étaient chrétiens.

Ce qui rend, je le répète, essentiellement inexactes toutes les tentatives imaginées pour évaluer ces masses de combattants, c’est ce fait que, jusqu'aux derniers jours du siège, de nouvelles foules de guerriers, ayant à leur tête des groupes innombrables de derviches, de mollahs, de santons et autres fanatiques, affluèrent incessamment au camp turc. On peut affirmer qu’à un moment le nombre total de ces sauvages combattants atteignit certainement le chiffre énorme de quatre cent mille!

Le critique historique, après avoir longtemps tenu ces chiffres pour exagérés, a une tendance marquée à les admettre aujourd’hui qu’on se rend mieux compte à quel point, à ces époques lointaines, dans ces guerres barbares, la nation entière, à l'exception des vieillards et des enfants, constituait l’armée (1). On & également pu estimer au chiffre de près de huit cent mille le nombre des animaux divers : chevaux, chameaux, bœufs, moutons, chèvres et chiens, qui accompagnaient cette immense multitude. L’ermée régulière, disons-le une fois encore, ne dépassait certainement pas le chiffre de deux cent soixante-cinq mille combattants, que donne Phrantzès.

D’innombrables renégats figuraient dans cette armée, représentant tant de nations diverses conquises par les Turcs. J'ai déjà parlé des cavaliers serbes, des mineurs et des artilleurs également serbes, aussi allemands et hongrois. Léonard de Chio affirme que des Grecs, des Latins, des Germains, des « Pannoniens », des Bohémiens (2), des représentants de toutes les nations chrétiennes, étaient accourus pour fournir à Mahomet un secours impie. M. Mijatovich a consacré une page intéressante (3) au contingent serbe envoyé au Sultan par le despote Georges Brankovich, qui n’agissait ainsi que contraint et forcé.

(4) A.-N. Bennanpani, 0p. cét., p. 1748.

(2)« Boetes ».

(8) Op. cit., p. 138.

Durant que le basileus et ses conseillers s’occupaient fiévreusement d'organiser, avec les misérables moyens dont ils disposaient, la défense de la colossale cité, le jeune Sultan, de son camp d’Andrinople, témoignait lui aussi d’une prodigieuse activité. Tout sommeil l'avait quitté. Ses nuits entières se passaient au travail, à consulter le plan de Byzance, à s’entretenir avec ceux qui connaissaient bien la défense de cette cité. Le bruit de ses extraordinaires préparatifs, venu jusqu’à Constantinople, y répandait la terreur. C’était surtout la nouvelle de la formidable artillerie que lui fabriquaient des ingénieurs chrétiens renégats, qui bouleversait les esprits dans l’immense capitale. Depuis quelque temps déjà, la découverte de la poudre à canon, la construction de nombreuses armes à feu de gros ou de petit calibre, tendaient à transformer toutes les conditions séculaires de la guerre médiévale, à révolutionner ses antiques coutumes. Déjà Amurat, le sultan Murad, le père de Mahomet IL, s'était procuré de ces armes modernes si terribles. Il était réservé à son fils d'ouvrir aux choses de la guerre, grâce à ces prodigieuses découvertes, une ère nouvelle.

Dans les premières semaines du mois de janvier 1453, on sut dans la capitale grecque, par diverses voies, surtout probablement par le grand vizir Khalil Pacha (1), qui était favorable aux chrétiens et trahissait son maître par haine de Zagan Pacha, qu'on venait de fondre à Andrinople une bombarde monstre, un canon gigantesque. Voici le récit de l'historien grec contemporain Dukas, à propos de cet engin fantastique, le premier de cette taille qui ait été à ce moment possédé par les Turcs (2) : Dans le courant de

(4) Il avait été acheté par le basileus. Dukas va jusqu'à dire que les Turcs lui avaient donné le surnom de « Giaour Ortaji », « l’ami (ou le camarade) des infidèles ». Mahomet Saïd Effendi raconte qu'il fut acheté au moyen d’ün envoi de poissons qu'on avait bourrés de pièces d'or et d'argent. Cette lésende à tournure orientale est peu vraisemblable. Mahomet était au courant de la trahison de son grand vizir. Voy. la curieuse anecdote

racontée par A.-D. MorDTuMANN, 0p. cit., p. 37-39. (2) Edit. Bonn, p. 247-249.

l'automne de l'an 1452, un transfuge fut présenté au Sultan, qui lui communiqua des informations précieuses sur l’état des fortifications de Constantinople. Cet homme s’appelait Orban, Orbain ou Urbani. Il était de nation hongroise, peut-être bien valaque, et passait pour le plus habile fondeur de canons qui eût encore paru. Il avait dès longtemps offert ses services au basileus Constantin Dragasès, pour la défense de sa capitale, mais, mécontent des conditions que lui faisait ce prince, mécontent surtout de ne recevoir qu’une infime portion des appointements qu’il lui offrait, alors que l’autre portion allait enrichir d’avides intermédiaires, il s'était enfui secrètement auprès du Sultan, qui l’accueillit avec joie, le combla de présents, de vêtements d'honneur et lui alloua un magnifique traitement, traitement tel, dit Dukas, que le quart de cette somme l’eût déjà satisfait et l'eût empêché à jamais de quitter Constantinople. Mahomet était dans le bonheur de posséder un aussi précieux auxiliaire pour ses vastes projets. À la suite de longues conférences, pour mettre ses talents à l'épreuve, il lui demanda s’il pouvait lui fabriquer un canon d’un calibre tel, qu'il surpassät tout ce qu’on avait fait jusqu’à ce jour dans ce genre. Orban se porta fort de fondre des bombardes capables de lancer des boulets de pierre d’un volume tel qu’ils réduiraient en poussière les antiques remparts de Constantinople, « fussent ceux-ci, s’écria-t-il, aussi solidement construits que ceux de Babylone! » Il avouait cependant ne pas connaître les questions de jet et de portée des projectiles, on dirait aujourd’hui les questions de balistique. Mais Mahomet se fit fort de régler par lui-même ces détails, pourvu qu'Orban lui fournît l’instrument tant désiré.

