‹ Le siège, la prise et le sac de Constantinople par les Turcs en 1453. Septième éditionChapitre 9 sur 37 · PORTRAIT DE MAHOMET IL PAR GENTILE BELLINI · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MAHOMET IL PAR GENTILE BELLINI

(Galerie Layard, à Venise.)

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UNIVERSITY OF MICHIGAN

ligne par l'enceinte palatiale antérieure au basileus Manuel, en troisième ligne par le double rempart théodosien.

Cette portion de l'enceinte ne fut jamais, dans le cours des siècles, assaillie directement qu’une seule fois, lors du siège célèbre par les guerriers de la quatrième croisade. Cette attaque, du reste, échoua complètement. Les autres agressions de ce côté ne furent pas sérieuses. Tous les autres assiégeants de Constantinople sans exception, depuis les Avares au septième siècle, jusqu’à Mahomet IT, ont constamment fait porter tout le poids de leur attaque contre la Muraille terrestre purement théodosienne, plus particulièrement contre la porte d’Andrinople ou de Charisios (1), qui était considérée de tout temps comme la clef même de la Ville gardée de Dieu. Longtemps et très malheureusement confondue avec la porte plus septentrionale d'Egri Kapoussi par beaucoup d’érudits, en dernier lieu par le docteur Paspati, la porte de Charisios a été ensuite non moins inexactement identifiée par M. Mordtmann père et le docteur Dethier avec la fameuse porte Pempton, au fond du val du Lycus (2). Enfin le docteur A. Mordtmann, fils du précédent, a prouvé depuis qu’elle n’était autre que la porte même d’Andrinople, aujourd’hui Edirné Kapoussi, la plus importante porte de toute cette région, située au plus haut point de la ville et qui a été considérée de tout temps comme la clef de cette immense enceinte (3). L’assaillant, une fois en possession de ce point culminant, se trouvait maître de la grande voie centrale, la Mesa, qui traverse la capitale d’une extrémité à l’autre et qui, longeant la crête des six collines septentrionales, se prolorge jusqu’à Sainte-Sophie en passant par les points les plus importants de Constantinople.

A ce tableau sommaire il faut ajouter ce détail, qu’à chaque angle de l'immense triangle formé par les remparts

(4) Ou « Charsios ».

(2) Voy. p. 79.

(3) Voy. À. MonDTMANN, op. cit., p. 44 à 47.

de la cité s'élevait un fort château : un premier, appelé le Kynègion, situé sur l'antique Acropole qui est aujourd'hui la pointe du Sérail, non loin de l'église de Saint-Démétrius, le second sur la rive de Marmara, l'actuel château turc des Scpt-Tours, le troisième enfin au point initial du rempart terrestre, au Cvclobion ou Pentapyrgion.

Gardons-nous d'oublier, je l’ai dit déjà, que ce magnifique rempart, d’une si colossale étendue, était, hélas, à l'époque qui nous occupe, dans un état de délabrement pitoyable. Les deux ingénieurs chargés de le réparer s'étaient, on l’a vu, si malhonnétement acquittés de leur tâche que les assiégés osaient à peine installer leur grosse artillerie sur ces murailles tellement ruinées. Le mur extérieur avait été, il est vrai, quelque peu réparé par le basileus Jean Paléologue entre les années 1433 et 1444. Mais la muraille intérieure, plus élevée, garnie de cent douze hautes tours carrées, n'avait pas été restaurée depuis des siècles. Les murs et les tours sur la Corne d’Or dataient de l'empereur Théophile, au neuvième siècle! Une inscription encore existante sur une tour du rempart sur la rive de Marmara raconte qu'elle fut reconstruite en 1448 par ce même despote de Serbie Georges Brankovich, qui, cinq ans plus tard, ironie du sort, allait se votr contraint d'envoyer ses cavaliers contribuer à l'attaque de cette enceinte (4). L'écrivain Dolfin raconte que la tour Anemandra, près de la Xyloporta, venait d'être réparée aux frais du cardinal Isidore, probablement avee l'argent à lui remis per le

pape.

