RENNES
GENDRE DE FRANÇOIS BISSOT DE LA RIVIERE (l)
La famille Clément faisait remonter son origine jusqu’au douzième siècle. Ses alliances étaient illustres et puissantes, et elle avait possédé, à la cour et dans l’armée, les charges les plus importantes.
Antoine Clément du Vuault, seigneur de Valrennes, qui fut capitaine dans le régiment de M. de La- Tour, “son parent très proche,” puis dans celui du prince Furstenberg, se distingua au siège d’Arras.
II épousa Françoise de Cœur, et habita Saint- Germain de la Poterie, éveche de Beauvais.
Son fils, Philippe Clément du Vuault de Valrennes, né en 1655, à Saint-Jean de la Poterie, évêché de Beauvais, entra comme enseigne, en 1662, dans le régiment de Pagny. II servit ensuite dans les bataillons de campagne et dans le régiment de Normandie pendant treize années.
II passa dans la Nouvelle-Franse en 1685 en qualité de capitaine dans les troupes envoyées pour la défense de la colonie.
(1) On a écrit Vallerennes, Valrennes, Vallerenne, Valrenne- Sur la noblesse des Clément du Vuault de Valrennes on peut consulter une étude signée H. V. (M. l’abbé Hospice Verreau), dans le Journal de l’Instruction Publique, livraisons de mai et septembre 1871. Denis-Joseph Ruette d’Auteuil, procureurgénéral de la Nouvelle-France, épousa Claire-Françoise Clément de Monceau, cousine de Philippe Clément du Vuault de Valrennes.
Dans l’expédition de M. de Denonville contre les Tsonnontouans en 1687, les quatre commandants des troupes régulières étaient MM. d’Orvilliers, Saint- Cirq, de Troyes et Valrennes, “capitaines d’infanterie et bons officiers.”
Au retour de l’expédition, M. de Valrennes fut laissé commandant au fort Cataracoui ou Frontenac avec une garnison d’une cinquantaine de soldats. II devait y passer deux ans.
Le marquis de Denonville voyant l’éloignement du fort Frontenac, l’état impraticable du chemin pour y parvenir, les dangers pour la garnison de ne pouvoir être ravitaillée, se décida à le faire abandonner. Le 24 septembre 1689, il écrivait dans ce sens à M. de Valrennes. Mais il fallait faire porter ce , ordre au commandant. La tâche n’était pas aisee, car les partis iroquois battaient le pavs. Un brave, Repentigny de Saint-Pierre, se dévoua, et fut assez heureux pour échapper aux Iroquois, et remettre a Valrennes la lettre de M. de Denonville. Le gouverneur semblait regretter l’ordre qu’il donnait :
Vous pourrez, disait-il, reculer ou avancer votre départ selon I état de votre garnison, les vivres que vous aurez, et la santé de vos hommes.”
M. de Valrennes, conscient de la faute que commettait le gouverneur, retarda le plus qu’il pût l’exécution de ses ordres. A la fin d’octobre, les provisions et les munitions furent jetées dans le lac Ontario, les barques coulées, les ouvrages de pierre minees, et lorsque la garnison s’éloigna avec son chef, un soldat resté en arrière mit le feu aux mèches afin de faire sauter les fortifications.
Mais, dans l’intervalle, M. de Frontenac était arrivé pour relever M. de Denonville, et aussitôt
qu’il apprit les ordres donnés de faire sauter le fort Frontenac, qui était son œuvre, il envoya un contreordre à. M. de Valrennes. Le messager du gouverneur, M. d’Ailleboust de Manthet, rencontra le 6 novembre, à deux heures de Montréal, M. de Valrennes et sa petite troupe. II était fort tard. Tout
était fini.
Lorsque, le 16 octobre 1690, le parlementaire de Phips présenta, dans une des pièces du château Saint-Louis, la sommation de son maître à M. de Frontenac d’avoir à lui remettre Québec, les principaux officiers de la garnison étaient présents.
Le Père Charlevoix raconte ainsi cet incident:
“Cet écrit fut lu à haute voix et il excita l’indignation de toute l’assistance. Dès qu’on en eut achevé la lecture le trompette tira de sa poche une montre la présenta au gouverneur-général, et lui dit qu il était dix heures et qu’il ne pouvait attendre sa réponse que jusqu’à onze. Alors il se fit un cri general et le sieur de Valrennes, élevant la voix, dit qu il fallait traiter cet insolent comme l’envoyé d’un corsaire, d’autant plus que Phips était armé contre son légitimé souverain et s’était comporté au Port-Royal en vrai pirate, ayant violé la capitulation et retenu prisonnier le sieur de Menneval, contre sa parole et le droit des gens.