C’est à Andrinople, où le Sultan, je l’ai dit, était retourné en revenant de Roumili Hissar et de Didymotichon, que se tenaient ces dramatiques entretiens entre le jeune souverain et l'ingénieur renégat, assisté de divers spécialistes, parmi lesquels l’ingénieur Saridsche et l'architecte

Muslah ed-din. Rien, je le répète, au dire des chroniqueurs et des historiens, ne peut donner une idée de la vie fiévreuse menée par Mahomet à ce moment. Possédé par son unique pensée, sans cesse environné d'ingénieurs, il travaillait avec eux jour et nuit, les émerveillant par L rapidité, la sûreté de son jugement. Sur un plan de la grande ville tracé de sa main sur le papier, il examinait et notait les endroits les plus susceptibles d’être attaqués avec succès, les emplacements les meilleurs pour installer les batteries, les points les plus propres pour y pratiquer une brèche, pour y creuser des mines. Chaque jour il avait de longs entretiens avec ses trois plus intimes conseillers : son grand vizir Khalil Pacha constamment opposé à la lutte avec les chrétiens, le vieux Tourakhan Bey, Zagan Pacha enfin, fougueux partisan de la guerre, malgré son origine illyrienne chrétienne, violent adversaire des chrétiens, partisan enthousiaste de Mahomet qui avait épousé sa fille. Rien n'échappait à l'attention sans cesse éveillée du Sultan; il envoyait des émissaires secrets en Europe pour s'assurer que les puissances chrétiennes, en particulier l'Italie et la Hongrie, ne le menaçaient d'aucun danger. Tantôt il faisait manœuvrer ses troupes, tantôt tirer le canon, essayer les bombardes nouvellement fondues.

Parmi ces terribles instruments de mort, le plus terrible était celui d'Orban, qui, des années durant, demeura la merveille unique de l'Orient, même de toute l'Europe, et dont la fabrication marque un point tournant dans l'importänce et la force sans cesse croissante de l'artillerie. On donna à cet engin, probablement le plus gros mentionné par l’histoire, le surnom significatif de « la Basilique », c’est-à-dire e la Royale ». « Ce fut un monstre terrible et formidable, » dit Dukas. Orban employa trois mois à en fabriquer le moule, puis à y couler le bronze. L’historien Phrantzès dit que le corps n'avait pas moins de douze « spithames », soit neuf pieds de circonférence environ,

par conséquent trois pieds de diamètre (1). Lorsqu'on l'essaya pour la première fois devant le nouveau palais du Sultan construit cette année méme à Andrinople, celui-ci fit prévenir la population que l'explosion serait terrible. « Il voulait ainsi, dit le chroniqueur, éviter d’effrayer les femmes grosses. » On entendit en effet la détonation jusqu’à cent stades ou treize milles à la ronde, au témoignage de Dukas. Le boulet de pierre, pesant douze cents livres suivant les uns, quinze cents suivant d’autres, alla à un mille s’enfoncer dans la terre, à une profondeur de six pieds. On reconnaît facilement, encore aujourd'hui, quelques-uns de ces monstrueux boulets dans divers quartiers de Constantinople, par exemple dans le fossé de la Grande Muraille, ou dans celui de la muraille de Galata, dans les cours du Vieux Sérail et à l’Arsenal. Ils n’ont point été détruits depuis le siège et sont à peu près dans la position où ils sont tombés. M. Pears en a mesuré deux, qui avaient exactement, comme va le dire l’archevêque de Mytilène, quatre-vingt-huit pouces de circonférence. Pour les fabriquer, on se servait d’une pierre noire, du granit probablement, provenant des rives de la mer Noire, ou de blocs de marbre arrondis à l'outil. Khodja Effendi parle de canons fondus pour Mahomet pesant trente quintaux, soit trente milliers.

Léonard de Chio, cet archevêque de Mytilène, qui fut un des acteurs du siège de Constantinople, raconte qu'ayant eu la curiosité de mesurer un boulet lancé par-dessus le rempart par le plus gros canon turc, il constata qu'il avait onze palmes ou « spithames » de tour, à savoir onze fois l’espace compris entre le pouce et l'index, tous deux écartés, autrement dit, quatre-vingt-huit pouces. Il en évalue le poids à douze cents livres. Monstrelet, dans une relation du siège, dit que cette plus grosse bombarbe projetait des pierres qui avaient douze empans et quatre doigts

(4) Voy. Pzans, op. cit, note 4 de la p. 232. Dethier pense que ce monstre fut fondu à Rhegion et non à Andrinople.

de tour et pesaient dix-huit cents livres. Évidemment tous 2es vieux récits fourmillent d'exagérations, encore plus de vontradictions; il n’en demeure pas moins certain qu'il s'agissait là d’une artillerie colossale, produisant des effets stupéfiants, entièrement nouveaux pour l’époque. Une foule d'appareils secondaires : coulevrines, sarbacanes, fusils de remparts, escopettes, arquebuses, arbalètes, prétaient leur concours aux artilleurs de ces pièces géantes, aux archers et aux frondeurs.

La formidable « Basilique », partie d'Andrinople à Ja fin de janvier, n’arriva devant Constantinople que deux mois après. Un corps de dix mille cavaliers irréguliers la précédait, sous le commandement de Kharadja Beg. Trente paires de bœufs, suivant certains récits, cinquante ou soixante suivant d’autres, même cent cinquante pour quelques-uns, la traînaient pesamment. On s'imagine facilement le pittoresque et effrayant cortège à travers ces plaines infinies, mornes et désolées, qu'ont parcourues il y a si peu de temps les soldats du tzar Ferdinand, sur les talons des Turcs en fuite. Deux cents hommes accompagnaient la monstrueuse machine pour la soutenir sur les côtés, tandis que deux cents terrassiers la précédaient pour égaliser dans les points difficiles la piste vague qui servait de route. Cinquante charpentiers fermaient la marche, prêts à remédier aux accidents, à établir des ponts, etc. Certaines sources comptent pour cette suite de l’énorme engin le chiffre inouï de deux mille ouvriers. Vers la fin de mars, Phrantzès dit le 2 avril, l'immense convoi arriva à cinq milles des remparts de la Ville gardée de Dieu. Certes, il va de soi que le passage d’un pareil engin à travers les campagnes de Thrace y ait laissé longtemps un souvenir lugubre parmi les populations épouvantées, et cependant, comme on l'a dit, ce n’était qu’un parmi bien d’autres. Rien de plus faux, en effet, que de croire que ce canon d'Orban, demeuré si célèbre dans la légende populaire, ait accompli à lui seul l’œuvre grandiose de destrua-

tion à laquelle allait contribuer toute la nombreuse et puissante artillerie de Mahomet (1).

Les cavaliers de Kharadja Beg dévastèrent toute la campagne de Thrace traversée par eux. Ils prirent entre autres d'assaut et saccagèrent, aux portes de la capitale, le bourg et le château de San Stefano, depuis si célèbres. Plusieurs des habitants furent décapités. Le bourg d’Epibation, déjà tant ravagé, fut également enlevé (2). La seule ville de Selymbrie résista à toutes les attaques. Ce fut le jeudi 5 avril, au dire de presque tous les historiens, que le gros de l'immense armée turque, nombreuse comme le sable de la mer, qui, au milieu des prières des ulémas et des descendants du Prophète, avait quitté peu de jours auparavant Andrinople, parut sous les murs de la grande capitale (3). Ce fut une des illustres scènes de l'histoire, une de celles qu'il serait si curieux de pouvoir reconstituer par la pensée. Qu'on s’imagine cette prodigieuse agglomération de guerriers sauvages, cavaliers et fantassins, groupés en pittoresques cohues, ces magnifiques bataillons réguliers, ces innombrables escadrons irréguliers, ces formidables colonnes d'hommes, de bagages, de bestiaux, soulevant d’infinis nuages de poussière dans cette poudreuse, monotone, aride et déserte banlieue de la grande cité! Qu’on restitue par la pensée ce fracas formidable, cette colossale rumeur de ces myriades d'êtres humains, le cliquetis des armes, le roulement des canons monstrueux, l'éclat retentissant des musiques militaires, le fracas des tambours, le mugissement des milliers de bestiaux!