J'ai dit déjà que la particularité la plus caractéristique de cette opération gigantesque du siège de Constantinople, la plus fameuse peut-être du monde, fut l'usage extraordinaire de l'artillerie par l’armée assiégeante et le résultat non moins extraordinaire qu'elle en obtint. Le Sultan

(1) Voy. p. 24, note 1.

Mahomet fut dans l’histoire le premier souverain qui eut à sa disposition un véritable parc d'artillerie. La grande capitale médiévale de l’Orient chrétien, résidence séculaire des derniers successeurs des empereurs de Rome, jusque-là réputée presque imprenable, fut, circonstance solennelle, la première cité qui succomba uniquement à l’effort redoutable de cette force militaire naissante, dont les manifestations formidables devaient, à partir de cette date mémorable, transformer du tout au tout la science de la guerre et bouleverser la face des événements de ce monde. La chute de Constantinople, en un mot, au mois de mai de l’an de grâce 1453, marque la date aussi soudaine que précise de l'entrée en ligne de cet élément tout-puissant et si nouveau de l’art de la guerre. La capitale immense des basileis et ses trente kilomètres de remparts magnifiques ne succombèrent point sous l'effort direct des innombrables soldats du Sultan Mahomet, dont le chiffre était bien plus que décuple de celui des défenseurs. Sa double et puissante muraille, tant de fois victorieuse des attaques de cent nations diverses d'Occident et d'Orient, fut demeurée, cette fois encore, pour la population grecque, une sauvegarde infranchissable, si elle n’eut été, en maint endroit, bombardée, éventrée, puis renversée par ces nouveaux engins de destruction, les gigantesques canons de bronze du Sultan Mahomet projetant au loin leurs non moins gigantesques boulets de pierre, dont les affreux ravages permirent enfin aux bataillons turcs de livrer avec succès l’assaut final.

Certes, ce n’était pas la première fois qu’on s’était servi d'artillerie dans l'attaque d’une ville. Loin de là, mais cela w’avait jamais été que dans des proportions encore si restreintes, en calibre comme en quantité, que la valeur de cette arme avait été considérée jusque-là comme très secondaire. Soudain, dans les circonstances tragiques dont je parle, circonstances sur lesquelles se sont étendus longuement tous les écrivains et chroniqueurs contemporains,

surtout ceux qui furent les témoins oculaires du siège, l'importance de l'artillerie pour la prise d’une ville devint immense, unique, presque exclusive.

L’historien contemporain Critobule, Grec de naissance, mais sujet fidèle du Sultan Mahomet, nous a laissé un chapitre curieux sur cette terrible artillerie, que forgèrent presque exclusivement pour le jeune souverain des ingénieurs, hélas! d'origine chrétienne. « Après avoir, dit-il, disposé ses troupes tout le long du front de bandière, le Sultan convoqua auprès de lui les fabricants de canons et s’entretint avec eux de ces engins et aussi de l’état des murailles . que ceux-ci étaient destinés à abattre. Il s’informa com-

ment ces canons devaient être fabriqués pour pouvoir plus facilement démolir ces puissants et fameux remparts. Les ingénieurs lui répondirent que ce serait chose facile de les jeter bas si, en plus des canons qu’on avait déjà, on en fabriquait sur place d’autres bien plus grands encore, mais que, pour procéder à la fonte de pareils colosses, capables de lancer des boulets de pierre d’un volume aussi considérable, beaucoup d'argent serait nécessaire, que surtout il faudrait se procurer une quantité considérable de bronze. Le Sultan leur fit remettre incontinent tout ce qu’ils demandaient. Eux, de leur côté, se mettant de suite à l’œuvre, fabriquèrent ces engins monstrueux, d'aspect si redoutable, à l'existence desquels on ne peut croire tant qu’on ne les a pas de ses yeux vus! »

