GENDRE DF. FRANÇOIS BISSOT DE LA RIVIERE
Séraphin Margane de Lavaltrie était originaire de Paris, paroisse Saint-Benoit. II était fils de Sébastien Margane et de Denise Jonnot. Séraphin Margane père est qualifié d’avocat au parlement de Paris.
Lieutenant des gardes du maréchal d’Estrades, puis lieutenant au régiment de Lignières, M. de Lavaltrie prit du service sous M. de Tracy en 1664 et passa dans la Nouvelle-France comme lieutenant dans le régiment de Carignan en 1665.
Lorsque Louis XIV rappela le régiment de Carignan en France, il fit savoir aux officiers et soldats qu’il serait fort aise de voir un certain nombre d’entre eux s’établir au pays. Plusieurs officiers et plus de quatre cents soldats adoptèrent alors le Canada pour leur nouvelle patrie.
Les soldats reçurent une petite somme d’argent pour aider à leur établissement. Quant aux officiers le roi leur donna des concessions de terre.
M. de Lavaltrie fut du nombre de ceux qui restèrent ici.
Le 29 octobre 1672, l’intendant Talon lui accordait une importante concession de terre.
(1) M. de Lavaltrie signait indifféremment La Valierie et La Valtrie. On a écrit la Valterye, La Valtrye, La Valtery, La Valterie, la Valterie, la Valtrie, et Lavalterie. Nous adoptons cette dernière orthographe qui est la plus communément en usage de nos jours et qui se rapproche le plus, d’ailleurs, de celle employée par M. de Lavaltrie lui-même.
“Sa Majesté, disait M. Talon, ayant de tout temps recherché avec soin et le zèle convenable au juste titre de fils aîné de l’église les moyens de pousser dans les pais les plus inconnus par la propagation de la foy et la publication de l’Evangile la gloire de Dieu avec le nom chrétien, fin première et principale de l’établissement de la colonie française en Canada, et par accessoire de faire connaître aux parties de la terre les plus éloignées du commerce des hommes sociables la grandeur de son nom et la force de ses armes, et n’ayant pas estimé qu’il y en eut de plus sûrs que de composer cette colonie de gens capables de la bien remplir, par les qualités de leurs personnes, l’augmenter par leurs travaux et leur application à la culture des terres, et de la soutenir par une vigoureuse défense contre les insultes et les attaques auxquelles elle pourrait être exposée dans la suite des temps, a fait passer en ce pays bon nombre de ses fidèles sujets, officiers de ses troupes dans le régiment de Carignan et autres dont la plupart se conformant aux grands et pieux desseins de Sa Majesté, voulant bien se lier au pays en y formant des terres et seigneuries d’une étendue proportionnée à leur force, et le sieur de la Valterye, lieutenant de la compagnie
Je . . au régiment de . nous ayant
requis de Iuy en départir; nous, en considération des bons, utiles et louables services qu’il a rendus à Sa Majesté en différents endroits, tant en l’ancienne France que dans la Nouvelle depuis qu’il y est passé par ordre de Sa Majesté, et en vue de ceux qu’il témoigne vouloir rendre cy-après, en vertu du pouvoir par elle à nous donné, avons accordé, donné et concédé, accordons, donnons et concédons par ces présentes au dit sieur de la Valterye la quantité d une lieue et demie de terre de front sur pareille profon-
deur, à prendre sur le fleuve St-Laurent, bornée d’un côté les terres appartenants au séminaire de Montréal, et de l’autre celles non concédées, par devant le dit fleuve, et par derrière aux terres non concédées, avec les deux îlets qui sont devant la dite quantité de terre et la rivière St-Jean comprise; pour jouir de la dite terre en fief et seigneurie et justice, Iuy, ses hoirs et ayant cause . ” (l)
Les conditions imposées à M. de Lavaltrie étaient les mêmes que celles qu’on réclamait de tous les concessionnaires de seigneuries à cette époque; foi et hommage au château Saint-Louis, à Québec; tenir ou faire tenir feu et lieu sur sa concession; conservation des bois de chêne; avis au roi ou à la Cie des Indes Occidentales des mines, minières, minéraux trouvés dans la seigneurie, etc., etc.
