‹ Le sieur de VincennesChapitre 8 sur 71 · JEAN-BAPTISTE BISSOT DE VINCENNES · texte numérisé non relu

JEAN-BAPTISTE BISSOT DE VINCENNES

Fils de François Bissot de la Riviere

Né à Québec le 19 janvier 1668, du mariage de François Bissot de la Rivière et de Marie Couillard.

II fut baptisé le 21 du même mois par M. Henry de Bernières, curé de Québec, II eut pour parrain messire Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, et pour marraine Guillemette-Marie Hébert, veuve de Guillaume Couillard.

Le 3 novembre 1672, l’intendant Talon accordait à François Bissot de la Rivière, pour ses fils, Jean- Baptiste Bissot de Vincennes (filleul de M. Talon), et . Bissot (1), soixante-dix ar¬

pents de terre de front sur une lieue de profondeur à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, depuis les terres appartenant au sieur de la Citière (seigneurie de Lauzon) jusque aux terres non concédées, en fief et seigneurie. C’est le fief ou seigneurie de Vincennes. Cette concession était faite aux conditions ordinaires : porter foi et hommage au château Saint-Louis, à Québec, tenir ou faire tenir feu et lieu, réserver les bois de chêne propres à la construction des vaisseaux, donner avis des mines et minières, laisser les chemins de passages nécessaires, etc., etc. M. Talon déclarait qu’il accordait cette seigneurie à M. Bissot de la Rivière pour donner plus

(1) L’acte de concession ne donne pas les prénoms du jeune Bissot, mais nous voyons par plusieurs actes notariés qu’il s’agit ici de Charles-François Bissot.

de moyen à ses fils Jean-Baptiste Bissot de Vincennes et . . Bissot de s’établir. (1)

Le 10 novembre 1676, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes entrait au séminaire de Québec pour y faire ses études. Les archives du Séminaire disent à son sujet ; “N’étant pas propre à l’état ecclésiastique, il sortit le 18 novembre 1680.” (2)

Le séminaire de Québec fut obligé de poursuivre le tuteur du jeune Bissot de Vincennes pour être payé du prix de sa pension. Le 19 octobre 1682, corrigeant un jugement de la Prévôté de Québec, le Conseil Souverain condamnait Louis JoIIiet, tuteur de Jean- Baptiste Bissot de Vincennes, à payer au séminaire de Québec deux années et demi de pension à raison de 230 livres par an et dix-huit mois à 150 livres aussi par an. (3)

Le 20 octobre 1687, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes exposait au Conseil Souverain qu’ayant atteint l’âge de vingt ans et étant sur le point de passer en France pour un emploi, il lui était nécessaire d’avoir le gouvernement et maniement de son bien. II demandait de lui accorder des lettres de bénéfice d’âge. Le Conseil Souverain ordonna aussitôt aux parents tant paternels que maternels du jeune Bissot de s’assembler devant le lieutenant-général de la Prévôté afin de décider s’il était capable de régir et administrer son bien. (4)

(1) Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale ,

(2) Renseignement fourni par Mgr Amédée Gosselin.

(3) Jugements et délibérations du Conseil Souverain, vol.

II, p. 613, 799, 807, 810, 813, 834.

(4) Jugements et délibérations du Conseil Souverain, vol.

III, p. 189.

Quel est cet emploi que Jean-Baptiste Bissot de Vincennes s’en allait solliciter en France ? L’ambition des fils de famille sous le régime français était de servir comme officiers dans les troupes du détachement de la marine. En 1687, notre ancien intendant Talon occupait une situation de confiance ,à la cour. Nous n’en avons pas de preuves écrites, mais n’estil pas raisonnable de présumer que le jeune Bissot de Vincennes passait en France afin d’obtenir la haute influence de son parrain pour entrer dans l’armée?

Le 25 octobre 1694, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes vendait a Louis Marchand tous les droits qu’il pouvait avoir en la terre et seigneurie de Mingan, tant pour sa part en la succession de son père, feu François Bissot de la Rivière, dont il était héritier pour un huitième, que pour ce qu’il y pourrait avoir ci-aprcs, apres Je deces de sa mere, plus la moitié franche en la terre et seigneurie de Vincennes. Cette vente était faite a la charge des droits et devoirs dont les choses vendues pouvaient être chargées pour l’avenir et outre le prix de 2,500 livres que l’acquéreur Marchand promettait payer, savoir 1000

livres en un an, 1000 en deux ans et 500 livres en trois ans. (1)

Le 21 mars 1695, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes, héritier pour un huitième dans la succession de feu François Bissot de la Rivière, son père, vendait à Etienne Charest, son beau-frère, tout ce qui lui ap-

(1) Acte de Chambalon, 25 octobre 1694. Il y eut évidem¬

ment, transaction subséquente entre Louis Marchand et Jean-

Baptiste Bissot de Vincennes puisque ce dernier resta en pos¬

session de la seigneurie de Vincennes et que, quinze ans ni us

M^’ 1 * * * * 6 à°JUlUetl7n9’ ° V6ndait SGS dr°its en la seigneurii de

Mingan à François Bissonnet, perruquier, de Montréal.

partenait et revenait dans la terre, bâtiments, moulin et tannerie de la Pointe de Lévy, côte de Lauzon. M. Bissot de Vincennes se réservait seulement la part qui lui appartenait dans les Sept-IIes et les terres de la rivière des Etchemins. Cette vente était faite à la charge des cens, rentes et droits seigneuriaux dont les choses vendues pouvaient être chargées envers le seigneur du lieu et d’acquitter le vendeur des dettes passives de la succession de son père qu’on pourrait lui réclamer. M. Charest lui payait, en outre, une somme de cinq cents livres. (1)

L’acte de vente qualifie M. Jean-Baptiste Bissot de Vincennes d’“enseigne au détachement de la marine en ce pays.”

En 1696, les autorités militaires de la colonie donnaient leur opinion au ministre sur les officiers qui servaient dans les troupes du détachement de la marine. M. de Vincennes est sous-enseigne et on apostille son nom ainsi : Bon officier (2)

Le gouverneur de Frontenac avait toujours été d’opinion que le meilleur moyen d’engager les tribus de l’Ouest à combattre les Iroquois était de maintenir des garnisons à Michilimakinac et dans les postes qui en dépendaient. Si ces garnisons, écrivait-il au ministre, sont retirées il sera impossible de contrôler ces tribus.

Au mois de septembre 1696, des ambassadeurs des différentes tribus de l’Ouest rencontrèrent M. de Frontenac à Québec.

Celui-ci parla aux délégués de chacune de ces tribus

(1) Acte de Genaple, notaire â Québec, 21 mars 1695.

(2) L’abbé Daniel, A-perçu sur quelques contemporains, p. 44.

par ses interprètes, et les congédia endair disant:

‘Je ne veux po;nt que vous vous en retourniez tout nus... Voilà des fusils que je vous donne, de la poudre et des balles, faites-en un bon usage ; ce n’est point pour tuer du bœuf ni du chevreuil, mais c’est pour tuer I’Iroquois qui manque bien plus que vous de poudre et de fer. Souvenez-vous qu’il n’y a que la guerre qui fait distinguer les véritables hommes, et c’est la guerre qui fait que je vous connais aujourd’hui par votre nom ; rien ne me réjouit tant que de voir le visage d’un guerrier. Voilà ce que je vous donne, vous pourrez partir quand vous voudrez.”

Puis profitant des bonnes dispositions des tribus, M. de Frontenac envoya peu après M. d’Ailleboust d’Argenteuil à Michilimakinac et M. de Vincennes aux Miamis. Ce dernier devait commander dans ce dernier poste. (1)

M. de Vincennes recevait là son premier commandement, mais i! est évident que déjà il avait fait plusieurs voyages chez les Miamis et qu’il avait même vécu assez longtemps au milieu d’eux.

Le 14 novembre 1/04, M. de Ramezay, gouverneur de Montréal, écrivait au ministre Pontchartrain :

“Il y a lieu de présumé que le sieur de Vincenne, aussy petit officier, quy a esté envoyé cet esté aux Miamis par le Détroit avec trois canots chargés de marenandises et d eau de vie, soubs prétexte daler racomoder les demesléz des sauvages de ces androis là, quy avest esté terminée par Mr de la Mothe, causera les mesme desordres, attendu que le Sr Rail) De la Potherie, Histoire de l’Amérique Septentrionale vol. 111, p. 309.

biston quy dessendoit du détroit avec quinze hommes rencontra le dt. Sr de Vincenne a dix lieues de Montréal, et qui en donna ad vis a son arrivés à Mr de Vaudreuil quil portoit plus de quatre cents pots deaudévie dont il fit grand bruit, il luy avoit esté facille d’hy remedier cy le Sr de Vincenne, avoit excedé ses ordres dans sa participation, il n’avoit qua Ienvoyer chercher par un canot quy l’aurez join dans une journée, attendu que le Sr de Vincenne estoit au bas du cotteau des cedres, ou il faut faire des portages de tout ce quy est dans les canots ce quy fait quon advence pas, mais au lieu daler a la source pour empescher ses desordres, il se contenta de feindre destre fort en collere.

“Comme cette affaire a eu beaucoup desclat il dist publiquement quil le fera casse a son retour, vous remarquerez sil vous plaits Monseigneur que Ieau de vie se vend à Miachilimakinac quarante et cinquante francs le pot, ainsy lorsque Vincenne aura gagné vingt cinq mil livres ou dix mil escus, il se mettra peu en peine de perdre son employ de petit officier ou il ny a poin de bruist de la cour ; quoy que la conduite que tient Mr de Vaudreuil soit extremant prejudiciable a la Colonie , celle quil a pour le gouvernement ne lest pas moins, on peut dire aussy quil ny a pas le plus de paix, les Jésuites ont retrouvé leur règne.” (1)

Le 14 novembre 1704, M. de Lamothe-CadiIIac transmettait au ministre Pontchartrain un mémoire sur l’établissement du Détroit. Lamothe-CadiIIac procède par demande et par réponse. C est le ministre qui interroge et Lamothe-CadiIIac répond.

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 22

Malgré son intérêt ce mémoire est trop long pour être reproduit ici en entier . Nous nous contentons d’en détacher les passages qui ont rapport à M. de Vincennes :

“R. — II est aisé de voir, Monseigneur, que vous voulez être instruit, j’admire votre patience qui ne se lasse point dans tout ce qui regarde le service du Roi, si ce que j’ai eu l’honneur de vous raconter mérité quelqu’attention, les choses dont vous allez être informé la méritent toute entière ; voilà maintenant le véritable plan qu’on a fait pour détruire le Détroit, cependant je n’oserais passer outre si vous ne me l’ordonniez.

JJ- Vous pouvez le faire et compter sur ma protection, pourvu que vous accusiez juste et n’altériez point la vérité.

“R- — Je ne m’éloignerai jamais de ce principe, je n ai point d autre patron que la vérité même et j ai si giande confiance en elle que je me crois invincible tant que je combattrai sous ses étendards ; je vais donc vous exposer des faits sur lesquels vous pourrez en tirer telles conséquences qu’il vous plaira, le public en a tiré les siennes.”

Puis M. de Lamothe-Cadillac parle de M. de Tonty, de M. d’Ailleboust de Manthet et de M. de la Découverte. II en vient ensuite à M. de Vincennes :

Le quatrième fait est qu’on a envoyé le Sr de Vincennes aux Miamis avec ordre de passer par le Détroit étant adressé au Sr de Tonty, le dit Sr de Vincennes ayant trois canots chargés de marchandises et plus de quatre cents pots d’eau de vie, sous prétexte d’aller terminer la guerre commencée par les Miamis Ouyatatanon contre les nations domiciliées au Detroit et les Iroquois.

“Observations sur le quatrième fait.

“Cette querelle étant terminée et Messieurs le gouverneur-général et l’intendant en étaient informés outre qu’il n’est pas naturel qu’on envoie des enseignes à honorer (?) pour régler les différends entre les nations dans un poste où il y a un commandant nommé par la cour; c’est pourquoi ayant questionné le Sr de Vincennes sur son envoi, il me dit que M. le gouverneur-général avait sa part dans les marchandises qu’il apportait, ce que j’ai déclaré en parlant à lui-même qui me répondit qu’il le casserait, parce qu’il ne lui avait permis d’amener que deux canots.”