“Monsieur de Frontenac, quoique piqué^ au vif, témoigna plus de modération; il ne fit pas même semblant d’entendre le discours de Valrennes et adressant la parole au trompette il lui dit:
“Je ne vous ferai pas tant attendre. . Dites a votr<f générai que je ne connais point le roi Guillaume et que le prince d’Orange est un usurpateur qui a viole
les droits les plus sacré du sang en voulant détrôner son beau-père .
“Le trompette demanda cette réponse par écrit, le général refusa de la donner et ajouta:
“Je vais répondre à votre maître par la bouche de mon canon: qu il apprenne que ce n’est pas delà sorte qu’on fais sommer un homme comme moi.” (1)
En 1691, les Agniers s’entendirent avec les Anglais de New- York pour faire une expédition, au temps des récoltes, contre I’ÎIe de Montréal. Schuyler fut mis à la tête de ce parti.
r Aussitôt que M. de Callières, gouverneur de Montréal, apprit que l’ennemi approchait, il assembla sept à huit cents hommes qu’il fit camper à la Prairie de la Madeleine, puis, pour protéger Chambly, il y envoya M. de Valrennes avec deux cents hommes. Il lui ordonna, si les ennemis s’attaquaient à ce poste d y entrer pour le défendre, et s’ils passaient outre’ de suivre leurs pistes, afin de les prendre en queue,’ pendant que lui-même les attaquerait de front.
Le 11 août, à la pointe du jour, les Anglais et les Agniers attaquèrent la Prairie de la Madeleine. Le capitaine de Saint-Cirq qui commandait les Français et Ies^ Canadiens, en l’absence de M. de Callières malade, s avança imprudemment contre les ennemis.
eux-ci se retranchèrent dans une maison, firent quelques décharges qui tuèrent plusieurs officiers et soldats, et, cet exploit accompli, se retirèrent.
M. de Valrennes les attendait dans les environs u fort de Chambly. M. Benac, dans une Relation des actions qu’il y a eu, cette campagne, entre les Fran-
(1) Histoire de la Nouvelle-France.
çais et les Sauvages anglais , raconte la bataille qui s’ensuvit:
“M. de Callières attendait l’armée ennemie, et croyant que leur retardement venait de ce qu’ils attaquaient peut-être le fort Chambly, avait heureusement envoyé la veille de ce jour fatal M. de Valrennes avec 160 soldats et Canadiens de ce côté-là. Le samedi matin, ils entendirent l’attaque de la Prairie, ce qui les fit revenir sur leurs pas, et ce fut à mi-chemin entre les deux forts que sur les neuf heures du matin, ils virent les ennemis qui d’abord se jetèrent sur eux pleins de furies avec leurs cris ordinaires. D’abord on essuya leur première décharge par ordre de M. de Valrennes qui fit coucher tous ses gens à temps derrière un gros arbre étendu qui les couvrait. Cinq ou six des nôtres y furent blessés et entr’autres, le sieur Duchesne, fils de M. LeBer, qui conduisait les Canadiens. II en est mort au Montréal. Cependant nos gens s’étant levés suivant l’ordre donné, le combat fut sanglant pendant deux ou trois heures, où les ennemis combattant en désespères furent enfin forcés de se retirer, après avoir laissé sur la place 65 Anglais, 12 Agniés et 5 Loups, outre un grand nombre de blessés que l’on juge y avoir, dont la plupart seront morts de leurs blessures à cause de la grande chaleur, car on en trouva le lendemain 17 morts presque en un tas et huit petits sentiers pleins de sang. On en a encore trouvé depuis et le tout va jusqu’à 130, tant Anglais que Sauvages. Vous voyez par là. Monseigneur, que, autant le matin du samedi, 11 août, nous fut funeste, autant nous fut avantageux le reste du jour par la bravoure et sage conduite de M. de Valrennes et le courage des siens. Quelques Sauvages du Sault et de Lorette ont .aussi,» fait merveilles en cette rencontre, et un y a ete tue en exhor-
tant tout le monde à combattre pour la foi. Dans toute cette journée nous avons eu environ 45 morts et plus de 60 blessés. Un seul Anglais que voulut prendre en vie M. de Valrennes a dit qu’il devait venir, au retour de ce premier parti, un second de 400 et du côté de Cataracoui, 500 Sauvages Iroquois pour empêcher les récoltes.” (1)
M. de Frontenac complète la relation de M. Benac dans sa lettre du 20 octobre 1691:
“Un parti de cinq cents Anglais, Loups et Agniés étant venus jusqu’à la Prairie de la Madeleine, qui est à deux lieues de Montréal, M. de Callières qui en avait eu avis et qui croyait même le parti plus considérable avait ramassé toutes les troupes que je lui avais envoyées avec quelques habitants qu’il y avait joints, et était allé se poster au pied du fort delà Prairie ayant détaché deux cents hommes sous le commandement de M. de Valrennes pour s’en aller à Chambly qui était l’endroit par où les ennemis devaient venir avec ordre de les laisser passer et de les suivre en queue.
