FRANÇOIS BISSOT DE LA RIVIERE
“La présence de François Bissot, sieur de la Rivière, est signalée pour la première fois dans la colonie dans un acte notarié de 1647 (Acte du 4 novembre 1647 — Greffe Claude Lecoustre). Rien n’empêche qu’il soit venu au Canada avant cette année. Fer- Iand, chercheur consciencieux et que l’on prend rarement en défaut, donne le nom de Bissot dans la liste des colons venus au Canada entre 1641 et 1647, sans préciser davantage. (1) François Bissot, sieur de la Rivière, était originaire de Pont-Audemer, ville de i ancienne Normandie, qui forme maintenant partie du département de l’Eure. Sa famille y habitait la paroisse de Notre-Dame des Prés. Elle était de bonne bourgeoisie, puisque les documents de I epoque, parlant du père de François Bissot, Jean Bissot, sieur du Gommer, le qualifient d’honorable homme.
“C’est sur la côte de Lauzon, à la pointe de Lévy, que Bissot fixa d abord son établissement.
“Cette seigneurie concédée depuis 1636 était encore sauvage et inculte. L’exploration que le P. DruiIIettes fit sur la rive droite du Saint-Laurent, en 1646, en remontant la rivière du sault de la Chauière pour se rendre à la Nouvelle-Angleterre, semble avoir donné la première impulsion aux établisse-
(1) M. l’abbé Ferland se trompait. Bissot était déjà à Québec en 1639 Le 2 juillet 1639, ü est présent à la prise de pot session de 1 île aux Réaux par les Jésuites. Voir le Bulletin de» Recherche a Historiques, vol. II, p. 88
raents en face de Québec. C’est l’année même du retour du P. Druillettes (1647) que fut construite la première maison à la pointe de Lévy. Bissot s’était associé à un de ses compatriotes normands, le fameux interprète Guillaume Couture, pour commencer son exploitation. Dans l’été de 1647, on aurait pu voir l’ancien compagnon du P. Jogues maniant la hache au milieu des grands bois qui couvraient alors la côte. A l’automne il avait abattu une certaine quantité d’arbres et terminé un petit corps de logis, rustique demeure faite de pièces grossièrement équarries. Bissot qui avait contribué à la dépense et fourni des matériaux de construction, convint avec Couture de lui payer 200 livres pour son travail et de le laisser jouir du défrichement jusqu’à la Saint-Michel de 1648. (Accord signé le 4 novembre 1647 — Greffe Claude Lecoustre).
“Le 15 octobre 1648, Jean de Lauzon, qui habitait alors Paris, accordait à ses deux premiers censitaires des titres réguliers de concession. Les établissements de Bissot et de Couture étaient voisins. Ils contenaient chacun 200 arpents en superficie, cinq arpents de front sur le fleuve et quarante arpents de profondeur dans les terres. Un petit ruisseau qui vient se jeter au fleuve près de l’anse des Sauvages, à vingt pas de la gare de l’ Intercolonial, partageait les deux héritages. Couture habitait la droite du ruisseau, Bissot occupait la gauche. Ce ruisseau était commun aux deux colons.
“Entre les deux métairies, une route de dix-huit pieds de large devait courir depuis le grand chemin royal projeté jusqu’au fleuve. Jean Bourdon, ingénieur et arpenteur, traça lui-même ces bornes dès 1647. Bissot devait payer à son seigneur, chaque
année, douze deniers de censive pour chaque arpent défriché et mis en terre labourable ou en nature de pré et remettre au procureur fiscal à la Saint-Michel un quarteron d’anguilles salées et bien conditionnées. II était tenu encore de faire travailler à ses terre sous un délai de trois ans, à peine de révocation de titre. De son côté le seigneur se réservait le droit de retrait en cas de vente, suivant la coutume de Normandie.
“Bissot passa en France en lôé, et il en revint l’année suivante, au mois de juillet,
“Le 9 août 1653, Bissot était nommé adjoint dans le corps des syndics de Québec pour y représenter la côte de Lauzon.
“Le seigneur de Lauzon, absent du pays, ne pouvait remplir envers ses censitaires les obligations que lui imposait le régime féodal. Dès 1655, Bissot fit bâtir a la pointe de Levy un moulin où les colons purent porter leurs grains a la mouture. Le ruisseau qui séparait I etablissement de Bissot de celui de Couture faisait tourner les moulanges. Afin d’avoir la propriété entière de ce cours d’eau Bissot convint avec Couture qu’il ferait moudre son blé gratuitement au moulin pendant vingt ans.
“Bissot de la Rivière, tout en faisant défricher ses terres de la pointe de Lévy, habitait le plus souvent Québec. Au recensement de 1667, on trouve sur sa ferme de Lauzon trois domestiques : Jean Guay, âgé de 28 ans, Martin l’ Enfilé, âgé de 29 ans, Pierre Perot, âgé de 32 ans.