“Le douzième fait est que le Sr de Vincennes est actuellement au Détroit avec quatre cents pots d’eau de vie où il tient cabaret ayant été le précurseur de M. de Louvigny, major de Québec, beau-frère de de Lino, directeur, de Nolan, commis malversateur, parent de Châtellereau, autre commis du Détroit, et le Sr de Louvigny convaincu lui-même d’avoir contrevenu aux ordres du Roi par un arrêt du Conseil, le dit Sr de Vincennes a été aussi précurseur du Sr Vincelot, subdélégué par M. l’intendant, qui m a informé que contre moi, uniquement l’eau de vie n’a pas été épargnée pour corrompre les Sauvages, mais ils n’ont pourtant pas fait ce qu’ils ont souhaite, ce prétendu subdélégué est cousin germain du Sr Pinaud, qui est ma partie étant directeur et d’une race dont j’ai déjà parlé.” (1)

Le 16 novembre 1704, M. de Vaudreuil écrivait au ministre Pontchartrain :

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 14

“Je sais, Monseigneur, que votre intention et le bien du service du Roy demandent que l’on maintienne autant qu’il sera possible, la neutralité avec les nations Iroquoises. J’ose aussi vous assurer que j’y donne tous mes soins et que j’espère même y réussir malgré tous les mouvements que se donnent les Anglais pour les brouiller avec nous, ayant trouver le secret d’engager les nations d’en haut nos alliés de commencer la guerre avec eux afin de nous obliger à nous déclarer et à prendre parti et comme cette affaire est de la dernière conséquence nous avons cru le Sr de Beauharnois et moi ne devoir rien négliger pour en arrêter les suites et suivant ce que nous avons eu l’honneur de vous marquer dans notre lettre commune, nous fîmes partir le Sr Vaillant et le Sr de Jonquaire pour Sonnontouan et j’envoyai le Sr de Vincenne aux Miamis auquel je donnai mes ordres et les paroles ci-jointes pour leur dire de ma part. Le Si de Vincennes, Mgr, a été autrefois commandant aux Miamis desquels il était fort aimé, ce qui m’avait donne heu de le choisir preferablement à un autre afin de faire connaître à cette nation le tort qu’elle a eu d’attaquer les Iroquois nos alliés et les leurs, sans aucun sujet et nous avions permis au Sr de Vincennes, de concert le sieur de Beauharnois et moi, d’emporter quelques effets et d’emmener avec lui six hommes et deux canots pour faire plus de diligence.

Le Si de LaMothe, venant du Détroit, nous apprit qu il avait rencontre le sieur de Vincennes avec trois canots et deux hommes d’augmentation. Cette désobéissance aux ordres que je lui avais donnés me fit former sur l’heure le dessein de l’en châtier, et comme il est petit officier dans les troupes, je pris la résolution de le casser et priai même Monsr. fin-

tendant de faire faire des informations sur les avis qu’on nous avait donnés, je continuerais encore, Monseigneur, dans ces sentiments si l’action généreuse qu’il vient de faire au Détroit, et dont nous vous rendons compte dans notre lettre commune le Sr de Beauharnois et moi ne m’obligeait de vous écrire en sa faveur et vous demander sa grâce.” (1)

Paroles du marquis de Vaudreuil envoyées aux Miamis de la rivière Saint-Joseph, par l’entremise de M. de Vincennes (1704):

1er présent — J’arrive ici, mes frères, de la part de votre père pour vous dire qu’il est surpris que le Miamis qu’il regardait comme le plus obéissant de ses enfants ait désobéi à ses ordres. Dis-moi donc es-tu ivre, as-tu perdu l’esprit?

Ne dois-tu pas te souvenir de ce que nous dismes lorsque nous fismes la paix générale avec toutes les nations, que tu chasserais dorénavant paisiblement et que tu prenais l’Iroquois pour ton frère, que vous n’auriez tous qu’une même chaudière, même plat, même collier, même couteau et que vous boiriez ensemble le même bouillon toutes les fois que vous vous rencontriez? Tu as cependant manqué à ta parole, tu as rougi la terre du sang de FIroquois ; je viens donc te demander pourquoi tu Fas frappé lorsqu’il t’a si bien reçu l’hiver dernier dans ses cabanes de chasse.

2e présent — Je sais, mon fils, que tu as été frappé le premier, mais tu sais aussi que ce n’est pas FIroquois qui a frappé, mais bien les loups frères de I’An-

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 22; O’Callaghan, Documents relative to the Colonial History of the State of New-York, vol. ix, p. 759

glais et quand I’Iroquois t’aurait frappé, tu devais venir te plaindre comme vous en étiez tous convenus. Tu devais imiter PIroquois qui s’est laissé frapper par toi sans se défendre et s’est contenté de porter sa plainte à son père Onontio.

3e présent — Je viens te rendre Pesprit que tu as perdu et te représenter tes propres intérêts. Commence, pour apaiser ton père, à me remettre incessamment tous les prisonniers iroquois qui sont dans ta nation et surtout ceux qui ont été faits Phiver dernier.

4e présent — Prends aussi les mesures nécessaires pour satisfaire ton frère PIroquois ; il a lieu de se plaindre de toi et tu connais assez la faute que tu as faite ; fais en sorte que je n’en n’entende plus parler, car je ne pourrais pas m’empêcher d’exécuter les conventions de la paix dont tu dois te ressouvenir ; fais réflexion à cette parole. (1)

Le 17 novembre 1704, MM. de Vaudreuil et de Beauharnois écrivaient au ministre Pontchartrain :

La neutralité des Iroquois étant, Monseigneur, le point de vue auquel nous devons le pius nous attacher en ce pays, pour y conserver la tranquilité nous avons cru ne devoir rien négliger pour contenter ces nations et les entretenir dans nos intérests, et comme se sont les Tsonnontouans qui nous paroissent les plus attaches aux François, nous jugeasmes à propos d’y renvoyer le Sr, de Jonquaire, et le Père Vaillant., et ie Sr. de Vaudreuil détacha le Sr de Vincenne, officier, qui avoit autrefois commandé aux Miamis desquels il est encore aymé, pour sçavoir les raisons

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 22.

quils avoient eues d’attaquer les Sonnontouans nos aliés et les leurs et pour faire faire à ces derniers la satisfaction qui leur étoit due.

“Le Sr Tonty, Monseigneur, qui commande au Détroit en l’absence du sieur de LaMothe, nous a donné avis depuis quatre jours qu’un nommé Campanie, chef outawois, qui avait levé le parti contre les Iroquois à Missilimakinac et qui avait fait le coup au fort Frontenac, avait passé devant son fort avec six prisonniers qu’il avait fait sur les Iroquois et que même il avait eu assez d’effronterie pour faire le cri de mort devant le fort dans le dessein apparemment d’engager les Sauvages qui sont de sa nation à se déclarer pour lui, le sieur de Tonty voyant le mépris qu’il faisait des Français par cette action et sachant d’ailleurs nos intentions, jugea à propos, Monseigneur, d’envoyer à ce Sauvage le Sr de Vincenne, le même que le sieur de Vaudreuil avait détaché pour aller aux Miamis afin d’apaiser la guerre qui allait s’allumer entre ces deux nations, lequel à la tête de vingt Français retira quatre de ces prisonniers bien que les Outawois du fort y fussent allés près d’une trentaine pour prendre le parti de leurs gens, le dit Sr de Tonty le lendemain eut les deux autres et cette affaire nous est d’autant plus avantageuse que sans compter l’obligation que nous en aurons les Iroquois, elle fera connaître à toutes les nations que nous ne saurions souffrir qu’on maltraite nos alliés en notre présence, outre que dans ce temps là même il y avait au Détroit des Miamis qui étaient venus ramener trois de leurs prisonniers sur ce que le sieur de Vaudreuil leur avait fait dire et à qui il était de conséquence de faire connaître qu’ils n’étaient pas les seuls que nous obligions de faire satisfaction.

“L’action du sieur de Vincennes a paru si belle que malgré les avis qui ont été donnés aux sieurs de Vaudreuil et de Beauharnois qu’il avait contrevenu aux ordres portés dans son passeport et dont le Sr de Vaudreuil avait prié le Sr de Beauharnois de faire informer ayant pris lui-même la résolution de lui ôter à son retour l’emploi de petit officier dont il est revêtu, ils ne peuvent s’empêcher vu la nécessité que l’on a de lui par le crédit qu’il a sur l’esprit des sauvages Miami?, les services qu’il peut rendre et Faction qu’il vient de faire, de vous marquer, Monseigneur, qu’ils espèrent, que vous approuverez le dessein de lui pardonner.” (1)

Le 19 octobre 1705, le gouverneur de Vaudreuil écrivait au ministre :

“J’eus l’honneur Fannée dernière de vous marquer que je regardais la continuation de la paix avec les îroquois comme la principale affaire de ce pays et comme c’est sur ce principe que j’ai toujours travaillé, c’est aussi ce qui m’a obligé d’envoyer le Sr Joncaire aux Sonnontouans, le Sr de Vincennes aux Miamis et qui nous a encore obligé le printemps dernier d envoyer le Sr de Louvignv à Missilimakinac pour en retirer les prisonniers que ces Sauvages avaient faits sur les Iroquois l’automne au fort Frontenac.

“Les chefs Iroquois estant arrivés à Montréal dès le commencement d’aout y ont demeuré jusques au 14e que n’ayant aucune nouvelle des Outawas je pris la résolution de les renvoyer et leur remis pour cet effet leurs prisonniers.

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 22.

“Les Iroquois s’embarquaient, Monseigneur, pour retourner en leur pays lorsque le Sr de Vincennes arriva et me dit qu’il était descendu avec un des chefs de Missilimakinac qui l’envoyaient devant, pour savoir s’ils pourraient paraître en ma présence ; après ce qu’ils témoignent avoir de leurs fautes et la manière dont ils prétendent satisfaire les Iroquois, les paroles des uns et des autres avec mes réponses vous feront connaître tout ce qui s’est passé à Montréal, pendant leur séjour dont ils sont partis fort contents après que je leur ai fait un festin à tous pour renouveller leur ancienne alliance. J’ai en cela une véritable satisfaction d’avoir prévenu vos ordres

Le 9 juin 1705, le ministre blâmait fortement M* de Vaudreuil d’avoir envoyé M. de Vincennes chez les Miamis et M. de Louvigny à Michiliimakinac, tous deux faisant ouvertement le commerce. M. de Louvigny, disait le ministre, a été puni, M. de Vincennes doit l’être également. Loin de le faire, on a gardé six mois au cachot le nommé Neveu qui l’avait dénoncé. (2)

Le 17 juin 1705, le Roi faisait écrire à M. de Vaudreuil :

“Sa Majesté a vu ce qu’il écrit au sujet du sieur de Vincennes. Elle veut bien en considération de la bonne action qu’il a fait en retirant les Iroquois des mains des Outaouias qui les menaient prisonniers qu’on lui pardonne la contravention qu’il avait faite à la défense du sieur de Vaudreuil d’emporter de l’eau de vie dans le voyage qu’il a fait par son

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 22.

(2) Edouard Richard, Supplément du rapport du Dr Brymner sur les Archives Canadiennes, 1899, p. 375.

ordre aux Miamis mais cela doit lui faire connaître l’attention qu’il doit donner à empêcher que ceux qu’il . (1)

Le 9 juin 1706, le ministre de Pontchartrain écrivait à M. de Vaudreuil :

“L’aveu que vous faites d’avoir permis aux Srs de Manthet, de la Découverte et Vincennes de porter quelques marchandises dans les voiages que vous leur avez fait faire aux pays den haut est suffisant pour avoir donné lieu de croire qu’ils ont fait commerce et surtout le d. Sr de la Découverte qui est un traitteur fieffé ainsy je vous représente encore de vous abstenir autant que vous le pourrez denvoyer dans ces pays et lorsque le service demandera absolument que vous y envoyiez de choisir des gens de la fidélité desquels vous soyiez sur.” (2)

Le 30 juin 1707, le ministre de Pontchartrain, trouvant sans doute que M. de Vincennes avait été assez puni, écrivait à M. de Vaudreuil de le rétablir dans ses fonctions :

“Jay veu ce que vous me marquez au sujet du com merce qu’on prétend que les Srs de Louvigny et de Vincennes ont fait chez les Miamis et Missilimakinacs, j’espère que ce que je vous ay escrit sur cela vous fera avoir plus d’attention sur la conduite de ceux que vous envoyerez dans les postes avancez et que Sa Majesté ne recevra plus de plaintes de leur commerce, elle veut bien que vous rétablissiez le s. Vin-

Ci) Archives du Canada. Série B. -2.