“Les ennemis qui apparemment avaient dessein d’attaquer le fort de la Prairie, puisqu’ils avaient apporté des grenades, s’en approchèrent une heure avant le jour le 11 d’août et entrèrent dans le camp des habitants dont la plupart, fatigués d’une pluie qui était survenue et d’avoir été toute la nuit sous les armes, étaient rentrés dans le fort et n’étaient pas aussi alertes qu’ils l’auraient dû être; mais les troupes qui étaient plus sur leurs gardes ayant marché au premier bruit, regagnèrent le camp des habitants,
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol 11 fol. 299.
après avoir essuyé la décharge des ennemis qu’ils croyaient des nôtres, parce qu’il ne faisait pas encore assez clair pour se reconnaître et les en chassèrent l’épée à la main, et quoiqu’ils se ralliassent à cent pas au delà, à la faveur d’un rideau qui les couvrit, ils les rechargèrent encore et les obligèrent à se retirer. Cependant, comme ils avaient mis du desordre parmi nos habitants et que dans ces deux charges nous avions perdu quelques officiers et soldats ils s’en retournèrent pleins d’orgueuil et d insolence, lorsque leurs découvreurs rencontrèrent à une lieue et demie de là ceux du sieur de Valrennes qui avaient toujours suivi leurs pistes. Ils les attaquèrent croyant qu’ils en auraient bon marché, mais ils furent trompés dans leur attente car quoique le sieur de Valrennes fut de moitié moins fort qu eux, il disposa ses gens avec tant d’ordre, de conduite et d’intrépidité qu’après un combat qui dura près d’une heure et demie et s’être mêlés par trois differentes fois, jusqu’à se mettre la bourre dans le ventre et s’y brûler les chemises en tirant, il les fit plier et les mit entièrement en déroute, leur ayant tue plus de six cents hommes sur la place, parmi lesquels il y avait cinq ou six de leurs chefs tant Anglais que Sauvages, blessé un beaucoup plus grand nombre, pris un de leurs drapeaux et fait quelques prisonnieis.
“S’il n’avait pas été aussi fatigué de trois jours de marche qu’il avait fait sans avoir a peine mange et par des chemins presqu’ impraticables il les aurait suivis plus loin qu’il ne fit et il n’en serait pas échappé un seul pour en rapporter la nouvelle, mais ce qu il lui était impossible de faire, nos Sauvages du Sault l’auraient pu facilement exécuter, puisqu étant arrivés de leur fort une heure après 1 action au nombie de 120 tout frais et en apparence dans une disposition
de bien faire, ils auraient pu les joindre facilement, ils se contentèrent au lieu de cela, de visiter les morts, de les compter et de les dépouiller, ce qui a beaucoup augmenté mes soupçons aussi bien que ceux du public et m’oblige d’écrire un peu vertement aux RR. Pères qui n’ont pu les excuser que par de très méchantes raisons qu’ils fassent mieux une autre fois dont ils témoignent avoir envie présentement par la honte qu’on leur a faite.
Depuis I etablissement de la colonie, il ne s’est rien passe en Canada d aussi fort ni de si vigoureux et I on peut dire que le sieur Valrennes a conservé la gloire des armes du Roi et procuré un grand avantage au pays puisque cela nous a donné moven d’achever nos récoltes paisiblement dans lesquelles nous aurions été fort inquiétés, et qui, venant à nous
manquer nous auraient mis dans la dernière désolu— tion.
II espère aussi bien que moi. Monseigneur, que vous aurez la bonté de faire valoir auprès de Sa Majesté ce qu il a fait et que vous lui procurerez quelque récompense, la chose étant d’une plus grande conséquence que je ne saurais vous le dire dans la conjoncture où elle est arrivée. C’est un des bons et des plus fermes officiers que nous ayons. II a un beau-frère qui le tourmente pour des affaires de famille et qui lui fait des procès qui l’auraient obligé de passer en France, si je ne lui avais fait espérer que vous voudriez bien lui accorder des lettres d état pour les arrêter, comme il vous en supplie par le placet que je vous envoie.” (1)
Le roi accorda une pension à M. de Valrennes.
