LA SEIGNEURIE DU CAP SAINT-CLAUDE OU VINCENNES
Le 3 novembre 1672, l’intendant Talon concédait à François Bissot de la Rivière, en faveur de ses fils Jean-Baptiste Bissot de Vincennes, âgé de quatre ans, et Charles-François Bissot (1), âgé de huit ans, “pour leur donner plus de moyen de s’établir”, soixante et dix arpents de terre de front sur une lieue de profondeur à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, depuis les terres appartenant au sieur de la Citière (2) jusques aux terres non concédées. Cette concession était faite en fief et seigneurie, à la charge de la foi et hommage au château Saint-Louis de Québec, de tenir ou faire tenir feu et lieu sur la seigneurie, de conserver et de faire conserver les bois de chêne, de donner avis des mines, minières ou minéraux, de laisser les chemins et passages nécessaires, etc., etc. (3)
C’est là le fief et seigneurie de Vincennes qui fut plutôt appelé à l’origine Cap Saint-Claude, à cause,
(1) Le nom de celui-ci n’est pas donné dans l’acte de concession. On a laissé l’espace en blanc. Mais nous le trouvons dans des actes subséquents.
(2) La seigneurie de Lauzon, de trois lieues de front sur six lieues de profondeur, concédée le 15 janvier 1636, à Simon Le Maître, conseiller du roi, receveur-général des décimes en Normandie. M. LeMaître, en se faisant donner cette immense étendue de pays, n’avait fait que prêter son nom à M. Jean de Lauzon qui devait être nommé gouverneur de la Nouvelle- France en 1651.
(3) Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, p. 298
probablement, du cap Saint-Claude d’où la vue s’étendait au loin sur le fleuve Saint-Laurent, et du ruisseau Saint-Claude, qui venait de l’arrière des terres et se précipitait de la falaise dans le fleuve d’une hauteur de près de 150 pieds et formait une chute très pittoresque.
François Bissot de la Rivière, sa veuve Marie Couil- Iard remariée à Jacques de Lalande-Gayon, ni ses deux fils, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes et Charles-François Bissot n’habitèrent le fief Saint- Claude ou Vincennes mais ils y firent des concessions de terre aux colons désireux de s’établir sur les bords du Saint-Laurent, et à proximité de Québec.
Le recensement de 1681 nous donne les renseignements suivants sur le fief de Vincennes qu’il nomme fief Cap Saint-Claude:
“Zacharie Lis, 34 ans; Elisabeth Marandias (Marandeau), sa femme, 26 ans; enfants: Marie, 5 ans, Zacharie, 3 ans, Elisabeth, 1 an; 2 vaches; 4 arpents en valeur.
“Toussaint Ledran, 43 ans; Louise Massier, sa femme, 43 ans; enfants: Louise, 17 ans; Marie, 16 ans, Georges, 14 ans, Toussaint, 9 ans, Marie, 8 ans, Françoise, 6 ans, Pierre, 3 ans; 4 bêtes à cornes, 12 arpents en valeur.
“Louis Oriot, 39 ans; Madeleine Selle, sa femme, 29 ans; enfants: Marie, 6 ans, Etienne, 5 ans, Madeleine, 3 ans; 1 vache; 4 arpents en valeur.
“Jean Poliquin, maçon, 44 ans; Jeanne Adam, sa femme, 30 ans; 1 fusil; 1 vache; 4 arpents en valeur.
“Antoine Drapeau, tailleur, 35 ans; Charlotte Joly, sa femme; 33 ans; enfants: Jean, 9 ans, Marie, 5 ans;
Antoine, 3 ans, Charlotte 1 an; 1 fusil; 1 vache; 4 arpents en valeur.” (1)
Dans son “Plan général de l’Etat présent des missions du Canada fait en l’année 1683,” Mgr de Laval écrit :
“Montapeine est distant de Québec d’une lieue et demie; il y a 7 familles et 41 âmes.” (2)
Inutile de dire qu’il s’agit ici du fief de Vincennes. Le fief de Vitré ou Montapeine n’était pas même encore concédé. Ce nom de Montapeine appliqué dès 1683 au fief de Vincennes ou à la partie ouest de la paroisse de Beaumont indique bien qu’il est d’origine purement locale. Les terres du premier rang de la seigneurie de Vincennes sont, comme disent les habitants canadiens, presque planches. Elles montent à peine. N’est-ce pas cette particularité physique qui fit donner à l’endroit le nom de “Montapeine” par les habitants qui se trompent rarement dans le choix de leurs noms.