(2) Archives du Canada. Série B. 27-2; O’CaUaghan, Documents Relative to the Colonial History of the State of New- York, vol. ix, p. 778.

cennes dans ses fonctions de petit enseigne dont vous lavez interdit.” (1)

Le 10 juillet 1709, Jean-Baptiste Bissot de Vincennes vendait à François Bissonnet, marchand perruquier, demeurant à Montréal, la part et portion contingentes qui lui revenait dans toute l’étendue de la concession appartenant à ses père et mère, sise et située sur le fleuve Saint-Laurent, à joindre depuis I’IIe-aux-Oeufs jusqu’aux Blancs-Sablons, avec toutes les îles de Mingan et autres contenues dans toute la dite étendue. Cette vente était faite aux charges et redevances que cette portion de concession pouvait devoir au Roi à chaque mutation de propriétaire et outre pour la somme de 150 livres. (2)

En 1712, les Renards formaient un complot avec les Cinq-Nations et les Anglais pour chasser les Français de Détroit. Les Mascoutins et les Kikapous étaient aussi de la partie. M. DuBuisson commandait à Détroit, remplaçant M. de LaForest, successeur de M. de Lamothe-Cadillac, retenu à Québec. Cet officier était brave et expérimenté, mais il n’avait sous ses ordres qu’une trentaine de Français. Et, pour comble de malheur, les Outaouais et les Hurons, commensaux ordinaires de Détroit, n’étaient pas revenus de la chasse. La situation était critique. Le 13 mai 1712, M. de Vincennes arriva des Miamis au Détroit. II fut d’un secours puissant à M. DuBuisson. Les deux braves officiers vinrent à bout des Renards, mais après bien des fatigues et des prodiges de valeur delà petite garnison, sous leurs ordres. Dans une lettre datée de Détroit le 15 juin 1712,

(1) Archives du Canada, Série B. 29, I.

(2) Acte de Lepailleur, 10 juillet 1709.

M. DuBuisson raconte tout l’événement à M. de Vaudreuil :

“Comme j’ai cru qu’il estoit d’une très grande conséquence de vous informer de l’estât de ce poste par un canot en toute diligence j’ay prié Mr de Vincennes de faire le voyage l’ayant assuré que cela vous fairoit plaisir persuadé que je suis Monsr. de Iinquiétude où vous êtes de sçavoir ce qui se passe ici, Iaccablement où je suis jour et nuit par les conseils généraux et particuliers que je tiens avec les Sauvages m’empêchent de vous circonstancier le compte que j’ay l’honneur de vous rendre, M. de Vincennes ma fort promis de ne rien oublier de tout ce qui s’est passé afin de vous en informer entièrement.

“La deffaite de deux villages Mascoutains et Outagamis est un des grands sujets qui mengage à faire partir ce canot c’est Dieu qui a permis que ces deux audacieuses nations ayent perv ils avoient receu force présens et des colliers des Anglais pour destruir le poste du fort de Pontchartrain en nous égorgeant, et ensuite quelques nations, nos alliés dont les hurons et outawois domiciliés du Détroit Pontchartrain n’en dévoient pas estre exempts et ensuitte ces malheureux dévoient se retirer chez les Anglais pour estre a leur dévotion pour faire continuellement de mauvaises affaires Ion assure que la bande de Quinetouant et celle de Makatemangouâ ont este receues des Iroquois pour faire village chez eux ce sont trois canots d’outagamis qui ont esté deffaits par les Saulteurs à quatre lieues de ce poste qui rapporte cette nouvelle ; je crains beaucoup pour M. de Laforest ne doutant point qu’il ne se soit mis en marche pour se rendre icy parce qu’yl pouvoit bien trouver quelque bande de ses Outagamis de ceux qui doivent

faire village avec les Iroquois ; la bande du grand chef Lamymâ et celle du grand chef Penoussa sont venus au petit printemps se camper malgré moy à cinquante pas de mon fort n’ayant voulu nullement mescouter parlant toujours avec boucoup d’insolence se disant maistre de toutte la terre ; il m’a fallu filler doux n’ayant comme vous savez Monsieur que trente Français avec moi et voulant conserver ceux des Miamis au nombre de huit qui estoient avec M. de Vincennes, comme aussy faire les semences et faire paistre les bestiaux, d’ailleurs les Outawois et les Hurons nestoient pas arrivés de leurs hivernements j’estois tous les jours exposés à milles insultes tuant les poules, pigeons et autres animaux apartenant aux français sans oser dire mot n’estant pas en estât encore de me déclarer il y en eust qui entrèrent dans mon fort pour poignarder un habitant nommé la jeunesse, et une grande fille apartenante au nommé Roy aussy habitant, je ne pus pourtant assez me contenir je pris les armes pour m’opposer qu’ils ne fissent cette méchante action, je les obligeai à se retirer promptement afin de ne pas leur donner le temps de grossir leur party, comme aussy de leur costé ils attendoient les quikapous leurs alliés affin que tous ensemble peussent exécuter leur d’agnable projet et estre assez forts pour se retirer sans rien craindre chez les Anglois et Iroquois, ces malheureux n’atandoient que le moment que nous prissions feu pour nous accabler ; ce fut bien autre chose quand ils eurent apris que les mascoutins qui avoient hiverné dans le haut de la rivière St-Joseph avoient esté deffaits au nombre de cent cinquante âmes, hommes, femmes et enfans, par Saguismâ, chef de guerre Outtawois et les Poutouatamis, ils voulurent dès le

moment deffaire une cabane Outtawoise qui estoit à la porte de mon fort, j’en fus averty par le nommé Joseph Outagamis qui depuis longtemps s’est destaché de sa nation pour se donner entièrement aux françois, c’est par Iuy que j’ay sceu tout ce qui se passoit dans le village des Outagamis et Mascoutins.

“II a l’honneur d’estre conneu de vous, Monsieur, il descendit l’année dernière à Montréal, c’est aussy Iuy qui m’a averty que je devois estre brullé dans mon fort ce qui me fist aussytôt envoyer un canot de françois au lieu de I’hivernement des Outtawois et hurons pour leur dire de se hâter de venir me joindre, j’envoy aussy un autre canot de l’autre costé du lac pour avertir les saulteurs, les Mississagues et les Amiquois pour grossir mon party, l’église et la maison de mallot estoient dehors le fort et tout le bled de nos sauvages dedans. Les vents contraires qu il y faisoit tous les jours empeschoient tous les Sauvages nos alliés d’arrivér ce qui me fatiguoit beaucoup me sentant fort pressé, je pris le party d encourager le peu de françois qui me restoit afin de retirer promptement ces bleds bien nous en prit car deux jours plus tard je ne tenois rien puisque dans le moment il fallut se tirailler pour l’avoir et mesme ils nous en pillèrent beaucoup, mais la grande affaire cestoit d abattre au plus vite l’Eglise le magasin et quelque autre maison qui estoit à costé de mon fort et mesme sy proche que les ennemis auroient este les maistres de nous bruller quand ils auroient voulu. Et de plus il estoit important de faire place nette pour se bien deffendre en cas d’attaque comme en effet ce qui est arrive, nous en avons rendu mille grâces au Seigneur nous estions perdus sans ressource, sans cela je faisois toujours meilleure mine que je

n’avois beau jeu encourageant toujours les françois qui estoient dans la consternation croyant leur perte asseurée, la crainte que j’avois qu’il n’arrivast quelque chose aux françois qui n’estoient pas encore arrivés, le besoin de faire les semences et faire pacager les bestiaux cela faisoit que je n’osais pas me déclarer ny leur refuser l’entrée de mon fort ny leur traitte de peur qu’ils ne s’aperceussent que je sçavois leur pernicieux dessein, ce que je peux faire ce fust de leur dire que j’aprehendais les miamis qui sachant que je les tenois a costé de moy ils me feroient la guerre c’est pourquoy j’allois acomoder mon fort ils ne donnèrent pas beaucoup dans mes raisons il fallut se tirailler pour avoir des pieux qui estoient dehors le fort dont ils sestoient rendus les maistres ; je me mis au plus vite à faire racomoder mon fort de ce que j’en pus arracher. Et je le doublay parfaittement bien avec les débris des maisons je joué de ruze pour avoier un pigonnier qu’ils voulloient garder qui nous auroit donné de la peine et bien tué du monde, je le fis monter promptement en face de leur fort avec de bonnes meurtrières, je fis monter deux boittes à pierriers sur deux grosses bûches pour me servir de canon dans le besoin comme en effait.

“Le treizième de may impatient de l’arrivée de mes alliés que j’avois envoyé chercher qui estoit le seul secours que je devois espérer Mr de Vincennes arriva des Miamis avec sept ou huit françois ne m’apporta aucune nouvelle des sauvages que j’attendois cela me chagrinoit beaucoup ne sachant presque plus a quel saint me vouer.

“Mais le ciel qui veilloit pour nous a nostre conservation lorsque je my attendois le moins, il entra chez moi un huron tout essoufflé qui me dit mon père je

et demande à te parler en secret, il me dit : “Je viens de la part de nos vieillards il ny avoit dans leur village pour lors que sept à huit hurons, il semble que tout ce soit passé icy par miracle car le reste arriva deux heures après et les Outtawois aussy, c’est envoyé me dit Dieu a pitié de nous, il veut que tes ennemis et les nôtres périssent je t’apporte pour nouvelle que quatre hommes viennent d’arriver dans notre fort n’ayant auzé entrer dans le tien à cause des renards et mascoutins qui sont autour de toi ; c’est Mâkisabé chef de guerre Poutouatomy et le frère de Tekamasimon et deux autres ils demandent à te parler, je priai Mr de Vincennes d’y aller, ou estant arrivé il reconneust les quatre Sauvages il vint une heure après me rendre réponse et me dit de la part de Makisabé que six cents hommes alloient bientost arriver pour me donner du secours et manger ces malheureuses nations qui avoient brouillé toute la terre que j’eusse à me tenir sur mes gardes pour éviter la surprise des Outagamis et Mascoutins qui pourraient aprendre l’arrivée de ces secours, je priai Mr de Vincennes de retourner au fort des hurons et de sçavoir de Makisabé sy il ny auroit point moyen de se contenter de chasser les Mascoutins et Outagamis et les obliger a retourner a leurs anciens villages, que c’estoit Monsr Vostre intention, mais il ny eust rien à faire les huions estoient trop animez et cette grande affaire auroit esté trop bien concertée pendant toutte l’automne et l’hiver avec toutes les nations et les presens donnez, Mr de Vincennes s’estant aperceu que cettoit les irriter de leur parler d’acomodement en demeuia là, d autant plus que les Sauvages dirent que tous ces médians hommes n’avoient jamais tenu leur parolle se fut donc de nous taire en faisant la chose de bonne grâce et nous bien battre avec eux

contre nos ennemis communs, les hurons nous ayant mesme reproché, sy nous estions las de vivre ayant sceû les mauvais desain des Outagamis et Mâskoutins qu’il falloit absolument les deffaire et esteindre leur feu, que vostre intention estoit qu’elles périssent qu’ils avoient bien conneû vostre esprit à Montréal sur ce sujet, Monsr. de Vincennes revint et me dit il est inutile de parler d’acomodement, effectivement je conneus bien qu’il y avoit à craindre de nous attirer tant de nations ne sachant pas si ils estoient bien intentionnées pour nous ce fut pour lors que je fis fermer les portes de mon fort je partagé le peu de françois en quatre brigades ayant chacun leur brigadier je vizitté leurs armes et les amunitions tout prest je les partagé sur chacun des bastions j en mis quatre dans la redoute que je venais de faire faire j’en reservay quelqu’un que je mis à deux courtines les plus à craindre avec des épées amanchéea mes deux pièces de canons touttes prestes avec des Iingos de fer pour mettre; dedans que j’avois fait faire par le forgeron, nostre Reverend Père de son coste agisoit se tenant tout prest pour donner une absolution généralle en cas de besoin et secourir les blessés sy par hazar il y en avoit, il consomma aussy la sainte hostie, tout estant bien disposé nestant plus que dans l’attante de nous bien frotter, Ion m’avertit dans le moment qu’il paroissoit beaucoup de monde, je montay dessus un bastion et ayant jetté la veu du costé du bois, je vis sortir l’armee des nations du sud, sçavoir . les Illinois, les Missoury, les Ausages et autres nations encore plus esîoignées, estoit aussy avec eux Saguima, chef Outawois comme aussy les Poutoutaamis Sakis et quelques Malhominy, le détroit n’a jamais veu tant de peuple chose surprenante combien touttes les nations sont animées contre les mascoutins et