II parait avoir voulu grouper autour de son établissement de colon, des gens de son pays de Normandie. Guillaume Couture, avec qui il avait
contracté à l’origine une société de défrichement, était normand comme lui, et il possédait en France des terres situées à la Haye-Aubraye, à 15 kilomètres de Pont-Audemer. Parmi les compatriotes de Bissot établis à la pointe de Lévy, on voit encore Louis Bégin, l’ancêtre du cardinal Bégin, qui était originaire de Lieurey, petite commune des environs de Pont-Audemer. François Becquet, qui acheta une terre dans Lauzon le 6 avril 1660, était le neveu de François Bissot. II venait de Notre-Dame des Préaux, commune située à six kilométrés de Pont- Audemer. Les familles Lemieux, Chartier, Pourveu venaient également de la Normandie.
“Une lettre du gouverneur Jean de Lauzon, datée de Paris le 8 mars 1664, donna à Bissot une nouvelle concession de dix arpents de terre de front sur le fleuve Saint-Laurent, sur quarante de profondeur. Cette concession touchait d’un cote la riviere des Etchemins et de l’autre Jean Adam. Elle comprenait tous les îlots situés à l’entrée de cette rivière et le droit de chasse et de pêche. M. de Lauzon dit dans sa lettre qu’il veut par là récompenser Bissot des bons services qu’il a rendus aux habitants de la seigneurie.
“Bissot, comme représentant des censitaires de Lauzon dans le corps des syndics, leur avait rendu en effet des services considérables, mais la famille de Lauzon lui devait encore plus de reconnaissance. C’est lui qui l’avait déchargé de l’obligation de construire un moulin banal, alors que la seigneurie a peine habitée ne pouvait donner encore un revenu suffisant par les moutures.
“II prit part aussi à l’organisation de la justice seigneuriale, fut procureur fiscal à partir de 1650
et succéda à Charles Sevestre comme juge prévôt. Bissot remplit cette dernière fonction jusqu’à sa mort.
“Après le départ du gouverneur de Lauzon et la disparition tragique de la plupart des membres de sa famille, il prit la seigneurie à ferme, de concert avec Eustache Lambert, et s’occupa de son exploitation. En 1668, quand la métropole ordonna que les seigneurs rendissent foi et hommage et fissent l’aveu et dénombrement de leurs terres, c’est Bissot qui se présenta au contrôle et demanda souffrance pour les mineurs de Lauzon.
“Dans l’automne de 1672, le 2 novembre, Bissot obtenait à son tour un domaine seigneurial aux approches de Lauzon . . . Cette propriété de soixante et dix arpents de front sur une lieue de profondeur était bornee à l’est par la seigneurie de Beaumont, que Talon concéda le même jour à Couillard des Ilets de Beaumont. C’est cette seigneurie acquise en 1672 par Bissot, qui a porté depuis le nom de Vincennes. Dès 1670, Bissot y fit commencer des défrichements. En effet, le 24 novembre de cette même année, il vendait a Jean Poliquin quatre arpents de terre de front sur quarante arpents de profondeur au lieu appelé la Petite-Pêche. Le ruisseau de la Petiteeche traverse l’ancien domaine de Vincennes, jadis habité par la famille Faucher de Saint-Maurice, et a longtemps fait tourner la roue d’un ancien moulin anal construit par le seigneur Joseph Roy, beaupere de ce Corpron, complice de Bigot, qui y amoncelait les grains quand Québec souffrait de la plus affreuse disette.
"Pont-Audemer, la patrie de Bissot, était renommé antrefms pour sa pêche maritime, et ses pêcheurs n avaient pas d égaux pour la salaison des harengs.
Aussi Bissot, tout en s’occupant de la culture des terres et du défrichement des forêts du Canada, voulut exploiter les ressources immenses de notre grand fleuve. Dans l’automne de 1650 (novembre), il formait une société avec Simon Guyon, Courville, Lespinay, de Tilly et Godefroy, pour la chasse des loups marins vers Tadoussac. Outre la pêche des loups marins, la société voulait encore attirer les sauvages à Tadoussac et y faire bon commerce de castors, Godefroy passa en France pour obtenir le droit de cette pêche de la compagnie, et y associer M. Rozée pour un huitième. Courville, Lespinay et Simon Guyon avaient fait un voyage dans le Saguenay dans le mois d’octobre, pour entrer en liaison avec les sauvages et ils avaient rapporté de cette première excursion environ 300 castors.
“Le 4 mars 1663, M. d’Avaugour loua la traite de Tadoussac pour deux ans à François Bissot, la Tesserie, des Cartes, Le Gardeur de Tilly, Despres, Juchereau de la Ferté, Damours, Charron, Madry, MarsoIIet, Le Gardeur de Villiers, Chartier, Denis, Bourdon, Juchereau de Saint-Denis {Jugements et Délibérations du Conseil Souverain, t. I. p., 11), mais ce bail fut casse au mois d octobre suivant par M. de Mézy.