Critobule explique ensuite avec un soin minutieux comment ces ingénieurs spécialistes fabriquaient d’abord le moule gigantesque de la bombarde en terre argileuse ‘la plus pure, la plus grasse, la plus légère possible, qu’on rendait malléable en la pétrissant durant plusieurs jours et en la mélangeant de lin, de chanvre et d’autres plantes fibreuses hachées pour empécher qu’elle ne se rompit et pour lier ainsi solidement la masse. On modelait d’abord le cylindre qui représentait l’âme du canon, cylindre qui allait se rétrécissant de l'embouchure à l'extrémité opposée

destinée à recevoir la charge de poudre détonnante. On modelait ensuite le moule extérieur qui devait servir comme de fourreau au premier. On ménageait entre ces deux appareils un espace destiné à recevoir le bronze fondu, qui y prendrait la forme du canon. Ce moule extérieur $e préparait avec la méme argile, mais il se trouvait en même temps entièrement ceint, enveloppé, affermi par des cercles de fer et de bois, aussi par de la terre et des pierres qu'on bâtissait autour de lui, toute cette puissante armature externe étant destinée à empêcher que le poids énorme du bronze accumulé ne vint à rompre le moule d'argile et que la forme définitive du canon n’en fût abimée. |

Puis notre chroniqueur décrit l'opération de la fonte de cette masse colossale d’airain, qu’il évalue à quinze cents talents, environ quatre quintaux, dans deux vastes fours très solidement construits tout auprès du moule d'argile. On faisait marcher un feu d’enfer durant trois jours et trois nuits, jusqu'à ce que la masse du bronze, complètement enveloppée d’une couche de charbon de bois, devint fluide. On la coulait ensuite dans le moule à l'aide de tuyaux faits de terre, jusqu’à ce qu'elle eût empli entièrement la cavité cylindrique intérieure en la dépassant même d’une trentaine de pouces. Alors le canon se trouvait fondu! Quand le bronze liquide était condensé et refroidi, on brisait et retirait les moules tant intérieur qu’extérieur. On raclait et polissait les surfaces. La Chronique slavonne dit, de son côté, que, pour renforcer ces énormes tubes de bronze fondus sur place, on les enveloppait encore de cercles de métal. Les boulets de l’un d'eux montaient jusqu'aux genoux; ceux d’un autre montaient jusqu’à la ceinture.

Puis Critobule passe à l’explication très minutieuse du maniement du diabolique engin de destruction. Comme celui-ci n'avait pas d’affût, on commençait par le caler au moyen de terre et de grosses pierres. On le chargeait ensuite avec une forte charge de poudre comprimée der-

rière un énorme bouchon de bois au-devant duquel on disposait le formidable boulet de pierre. « On mettait alors, dit notre auteur, le feu à la lumière de la pièce, amorçant ainsi la charge de poudre. Celle-ci s’allumait plus vite que la pensée. Avant tout éclatait un effroyable mugissement, suivi d’un effrayant t:‘emblement du sol et d’un fracas inouï. En méme temps, avec un éblouissant éclair, un tumulte affreux, auquel succédait incontinent un feu violent avec une épaisse fumée, l'explosion de la poudre projetait au loin le boulet de pierre, qui, fendant l’air avec la vitesse de la foudre, s’en allait frapper le rempart avec une violence vraiment démoniaque. Il l’ébranlait horriblement, trouant et renversant la maçonnerie, la brisant, l’éparpillant en mille fragments, semant la mort parmi tous ceux qui se trouvaient dans le voisinage. |