Outagamis cette armée marchoit en ordre avec autant de pavillnos comme il y avoit de sortes de nations, elle fut droit au fort des hurons qui dirent au chef de cette armée il ne faut point camper l’affaire presse trop, il faut entrer dans le fort de nostre Père et combattre pour lu y comme il a toujours eu pitié de nous et qu’il nous ayrne il est bien juste que nous mourions pour Iuy ; ne voyez vous pas cette fumée aussy ce sont trois femmes de nostre village Saguina que l’on brulle dont la tienne est au nombre, il n’en fallut pas dire davantage il se fist un grand cry et en mesme temps donnèrent à touttes jambes les hurons à leur tête auisy bien que les Outtaouais de ce lieu, les Outagamis et Mascoutins firent aussy leur crv et sortirent une quarantaine de leur fort tous nuds et Matachez avec leurs armes voltigeant par tout pour aller reconnoistre les nostres et les braver afin de leur faire croire qu’ils ne les craignoient point, ils furent pourtant obligés de se retirer bien viste et de rentrer dans leur village, les nostres me demandèrent à entrer dans mon fort, je leur permis les voyant trop animés mon dessein estoit de les faires camper dehor proche le bois afin de n’estre point incomodé. Les chefs de tous les Sauvages s’assemblèrent dans la place de mon fort et me parlèrent en ces termes.

“Mon père, je te parle de la part de touttes les nations tes enfans qui sont devant toi ce que tu as fait pour eux l’année dernière en retirant leur chair du feu que I Outagamis voulait rostir et manger mérite bien que nous t aportions nos corps t’en rendre le maistre et nous faire faire tout ce que tu souetteras nous ne craignons point la mort d’abord qu’il faut risquer à mourir pour toi, nous te demandons seullement que tu pries le Père de touttes les nations d’avoir pitié de nos femmes et de nos enfants en cas que nous

perdions la vie avec toi, nous te demandons que tu jettes un brin d’herbe sur nos os pour les mettre à I’abry des mouches.

“Tu vois bien mon père que nous avons quitté nos villages nos femmes et nos enfans pour venir au plus vite te joindre nous espérons que tu auras pitié de nous, que tu nous donneras à manger et un peu de tabac à fumer, nous venons de loin nous sommes dénués de touttes choses nous espérons que tu nous donneras du plomb et de la poudre pour nous battre avec toi, nous ne tenons pas un grand discours nous nous apercevons que nous t’ennuyons et tes français par l’ardeur que vous avez de vous battre ;Je leur répondis sur le champ et en peu de mots. Je vous remercie mes enfants le penchant que vous avez à venir de vous mesmes m'offrir à mourir avec moy m’est bien agréable et me fait beaucoup de plaisir, je vous reconnais pour les véritables enfants de Mr le Gouverneur, je ne manquerai pas de Iuy rendre compte de tout ce que vous faittes pour moy aujourd’huy vous ne devez point doutter que lorsqu’il s’agira de vos intérêts qu’il ne sy employé avec beaucoup d’ardeur, ce sont les ordres que je reçois toujours de Iuy de veuiller continuellement à la conservation de son enfant, à l’égard de vos besoins je scay que vous manquez de tout il est fâcheux pour vous et pour moy l’incendie qui m’est arrivée. Je ferez cependant de mon mieux pour vous faire avoir le plus nécessaire, je vous invite à vivre en paix union et bonne intelligence tous que vous etes ensemble des nations aussy bien qu’avec mes français lorsque nous en recevons ainsy les uns avec les autres ce sera le moyen de parvenir à l’entière deffaite de nos ennemis communs prenez donc courage accomodez vos

casses-testes vos arcs et vos flèches et particulièrement vos fusils. Je vais présentement vous faire distribuer de Ja poudre et des balles et ensuite nous attaquerons voilà ce que j’ay à vous dire.

“Tous ses sauvages firent un grand cry de joye et des remerciements en disant nos ennemis sont des

à présent . , le ciel commence à se faire beau

et le ministre de la vie a pitié de nous.

‘Tous les vieillards faisaient la harangue par tout le tour du fort pour encourager les guerriers afin de bien escouter ma parolle et m’obéir pour tous les mouvemens que je leurs ferais faire je leurs distribuay prontement du plomb et de la poudre et ensuite nous fismes tous ensemble le cry de combat la terre mesme en trembla, les ennemis qui n estoient qu’à la portée du pistolet firent aussy leur cry et en mesme temps les coups de fusils de part et d’autres donnèrent que les balles donnoient comme de la grelle il nous faleust aussy faire comme nos Sauvages pour les encourager, la poudre et les balles que vous eûtes la bonté, Monsieur, de m’envoyer en l’automne dernière ne dura guierre il falleut avoir recours à trois barils que Mr de Lamothe avoit laissé au nommé Roy pour vendre ne m en ayant pas laissé un seul grain quand il partit pour la deffense du fort en cas d’ataque toutte la mienne y a passe aussy ce qui n’a peu suffire avec d’autre que j’ay esté obligé d’acheter des français. J’ay tenu les Outagamis et Mascoutins assiégés pendant dix neuf jours les fatiguant par un feu continuel le jour et la nuit ils furent obligés pour éviter le grand feu de se mettre à quatre ou cinq pieds avant dans la terre j’avois fait faire deux grand échafaux élevés de vingt pieds de haut afin de mieux les battre dans leur villages ils ne pouvoient point aller à l’eau la faim

et la soif les accabloient j’avais quatre à cinq cents hommes le jour et la nuit qui tenoient bloqué leur village afin qu’il n’en peut sortir aucun pour aller chercher du secours tous nos sauvages alloient aux environs du bois à la découverte et ramennoient toujours avec eux des prisonniers qui venoient joindre leurs gens ne croyant pas qu’ils fussent assiégés leurs passe temps estoit de les fusiller ou de les tirer à coups de flèches et en faire bruller.

“Les ennemys que je tenois assiégés croyant m’intimicîer et par ce moyen m’obliger à la leur laisser la campagne libre bordèrent leur palissade de couvertes descarlate et ensuitte me crièrent qu’ils voulaient que la terre fut toutte teinte de sang ses couvertes rouges en estoient la marque ils arborèrent en estendarts douze couvertures rouges en douze endroits différents de leur villages je conneus bien que ses marques estoient anglaises et qu’ils se battoient pour eux comme en effet nous parlant d’un fort à l’autre ils me crièrent qu’ils n’avoient point d’autre père que l’anglais en disant à touttes les nations nos alliés qu’ils feraient bien mieux de quitter mon party et se mettre du leur ; le grand chef de guerre des Pontouatamis après m’avoir demandé ma permission et mon avis monta sur un de mes échaffauds et leur parla de la part de touttes les nations en ces termes :

“Méchantes nations que vous estes vous croyez nous faire peur par tout ce rouge que vous mettez à vostre village soyez persuadés que sy la terre est teinte du sang que ce ne sera que du vostre ; tu nous parles de l’anglais c’est Iuy qui est cause de ta perte ayant escouté ses mauvais conseils, il est ennemy de la prière c’est pour cela que le maistre de la vie le châtie aussy bien que toy, méchants hommes que vous

estes n'avez-vous pas sceu aussy bien que nous que le père de touttes les nations qui est à Montréal envoyé continuellement des partis de ses enfants chez l’anglais pour Iuy faire la guerre et en ramener des prisonniers en sy grand nombre qu’ils ne sçavent où les mettre, ces Anglais qui sont des lâches ne se défendent qu’en cachettes en tuant les hommes par cette méchante boisson d’eau de vie qui a fait mourir tant d’hommes un moment après l’avoir beue ainsy nous verrons ce qui arrivera de vous autres pour avoir escoutté leur parolle.

“Je fus obligé de faire finir la conversation mestant aperceu que les ennemis m’avoient demandé à parler que pour nous amuzer et avoir un peu de temps d’aller chercher de l’eau la soif les accablant beaucoup. Je donner ordre de commencer nostre grand feu qui fut sy violent que nous leur tuâmes plus de trente hommes et quelques femmes qui s’estoient desrobées pour aller a I eau, je perdis ce jour là douze hommes dans mon fort qui furent tués par nos ennemis, ils s’estoient emparés, malgré moy d’une maison où ils avoient dressé un échafaut derrière le pignon qui estoit de terre nos balles de fusils ne pouvant les percer ainsi tous les jours ils nous tuyoient du monde de cet endroit ce qui m’obligea de faire monter sur un de mes échafauds deux grosses bûches ou estoient amanchées mes deux boettes à pierriers je les chargeai avec des lingots et je fis tirer dans ce pignon qui m incommodait tant, les deux premiers coups portèrent si heureusement que nous entendîmes culbuter Ieschafaut qu ils avoient fait derrière et quelqu’uns deux y furent tues. Ils furent si épouvantés de ses coups de canons que nous les entendîmes faire des cris et des hurlements épouvantables et de sur le soir ils crièrent et demandèrent sy je voulais bien leur

accorder la liberté de venir me parler, je fis pour lors assembler tous les chefs des nations qui estoient avec moy pour scavoir leurs sentimens et nous convinmes tous ensemble qu’il falloit les laisser revenir afin de tacher par ruze de retirer de leurs mains trois femmes de nos gens qu’ils avoient fait prisonniers quelques jours avant le siège, dont la femme du grand chef de guerre Saguina en estoit une, je leurs fis crier par mon interprette qu’il pouvaient venir en toutte seureté me parler que je voulois bien leur donner cette satisfaction avant que de mourir.

Ils ny manquèrent pas et vinrent le lendemain matin nous fusmes fort surpris de ne plus voir ses étendards rouges dans leur village, mais seulement un pavillon blanc ce fut le grand chef Pemoussa qui fist cette première ambassade, il sortit de son village avec deux autres sauvages un pavillon blanc à la main j’envoyai mon interprette audevant pour me l’amener et le mettre à I’abry de l’insulte de quelque jeune guerrier et il entra dans mon fort je le fis mettre au milieu de la place et ensuitte je fis assembler tous les chefs des nations qui estoient avec moy pour escouter tous ensemble nostre embassadeur dont voilà les pstolles.

“Par un collier et deux esclaves — Mon père, je suis mort, je vois bien que le ciel est beau et clair pour toy seullement et que pour moy il est tout noir quand je suis party de mon village j’ay eu l’espérance que tu voudras bien m’escouter, je te demande mon père par ce collier que je jette à tes pieds d’avoir pitié de tes enfants et de ne leur pas refuser deux jours qu’ils te demandent sans que l’on tire de ta part et de la nostre afin que nos vieillards puissent tenir conseils pour trouver des moyens d’adoucir ton esprit.

“C’est à vous à qui je parle présentement, vous autres enfants obéissans à la parolle de nostre père ce collier est pour vous prier de vous souvenir que nous sommes vos alliés sy vous répandez nostre sang sachez que c’est aussy le vostre tachez donc je vous prie d’adoucir l’esprit de notre père que nous avons chagriné cy souvent.

“Ses deux esclaves sont pour remplacer peut estre un peu de sang que vous pouvez avoir laissé tomber, je ne vous dis que ce peu de parolles jusqu’à ce que nos vieillards partent sy vous nous accordez les deux jours que je vous demande.