En 1673, M. de Lavaltrie fit partie de l’expédition de M. de Frontenac au lac Ontario.
Le gouverneur partit de Montréal vers la fin de juin avec une flottille de quatre bateaux plats et de cent vingt canots, qui portaient six canons et quatre cents hommes.
Le principal objet du voyage de M. de Frontenac était d’élever un fort sur les bords du lac Ontario d ou on pourrait surveiller les mouvements des Iroquois.
Le fort fut placé sur une pointe près de l’entrée de la rivière de Catarakoui et reçut le nom de Frontenac. C’est aujourd’hui Kingston. On y mit tant d’ardeur que le fort fut bâti en quelques jours. M. de Frontenac put même y laisser un commandant avec une petite garnison.
(1) Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, p. 262.
Le récit officiel de l’expédition de M. de Frontenac au lac Ontario mentionne à plusieurs reprises le nom de M. de Lavaltrie (1)
Le recensement de la Nouvelle-France fait dans l’automne de 1681 nous apprend que M. de Lavaltrie était fixé dans sa seigneurie. M. de Lavaltrie avait alors 38 ans: sa femme, 29 ans; leurs enfants, Marie- Anne, 13 ans ; Charles, 11 ans; François-Marie, 9 ans; Geneviève, 7 ans; Louise, 5 ans; Pierre, 3 ans, et Barbe, 8 mois. II y avait dans le manoir 3 fusils et 2 pistolets. Les écuries contenaient 10 bêtes à cornes. M. de Lavaltrie avait 20 arpents en valeur. Le recensement nous donne aussi les noms des censitaires du seigneur de Lavaltrie: Gabriel Gibault, François Bottu, Antoine Deseve, Jean Casavant, Pierre Guignet, Jacques Lafontaine, Pierre Lesiège, Nicolas Prunier et Claude Bourgeois.
Le 2 novembre 1681, le gouverneur de Frontenac écrivait au ministre:
“J’envoie à Sa Majesté un placet que les officiers subalternes qui sont habitués en ce pays m ont prie de lui présenter et qu’ils vous supplient, Monsieur, de vouloir appuyer de vos offices.
“II y a trois ans que Sa Majesté me fit I honneur de me demander qu’à ma supplication elle avait accordé aux officiers de ses troupes qui étaient restes en Canada des gratifications, cependant il n’y eut
(1) Pierre Margry, Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’ Outre-Mer , vol. 1er, p. 207. On peut consulter sur l’expédition de M. de Frontenac une brochure publiée à Paris en 1864, et intitulée Voyage de M. le comte de Frontenac au Lac Ontario en 1673. Document pour servir à l’histoire de l’établissement des Français au Canada.
que les six capitaines qui en touchèrent cette année là, ne s’en étant point trouvé sur l’état pour les subalternes dont ayant pris la liberté de l’informer l’année d’après deux enseignes nommés Dupuis et Grandville se trouvèrent sur l’état et ont depuis touché les trois cents livres de gratifications accordées par Sa Majesté à chaque officier de sorte qu’il n’y a que ces six qui lui présentent ce placet, oubliés et lesquels par leurs services et le besoin de leurs familles ne méritent pas moins que les autres d’avoir part aux libéralités du Roi et surtout le Sr de la Valterie, lieutenant, que vous trouverez bon que je vous recommande particulièrement parce qu’il est homme de mérite et de service.” (1)
Nicolas Perrot écrit dans son Mémoire sur les moeurs » coutumes et religion des sauvages de l’Amérique Septentrionale:
“Je fus envoyé (au printemps de 1685) à cette baye (baie des Puants), chargé d’une commission pour y commander en chef et dans les pays plus éloignés du côté du ouest, et de ceux mesme que je pourrais découvrir. Mr. de la Durantaye relevait alors Mr de la Valtrie qui y avait esté commandant dans la campagne des Iroquois.” (2)
Si M. de Lavaltrie a commandé dans l’Ouest avant M. de la Durantaye il y resta très peu de temps car de 1673 à 1685 on note sa présence presque continue dans sa seigneurie de Lavaltrie ou à Montréal.