« Tantôt, poursuit encore Critobule, la masse de marbre ou de pierre, dont l'action était centuplée par la force acquise, renversait tout un énorme pan de rempart, tantôt la moitié ou plus d'une tour, ou encore le pan de mur reliant deux tours ou les créneaux qui les couronnaient. Il n’y avait pas de matériaux assez résistants, assez durs dans le mur le plus épais pour résister à un tel choc impunément, tant était incroyable la force de cet engin, dont la vue seule épouvantait les contemporains. Les anciens rois ou capitaines ne connaissaient rien de pareil. S'ils eussent possédé de telles machines, rien n'aurait pu leur résister alors qu'ils assiégeaient une cité, et ils n'eussent pas éprouvé tant d'embarras à en ébranler les murailles. » La Chronique slavonne, certainement rédigée par un témoin du siège, dit que, le quatorzième jour, un de ces énormes boulets vola par-dessus la muraille, n’enlevant que cinq créneaux, et s'abattit contre la paroi d’une église où il éclata en mille débris.

Critobule termine ainsi sa description naïve : « C'est une invention nouvelle des Germains ou des Celtes, faite il y a environ cent cinquante ans, ou un peu davantage, inven-

tion infiniment ingénieuse, surtout en ce qui concerne la poudre et sa composition. Du reste, la langue grecque ancienne n'offre aucun mot pour désigner cet engin, à moins qu'on me veuille l'appeler une « hélépole » ou « preneuse de villes », ou encore un « aphètérion » ou « machine à lancer des blocs de pierre ». Dans Le langue vulgaire d'aujourd'hui, chacun la nomme « skévé », ce qui sisaifie « engin » ou « machine ». J’en ai fini avec la description de cet appareil de guerre, description que j'ai faite en m'informant auprès des gens de métier.

J'ai parlé déjà du plus fameux de ces canons de Mahomet, le bombarde célèbre du fondeur Orban, amenée d’Andrinople à grands renforts de bœufs. C’est ce monstre qui a frappé le plus vivement l'imagination populaire; c’est lui dont le souvenir à travers les siècles est demeuré le plus étroitement lié à l’histoire de ce fameux dernier siège de Constantinople; mais je répète que ce n’était qu’un parmi beaucoup d’autres! Plusieurs fois par jour, un coup partait d’un de ces canons, et l'énorme boulet volait à son œuvre de ruine. Les sauvages artilleurs du Sultan couraient jusqu’au bord du grand fossé pour voir l'effet que produisait sa chute. Quand les défenseurs ne s'étaient pas sauvés éperdus, ils chassaient à coups de flèches ces indiscrets.

H est fort difficile, dans la confusion des récits contemporains, de déterminer avec quelque exactitude le nombre vrai des canons de siège de Mahomet et leurs emplacemeats en face du rempart, et cela pour cette raison surtout qu'emplacements et peut-être aussi nombre ont fréquemment varié durant ces cinquante-quatre journées. Phrantzès parle de quatorze groupes, plus exactement de quatorze batteries distribuées en face de toute la ligne du rempart, chacune constituée par quatre gros canons. C’est cette aflirmation qu'ont acceptée la plupart des historiens. Le Vénitien Barbaro, témoin oculaire d'ordinaire précis, parle de neuf batteries, renforcées chacune par un canon de très grandes dimensions.

Montaldo affirme que les Turcs avaient en tout deux cents canons et bombardes. C’est certainement Critobule qui se rapproche le plus de la vérité. « Mahomet, dit-il, qui était d'avis de faire brèche à la fois sur plusieurs points différents, groupa l'effort de son artillerie contre trois segments principaux du rempart, qui, plus tard, correspondirent à autant de brèches. Le premier groupe de grosses bombardes battit la muraille entre Tekfour Seraï et la porte d’Andrinople; le second, le plus important, fut disposé en face de la porte de Saint-Romain dans la vallée du Lycus; le troisième, plus près de Marmara, en face de la troisième porte militaire, entre la porte de Pigi ou de Selymbria et la porte de ithegion, aujourd’hui Mevlané Yeni Kapoussi. » Aujourd’hui encore, il est facile de constater, par l’état de ruine extrême du rempart en ces trois points, que ce furent bien là les centres d'action principaux de la terrible artillerie du Sultan. « Ce sont actuellement, dit encore M. Pears, les seuls points du rempart où il soit possible de franchir aisément du dehors le grand fossé, la contrescarpe et le mur extérieur. Lorsqu'on aborde le mur intérieur, on constate également que celui-là même se trouve à tel point démoli que l'entrée de l'ennemi dans la ville en mai 1453 par cette voie se conçoit fort aisément. »