“Voilà, Monsieur, ce que je leur répondis :

“Si vous aviez le cœur un peu esmeu que vous connussiez véritablement, Monsieur le Gouverneur pour vostre père, vous auriez commencé par m’amener les trois femmes que vous avez chez vous prisonnières ne bayant pas fait, cela me fait croire que vous avez le cœur toujours mauvais sy vous voulez que je vous écoute commensez par me les amener, voilà tout ce que j’ay à vous dire.

“Tous les chefs qui estoient avec moy crièrent tout haut mon père après ce que tu nous viens de dire nous n avons rien à répondre à cet embassadeur qu’il prenne ton esprit s’y il veut voir le jour.

“L’ambassadeur répondit, je ne suis qu’un enfant, je m en vay retourner a mon village pour rendre réponse à nos vieillards ainsy finist le conseil, je Iuv donnav trois ou quatre françois pour le reconduire l’asseurant que Ion ne tireroit point de tout le jour que ses vieillards ne meussent parlé, à condition qu’il ne sortirait personne de leur village pour aller chercher de l’eau que lorsque l’on s’en apercevroit

que la treve se termineroit et que l’on tireroit aussy tost.

“Deux heures après deux chefs mascoutins et un troisième Outagamis vinrent le pavillon à la main avec les trois femmes en question je les fis entrer dans le mesme endroit que le premier ou se trouvèrent tous nos chefs Sauvages ces trois envoyés parlèrent ainsy : mon père, voilà ces trois morceaux de chair que tu nous demandes nous n’avons pas voulu les manger nous imaginant bien que tu nous en demanderais compte fais en mon père présentement ce que tu . voudras tu en es le maistre nous voilà Mascoutins et Outagamis qui te demandons que tu fasses retirer toutes les nations qui sont avec toy afin que nous puissions librement aller chercher de quoy faire vivre nos femmes et nos enfans, beaucoup meurent tous les jours de faim et de misère, tout nostre village regrette de tavoir fâché si tu es sy bon père comme tous tes enfans qui sont autour de toi le disent tu ne nous refuseras pas la grâce que nous te demandons.

“Comme j’avais les trois femmes que je demandais je ne me souciay plus de les ménager je leurs répondis, sv vous eussiez mangé ma chair que vous m’avez amené vous ne seriez en vie à présent vous aviez senty dans le moment des coups si pesans qu’ils vous auroient fait entrer dans la terre sy avant que l’on ne parleroit plus de vous à présent tant il est vray que j’ayme la chair du père de touttes les nations, à lesgard de la liberté que vous me demandez, je laisse à mes enfans à vous respondre ainsy je ne parle, plus:

“Le grand chef des Illinois nommé Makoouandely fut nommé par les chefs des autres nations pour parler en ces termes :

"Mon père, nous te remercions tous de la bonté que tu as pour nous, nous t’en remercions puisque tu nous donnes la liberté de parler nous Iallons faire, et en s’adressant à ces chefs ennemis ; ecoutte moy donc présentement nations qui a brouillé toutte la terre nous voyons bien a tous vos discours que vous ne cherchez qu’à surprendre nostre père et le tromper encore en Iuy demandant que nous nous retirions nous ne l’aurions pas plus tost fait que vous tourmenteriez encore nostre père et qu’infailliblement vous repanderiez son sang, vous estes des chiens qui l’avez toujours mordu, vous n’avez jamais esté sensible au bien que vous avez reçue de tous les françaia, vous avez creu malheureux que vous estes que nous en savions pas touttes les paroles que vous avez reçues des anglais pour esgorger nostre père et*»ses enfants icy et après les y amenner ainsy retirez-vous ; pour nous nous ne bougeons point d’ici nous voulons mourir avec nostre père, et sy il nous disoit de nous en aller nous Iuy désobéirions parce que nous connaissons vostre mauvais cœur ne voulant pas le laisser seul avec vous. II faut donc voir à présent qui sera les maistres ou de vous ou de nous, vous n’avez qu’à vous retirer et aussy tost que vous serez rentrez dans votre fort nous allons recommencer à tirer. Je fis escorter ses ambassadeurs jusques à leur fort, et nous recommensames à tirer comme à l’ordinaire nous fumes trois ou quatre jours sans nous parler faisant toujours grand feu de part et d’autre ; les ennemis le firent si violent à coups de flèches qu’ils décochaient en l’air plus de deux ou trois cents à la fois au bout desquelles il y avoit du foudre allumé, et d’autres avec des fuzées de poudre, dans le dessain de me bruller comme j’en avois esté menassé je me trouvai fort embarrassé ses flèches tombaient de

touttes parts sur les maisons qui n’estoient couvertes que de paille le feu prenant a quelqu’une ce qui espouvantoit cy fort les françois qu’ils croyaient estre tous perdus je les rasseuray tous leur disant que cela nestoit rien et qu’il falloit au plus vite y remedier, alors prenez courage leur dis-je descouvrons vite les maisons et mettons des peaux cl’Ours et de chevreuils à la place; des Sauvages nous y aydèrent je fis entrer à force de monde deux grandes pirogues de bois dans lesquelles je fis mettre vingt bariques d’eau dedans avec des Badroueües au bout des perches pour esteindre le feu quand il prenait en quelque endroit, et des crochets pour arracher les fléchés ; j’ai eu quatre ou cinq françois qui ont esté blessés, je tombay dans un autre embarras bien plus grans que ce premier mes Sauvages s’estant rebuttés voulant s’en aller une partie disant que l’on ne vainqueroit pas cette nation qu’ils la connoissaient bien qu’ils estaient plus braves qu’aucune autres que d’ailleurs je ne pouvais plus leur fournir de vivres suffisamment pour leur subsistance. L’inconstance de ses nations devoit bien nous apprendre qu’il est dangereux de laisser un poste sy esloigné sans troupes. Je me voyais donc par conséquent à la veille destre abandonné et laissé à la proye de nos ennemis qui ne m’auroient guerre donné de cartier et l’anglais aurait triomphé, les français furent sy épouvantés qu’ils me dirent qu’ils voyaient bien qu’il falloit se retirer au plus viste à Michilimakinac et je leur dis à quoy pensez vous peut-on avoir des sentiments si bas et quoy abandonne-ton un poste avec tant de lâcheté chassez mes amis de vos esprits un sy mauvais dessein que nous paroist il donc de sy mauvais pour nous faire tant craindre vous devez croire que sy vous aviez fait telle chose que de m’abandonner que Mon-

sieur le gouverneur-général vous feroit poursuivre partout pour vous punir de vostre lâcheté, ce que viennent de me dire les Sauvages ne doivent pas vous espouvanter je m’en vay leur parler en particulier à tous les chefs et leur remettre Iesprit ainsy changez de sentiment et me laissez faire et vous verrez que tout ira bien. Ils me répondirent qu’ils ne prétendoient pas se retirer sans mon consentement et moy à leur tête ne croyant pas que nous puissions tenir sy les Sauvages nous abandonnoient qu’ils me priècent de ne leur sçavoir mauvais gré qu’ils aboient rontinuer à faire tout ce que je souetterois d’eux, comme en effet j’ay esté très content d’eux ayant fait leur devoir en braves gens.

“Je fus quatre jours et quatre nuits sans aucun repos ny boire ny manger ne matachant uniquement à mettre dans mes intérêts tous les jeunes chefs de guerre affin de tenir ferme avec moy et d’encourager tous les guerriers à ne se point retirer que l’on neust deffait entièrement nos ennemis, je me suis despouillé pour parvenir à mes fins de tout ce que j’avois pour donner aux uns et aux autres, vous sçavez. Monsieur, qu’avec les Sauvages il ne faut pas estre avare, je me flatte que vous aurez la bonté d’entrer dans toutes ses dépenses qui sont pour moy immenses, et pour le Roy très peu de choses car sans cela je serais extrêmement à plaindre estant chargé d’une grande famille qui me fait beaucoup de dépenses à Québec ; ayant gagnié tous les Sauvages en particulier je fis un conseil général ou j’appellay touttes les nations je leur dis, et quoy mes enfans estant à la veille de faire périr cette méchante nation que vous ayez les sentiments de fuir honteusement après avoir si bien commencé pourriez vous jamais lever la têste, vous seriez toujours chargés de confusion touttes les autres

nations diroient sont ce là ses braves guerriers qui ont fuy si lâchement ayant abandonné les françois ne vous mettez point en peine, prenez courage nous tacherons de trouver encore un peu de vivres, les hurons et les Outtawois vos frères vous en offrent pour moy je feray de mieux pour vous soulager et vous ayder, ne voyez-vous pas que vos ennemis ne tiennent qu a un fîllet la faim et la soif les accablent nous seront bien tost maistre de leurs corps, n’avez pas bien du plaisir après cette grande deffaite lorsque vous serez à Montréal que vous y recevrez tant de caresses et d’amitiés du père de touttes les nations qui vous saura bon gré d’avoir risqué vos vies avec moy car vous ne devez pas doutter que dans le compte que je Iuy rendray de tout cecy que je ne vous rende justice à chacun en particulier de tout ce que vous aurez fait pour moy vous devez sçavoir aussy qu’en deffaisant cette nation c’est donner la vie et le repos à vos femmes et à vos enfants qui ne I ont pas encore goustée.

“Les jeunes chefs de guerre que j’avois gagné ne me donnèrent pas le temps d achever et me disant mon père permets nous de tinterrompre, nous croyons que c’est quelque manteur qui test venu rapporter faux, sache que tous ce que nous sommes nous t’aymons trop pour t’abandonner et nous ne sommes pas sy lâches qu’on voudroit bien le dire, nous sommes résolus quand nous devrions jeûner encore davantage de ne point te quitter que tes ennemis et les nostres ne soyent deffaits, tous les vieillards et autres aplaudirent disant allons, courons à nos armes et faisons mentir ceux qui ont mal raporte a nostre pere, le grand cry se fist et l’on chanta et dansa la guerre pendant qu’une grande partie se battoit.

“Tous les jours il sortoit quelques sakis qui avoient fait anciennement village avec les Outagamis pour se rendre à leurs gens qui estoient avec moy qui les receurent avec plaisir, ils nous aprenoient lestât du village de nos ennemis nous asseurant qu’ils estoient dans la dernière désolation que plus de soixante et quatre vingt femmes et enfans estoient morts de faim et de soif et qu’ils estoient infectés par ses corps et autres que l’on tuoient tous les jours nosant faire aucun mouvement pour les enterrer à cause du grand feu que je faisais faire continuellement.

“Les ennemis en cet estât demandèrent à parler ce que nous leur accordâmes ce fut les deux grands chefs, l’un du village et l’autre de guerre, le premier nommé Allamyma, et l’autre Pemoussa avec eux estoient aussy deux grands chefs maskoutins, l’un nommé Kisis et l’autre Ouabimanitou, le grand chef Pemoussâ estoit à la teste de trois autres ayant une couronne de porcelaine sur la teste plusieurs colliers de porcelline pendant sur le corps etplusieurs autour en bandouilères, il estait mataché de terre verte, il estoit soutenu par sept femmes esclaves qui estoient aussy matachees et brodées de porceleines, les trois autres chefs avaient chacun un chichicoy à la main tous en cet estât marchoient en ordre chantant et hurlant de toutte leur force au son de ses chichicoys apellant tous les démons à leurs secours afin d’avoir pitié d’eux, ils avoient mesme des petites figures démoniaques pendeues à leur ceinture, ils entrèrent dans mon fort dans cet esquipage au milieu de touttes les nations nos alliés ils parlèrent comme il suit :

“Mon père je te parle et à touttes les nations qui sont devant toi, je vous demande la vie, elle n’est plus à nous vous en estes les maistres, tous les manitous

nous ont abandonné je vous apporte ma chair par les sept esclaves que je mets à vos pieds, mais ne croyez pas que je croigne de mourir c’est la vie des femmes et des enfans que je demande faitttes je vous prie esclairer le soleil que le ciel soit beau afin que nous puissions voir le jour et qu’à l’avenir nous en fassions que de bonnes affaires, voilà six colliers que nous vous donnons qui nous tiennent attachés comme vos véritables esclaves nous vous prions de les détacher pour marque que vous nous donnez la vie, souvenez vous tout tant que vous estes nos petits neveus dittes nous je vous prie quelque chose qui puisse faire plaisir à nostre retour à mon village.