“Bissot se voyant le royaume du Saguenay fermé, dirigea ses vues vers les régions désertes du Labrador, où les Espagnols seuls jusqu’alors, de compagnie avec les Basques audacieux, avaient fait la peche.
“Dans l’hiver de 1661, le 25 février, Bissot obtint de la Compagnie de la Nouvelle-France I île aux Œufs, située au-dessous de Tadoussac, vers les monts Pelles, du côté du nord, à quarante lieues environ de Tadoussac, avec le droit de chasse et d’établir en terre ferme,
aux endroits qu’il trouverait les plus commodes, la pêche sédentaire des loups marins, baleines, marsouins et autre négoces, depuis I’île aux Oeufs jusqu’aux Sept- Iles et dans la Grande-Anse, au pays des Esquimaux, où les Espagnols faisaient encore la pêche. II obtenait en même temps le pouvoir de prendre dans ces endroits les bois et terres nécessaires pour y fonder son établissement.
“C’est sur cette île aux Oeufs, si célèbre depuis par le naufrage de la flotte de l’amiral anglais Walker, que Bissot commença à jeter les fondations de son premier établissement de pêche sédentaire. Ce n’est qu’un rocher stérile, dénué de toute végétation, long de trois quarts de mille environ. Dans le creux des roches granitiques, on installa les huttes des pêcheurs.
“Bissot s’était établi d’abord sur I’île aux Oeufs, afin de se mettre a I abri des incursions des sauvages esquimaux, les plus farouches et les plus barbares des hommes. II porta plus tard son exploitation au fond du havre de Mingan, et s’y construisit un petit fort de pieux. Bissot, de Québec, dirigeait ces exploitations lointaines. Chaque printemps ses barques chargées des ustensiles de pêche et de marchandises de traite, partaient de la petite capitale, et ne revenaient qu’une fois la saison finie.
“C’est dans le cours de l’année 1668 que Bissot commença à construire une tannerie à la pointe de Lévy, sur la terre qu’il avait eue en 1648 du seigneur de Lauzon. Le ruisseau qui servait de borne aux fermes de Couture et de Bissot et qui faisait tourner la roue du moulin à farine fut éclusé. Un grand canal en bois y puisa l’eau pour la conduire dans les cuves à tannin. L’intendant Talon, dans le cours
des années 1668 et 1669, avança sur les deniers du roi, pour être employée à la construction des bâtiments nécessaires à la nouvelle exploitation, une somme de 3,268 livres. Cette avance, considérable pour l’époque, fut plus tard remboursée en grande partie par les héritiers Bissot.
“La communauté des habitants, pour aider Bissot dans son entreprise, lui alloua en outre une somme de 1500, livres, à prendre sur la perception des droits du 10%. Cette tannerie, la première qu’on ait vue au Canada, eut un plein succès. On en espérait beaucoup, et les premiers essais réussirent parfaitement. Dès la seconde année les bénéfices réalisés dépassèrent toutes les prévisions.
“Bissot avait mis en branle trois exploitations : la culture de la terre, la pêche, la fabrication des peaux. Toutes trois marchaient de front, et Bissot était en train de faire fortune. Le petit corps de logis qu’il avait fait construire par Couture dans l’automne de 1647, était disparu depuis longtemps pour faire place à une longue maison confortable. De belles moissons dorées couvraient les champs. Sur le petit ruisseau alerte la roue du moulin à farine tournait. Les terres produisaient alors du blé comme par enchantement. Les prairies de PEtchemin fournissaient de gras pâturages. Là-bas sur les hauteurs du cap Saint-Claude, la seigneurie de Vincennes commençait à se peupler. Chaque automne, à la Saint- Martin, dans la grande maison blanche cachée sous les ormes de la pointe de Levy, on venait porter les chapons gras, les anguilles, le sol de cens. Le chemin qui conduisait à l’habitation de Bissot était comme une espèce de pont d’Avignon où tout le monde devait passer pour se rendre au fleuve et à la ville. Aussi il se faisait là un commerce considérable.
“L’exploitation des pêches sédentaires du Labrador allait à merveille. On regardait ce genre d’industrie comme apportant des bénéfices assurés. C’est ce que Talon écrivait au roi en 1671 en lui faisant part des succès de Bissot. Les pêches de loup marin exploitées par Denis, Bissot et Riverin produisaient assez d’huiles pour la consommation locale et pour l’exportation non seulement en France mais dans les Antilles. Talon, qui voulait établir des relations suivies avec ces colonies, en fit envoyer des chargements avec du poisson, des pois, du merrain et des planches.” (1)
François Bissot de la Rivière décéda à Québec, le jour de la Sainte-Anne, 26 juillet 1673. II fut inhumé dans le cimetière de I’Hôtel-Dieu.
(1) J.-Edmond Roy, François Bissot, sieur de la Rivière pp. 31 et seq.
CHARLES-FRANÇOIS BISSOT (1)