(4) Feu À. Mordtmann, qui a connu mieux que personne les choses de la Constantinople byzantine, affirme qu'il y à quelques années encore on voyait aux batteries des Dardanelles quelques-uns de ces fameux canons du siège de 4453.

(2) Mesembrie, Achelous, Viza ou Bizen, bien d’autres villes et châteaux des rives de la mer Noire et de Marmara, furent pris au même moment par les coureurs turcs. Voy. Duxas, op. cit, p. 258. Pusculus, au con. träire, affirme quê Mesembrie résiste courageusement à toutes les attaques

de l'ennemi. (3) Le sultan en personne était parti dès le 28 mars.

Mahomet II, qui était accompagné de sa garde personnelle : douze mille janissaires et quelques milliers de spahis, établit son pavillon somptueux, son quartier général, entouré de fossés de pierres et de palissades de bois, sur la rive gauche du torrent du Lycus, à peu près à un mille et demi de distance de la Grande Muraille dite terrestre, sur la hauteur de Maltépé, là où se trouve aujourd’hui un hôpital militaire, presque exactement en face de la célèbre porte de Saint-Romain, une des plus importantes de l'enceinte, ainsi désignée parce qu'elle était voisine d’une petite église dédiée au saint de ce nom. Cette porte fameuse est devenue, en souvenir des monstrueuses bombardes de Mahomet, la porte du Canon ou Top Kapoussi des Turcs. De ce point stratégique dont il voulait faire le centre de son attaque, le Sultan avait constamment sous les yeux toute la partie de la muraille s’étendant entre les portes de Charisios et de Saint-Romain. C’était en ce même endroit, en face des trois fameuses portes de Saint-Romain, de Charisios et de Myriandrion ou Edirné Kapoussi, un des points les plus importants de l’enceinte pour l'attaque comme pour la défense, que Sultan Murad, le père de Sultan Mahomet, était venu lui aussi installer son pavillon lorsqu'il avait, trente ans auparavant, assiégé en vain la capitale de l’empire.

En vrai musulman, le Sultan, en arrivant, avait fait avant tout, à l'heure de midi, dérouler son tapis, puis, dévotement tourné vers la Mecque, il avait fait, prosterné, sa prière solennelle. Toute l’armée l'avait imité. Aussitôt relevé, il envoya des « tellals » ou crieurs publics crier par tout le camp : « Le siège de la villeest maintenant commencé. » Ainsi cette grande et célèbre opération fut solennellement proclamée et effectivement inaugurée. Des ulémas eurent ordre de visiter chaque régiment, d’exciter les vrais croyants à aller de bon cœur au combat, puisque le Prophète avait très clairement fait comprendre que cette célèbre et magnifique ville si riche et si peuplée était enfin sur le point de tomber dans leurs mains!

Les troupes turques régulières et irrégulières, en nombre infini, occupèrent au méme moment toute l’immenseligne, longue de plusieurs kilomètres, qui va de Marmara à la Corne d’Or tout le long de la Grande Muraille dite terrestre. Les contingents d'Asie ou troupes anatoliennes, les plus aombreuses, établirent leurs interminables lignes de tentes à la droite de la colline de Maltépé et du pavillon du Sultan jusqu’à la rive de Marmara; ceux d'Europe, contingents de Thrace et de Macédoine surtout, à leur gauche jusqu’à l’extrémité intérieure de la Corne d'Or. Quel spectacle effrayant pour la masse de la population urbaine, certainement attirée en foule sur le rempart par le fracas immense de ces multitudes armées! Les malheureux bourgeois de Constantinople voyaient avec des yeux dilatés de terreur grossir à toute heure cette prodigieuse armée couvrant comme le sable de la mer tout cet espace infini de ses innombrables escadrons dont l’apect diabolique était pour eux comme un arrêt de mort. Quelle vision affreuse pour ces infortunés que de voir ainsi se former autour de la malheureuse cité, dans cet assourdissant et subit tumulte, ce cercle vivant de fer et d’acier qui bientôt ne laisserait plus passer un seul fuyard!

En même temps, l'immense flotte du Sultan, la première flotte turque qui figure vraiment dans l’histoire, était arrivée de Gallipoli, son point de concentration. Elle était sous les ordres de l’amiralissime Baltoglou, un renégat bulgare qui se nommait en réalité Soliman Beiïs et dont le Sultan, persuadé que sans cette flotte il ne prendrait jamais Constantinople, avait fait le chef suprême de toute sa marine tant d'Asie que d'Europe et le gouverneur de sa ville de Gallipoli. Ce fut donc ce personnage qui fut le premier capitan pacha des sultans de Turquie. « Le nombre de ces navires, nous dit Critobule, était de trois cent cinquante, sans compter les vaisseaux de transport et autres bâtiments non combattants (1). Ils remontèrent la mer de Marmara à

(4) Voy. dans Ezuissen ‘op. cit., p. 56) les différents chiffres indiqués par les sources. Parantzàs (édit. Bonn, p. 237) parle de trente trirèmes et

une allure très rapide, avec accompagnement de cris de joie et d’un bruit infernal. On eut recours aux rames, aux excitations de toutes sortes, aux applaudissements frénétiques, à l’'émulation entre rameurs. »

« Cette flotte immense, c’est toujours Critobule qui parle, ayant dépassé l'Hellespont, porta à ceux qui la voyaient passer, la stupeur et la crainte, car, de mémoire d'homme, nulle part pareille flotte de vaisseaux et pareil armement maritime n'avaient existé. Ce spectacle terrifia d'autant plus les malheureux Romains (1) qu'ils ne s’y attendaient aucunement. Leur découragement s’en augmenta d'autant et tout leur espoir s’évanouit. Car jusqu'ici, dans les sièges précédents, on n’avait eu à se défendre que du côté de la terre; mais, maintenant que la guerre leur arrivait aussi du côté de la mer, leur terreur n’avait plus de bornes. Ne sachant plus à quel saint se vouer, ils s’abandonnèrent au plus grand cffroi. »

La flotte turque alla mouiller dans le Bosphore, au lieu dit des Deux-Colonnes, autrement dit le Diplokionion, « jusqu’à l’église de Saint-Constantin », dit Phrantzès.