“Je laisse à vos sauvages à répondre à ses ambassadeurs ils estoient en sy peu de temps si fort animez contre eux qu’ils ne leur répondirent rien, ils me demandèrent seullement à me parler en particulier au nombre de huit ou dix chefs, mon pere nous venons demander de casser la teste à ces quatre grands chefs ce sont eux qui font que nos ennemis ne se rendent point à nostre discrétion quand ils ne les auront plus à leur teste ils se trouveront fort embarrassés et se rendront, je leur répondis qu’il falloit estre sure pour me faire une telle proposition ; sachez qu ils sont venus sur ma parolle et vous m’avez donnez la vostre, il faut avoir de la bonne foy, et vous autres a I avenir pourriez vous vous fier les uns aux autres dailleurs sy j’acquiesse à cette proposition, Monsieur le gouverneur général ne me le pardonneroit pas ainsy chassez cela de vostre esprit il faut qu’ils s en retournent paisiblement vous voyez bien qu ils ne peuvent pas nous esviter, puisque vous estes résolus de ne leur point donner de quartier, ils avouaient que j avois raison et qu’ils n’avoient point d esprit, Ion renvoya ses ambassadeurs en toutte seurete sans cepen-

dant leur rien répondre sur ce qu’ils venoient de nous demander, ces pauvres malheureux conneurent bien qu’il ny avoit point d’espérance pour eux ; j’avoue Monsieur que je fus touché de compassion de leur malheur, mais comme guerre et pitié ne s’acomodent pas surtout estant sy bien informé qu’ils estoient payés des Anglais pour nostre destruction je les abandonnay à leur malheureux sort, au contraire je me pressay de faire finir cette tragédie afin que cet exemple donnât de la terreur aux alliez des Anglais et à eux mesmes. Le grand feu recommença de plus en plus les ennemis estant aux abois battus continuellement dans leur village et dehors quand ils voulaient aller chercher de Ieau ou arracher un peu d’herbe pour soulager leur faim n’avaient plus pour toute ressource qu’une nuit obscure avec de la pluye pour se sauver ils l’attendaient avec bien de l’impatience ce qui arriva le dix neufvième jour du siège ils ne manquèrent pas de s’en servir, ils décampèrent sur la minuit et nous ne nous aperçeumes qu’à la pointe du jour j’encourageay nos gens, et ils donnèrent très vigoureusement après, Monsieur de Vincennes y fust avec quelques françois ce qui fit beaucoup de plaisir à nos Sauvages.

Les ennemis se doutant bien qu’ils seroient poursuivis s’arrêtèrent à une presque isle qui estoit vis à vis le bout de Iisle au cochon proche du lac sainte claire à quatre Iieius du fort coupèrent des fourches des travers dessus et des pieux mastez tout le long : nos gens ne s’en apercevant point donnèrent dans leur retranchement et y perdirent plus de vingt hommes tant de tués que blessés il fallut faire un second siège et se camper aussy cestoit un camp dans touttes les formes l’on voyait cent canots tous les

jours porter les provisions tant Outtaouais, hurons et saulteurs, que Mississagués, les chefs m’envoyèrent demander mes deux pièces de canons touttes les haches et terrières que je pouvais avoir pour couper des bois et les percer.

“Pour approcher le retranchement des ennemis et toujours fournir la poudre et les balles pour les bleds dindes, le tabac et I’aissasonnement cestoit Iordinaire sans compter touttes les chaudières des françois qui ont esté perdues qu’il m’a falleu payer, les ennemis ont tenu encore quatre jours se battant avec beaucoup de valleur et à la fin n’en pouvant plus se rendirent à discrétion de nos gens qui ne leur donnèrent point de quartier tout fut sacagé excepté les femmes et les enfants à qui l’on donna la vie ; cent cinquante hommes eschaperent qui furent liez, tous ses peuples nos alliés revindrent à mon fort avec tous leurs esclaves nous ayant pensé infectés, leur passetemps estoient d’en fuzillier tous les jours quatre ou cinq, les hurons n’ont pas donné de quartier a un seul les leurs, voilà Monsieur comme on finit ces deux méchantes nations sy mal intentionnées et qui brouillaient toute la terre, Nostre Reverend père a chanté une grande messe pour rendre grâce à Dieu de nous avoir préservés de cet ennemy.

“Les Outtagamis et Mascoutins avaient fait un très bon fort comme j’ay dit cy devant à la portée d’un pistolet du mien nos gens n’ausèrent entreprendre de les forcer de dans quoyque je pus leur dire, ils estoient trois cents hommes à le deffendre et nous aurions perdu à la vérité boaucoup de monde, mais aussy le siège n’auroit pas été sy long, nos sauvages ont perdue tant tuez que blesses soixante hommes dont j’en ay eu dans mon fort bien une trentaine de

tuez et un français nommé Germain et cinq ou six autres blessés de fléchés ; les ennemis ont perdue mil âmes hommes femmes et enfans ; je ne veux pas oublier, Monseigneur, à vous rendre compte qu’il y avait environ vingt cinq Iroquois qui restoient joints aux hurons dans le fond du lac dans ce combat, ces deux nations ensemble se sont signalées par dessus tous les autres aussy ont ils perdue plus de monde. Ils ont receu beaucoup de caresses de tous les Sauvages des Pons plus particulièrement leur ayant fait satisfaction de leur vieille querelle par des esclaves et des calumets c’est moy qui les ay portés a se racomodement. J’ose vous asseurer, Monsieur, que cette assemblée généralle de touttes les nations les a tous mis en pais les uns avec les autres et rénouvellé leur ancienne alliance ils comptent tous sur des grands présens qu’ils disent, Monsieur, que vous leur avez promis.

“J’ay arresté pour descendre le grand chef des Illinois du Village du Roché du consentement de sa nation. II s’appelle chachagouache. II est bon homme et a beaucoup d’autorité afin, Monsieur, que vous l’obligiez à faire la paix avec les Miamis. Cette affaire est de très grande conséquences les Miamis m’ayant demandé que sy elle ne se faisait pas qu’ils allaient abandonner leur village et en faire un autre à la rivière oyau dans le fonds du lac herrier c’est justement ou I anglois doit faire un fort suivant les colliers qu’il a donné aux nations, ils m’ont mandé encore qu’ils seroient tranquilles sy vous leur renvoyez, Monsieur, une garnison et un Reverend Père Jesuitte et des presens qu’ils disent que vous leur avez promis; Maquisabe chef Poutouatamy a beaucoup de crédit sur l’esprit de ce chef Illinois il descend aussy le nommé Joseph qui mérite que vous ayez de la

bonté pour Iuy. J’ay bien eu de la peine à Iuy sauver la vie ; je prends la liberté, Monsieur, de vous supplier que les Sauvages qui descendent avec M. de Vincennes reviennent contans leur descente asseure ce poste, Saguina ma témoigné avoir esté peiné de ce que Mr Desliettes ne voulust pas l’attendre le printemps passé ayant creu que cestoit par mespris, le pauvre Otchipouac est mort cet hiver c’est une perte il avait de la fermeté et l’esprit bien fait pour les français.

“Nous avons encore une autre affaire qui ne laisse pas destre épineuse ce sont les Kicapous qui sont a l’entrée de la rivière des Miamis qui vont nous faire la guerre a présent que tous nos alliés ce sont retirés, une trentaine de Mascoutins se sont joint à eux un canot de Kicapous qui venoit au Detroit parler aux trois villages a esté deffait par les Hurons et Outtaouois il y avoit un grand chef dont la teste m a este apportée avec trois autres, ce coup a esté fait par ressentiment de ce qu’il avoit lie I hiver passe des hurons et un Iroquois dailleurs ils le regardent comme véritable Outagamy je ne scay mesme sy Mr de Vincennes ne sestoit point trouvé à l’entrée de la rivière des Miamis si les Kicapous n auroient pas fait mourir les deux hurons et l’ Iroquois il y avoit beaucoup d’aparance ; ses mesmes gens. là arrêtèrent aussy I’anglois qui revenoit des Miamis qui estoit chargé de beaucoup de lettres des révérends pères Jésuittes des Villages des Illinois touttes ses lettres ont esté deschirées ce qui m’a fait beaucoup de peine estant suer qu’il y en avoit pour vous, Monsieur, venant de la Louisiane ; ils ont renvoyé cet anglois habitant Iuy ayant retenu ce qu’il avoit de pelleterie le chargeant bien de retourner pour aprendre des nouvelles, mais il n’en a guère d’envie non plus que

moy de le laisser aller cependant les Outtauois pourraient bien y envoyer, les Kicapous ont chez eux une de leurs femmes avec ses enfants je feray en sorte que les Outtaouais se joignent aux hurons pour faire quelque acomodement avec cette nation pour avoir le repos icy :

“Touttes les nations se sont retirées paisiblement avec tous leurs esclaves ; Saguima a abandonné son Village et va à Michilimakina, les Hurons abandonnent aussy le leur et doivent venir icy ou aller chez les Illinois plus de la moitié des Outaouais de ce lieu se retirent aussy à Michilimakina, les saulteurs et Mississagues vont à Topicanich, ils n’ont vouleu nullement entendre à faire satisfaction aux Miamis touchant le meurtre de l’année dernière avec Mr de Tonty, les Miamis m’en demandent fortement raison, je nespargne rien pour leur faire prendre patience, et que je travaille toujours pour leurs intérests, j ay I honneur de vous dire, Monsieur, que j’ay fait une affaire l’automne dernière dont Mr de Lamothe n a jamais peu en venir à bout pendant tout le temps qu’il a esté icy, c’est d’obliger les Outtaouais à faire une paix solide avec les Miamis et les engager d’aller chez eux ne I ayant jamais voulu faire j’ay reussy fort heureusement, les Miamis les ayant receus le mieux du monde et ont fait une forte alliance, je me flatte, Monsieur, que vous trouverez bon que j’aye l’honneur de vous asseurer que Mr de Vincennes a parfaitement fait son devoir et c est donné beaucoup de pennes aussy bien que dans son voyage des Miamis et Ouytanous l’hiver dernier, si je suis assez heureut Monsieur que vous soyez contant de ma conduitte j’auray lieu de me consoler de touttes mes pennes n’en pouvant plus d’acablement je me suis tiré d’affaire par le grand crédit que j’ay dessus les nations

Mr de Vincennes en a esté témoin je ne prétends pas pour cela en tirer vanité nÿ me faire valloir, je suis mesme bien las du Détroit vous pouvez aisément juger, Mr que n’ayant point de présents du Roy entre les mains en quel estât doivent estre mes affaires, mais j’oze espérer en vostre bonté, pour qu’un pauvre diable ne soit pas à l’aumonne j’ay l’honneur d’estre avec un très profond respect, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,

Au fort du Détroit Dubuisson.

Pontchartrain, le 15 juin 1712. (1)

Dans son Mémoire sur le Canada, Gédéon de Catalogne raconte ainsi la destruction des Renards au Détroit en 1712. II est toutefois bon de remarquer que M. de Catalogne était alors à Québec. II raconte par ouï-dire. Ce n’est pas un témoin Vui a vu. Ce qui explique les variantes de sa version d’avec celle de M. Du Buisson :

“II est bon de sçavoir que lorsque Monsieur de Lamothe estait au Détroit, voulant attirer le commerce de touttes les nations à son poste, avait envoyé des colliers aux Mascoutins et Quiyapous, pour les inviter à faire village au Détroit où on leur offrait une place, ce qu’ils acceptèrent et en estans venus au nombre de quarante familles y firent un fort à l’endroit qui leur fut marqué.

“Comme cette nation est crainte et hayie des autres nations, à cause de son arrogance, on commença à fomenter une conspiration contre ceulx qui estaient établis au Détroit ; et effectivement en 1712 le sieur Du Buisson, commandant au Détroit, les conspirant hurons et outaouacs au nombre d environ

(1) Archives de la Marine. Correspondance générale, vol. 33.

neuf cents hommes se rendirent au fort des Français à qui ce commandant fit ouvrir la porte, où ils entrèrent brusquement et montèrent sur les bastions qui commandaient sur le fort des Renards, sur lequel ils firent plusieurs descharges de mousqueterie.