En 1687, dans 1 expédition de M. de Denonville contre les Tsonnontouans, M. de Callières avait le
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 5
(2) Mémoire sur les Mœurs . par Nicolas Perrot, publié
par le Père Tailhan, p. 138.
commandement général des milices, divisées en quatre groupes, comme les troupes du roi, et commandées par MM. Berthier, Bécard de Grandville, Le Moyne de Longueuil et Lavaltrie. Encore dans cette expédition, M. de Lavaltrie montra ses qualités militaires. Le 13 juillet, à une petite distance du premier village des Tsonnontouans, il rendit un grand service à M. de Denonville en sauvant l’avant-garde de son armée d’une surprise des barbares Tsonnontouans.
“Les sauvages alliés et des coureurs de bois formaient l’avant-garde; mais, dans ce pays où les rivières coulent souvent entre des berges rapides, dans d’étroits défilés, il eut été nécessaire, pour prévenir toute surprise, de développer les éclaireurs sur une ligne beaucoup plus étendue que le front de l’armée, afin d’explorer en même temps les fonds et les plateaux boisés qui les dominent. Cette précaution fut sans doute négligée, car l’avant-garde donna dans une embuscade, à une petite distance en aval du premier village des Tsonnontouans (13 juillet): huit cents Iroquois bondissant de la haute broussse sous laquelle ils étaient tapis, déchargent leurs armes, et se jettent, l’épée en main, sur les coureurs de bois des premiers rangs; quelques-uns par un détour essaient de prendre l’avant-garde à revers pour la séparer des autres troupes qui étaient assez loin en arriéré; il y a parmi les Français et leurs alliés, un moment de panique; une centaine d’hommes étaient déjà blessés, notamment le P. Enjelran, qui marchait en tête avec les sauvages de ses missions. Denonville, Calhères, Lavaltrie, quelques autres officiers, retenant leurs hommes prêts à se débander, les amènent au secours des combattants; à la fin les indigènes allies, détachés tout autour de l’armée, débusquent les Tsonnontouans, les fusillent d’arbre en arbre, les rejet-
tent pas à pas sur leur village et les mettent en fuite. Des scènes de cannibalisme terminèrent cette sanglante escarmouche; les sauvages se ruèrent sur les corps des ennemis tués ou blessés, les taillèrent en pièces et en firent sur-le-champ un terrible festin; c’est ainsi qu’ils s’excitaient au courage et au mépris de leurs adversaires.” (1)
En 1690, lorsque sir William Phips vint mettre le siège devant Québec, M. de Frontenac dépêcha M. de Ramesay à M. de Callières, gouverneur de Montreal, pour lui donner ordre de faire descendre les troupes et les milices. La levée des troupes et des habitants se fit si rapidement que trois jours plus tard le contingent de Montréal arrivait à Québec. Aucune des nombreuses relations du siège de Québec ne nous dit que M. de Lavaltrie prit part à la glorieuse defense de la capitale. Nous avons toutefois le droit de présumer que M. de Lavaltrie était de la partie avec les braves miliciens de sa seigneurie.