Au commencement d'avril, dit de son côté Barbaro, la flotte turque de Gallipoli était prête à marcher à l’ennemi. À la tête de cent quarante-cinq navires à voile, tant galères que « fustes », parandaries et brigantins (dont douze vraies galères tout armées, soixante-dix à quatre-vingts grandes « fustes » et vingt ou vingt-cinq parandaries, tout le reste étant brigantins) (2), Baltoglou avait, à travers Marmara, cinglé droit sur l'entrée du Bosphore. Le départ s’était fait aux sons des tambours et de la musique de guerre, parmi les acclamations des matelots, voyant dans un délire de joie cette longue période d'inaction enfin terminée pour eux.

dromons environ et de trois cent trente navires de moindres dimensions. À la page 240, le même auteur donne des chiffres quelque peu différents. (1) C'est ainsi que Critobule désigne d'ordinaire les habitants de Constantinople.

(2)Voy. dans A.-D. MorDTMaANx (op. cit., p. 42) combien tous ces chiffres deweurent incertains. — Voy. aussi P&ans, op. cit., p. 233, noto #.

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Les populations chrétiennes du rivage de Marmara virent passer avec un affreux désespoir cette immense armada musulmane, telle que de mémoire d'homme on n’en avait vue de semblable en ces parages. De même les habitants de Constantinople eurent à cet aspect le cœur glacé d’effroil

La flotte turque n’arriva dans le Bosphore que dans la journée du 12 avril. Elle jeta immédiatement l'ancre, je l’ai dit, au lieu dit « Diplokionion », c’est-à-dire des Deuxe Colonnes, juste au-dessous du palais actuel de Dolma Bagtché (1). Elle y fut presque aussitôt rejointe par d’autres vaisseaux turcs provenant de la mer Noire et aussi de la mer de Marmara. Phrantzès donne le chiffre considérable de quatre cent quatre-vingts navires. Beaucoup de ceux qui arrivaient du Pont-Euxin étaient chargés de bois ou de boulets de pierre. Barbaro, qui, nous l'avons vu, donne le chiffre de cent quarante-cinq voiles, dont douze grandes galères parfaitement armées, dit que l'opération du mouillage fut terminée à sept heures du soir. Il cite surtout un grand transport de trois cents tonnes, venant de Sinope, chargé de matériel de guerre : boulets de pierre, bois de construction, etc. (2).

La garde impériale ou garde particulière du Sultan, groupée autour de la tente impériale, au nombre d'environ quinze mille janissaires de choix, fut tout spécialement chargée de soutenir l'attaque contre cette partie la plus importante de la muraille qui allait de la porte Saint- Romain à celle d’Andrinople. C'était précisément en ce lieu que se creusait la vallée du Lycus, le point le plus faible de la défense. Autour du pavillon du Sultan et du quartier général, un immense et profond fossé fut rapidement creusé, protégé par une forte palissade. Un petit __ (1) Voy., à ce sujet, Pæans, op. cit., p. 233, note 1.

(2) Beaucoup, parmi ces innombrables petits bâtiments turcs venus par les Dardanelles ou provenant de la mer Noire, portaient également des

approvisionnements pour l'armée ou du matériel et des matériaux pour le siège. Voy. Pananrsès, édit. Bonn, p. 200.

corps de troupes fut envoyé pour surveiller la petite ville maritime de Selymbrie (1) et pour empêcher que sa garnison et sa population n’envoyassent de secours à Constantinople. Tourakhan Pacha, avec une grande armée disposée en Thessalie, contenait à la fois au nord le héros Skanderbeg en Albanie et au sudles frères de l'Empereur en Morée. Pour empécher plus effectivement ceux-ci d’expédier des secours à leur frère, le fils de Tourakhan, on l’a vu, avecun nombreux corps de troupes, avait pénétré en Morée, où, durant l’été de 1453, de violents combats furent livrés entre lui et Matthias Asan, le général du despote Démétrius. ;

Critobule raconte que — très certainement avant l’arrivée sous Constantinople du gros de l’armée turque — une sortie des assiégés eut quelque succès. Profitant de la confusion inséparable de l’arrivée des premiers détachements, les Grecs tuèrent un certain nombre de Turcs et en blessèrent un beaucoup plus grand nombre, mais, presque aussitôt après, l'armée ennemie devint teliement nombreuse qu’il ne fut plus question de tenter jamais aucune autre opération semblable. Jamais plus dans la suite il n'y eut de sortie d'aucun genre. Même les assiégés détruisirent, dès ce début du siège, les ponts qui, au niveau des diverses portes, franchissaient le fossé. Toutes celles-ci furent hermétiquement closes et barricadées. On ne les ouvrit plus jusqu'à l’assaut du 29 mai qui fut le terme du siège.

Le lendemain de l’arrivée du gros de l’armée du Sultan, c'est-à-dire le vendredi 6 avril, toutes les forces turques s’avancèrent simultanément d'environ trois quarts de mille de manière à se rapprocher le plus près possible du rempart, tout en se maintenant hors de la portée des flèches et des autres projectiles. Préalablement à toute lutte, toujours au dire de Critobule, et certainement dans le but de demeu-

(1) Voy. p. 64.

rer fidèle aux instructions du Koran, le Sultan envoya demander au basileus de lui remettre la ville sans combat, s’engageant par serment à respecter la vie de tous les habitants. Comme il fallait s’y attendre, la réponse fut un refus formel. Les hostilités commencèrent aussitôt.

Avant tout, dit Critobule, le Sultan, suivi des principaux chefs de l’armée, parcourut à cheval toute l'interminable ligne des remparts, depuis Marmara jusqu’à la Corne d'Or et depuis celle-ci jusqu’au Bosphore. Il voulait la reconnaître exactement, surtout étudier les points faibles où l'attaque présenterait le plus de chances de succès. Puis il passa une dernière fois la revue de toute son armée au milieu d’un extraordinaire enthousiasme guerrier. Divisant en plusieurs sections l'immense front de bandière, il mit chacune d'elles sous un commandement spécial. Zagan Pacha, l'Albanais renégat (1), eut sous ses ordres la portion de l’armée et des troupes irrégulières qui, campées sur les hauteurs de Péra et de Kassim-Pacha, avaient pour mission de surveiller la cité génoise de Galata, située en contre-bas, avec toute la rive méridionale de la Corne d'Or depuis la pointe de Galata jusqu’à l'embouchure du Cydaris, là où est l’ombreux Eyoub d’aujourd’hui, puis encore toute la portion de sa rive septentrionale à partir de l’extrémité orientale du golfe jusqu’à la Xyloporta, où commencait la Grande Muraille terrestre. Le Sultan, ajoute Critobule, ordonna à Zagan de faire construire un pont sur cette extrémité de la Corne d'Or pour mettre les portions des deux rives occupées par son corps d'armée en communication plus rapide. On devait unir ainsi le quartier des fabriques de tuiles avec la portion du territoire de la région de Péra qui est en face, et qui est aujourd’hui le populeux faubourg turc de Kassim-Pacha. Ce pont projeté devait ‘avoir surtout une grande importance pour permettre aux troupes si nombreuses de Zagan Pacha de courir sans perte

(4) C'est Tetaldi qui lui donne cette origine. Les écrivains grecs le nomment « Zaganos ».

de temps prendre part à l'assaut de la Grande Muraille le jour où cette opération serait décidée.