“Un des chefs des Renards éleva la voix, en parlant aux Français en ces termes :

“ — Qu’est-ce que cela veut dire, mon père, tu nous as invité à venir demeurer auprès de toy, dont ta parolle est toutte fraische dans nos sacs et tu nous déclares la guerre ; où est le sujet que nous t’en avons donné?

“Apparemment, mon père, tu ne te souviens plus qu’il n’y a point de nations de ceulx qui se disent tes enfants, qui n’ayent trempé leurs mains dans le sang des Français, je suis le seul à qui tu ne pourrais faire de reproches ; et cependant tu te joins à nos ennemys pour nous manger ; mais sache que le Renard est immortel, et sy, en me deffendant, je répands du sang des Français que mon père ne me le reproche pas.

“Et rapporta plusieurs aultres particularitez.

“Son audience finie ou plustost interrompue par la mousqueterie, le Renard y répondait très bien et travaillait nuit et jour à creuser des cavernes dans leur fort pour y mettre leurs familles à couvert des armes à feu.

“Le quatriesme jour, le Renard, commençant à manquer de tout pour vivre, éleva encore la voix en ces termes :

“ — Mon père, je ne m’adresse point à toy, je parle à ces femmes qui se cachent dans ton fort, que s’ils

sont aussy braves qu’ils le disent, qu’ils se destachent quatre vingts des meilleurs guerriers auxquels je promets, et tu en seras témoin, mon père, que je ne leur en opposeray que vingt et que si les quatre-vingts les abattent je consens d’estre leur esclave ; et sy, au contraire, les vingt abattent les quatre-vingts guerriers ils seront nos esclaves.

“On ne répondit à touttes ces propositions que par la mousqueterie sans qu’il y eust personne de tué.

“Le huictiesme jour étant venu, les Renards estant tous exténuez y ayant près de six jours qu’ils n’avaient mangé, ils sortirent, la nuit, de leur fort avec leurs familles sans estre descouverts.

“Le jour venu, on avait accoutumé au fort des Français de faire plusieurs descharges de mousqueterie sur celuy des Renards qui y répondaient de leur costé ; mais ce jour là, on n’y tirait plus, ce qui donna la curiosité aux liguez d’aller au fort des Renards où ils ne trouvèrent personne.

“En mesme temps, les chefs demandèrent à Du Buisson le sieur de Vincennes avec un nombre de Français pour marcher à leur teste à la poursuite des Renards.

“Comme les Renards estaient affamez, ils se mirent dans une presqu’île pour paistre de l’herbe et on ne pouvait aller à eux que par un défilé qu’ils avaient soing de garder.

“Enfin les liguez y arrivèrent, leur fermant leur sortie, et on fusillait de part et d’aultre.

“Le Renard, se voyant renfermé, éleva encore la voix en parlant au sieur de Vincennes, qui leur avait desjà crié de se rendre :

“ — C’est à toy que je veux me rendre, réponds moy aussytost dis-moi, mon père, s’il y a quartier pour nos familles. Réponds moi.

“Le sieur de Vincennes lui cria qu’il leur accordait la vye sauve.

“Aussytost le Renard mit les armes bas, et comme ils s’en allaient au devant des alliez, en un instant ils furent investis et tous les Renards taillez en pièces avant qu’ils pussent rejoindre leurs armes.

“Les femmes et enfants furent amenez esclaves et vendus la plupart aux Français.

“Ainsy périrent les Renards que Monsieur de Lamothe avait faict venir au Détroit. Aussytost que les Maskoutins et Quiquapous des grands villages eurent appris cette action, ils envoyèrent plusieurs partis en campagne, les uns à la Baye, d’aultres au Détroit et à touttes les avenues, faisant fuire toutes les aultres nations qui n’osaient tenir à leur approche, jusques à ce que monsieur de Louvigny les eust assiégés dans leur fort où ils estaient bien retranchez qui, par l’effet des bombes, furent contraints de se rendre, la vye sauve qui leur fut accordée par monsieur de Louvigny, malgré les sentiments et les advis des aultres nations qui voulaient les exterminer.” (1)

M. de Vincennes, comme nous venons de le voir, avait été envoyé à Québec par M. DuBuisson afin d’apprendre à M. de Vaudreuil le succès des armes françaises contre les Renards.

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 33; Mémoire de la Société Littéraire et Historique de Québec ; Collection de Manuscrits, vol. 1, p. 623; O’Callaghan, Documents relative to the Colonial History of the State of NewYork, vol IX p. 863.

Par une lettre de M. de Vaudreuil au ministre datée à Québec le 6 novembre 1712, nous voyons que M. de Vincennes retourna le même automne de 1712 chez les Miamis de la Rivière Saint-Joseph. (1)

En 1715, une partie des Miamis de la rivière Saint- Joseph allèrent s’établir sur la rivière Maumee, près du site actuel de Fort Wayne, Indiana. M. de Vincennes, qui commandait chez eux, les suivit.

C’est de là qu’il écrivait à MM. de Ramesay et Bégon que les Anglais de la Caroline avaient recours à toutes sortes d’expédients pour attirer ses Miamis chez eux. (2)

Par un résumé d’une lettre du gouverneur de Vaudreuil soumis au Conseil de Marine le 28 juin 1716 nous voyons que les nations alliées des pays d’en haut vivaient alors en bonne intelligence et en voulaient beaucoup aux Renards, leurs ennemis.

Le résumé de la lettre de M. de Vaudreuil disait :

“Le sr de Ramezay a été informé par le Sr de Vincennes, officier détaché chez les Miamis et Ouyatanons, que les Iroquois ont fait tenir à cette nation des colliers sous terre, c’est-à-dire des paroles secrètes, par lesquels ils les invitaient d’aller chercher leurs besoins à un poste établi dans la rivière Oyo ; ce poste est une nouvelle plantation des Anglais de la Caroline, que là ils trouveraient les marchandises à moitié meilleur marché que chez les Français qui les tyrannisaient.

“Le sr de Vincennes a fait répondre que les Miamis

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 33.

(2) O’Callaghan, Documents relative to the Colonial History

of the state of New-York, vol. IX, p. 931.

de pères en fils étaient enfants d’Onontio (c est le gouverneur français) et qu’ils ne se départiraient point de son obéissance. Les mesmes Ouytanons ont envoyé au sr de Ramezay un jeune esclave pour lui réitérer de leur part la demande qu’ils avaient faite l’année passée d’un officier pour assister à leurs conseils, d’un missionnaire pour les instruire et d’un forgeron pour raccommoder leurs armes. Le marquis de Vaudreuil pourvoiera à leurs demandes suivant l’intention du Conseil ; il aura une particulière attention pour garnir tous les postes, il est d’une extrême conséquence d’établir surtout ceux du côté du sud où les Anglais de Pensylvanie, Caroline et Virginie voudraient bien s’introduire ce qui ruinerait non seulement le commerce du Canada, mais même celui de la Louisiane par la communication des rivières qui tombent dans le grand fleuve Missisispi.” (1)

Le 26 juin 1717, le Roi faisait écrire à MM. de Vaudreuil et Bégon qu’il était satisfait d’apprendre que M. de Vincennes avait empêché les Miamis et les Oouatanons d’accepter les colliers des Anglais. Sa Majesté espérait que l’envoi d’écarlatines détournerait les Sauvages du commerce des Anglais. (2)

Nous voyons par une lettre de M. de Vaudreuil au ministre du 20 octobre 1718 que M. de Vincennes était alors à son poste chez les Miamis. (3)

Le 28 octobre 1719, M. de Vaudreuil annonçait au Conseil de Marine la mort de M. de Vincennes :

“II me parait qu’il est très nécessaire que le Sr Du Buisson continue de servir en ce pays étant plus

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 33.

(2) Archives du Canada. Série B. 39.

(3) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 39.

capable qu’aucun autre officier de gouverner les Ouyatanons et les Miamis qui le connaissent et l’estiment et parmi lesquels il est en réputation depuis la défaite des Renards au Détroit où il commandait en I’abscence du Sr La Forest et où les Miamis et les Ouyatanons venaient faire leur traite, leur village n’étant pas alors fort éloigné de ce poste ; ces deux nations n’ont encore fait aucun mouvement pour aller l’une à la rivière Saint-Joseph et l’autre sur le Teatiky ; elles me promettaient par les paroles que j’ai reçues de leur part l’été dernier, qu’elles ne manqueraient pas d’y aller cet automne, mais elles ont changé de sentiments depuis ce temps là, car j’apprends par les dernières lettres qui me sont venus des Miamis que le sieur de Vincennes étant mort dans leur village, ces Sauvages avaient résolu de ne point aller à la rivière Saint-Joseph et de rester où ils sont .”(1)

Les Miamis conservèrent longtemps le souvenir de M. de Vincennes. Trente ans après sa disparition, comme on le verra par le petit fait suivant, les Français se servaient de son nom pour agir sur l’esprit de ces Sauvages.

Dès son arrivée dans la Nouvelle-France en 1747, M. de la Galisonnière avait saisi l’importance pour la France d’avoir un chemin de communication entre ses deux colonies de la Nouvelle-France et de la Louisiane. C’est dans ce but qu’il décida d’envoyer une expédition prendre formellement possession de la vallée de l’Ohio que les commerçants anglais commençaient à fréquenter.

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 40; O’Callaghan, Documents relative to the Colonial History of the State of New-York, vol. IX, p. 894.

II fallait pour accomplir cette tâche un officier capable, de tact et estimé des Sauvages. Pierre- Joseph Céloron de Blainville, capitaine d’une compagnie dans les troupes du ^détachement de la marine, réunissait ces qualités. C’est lui qui fut envoyé dans cette région lointaine. Les instructions que M. de la Galissonnière lui remit portaient de parcourir cet immense pays, d’aller chez les differentes nations qui l’habitaient, de les engager de le suivre pour être témoins de ce qu’il faisait, et de ne laisser désormais aucun anglais venir commercer parmi eux.

L’expédition partit de Lachine le 15 juin 1749. M. de Céloron avait sous ses ordres, un capitaine, M. Pécaudy de Contrecoeur, huit officiers subalternes, six cadets, vingt hommes de troupes, centquatre-vingts Canadiens, et environ trente sauvages, tant Iroquois qu’Abénakis.

Le 13 septembre 1749, près de trois mois après son départ de Lachine, l’expédition arrivait au village de la Demoiselle, près de la rivière à la Roche, habité par les Miamis.

M. de Céloron attendit pendant cinq jours au village de la Demoiselle un interprète miamis qu’il avait demandé à M. de Raymond, commandant du poste de Kiskakou. L’interprète n’arrivant pas, M. de Céloron se décida, le 17 septembre, de s’adresser aux Miamis par le moyen d’un Iroquois qui parlait bien leur langue.

M. de Céloron procéda très habilement avec les Miamis qui étaient de rusés compères. Au nom du gouverneur de la Nouvelle-France il leur offrit huit branches de porcelaine. Ces cadeaux leur étaient donnés pour abandonner les villages de la Demoiselle, à la rivière à la Roche, et au Baril, à la rivière Blanche.

L’interprète accompagna la présentation du discours suivant :

“Mes enfants, la façon avec laquelle j’ai agi avec vous, malgré ce que vous avez fait aux Français, ce que je vous avais donné pour faire subsister vos femmes et vos enfants, doit vous prouver l’attachement que j’ai pour vous et la droiture de mes sentiments. J’oublie ce que vous avez fait et je l’enterre dans le plus profond de la terre pour ne m’en plus ressouvenir, persuadé que vous m’avez rien fait qu’à l’instigation de gens dont la politique est de troubler la terre et de gâter l’esprit de ceux à qui ils les communiquent, et qui, profitant du malheureux ascendant que vous leur avez laissé prendre sur vous, vous font faire des fautes et vous engagent dans de mauvaises affaires, sans qu’ils paraissent y avoir aucune part, afin de vous perdre auprès de moi. C’est pour vous éclairer que je vous envoie ma parole, êcoutez-Ià bien et faites-y attention, mes enfants ; c’est la parole d’un père qui vous aime et à qui vos intérêts sont chers. J’éteins par ces deux branches de porcelaine les deux feux que vous avez allumés depuis deux ans, à la rivière à la Roche et à la rivière Blanche, je les éteins de façon qu’il n’en paraisse sortir aucune étincelle.”