Le 12 novembre 1690, M. de Frontenac rendant compte au ministre de Seignelay de la levée du siège de Québec, écrivait:
Je vous envoie l’état des officiers que j’ai remplacée depuis la reforme de l’année dernière; comme je ne pouvais pas encore les connaître, je n’ai agi en cela que par les lumières que M. l’intendant m’en a données. II avait jugé à propos, aussi bien que moi, qu on trouvât des biais de contenter par ces quelques marques d’honneur, et sans qu’il en coûtât rien au Roi, des personnes qui avaient fort bien servi dans les campagnes précédentes, et à qui M. de Denonville
(1) Henri Lorin, Le Comte de Frontenac, p, 334; Mémoire de 1682-1712; La Hontan, lettre XIII; La Potherie, vol. 11, p. 208; O’Callaghan, vol. IX, pp. 340, 359.
avait promis des récompenses, ce qui m’obligea d’ajouter quelques commissions à celles qui étaient fixées de capitaines, lieutenants et enseignes réformées, mais ad honores seulement, dans l’espérance que vous ne le désapprouviez pas présentement.” (1)
Dans l’état dont il est question ici nous voyons que M. de Lavaltrie recevait une commission de lieutenant, au lieu et place de M. de Lou vigny fait capitaine réformé. (2)
M. de Frontenac récompensait ainsi M, de Lavaltrie pour sa belle conduite dans les expéditions de 1673, de 1687, et probablement, aussi, au siège de Québec.
Le 15 octobre 1697, M. de Frontenac écrivait au ministre:
“Si vous approuvez, Monseigneur, la proposition que nous vous faisons, M. de Champigny et moi, dans notre lettre commune, pour M. de Valrennes, j’aurais à vous supplier d’accorder sa compagnie au sieur de La Valtrie, qui est capitaine réformé, un bon officier, marié et établi en ce pays depuis fort longtemps, beau-frère du dit sieur de Valrennes, et qui était dans le régiment de Carignan, dès qu’il passa en ce pays et où il avait servi avec distinction, ayant été auparavant lieutenant des gardes du maréchal d’Estrades.” (3)
Le ministre fit exactement ce que lui demandait M. de Frontenac. Le 1er mai 1698, M. de Valrennes
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 11.
(2) Bulletin des Recherches Historiques, vol. XIII, p. 309.
(3) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 15.
obtenait un brevet de pension et M. de Lavaltrie recevait sa compagnie. (1).
M. de Lavaltrie décéda à Montréal le 16 mai 1699, et fut inhumé le lendemain dans l’église paroissiale. (2).
II avait épousé à Québec le 12 août 1668, Louise Bissot, fille de François Bissot de la Rivière et de Marie Couillard. (3)
Le 20 octobre 1699, MM. de Callières et de Champigny écrivaient au ministre:
“Le sieur de Lavaltrie laisse une veuve très pauvre avec 5 ou 6 enfants, que ses appointements et une gratification de 150 livres, comme ancien officier du régiment de Carignan faisaient vivre, et ils s’en trouvent entièrement privés et par là de toutes choses. Nous ne pouvons pas nous dispenser dans une si fâcheuse conjoncture pour cette pauvre famille de prier Sa Majesté de leur continuer au moins la gratification au nom de la veuve.” (4)
Le 31 mai 1700, le roi faisait répondre à M.M de Callières et Champigny qu’il ne pouvait pour le présent accorder à madame de Lavaltrie la pension qu’elle demandait. (5)
(1) Edouard Richard, Supplément du rapport du Dr Brymner sur les Archives Canadiennes pour 1889, p. 319.
(2) Inventaire de feu Séraphin Margane de Lavaltrie devant Antoine Adhémar, notaire, à Montréal, les 7 et 8 août 1699.
(3) Contrat de mariage devant Romain Becquet, à Québec, le 11 août 1668.
(4) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 17.
(5) Edouard Richard, Supplément du rapport du Dr Brymner sur les Archives Canadiennes pour 1889, p. 319.
Un peu plus tard, le gouverneur et l’intendant revinrent à la charge et cette fois le roi se rendit à leur demande. Madame de Lavaltrie, jusqu’à sa mort arrivée à Montréal le 1er mars 1723, retira une modeste pension. (1)
(1) Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1904, p. 194. Sur la descendance de Séraphin Margane de Lavaltrie on peut consulter notre Famille Margane de Lavaltrie. (1)