Kharadja Pacha, Beylerbey de Roumélie, c’est-à-dire chef suprême des forces d'Europe, que Critobule, auquel nous devons tous ces détails, nomme Baratzias, reçut le commandement de l’aile gauche de l’armée assiégeante. Autrement dit, il devait procéder à l'investissement et à l'attaque de toute cette portion de la Grande Muraille terrestre qui, à la droite du pavillon du Sultan, allait de la Xyloporta sur la Corne d'Or au palais du Porphyrogénète ou Tekfour Séraï, plus loin encore jusqu’au centre des positions turques, jusqu’à la porte dite de Charisios. Le Sultan confia à ce chef éprouvé une notable portion de ses gros canons et des détachements de ses artilleurs pour battre la muraille aux points faibles, probablement et surtout, dit avec justesse M. Pears, dans l'endroit précis où, le grand fossé finissant, le rempart, privé de cette si importante défense, se redressait comme on sait à angle droit.

Le commandant en chef des innombrables contingents venus des provinces d’Asie, Isaak Pacha, Beylerbey d'Ana-

tolie, et Mahmoud, un des plus puissants vassaux de l'em-

pire turc en Asie, tous deux guerriers d'une admirable valeur, infiniment renommés aussi pour leurs talents militaires, eurent la direction des troupes destinées à investir cette très longue portion de la Grande Muraille qui, à la droite du pavillon du Sultan, allait de Top Kapou jusqu'à la porte Dorée et au rivage de la Propontide toute voisine, là où est aujourd’hui le fameux château des Sept-Tours. Le Sultan se réserva pour lui et son grand vizir Khalil Pacha le plus important commandement, celui du milieu qui allait de la porte d’Andrinople, Edirné Kapoussi, jusqu’à celle du Canon, Top Kapou, autrement dit la région du rempart dite du « Mesoteichion ». J'ai expliqué pourquoi, à cause de la vallée du Lycus, c'était là le point le plus faible de l'immense enceinte, pourquoi il paraissait au jeune Sultan et à ses conseillers militaires que c'était là

que la ville offrait le plus de prise et qu’elle serait le plus facile à attaquer. C'était bien là le talon d'Achille de l'immènse cité, suivant l’heureuse expression de Dethier rapportée par M. Pears.

Le Sultan, poursuit Critobule, avait établi en ce point son quartier général. Autour de lui, sous son commandement particulier, était massée toute la garde impériale, constituée per l'élite de l’armée : la plus forte infanterie, les archers, les corps armés de boucliers. Le haut et magnifique pavillon de Mahomet, tendu d’or et de soie rouge au dire de Chalkondylas, se dressait à un quart de mille environ de la muraille et semblait faire face à la fois à la porte d'Andrinople et à celle de Saint-Romain. J’ai dit déjà que la garde particulière du Sultan, composée de l'élite des janissaires, ne quittait pas les abords immédiats de cette

vaste tente. J’ai dit aussi que, sur cet immense front de bandière qui faisait face à toute la longueur de la Grande Muraille terrestre, les Turcs avaient, immédiatement après leur arrivée, établi en avant de leurs quartiers un large et profond fossé protégé par une palissade de bois qui s’en allait ainsi de Marmara à la Corne d’Or. Des meurtrières d'assez grandes dimensions permettaient aux assiégeants, tout en demeurant à couvert, d'entretenir contre les assiégés un jet incessant de projectiles.

Tout le long de Marmara, c'était principalement la flotte, sous le commandement de Baltoglou, qui devait surveiller le rempart à partir de la tour de Marbre à l'extrémité de la Muraille terrestre, puis, en tournant la pointe du Sérail actuelle, jusqu’à Néorion à l'extrémité de la Chaîne du port. Mais, dans l’idée de Mahomet, la destination vraie de la flotte était surtout, après avoir réussi à détruire l’escadre byzantine qui gardait cette Chaîne, de tenter de forcer l’entrée de la Corne d'Or, d’où l’attaque de Constantinople serait tellement plus facile, à cause de la force bien moindre du rempart de ce côté. Ce fut là l’effort principal, bien que toujours malheureux, de Baltoglou, dès le début

du siège. La flotte, nous venons de le voir, avait son mouillage ordinaire au Diplokionion, autrement dit « les Deux-Colonnes », la baie de Dolma-Bagtché actuelle.

La ville était donc, à cette période initiale du siège, attaquée et enserrée par les Turcs (1) sur deux de ses côtés. Le troisième, celui faisant face à la Corne d'Or, protégé par la Chaîne, était présentement encore indemne, inaccessible aux navires turcs, protégé contre leurs attaques par la fameuse Chaîne.

Il est vraiment temps de dire quelques mots de ce magnifique rempart qui entourait de toutes parts Constantinople et qui fut si longtemps sa sauvegarde. Admirablement entretenu par la longue série des empereurs byzantins, ce fut lui seul qui, durant tant de siècles, anéantit constamment l'effort de mille peuples barbares acharnés à la perte de la grande capitale chrétienne. Je demande la permission de reproduire ici quelques pages, jadis écrites par moi à la suite d’un premier séjour à Constantinople il y a bien des années déjà (2).

Je ne connais aucun reste de l'architecture militaire du moyen âge dont la vue impressionne aussi vivement le spectateur que la Grande Muraille qui défendait Byzance du côté de terre depuis la mer de Marmara jusqu’au rivage d'Eyoub sur la Corne d'Or. Ce rempart est bien plus grandiose que celui de Rome, plus poétique et sauvage que celui d’Avignon, infiniment plus étendu et plus important que ceux de Carcassonne ou d’Aigues-Mortes. Ce fut par le basileus Théodose II, au cinquième siècle, que Constantinople fut entourée d’une enceinte continue, aussi bien sur les rivages de la Corne d'Or et de la mer de Marmara que vers l’intérieur des terres. Depuis une première restauration sous le règne de ce même empereur, ces murailles, souvent ébran-

(4) Sur l'armement des Turcs, voy. Peans, op. cit., p. 254 et suiv. (2) Les Iles des Princes. Le Palais el l'Eglise des Blachernes. La Grande Muraille de Byzance. Souvenirs d'Orient. Paris, 1884, p. 379, 397.

lées par les tremblements de terre et les assauts des armées ennemies, exposées aux innombrables injures du temps et des hommes, ont été bien des fois réparées sous la longue suite des basileis byzantins. Aucun d’eux n’a plus contribué à leur relèvement que le Phrygien Théophile, un des deux ou trois princes de valeur qui ont régné sur l'empire au neuvième siècle et qui, comme nous l’apprennent les nombreuses inscriptions gravées sur les tours, a restauré de fond en comble presque tout le rempart bâti sur la Corne d'Or.