« Parmi tous ces fameux canons des Turcs, trois, poursuit Critobule, étaient les plus célèbres par leurs dimensions et la puissance de leur action. » C’est pour cela que le Sultan ordonna de les placer en face de ce point du rempart qu'il considérait comme le plus faible de la défense : je veux parler du Mesoteichion, situé dans la vallée du Lycus, précisément en face de son propre quartier général, en cet endroit qui allait devenir le nœud de la lutte la plus acharnée, le point faible, hélas! le talon d'Achille par lequel Constantinople finirait par succomber. De ces trois immenses engins, le plus célèbre était celui d'Orban dont j'ai tant parlé déjà, et qui projetait, au dire de l’historien Chalkondylas, ses boulets de douze cents livres environ

scpt fois par jour, une fois seulement la nuit. Léonard dit qu'il fut placé d’abord devant la porte Kaligaria, en face de cette portion de la muraille qui, alors comme aujourd’hui, n'avait devant elle ni fossé ni contrescarpe. On sait que ce monstre, alors qu’il avait causé déjà le plus grand mal au rempart, fut détruit ou par l'action des assiégés, ou par quelque accident qui causa en même temps la mort de l’ingénieur fondeur Orban et de plusieurs de ses aides. Mais il fut aussitôt fondu à nouveau sous la direction d’un autre Hongrois, envoyé, au dire de Dukas, par le célèbre héros Jean Hunyad. Il fut cette fois, je l'ai dit, placé dans la vallée du Lycus, où ses terribles boulets eurent bientôt fait de démolir la fameuse tour Baktatinea ou mieux Baccaturea.

Contrairement au dire de Critobule, Chalkondylas affirme que, de ces trois canons, un demeura placé en face des Blachernes, probablement à Kaligaria, le second seul en face de la porte Saint-Romain, au camp du Sultan, le troisième entre les deux premiers (1).

A côté de ces canons de si grandes dimensions qui représentaient l’armement le plus moderne pour l’époque, les ingénieurs du Sultan avaient encore disposé entre les différentes batteries quelques-unes de ces antiques et gigantesques catapultes, terreur des sièges d’autrefois, qui, par un système de cordages violemment tendus, puis détendus brusquement, projetaient contre le rempart et par toute la ville, avec une violence inimaginable, d'énormes quartiers de roc. L'histoire turque du Tatch-ul-Tevarrikh raconte que les pierres lancées par les catapultes et les arbalètes « envoyaient devant le juge éternel les ennemis qui défendaient les forts et les murailles de Stamboul », et l’usage de ces monstrueuses machines de jadis, aussi primitives que brutales, est mentionné par plusieurs historiens contempo-

(4) Voy. Micuineex, op. cit., p. 85-92. Barbaro et Philelphe disent tous deux qu'un des principaux efforts de l'attaque fut en face la porte de Pigi. Barbaro dit qu’un des quatre groupes de canons turcs battait cette région. Voy. encore MisaTovicu, op. cil., p. 138.

rains du siège, par Tetaldi, entre autres, qui participa à la défense.

Ces énormes canons ou bombardes lançaient des pierres de dimensions prodigieuses provenant de la mer Noire. Le plus gros de tous, au dire de Chalkondylas, tirait sept fois chaque jour plus une fois dans la nuit parce qu'il fallait chaque fois deux heures au moins pour le charger. Après chaque coup, on recouvrait immédiatement le canon de couvertures de laine et on versait par l'embouchure des flots d'huile fournie par les Génois de Galata.