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 11.
Le 3 septembre 1692, Frontenac remerciait le ministre:
“Le sieur de Valrennes vous fait lui-même ses très humbles remerciements des grâces que vous lui avez procurées, et il prend la liberté de vous supplier de lui en accorder encore une par le placet qu’il vous présente, pour le mettre à couvert d’une affaire qui lui est arrivée il y a trente et un ans et qu’il n’en avait que quatorze, et que son beau-frère s’est avisé de recueillir pour avoir un prétexte de l’exclure de la succession de son père et de sa mère; ce sont des lettres de réhabilitation qu’il demande. Les services qu’il a sans interruption rendus depuis ce temps-là et qu’il continue de rendre en ce pays semblent lui devoir faire espérer que vous ne les lui refuserez pas.” (1)
L’intendant Champigny écrivait à son tour au ministre le 21 septembre 1692:
“Le sieur de Valrennes est très obligé à Sa Majesté de la pension qu’elle a eu la bonté de lui donner en considération de ses longs et bons services et des lettres d’état que vous avez pris la peine de lui faire expedier pour la conservation de ses intérêts. II supplie très humblement Sa Majesté de lui accorder des lettres de réhabilitation pour une affaire qui lui est arrivée lors de sa grande jeunesse il y a environ 30 ans, depuis lequel temps il a toujours ete au service de Sa Majesté, et il vous sera présente une requete avec les papiers concernant cette affaire. Tout ce que nous pouvons vous dire c’est qu’il est très bon serviteur du Roi et qu’il mérite d’être favorisé.” (2)
Le roi se rendit à la demande de MM. de Frontenac
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 12.
(2) Idem.
et de Champigny comme on le voit par la lettre suivante de l’intendant Champigny du 4 novembre 1693:
“Le sieur de Valrennes est très reconnaissant des témoignages que Sa Majesté veut bien lui donner de la satisfaction qu’elle a de ses services et de la volonté où elle est de lui accorder des lettres de réhabilitation. II est fort incommodé d’une paralysie qui I oblige de repasser en France pour essayer de se guérir. Son nom est Philippe et on lui a apparemment donné dans la procédure celui de Paul, parce qu’étant enfant on l’appelait Pau.” (1)
En 1696, M. de /Valrennes était recommandé pour la croix de St-Louis.
II descend des quatre premiers marréchaux de France du nom de Clément qu’il porte. C’est le plus ancien capitaine du Canada. II a trente-trois ans de service et est couvert de blessures.”
En 1697, M. de Valrennes, rempli d’infirmités par suite de ses longues et dures campagnes, demanda sa retraite. Le 19 octobre 1697, MM. de Frontenac et Champigny écrivaient au ministre:
“Nous vous avons plusieurs fois informé, Monseigneur, des services, que le sieur de Valrennes a rendus, qui sont expliques dans le placet ci-joint qu’il se donne I honneur de vous adresser. II est à présent si charge d infirmités qu’il ne peut plus remplir ses devoirs de capitaine, dont il est véritablement mortifié par i apport a la disposition où il a toujours été de s’en bien acquitter, en sorte que nous nous sentons
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 12
obligés de vous prier d’écouter favorablement la supplication qu’il vous fait de lui procurer auprès de Sa Majesté une pension qui puisse lui aider à subsister pendant sa vie. L’expédient que nous trouvons, sans augmentation de dépenses pour le Roi, est de faire passer sa compagnie à un des capitaines reformés dont les appointements de capitaine réformé qui sont de 720 livres par an seraient changés en une pension annuelle de pareille somme, dont il vous aurait une très grande obligation.” (1)
Le Roi accorda la demande de M. de Valrennes, et, le 1er mai 1698, signait en sa faveur un brevet de pension.
Le 15 octobre 1698, MM. de Frontenac et de Champigny informaient le ministre que M. de Valrennes se retirait en France.
“Le sieur de Valrennes, capitaine de ce pays, se retire cette année en France, bien satisfait de ce que Sa Majesté a bien voulu lui permettre à cause de ses infirmités. Nous l’assurons de sa très humble reconnaissance de la pension qu’elle a eue la bonté de lui accorder, dont nous la remercions pareillement, nous ayant fait la grâce d’écouter favorablement la prière que nous lui en avons faire.
M. de Valrennes mourut avant le 6 juin 1708, car» à cette date, le ministre écrivait à M. l’abbé de Mignon pour lui demander si la veuve de Valrennes, qu’il lui recommandait, était Française ou Canadienne et si elle était damoiselle.
(1) Archives
du Canada, Correspondance générale, vol. 15