La portion immense du mur théodosien qui ceint Constantinople du côté de terre s’étend en droite ligne sur une longueur de plusieurs kilomètres, descendant dans les vallons et remontant sur les collines, depuis le château des Sept-Tours jusqu’à une courte distance de la Corne d'Or, à un point marqué par la fameuse ruine faussement appelée palais de Constantin ou de Bélisaire. De cet endroit part la muraille élevée au septième siècle par Héraclius, pour englober dans l'enceinte urbaine l’église et le palais des Blachernes. Cette seconde muraille se soude à angle droit au mur de Théodose et s’en va rejoindre la Corne d'Or par une pente rapide, complétant ainsi l’enceinte de Byzance et décrivant une vaste courbe autour de l'emplacement jadis occupé par la résidence impériale. La ligne droite du rempart théodosien est donc ici modifiée.

C’est du haut de quelque coteau boisé, à une faible distance des murs, ou de plus près encore, le long de la vieille voie byzantine qui en fait le tour, qu’il faut venir au printemps, en plein mois de mai, comme à l’époque du mémorable siège de 1453, admirer cette ligne formidable de constructions qui s'étendent à perte de vue sur la droite comme sur la gauche. C’est un spectacle d’une incomparable grandeur que cette suite de tours et de murailles largement crénelées, d’une couleur merveilleuse dorée par les siècles, se détachant sur un ciel bleu profond, cou-

vertes d’une végétation folle, vigoureuse, luxuriante, qr'i coupe à chaque pas toute monotonie possible.

Les tours, entièrement tapissées de lierre et de plantes grimpantes se balançÇant aux créneaux, s'élèvent au milieu de véritables bouquets d'arbres qui croissent à leur pied sur l’ancien péribole; ce sont des groupes superbes de platanes, de cyprès, d'’amandiers sauvages, de grenadiers en fleurs, mariant dans un harmonieux ensemble leurs verdures diverses, étagés les uns sur les autres, accrochés aux tourelles, suspendus aux corniches en saillie. Leurs racines nerveuses étreignent chaque bloc de pierre, pénètrent dans chaque interstice, disloquent de leurs rameaux énormes les pans de mur et les assises de ces créneaux qui s'écroulent aujourd’hui sous l'effort de la végétation après avoir résisté à l'assaut de tous les peuples du moyen âge. Partout grimpe la vigne sauvage, encadrant les vieilles fenètres, par lesquelles, au temps de jadis, les stratèces, les turmarques et les chefs des hétairies barbares épiaient les mouvements des armées ennemies, dissimulant les meurtrières et les profondes barbacanes d'où les archers cappadociens envoyaient la flèche empoisonnée percer les corps nus des Bulgares ou des Petchenègues, hurlant leur cri de guerre.

Enfin, par-dessus tout cet ensemble d'arbres, de tours et de murailles, pointent çà et là les blancs minarets des mosquées de la ville haute, surplombant le mur byzantin comme autant de frappants témoignages de la conquête musulmane, ceux surtout de cette mosquée de Mirmah- Sultane, une des plus élégantes de Constantinople, élevée vers la porte d’Andrinople en l'honneur de la fille de Soliman le Magnifique et de sa toute-puissante favorite, la fameuse Roxelane.

Immédiatement après la porte des Blachernes (1), la muraille d'Héraclius, suivant la pente rapide du sol, s'élève

(1) Tiüin rüv Biayepvüv

graduellement jusqu’à la porte d’Andrinople, d’où l’inclinaison générale du terrain se modifie pour descendre, en s’abaissant par degrés, vers la mer de Marmara. Tout le long de cette première portion du rempart, depuis la Corne d'Or jusqu’au palais dit de Constantin ou de Bélisaire, la grande voie pavée qui longe extérieurement la muraille est profondément encaissée, sorte de chemin creux d’où l'œil apprécie mieux la hauteur vertigineuse des constructions byzantines.

Au temps des basileis, le spectacle était bien différent, bien moins pittoresque, mais autrement redoutable quand l'immense et formidable rangée de murailles, admirablement entretenue par tous les empereurs successifs, se dressait à perte de vue, intacte et partout crénelée, aux yeux du passant craintif. Encore dans les dernières années avant le siège ultime, de grandes réparations avaient été faites.

Du côté de la mer, sur le côté du midi, dit M. le docteur À. Mordtmann, ce parfait connaisseur de la Byzance médiévale, et tout le long de la Corne d'Or, la ville est protégée par une simple muraille en partie construite par Constantin le Grand, mais érigée dans son état actuel, ainsi qu'en témoignent les inscriptions encore existantes, par les empereurs Michel et Théophile. L’assiégeant ne pouvait avoir accès à cette portion de l'enceinte que lorsqu'il avait à sa disposition une flotte suffisamment puissante, ainsi qu'en témoigne l'assaut victorieux pratiqué du côté de la Corne d'Or par les navires d'Henri Dandolo lors du siège de la quatrième Croisade en 1204. Très peu auparavant, l’amiral byzantin Michel Stryphnos avait vendu la flotte byzantine qui certainement eût empéché les galères italiennes de détacher la Chaîne barrant le port et de pénétrer ainsi impunément dans la Corne d'Or. Les Avares aussi et les Arabes, bien des siècles auparavant, malgré leurs innombrables navires, n’avaient jamais réussi à attaquer sérieusement la muraille byzantine du côté de Mar-

mara ou de la Corne d'Or, sans cesse tenus à distance de ces côtés par les gros bâtiments de guerre byzantins et par les appareils à projeter le feu grégeois.

La muraille qui borde la mer de Marmara, muraille crénelée, flanquée de grosses tours quadrangulaires, derrière laquelle s'élevait encore, à l’époque du siège de 1453, le palais impérial bien déchu du Boukoléon, se termine à l’ouest par la fameuse Tour de Marbre, située tout près du château des Sept-Tours, et qui se nomme aujourd'hui la tour de Marmara. Celle de la Corne d'Or se termine également à l’ouest, à la hauteur du palais des Blachernes, par un ouvrage en forme de château, que les topographes modernes désignent sous le nom de Pentapyrgion.