L’archevéque Léonard raconte qu'il mesura un de ces boulets qui avait été projeté par-dessus le rempart et trouva qu'illav ait, onze coudées de tour, autrement dit quatre-vingthuit potces. Les autres auteurs donnent des mesures à peu près analogues. Et ce n'est point là une exagération. On reconnaît encore facilement aujourd’hui quelques-unes de ces masses formidables qui, projetées à ce moment pardessus la muraille, n’ont point été détruites depuis. Elles sont à peu près dans la position où elles sont tombées. M. Pears on a mesuré deux qui avaient exactement, comme le dit l'archevêque de Mytilène, quatre-vingt-huit pouces de circonférence. Outre ces grands canons dont aucun n'était monté sur roue, il y avait de très nombreuses cou-

levrines destinées à battre le rempart, surtout à inquiéter

sans cesse la défense. Tetaldi et Montaldo donnent le chiffre infiniment exagéré de dix mille.

Les canons, voilà donc la grande supériorité des Turcs durant tout ce siège si fameux. Une ère nouvelle comimençait. Les vieilles murailles médiévales qui avaient pendant tant de siècles défié toutes les attaques des nations barbares n'étaient plus une sûreté suffisante. Quel changement extraordinaire et combien redoutable!

En même temps, dit Pusculus, le Sultan s’occupa de tout préparer pour pouvoir combler les fossés, en avant des canons, et pour faciliter l’assaut lorsque le mur aurait été renversé. {l fit apporter en quantité en des lieux désignés

du bois de charpente, de la terre, des pierres, des broussailles, tous les matériaux enfin qu’on avait sous la main.

Sur l’extréme diversité de l'armement des troupes turques, l'etaidi, témoin oculaire, donne quelques détails intéressants : « Sur ces deux cent mille hommes, dit-il, aucuns y en avait armés à la guise de France, et aucuns en autre façon ; aucuns avaient chapeaux de fer; les autres avaient arcs et cranequins; les autres de fait étaient pour la plupart sans armes, sauf qu’ils avaient targette ou petit bouclier ou cimeterre qui est épée turque. »

Ayant ainsi disposé l’investissement et l'attaque de toute cette portion de l’immense enceinte de Constantinople qui la défendait du côté de terre, Mahomet confia l’action non moins importante contre les murailles maritimes à son amiralissime Baltoglou, renégat bulgare, marin expérimenté (1). À l’époque des débuts du siège, ce personnage se trouvait être, nous l'avons vu, gouverneur de Gallipoli dont le port avait été désigné par le Sultan pour lieu de rendezvous à la flotte turque.

Mahomet nomma Baltoglou chef suprême de cette flotte immense avec le commandement de tous les rivages du Bosphore, de Marmara et des Dardanelles tant d'Europe que d'Asie. À la tête de ces innombrables bâtiments de tous ordres, cet amiral improvisé fut, par le maître, dit Critobule, chargé de bloquer et de surveiller toute la si longue ligne des murs de Constantinople du côté de la mer, depuis le belle tour de Marmara qui termine sur la Propontide la Muraille dite terrestre jusqu’au delà de la pointe actuelle du Sérail, jusqu’au Néorion qui était à Galata, tout près de l’extrémité de la Chaîne du port. Cette ligne, longue d’environ quarante-trois stades, c’est-à-dire près de huit millo mètres, comprenait en particulier l'entrée du golfe de la Corne d'Or, le port même de Constantinople, entrée obstruée par cette fameuse et énorme Chaîne dont j'ai parlé

(4) Pæans, op. cit., p. 233, note 4.

déjà et gardée par tous les navires du basileus et de ses alliés italiens tant Génois que Vénitiens. Baltoglou avait pour principale mission de s’eflorcer de rompre cette Chaîne puissante, pour pouvoir après cela forcer l’entrée de la Corne d'Or et détruire les navires chrétiens qui la défendaient. Dès les premiers jours du siège, l’amiral ture n'eut plus d’autre souci. « C’est en ce point, dit Critobule, que presque chaque jour il exécute de furieuses attaques, livrant des combats incessants. »

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