Le 25 octobre 1694, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes vendait la moitié franche du fief et seigneurie de Vincennes à Louis Marchand, habitant de Québec, pour le prix de 2,500 livres, payables, savoir 1000 livres au bout d’un an, 1000 livres au bout de deux ans, et 500 livres au bout de trois ans. (3)
Louis Marchand ne put payer son acquisition ou bien il y eut transaction subséquente entre lui et Jean-Baptiste Bissot de Vincennes puisque ce der-
(1) Benjamin Suite, Histoire des Canadiens-Français, tome V, p. 76.
(2) Mgrs Têtu et Gagnon, Mandements des Evêques de Québec, vol. premier, p. 120.
(3) Acte de Chambalon, 25 octobre 1694.
nier resta en possession de sa moitié du fief de Vincennes.
Charles-François Bissot mourut peu après 1705. Le fief Saint-Claude ou Vincennes qui était par moitié la propriété des deux frères Charles-François Bissot et Jean-Baptiste Bissot de Vincennes passa alors tout entier à ce dernier.
Dans la Mémoire de Gédéon de Catalogne sur les plans des seigneuries et habitations des gouvernements de Québec, les Trois-Rivières et Montréal, fait en 1712, on lit:
“La seigneurie de Montapeine appartient aux héritiers Bissot, marchands; elle dépend de la paroisse de Beaumont, les terres y sont fort hautes sur la devanture entrecoupées de collines et ravines, celles qui sont en culture y sont assez bonnes qui produisent de bons grains et légumes, on en tire quantité de bois de chauffage pour amener à Québeck.” (1)
Dans le plan qui accompagne le Mémoire de Catalogne on trouve les noms des habitants et censitaires de Vincennes en 1712. En commençant au nord-est, c’est-à-dire du côté de Beaumont, en remontant vers la Martinière et Lauzon, on a: Guay, Trépanier, le domaine de Vincennes, Charay (Charest), Girard, Larivière, Nolet, Drapeau, Vinet, Boilard, Lemieux, Poliquin, Dorion, Lamiron, Lecours, Zacariélis, Brûlot, Nolay, Légaré, Grenay, Carrier, Poiré, Carrier, Lecours. Soit en tout vingttrois habitants.
Toute la carrière militaire de Jean-Baptiste Bissot de Vincennes s’écoula dans l’Ouest, au milieu des Miamis. II mourut parmi ces Sauvages dans le
(1) Bulletin des Recherches Historiques, vol. XXI, p. 329.
cours de l’année 1719. A sa mort, le fief de Vincennes reata en la possession de sa veuve, Marguerite Forestier. Elle le garda jusqu’à son décès arrivé à Montréal le 27 septembre 1748.
A la mort de Marguerite Forestier, les enfants issus de son mariage avec feu Jean-Baptiste Bissot de Vincennes firent saisir le fief de Vincennes sur Toussaint Le Cavelier, curateur élu à la succession de M. Bissot de Vincennes. II fut vendu et adjugé devant la Prévôté de Québec, le 19 août 1749, à Claude-Joseph Roy, capitaine de milice de la côte de Beaumont, pour le prix de 5,600 livres.
Le 24 septembre 1683, le gouverneur de la Barre et l’intendant de MeuIIes avaient accordé à Charles Denys de Vitré, conseiller au Conseil Supérieur de
Québec, un fief de dix arpents de front sur . de
profondeur, borné d’un côté au fief de Vincennes et de l’autre au fief de la Martinière.
M. Denys de Vitré étant mort à Québec le 9 janvier 1703, son fief passa à sa fille, Marie-Gabrielle Denys de Vitré, veuve de Pierre Descayrac de I’Autheur, capitaine dans les troupes du détachement de la marine. Madame Descayrac, vivant en France, donna le fief de Vitré ou Montapeine à sa belle-mère, Marie-Charlotte Chrétien, veuve de Charles Denys de Vitré, par l’écrit sous seing privé suivant du 8 avril 1723:
“Jay soubsignés cede et transporte à madame de Vitré la terre et seigneurie de la coste de Lauzon à moy apartenant de dix arpens de front sur six lieues de profondeur tenant d’un costé à monsieur de la Martinière et de l’autre aux héritiers de du sr Bissot le long du fleuve St-Laurent Iuy cedant en la manière que je la possédé sans aucune garentie ny recours
quelquonque sur les difiqulté qui pourait naître à l’occasion de la dite terre. Je transporte et quitte I’antierre et plaine propriété à ma dite dame de Vitré pour en jouir et disposer comme moy. Fait à Paris ce 8 avril 1723.