La Grande Muraille, dite Muraille terrestre, qui protège le côté occidental du triangle constantinopolitain, longue exactement de six mille huit cent six mètres, peut donc être divisée en deux sections tout à fait différentes l’une de l’autre. La première, plus méridionale, va de la Tour de Marbre au Tekfour Seraï, près de la porte d'Andrinople. La seconde, septentrionale et beaucoup moins étendue, s'étend de ce Tekfour Seraï à la Corne d'Or.

Le première section, nommée de son fondateur Théodose II le mur théodosien, se compose de deux grandes murailles parallèles : une, dite muraille inférieure, bornant la cité, muraille la plus ancienne, la plus forte, haute de vingt-deux mètres, défendue par vingt-sept tours hautes de vingt-sept mètres environ, muraille crénelée, élevée par le préfet Anthémios; une seconde, plus extérieure, séparée de la première par un espace ou péribole large de cinq mètres, muraille construite, ainsi qu’en témoigne une inscriptüion encore existante, par le préfet Cyrus Constantin en soixante jours, réparée et fortifiée par Jean VIII Paléologue entre les années 1431 et 1444. Cette seconde muraille, également crénelée, haute de sept mètres, défendue par des tours hautes de seize mètres, est séparée du grand fossé, bordé lui-méme intérieurement par un moindre rem-

part ou eparateichion », par un large espace de six mètres. Cet espace, ainsi que celui qui sépare la première muraille de la seconde, sont désignés par les historiens du dernier siège sous le nom de péribole intérieur et péribole extérieur. C'était la place occupée par tous les défenseurs, en dehors de ceux qui défendaient les tours et les créneaux et qui étaient armés surtout d’arbalètes. C'était aussi là que se trouvaient dressés les divers engins de la défense : balistes, catapultes, bombardes et canons.

Au-devant de cette triple et formidable ligne, s’étendait un large et profond fossé d'environ vingt mètres et plus, fossé alors plein d’eau de mer, aujourd’hui encore existant, mais transformé en un vaste jardin potager.

Dans les parties déclives, le fossé est coupé par un très grand nombre de petits murs transversaux, qui donnent accès aux conduits par le moyen desquels l’eau se déverse et se répand dans le fossé. De ce fait, le fossé semble en ces divers points une succession de citernes à ciel ouvert.

Naturellement, pendant le siège de 1453, l'immense fossé était plein d’eau, fournie d’une part par la mer de Marmara, d’autre part par la Corne d'Or, ce qui transformait la cité en une île véritable.

Immédiatement enfin en dehors du fossé s'élevait le parateichion extérieur, haut de trois mètres, précédant luimême une esplanade extérieure.

Entre la porte d'Andrinople et celle de Saïint-Romain, actuellement porte de Top Kapoussi ou du Canon, les deux points les plus élevés de la muraille de terre, se trouve le vallon du torrent du Lycus. Ce cours d’eau franchit en ce point la muraille et s’écoule à travers la ville dans la direction du sud-est pour se jeter dans la mer au niveau de Vlangs. Il pénètre dans la ville sous la base de la Tour de l'Eau aussi appelée « Soulou Koulé ». Il est probable qu’en ce lieu existaient diverses dispositions imaginées pour arrêter le cours de la rivière et non seulement par ce moyen remplir d’eau le fossé en ce point, mais aussi inonder tout

le terrain au-devant du rempart. Toutefois les sources ne font aucune mention de cette particularité.

La première des quatre grandes portes du rempart théodosien, en venant de Marmara, est la fameuse Porte d'Or, antique arc de triomphe à triple baie érigé entre les années 388 et 391 en l'honneur de Théodose le Grand (1). Cette porte est aujourd'hui nommée par les Turcs Yédi Koulè Kapoussi. Elle se trouve enfermée dans la construction turque dite des Sept-Tours, élevée par Mahomet II quatre ans après la conquête. C’était, à l’époque byzantine, la porte magnifique de la cité par laquelle les basileis victorieux, tel, par exemple, Nicéphore Phocas, de même aussi les hauts personnages étrangers, faisaient dans Constantinople leur entrée triomphale ou solennelle. Jadis, uniquement défendue par les deux grosses tours de marbre qui la flanquent encore aujourd'hui, il semble qu’à l'époque de Jean VIII Paléologue elle ait été renforcée par un ouvrage d'art, que les récits des pèlerins russes entre 1435 et 1453 désignent sous le nom de château de Kalojean.

La porte également nommée Yédi Koulè Kapoussi, toujours encore existante sur le côté du château des Sept- Tours, entre la deuxième et la troisième tour au nord de la Porte d'Or, est marquée, aujourd'hui encore, de l'aigle impériale. Elle est également d'époque byzantine, désignée dans les « Actes du Patriarcat » sous le nom de la e Petite Porte » (d'Or).

La seconde grande porte, toujours en venant de ce côté, est celle de Selÿmbria, aujourd’hui Silivri Kapoussi, ainsi nommée parce que de là part la route qui conduit à cette petite cité des rives de Marmara. On la nomme aussi porte de Pigi ou de la Source, du nom du fameux monastère extra-urbain tout voisin de ce nom, si célèbre à cause de sa source sacrée, aujourd'hui connu sous le nom de

(1) Porta Aurea, Chrysoporta, Porta Crisea. Voy. Mircinenn, op. cit. p. 63. Imm ‘diatement au nord de la première tour de l'enceinte intérieure, il existe une petite poterne voütée. Voy. tbid., p. 60.

Baloukli (4). Une inscription sur la tour voisine dit que cette porte a été restaurée, sous le règne de Jean VIIL Paléologue, par Manuel Léontari Bryennios, gouverneur de Selymbria. Nous verrons que le nom de cet officier se retrouve plus tard parmi ceux des défenseurs de la capitale dans la lutte suprême. Cette porte de Selymbria est probablement aussi la même que la porte dite Melantiados ou Pyle Melandesia (2).

La portion de la Muraille théodosienne qui suit immé- . diatement cette seconde grande porte se recourbe en forme de croissant de lune ou plutôt d’un sigma grec très ouvert. Au milieu de la courbe, elle est percée d’une porte qui semble n’avoir jamais été utilisée à l’époque byzantine que pour le passage du basileus lors de la procession annuelle qu'il faisait au palais (3) et à la source sainte de Pigi.

La troisième grande porte, aujourd'hui Mevlané Yen: Kapou ou Yeni Mevlevi Haneh Kapoussi, est l’antique porte de Rhegion, conduisant à la cité de ce nom sur les bords de Marmara. On l’appelait aussi porte Rhousion, en souvenir de la Faction Rouge. Elle est, du reste, à peine mentionnée par les historiens du dernier siège.

Les scènes tragiques ultimes de ce grand drame ont eu surtout pour théâtre la fameuse porte suivante, dite de Saint-Romain, ainsi nommée d’une église voisine, aujourd’hui connue sous la désignation de porte du Canon ou Top Kapoussi, puis encore la plus prochaine porte de l’autre côté du Lycus, dite porte d'Andrinople, Edirné Kapoussi, également et surtout connue, comme nous le verrons, sous le nom de Charisios (4) et encore de Polyan-

(4) « Zoodochos Pigi ». Aujourd’hui le fameux monastère de Baloukli.

(2) MiLLINGEN, op. cit., p. T7. Ainsi nommée parce qu'elle conduisait au bourg de Melantiada, sur la route de Selymbria.

(3) Palais entouré d’un vaste parc de chasse.

(4) Toù Xaplowu. Voy. Daruien, op. cit., t. XXI, note 2, p. 414. Cette diversité de noms pour une seule porte est une occasion de constante confusion.

drion ou Myriandrion, enfin la petite porte près Tekfour Seraï, qui n’est autre que la Kerkoporta ou Porta Xylocerci.

La portion de muraille qui s’étendait de la porte de Saint- Romain à celle de Charisios à travers le val du Lycus avait reçu, je l'ai dit déjà, à cause de sa position quasi centrale, le nom de Mesoteichion (1). Celle située entre le vallon du Lycus et la porte de Saint-Romain portait encore plus particulièrement le nom de Murus Bacchatareus, Li nom de sa principale tour appelée « Baccaturea ».

Entre ces cinq grandes portes qui, en temps de paix, demeuraient constamment ouvertes pour les communications de la ville avec la campagne, on comptait encore quatre autres portes de dimensions moindres, mais d'importance également grande, qu’on désigne d'ordinaire plus particulièrement sous le nom de portes militaires. En temps de guerre, en effet, les cinq grandes portes que nous venons d’étudier étaient fermées, et les ponts qui y conduisaient, enjambant le fossé, étaient rompus. Tout au contraire, on ouvrait alors les portes dites militaires, qui donnaient accès uniquement dans le péribole aux troupes de la défense.

La seconde de ces portes militaires s’ouvrait entre la treizième et quatorzième tour au nord de la Porte d'Or et portait le nom +où Aeurépou, « la seconde ». Elle donnait accès dans le quartier de ce nom. Elle existe encore aujourd’hui.

La porte entre celles de Selymbria et de Rhegion est la troisième porte militaire. Elle s'ouvre entre la quatrième et la cinquième tour au nord de la porte de Selymbria et conduit au quartier dit du Triton, plus souvent désigné sous le nom du Sigma.

La quatrième porte militaire (2) se trouvait entre la neuvième et la dixième tour au nord de la porte Rhousion. On la distingue encore aujourd’hui. La cinquième était au fond du val du Lycus, sur la rive gauche de ce torrent, entre les portes de Saint-Romain et d’'Andrinople. Elle se

(1) On l'appelait également le « Myriandrion ». (2) Tukn 100 Teréprov.

nommait la porte de Sainte-Kyriaki ou encore « Pemptou » (1), c’est-à-dire « porte (de la) cinquième (cohorte) ». Il y a peu d'années encore, on pouvaitreconnaître que cette porte avait été fortifiée avec un soin tout particulier. Aujourd’hui elle est presque complètement démolie. Une inscription encore existante en l’honneur du consul Pusæus, au temps de Théodose II, la surmonte.

La sixième porte militaire était la Porta Xylokerkou, ou plus brièvement Kerkoporta, porte du Cirque, entre la dernière tour du mur extérieur, au nord de la porte Charisios, et le vieux palais byzantin connu sous les noms du Porphyrogénète ou de Tekfour Seraï. Elle était ainsi désignée parce qu’elle menait à un cirque en bois près de l’église Saint- Mamas. C’est cette porte, nous le verrons, qui eut une importance si tragique dans les dernières heures du siège.

La seconde portion de l’enceinte urbaine terrestre, celle qui s'étend de Tekfour Seraï jusqu’à la Corne d'Or, est constituée par différentes lignes de défense toutes destinées à protéger le palais impérial des Blachernes et le très saint oratoire de la Vierge de ce nom. La muraille la plus extérieure et les tours sont ici d’une force et d’une hauteur extraordinaires, la nature rocheuse du terrain et sa pente abrupte dans la direction de la Corne d’Or ne permettant pas d'établir un fossé en ce point. Lorsque Manuel Comnène, prévoyant de prochains conflits avec les puissances occidentales, fit construire cette section du rempart entre Tekfour Seraï et la tour d’Anémas pour mettre le palais des Blachernes à l’abri d’un coup de main venant de l’extérieur, il engloba dans l’enceinte le petit faubourg dit Kaligaria. La porte qui mettait ce faubourg en communication avec l'extérieur s'appelait Porta Kaligariæ. C’est aujourd’hui Egri Kapoussi ou « la Porte oblique ».

Le prolongement septentrional du rempart de Manuel Comnène, qui comprend les célèbres tours dites des Ané-

(4) Hén rod Néunrov.

mas et d'Isaac l’Ange, a été construit, puis renforcé per divers empereurs d’époques bien diverses : Marcien, Anastase, Isaac l’Ange enfin. La dernière portion du mur terrestre, qui va de la tour des Anémas jusqu’à la Corne d'Or, a été édifiée par Héraklius plus particulièrement pour protéger l’église des Blachernes, mais on lit sur ses tours le nom du basileus Michel. Le petit bastion du Pentapyrgion, qui englobait la porte des Blachernes et l’église des Saints-Nicolas-et-Priscus, a été construit par le basileus Léon V l'Arménien.

La dernière porte auprès de la Corne d'Or, donnant accès sur l'extrémité de ce golfe, aujourd'hui Aïvan Seraï Kapoussi, était la Xyloporta ou Porte de Bois, plus anciennement désignée sous le nom de Paraportion du pont de Saint-Kallinique, qui, dès le temps de Justinien, unissait en ce point les deux rives de la Corne d'Or. La porte ainsi que ses tours et la muraille longeant ici la rive de Chrysokéras, construite par le basileus Théophile, ont été démolies il y a peu d'années.

Le dernier débris de quelque importance du merveilleux palais impérial des Blachernes de jadis est constitué par l’ensemble de ruines connues aujourd’hui sous le nom de Tekfour Seraï, littéralement « Palais impérial ». C’étai! là la portion des Blachernes plus spécialement désignéc sous le nom de palais de Constantin Porphyrogénète (1). Le nom d'Hebdomon, que l’on a fort à tort donné pendant longtemps à cette ruine, est tout à fait inexact et doit être abandonné.

La double muraille théodosienne enferme derrière ses fortes masses cette plus haute portion du Palais impérial. Elle se termine ensuite par le mur aujourd’hui nommé Londja dans le quarticr de Balat. Ainsi le Palais impérial des Blachernes se trouvait protégé en première ligne par le mur de Manuel Comnène et d'Héraclius, en seconde

(4) Par abréviation + Palais du Porphyrogénète ».

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