Toujours au nom du gouverneur de la Nouvelle- France, M. de Céloron offrit ensuite un collier aux Miamis des villages de la Demoiselle et au Baril. Ce nouveau cadeau, plus riche, plus important, c’était pour demander aux Miamis de revenir à leur ancienne bourgade où était mort M. Bissot de Vincennes trente ans auparavant.

Ecoutons l’interprète parlant au nom de M. de la Galissionnière :

"Mes enfants, je viens de vous dire par ces branches de porcelaine que j’éteignais les feux que vous aviez allumés à la rivière à la Roche et à la rivière Blanche. Par ces colliers je vous lève de dessus vos nattes, et je vous prends par la main pour vous mener à Kiskakou, où je rallume votre feu et le rends plus solide que jamais. C’est dans cette terre, mes enfants, que vous jouirez d’une tranquillité parfaite et où je serai, à chaque instant, à portée de vous donner des marques de mon amitié ; c’est dans cette terre, mes enfants, que vous jouirez des douceurs de la vie, étant l’endroit où reposent les os de vos ancêtres et ceux de M. de Vincennes, que vous avez tant aimé et qui vous a toujours gouverné de façon que les affaires étaient toujours bonnes. Si vous avez oublié les conseils qu’ils vous donnèrent, ces cendres vous en rappelleront la mémoire. Les os de vos anciens souffrent de votre éloignement, ayez pitié de ces morts qui vous redemandent dans votre village. Suivez avec vos femmes et vos enfants ; le chef que je vous envoie, vous porte ma parole et allumera de nouveau votre feu à Kiskakou, de manière qu’il ne s’éteindra jamais. Je vous donnerai tous les secours que vous devez attendre de mon amitié, et songez, mes enfants, que je fais pour vous ce que je n’ai jamais fait pour aucune autre nation.” (1)

(1 Pierre Margry, Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’Outre-Msr, tome sixième, p. 718.

FRANÇOIS-JOSEPH BISSOT (1) Fils de François Bissot de la Riviere

Né à Québec, le 19 mai 1673, du mariage de François Bissot de la Rivière et de Marie Couillard.

Le 9 novembre 1695, François-Joseph Bissot, Charles-François Bissot, Louis JoIIiet et Charles JoIIiet s’associaient pour l’espace de cinq ans, afin d’aller à Mingan faire le négoce sur les terres de François Bissot de la Rivière, depuis I’^e aux Oeufs jusqu’à la baie des Espagnols. (2)

L’association ne dura pas longtemps puisque le 25 avril 1697, les héritiers Bissot, considérant qu’ils ne pouvaient jouir ni faire valoir à leur profit les parts qu’ils possédaient dans la seigneurie de Mingan louaient et affermaient la seigneurie de Mingan à Louis JoIIiet pour l’espace de cinq années. (3) Après la mort de Louis JoIIiet, arrivée en 1700, ses fils formaient une société avec Charles-François Bissot et François-Joseph Bissot pour continuer l’entreprise de Mingan.

En 1703, François Hazeur avançaient une somme de 4000 livres aux associés pour charger la barque Le Saint Rosaire des marchandises nécessaires au commerce de Mingan. (4)

(1) Connu sous le prénom François.

(2) Acte de Guillaume Roger, notaire à Québec, 9 novembre 1695.

(3) Acte de Chambalon, notaire à Québec, 25 avril 1697.

(4) J.-Edmond Roy, Histoire de la Seigneurie de Lauzon,

vol. 1er, p. 456.

Le 30 mars 1708, François Bissot, Jean-Baptiste Demeules et Joseph Guion de Rouvray s’associaient pour cinq années entières et consécutives, à commencer au premier jour de mai 1709, pour aller former un établissement au lieu appelé Les Trois Iles, en I’île de Terre-Neuve, du côté tirant vers le nord.

On devait faire aux Trois Iles la pêche, la chasse, la traite, etc., etc.

M. Bissot était dispensé de fournir sa part des dépenses de l’entreprise parce que les Trois Iles lui appartenaient et qu’il les mettait gratuitement à la disposition de la société.

Les marchandises, vivres, munitions, ustensiles achetées par la société pour être transportés aux Trois Iles, consistaient en clous, cordages, poudre, plomb, couteaux, chemises, lard, farine, biscuits, eau-de-vie, toile, fusils, blé d’Inde, tabac.

Les engagés qui devaient faire le voyage avec les associés étaient les nommés Labarre, Argentcour, Rousseau, Bonhomme, Paul Martel et Rasset. (1)

Le 24 octobre 1731, MM. de Beauharnois et Hocquart écrivaient au ministre :

“Les srs Bissot et Chéron, marchands et navigateurs de la ville de Québec, nous ont demandé qu’il leur fut permis de draguer les ancres perdues dans cette rade, mais aux conditions que celles qu’ils sauveraient leur appartiendraient, sans qu’ils fussent tenus de payer les droits qui appartiennent à Monseigneur le comte de Toulouze, attendu les dépenses qu’il leur faudra faire pour draguer ces amers, dont le succès est incertain par la difficulté et les risques qu’ils y trouvent ; rien ne serait plus avantageux au com-

(1) Acte de Chambalon, notaire à Québec, 30 mars 1708.

merce que cette entreprise que nous vous supplions, Monseigneur, de faire autoriser et de faire agréer à Son A. S. de se relâcher à cet égard du tiers qui lui appartient sur les effets qui sont tirés du fond de la mer suivant l’article X du titre premier du livre premier de l’Ordonnance de 1681 ; les accidents qui arrivent journellement aux vaisseaux par la rencontre des ancres perdues qui raguent et coupent leurs cables et les envoient à la côte, sont les motifs qui nous engagent à vous demander des ordres sur la proposition que nous ont faites ces particuliers.” (1)

En 1733, François-Joseph Bissot s’adressait au ministre de Maurepas pour obtenir de Sa Majesté de le conserver dans la possession de la seigneurie de Mingan accordée à feu son père, François Bissot de la Rivière, par la Cie des Indes en février 1661.

M. Bissot expliquait au ministre que lors de la rétrocession de la colonie par la Cie des Indes a Sa Majesté, on avait établi un Domaine qui borna d’abord la concession de son père, mais qui ,dans la suite, comprit un tiers de la seigneurie. M. Bissot disait, de plus, que le titre originaire accordé à son père en 1661 avait été détruit dans l’incendie de la basseville de Québec.

“Le suppliant ajoutait-il, a recours à votre Grandeur pour la supplier d’obtenir de Sa Majesté de le conserver dans la possession ou il est du restant de sa concession à prendre depuis la borne du Domaine qui est à présent à la Pointe aux Cormorans en descendant le fleuve jusqu’aux terres concédées et le privilège exclusif d’y continuer seul ses établissements et d’en faire de nouveaux, s’il est possible, pour la

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 54.

tuerie du loup-marin, avec les droits de chasse et traitte avec les Sauvages, ainsy que feu son père et Iuy ont jouy de plus de soixante ans ; il ose d’autant plus, Monseigneur, se flatter de la justice de Votre Grandeur en cette occasion, que la grâce qu’il prend la liberté de lui demander est le fruit de ses travaux et des dépenses qu’il a faites dans ses endroits qui paraissaient inaccessibles et où il a placé le peu de bien que son père Iuy avait laissé, n’en ayant d’autre pour faire subsister sa famille, il Iuy est d’ailleurs bien triste, Monseigneur, de voir régner le désordre dans cet endroit depuis quelques années, parmi des Sauvages qu’il a toujours entretenus dans les sentiments du christianisme et qui n’est autorisé que par des Français qui y viennent à la faveur des permissions qu’ils obtiennent pour aller à la pesche de la morue ou à la coste du Labrador, et qui, par la traite de P eau de vie, détruisent des familles entières et ruinent en même temps le suppliant par la perte des crédits qu’il est obligé de faire aux sauvages pour les détourner d’aller chercher leurs besoins aux Anglais de la Baye d’Hudson, comme ils faisaient avant que le suppliant les eût esté chercher à plus de cent lieues dans les terres pour les attirer au bord de la mer.” (1)

Le ministre Maurepas avait alors trop d’affaires importantes sur les bras pour s’occuper de la demande de M. Bissot. Elle fut mise dans les tiroirs et oubliée.

Le 15 mars 1736, François-Joseph Bissot donnait un bail à ferme pour l’espace de neuf ans de tous les droits possédés par lui en la seigneurie de Mingan à Jean-Louis Volant d’Hautebourg, négociant, de Québec. Ce dernier s’engageait à payer à M. Bissot

pour chaque année de son bail une somme de douze cents livres. (1)

En 1737, M. Bissot tenta un nouvel effort auprès du ministre de Maurepas pour obtenir la confirmation de la concession de Mingan.

Tant en son nom qu’en celui des autres héritiers de feu François Bissot de la Rivière, il adressa un nouveau mémoire à M. de Maurepas. Les considérants de ce nouveau mémoire étaient à peu près les memes que celui qu’il avait présenté en 1733. II terminait en disant :

“C’est pour éviter, Monseigneur, qu’il ne lui soit fait un plus grand tort que le suppliant a recours à Votre Grandeur, pour la supplier de le maintenir dans la possession où il est de ce quy lui reste d’étendue de terrain quy est depuis le Cap des Corps mourants ainsi qu’il parait par l’ordonnance de M. Hocquart qu’il joint qu’à la borne de la concession accordée au sieur de Lafontaine. II Iuy est bien triste, qu’après une possession de soixante-dix ans, sans interruption, dans les endroits quy étaient pour lors inaccessibles de s’en voir dépouiller petit à petit . L’acte de foy et hommage dont il a l’honneur de joindre copie collationnée prouve que ce terrain a été concédé à son père ; on ne peut lui disputer une possession de soixante-dix ans et davantage. Ainsy, Monseigneur, il ose espérer de l’équité de Votre Grandeur qu’elle voudra bien Iuy faire expédier un nouveau brevet de concession de Sa Majesté, de 1 étendue de terrain cy-devant mentionné, l’ ordonnance de M. Hocquart le renvoyé et ses co-héritiers à se pourvoir par devers Sa Majesté, pour l’obtention d iceluy, et il supplie Votre Grandeur de ne lui pas refuser

(1) Acte de Barolet, notaire à Québec, 15 mars 1736.

cette grâce afin qu’il puisse sur ses vieux jours, goûter la tranquilité que ses travaux dans de semblables endroits pouvaient lui permettre.” (1)

Le 9 avril 1738, le ministre Maurepas faisait connaitre la demande de François Bissot à MM. de Beauharnois et Hocquart, et ajoutait :

“Vous aurez agréable de vérifier les faits qu’il a exposés et vous me rendrez compte de ce qui en est en me marquant votre avis sur la demande qu’il fait, afin que je puisse mettre S. M. en état de statuer ce qu’elle jugera convenable.

“Si vous jugez qu’il soit juste d’accorder la confirmation demandée, vous aurez soin de m’expliquer clairement la situation et les bornes du terrain qu’il conviendra d’y comprendre. Mais dans l’examen que vous ferez de cette affaire, vous aurez soin de ne rien proposer qui puisse préjudicier au Domaine de S. M.” (2)

La lettre du ministre de Maurepas à MM. de Beauharnois et Hocquart arrivait comme moutarde après dîner, puisqu’elle parvint à Québec près d’un an après la mort de François-Joseph Bissot. Celui-ci, en effet, était décédé à Québec le 11 décembre 1737.

Dans un “Mémoire pour servir à justifier la possession des héritiers Bissot et JoIIiet au poste de Mingan, situé à la coste du Nord du fleuve Saint-Laurent’, en terre-ferme,” présenté au comte d’Halifax, secrétaire d’Etat, le 23 octobre 1763, par M. Lafontaine de Belcour, gendre de M. Bissot, nous lisons :

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 67.

(2) La lettre de M. de Maurepas a été publiée en entier dans le Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1885, p. XXXIII

“Après son décès (François Bissot de la Rivière) le Sr François Bissot, l'ainê de ses enfants (1) a continué de résider dans l’endroit de Mingan, l’espace de 40 ans, avec sa famille, et y a soutenu les mêmes établissements que son père y avait faits conjointement avec le Sr Joliet qui avait épousé une des soeurs du Sr François Bissot d’où est venu le droit des descendants du Sr Joliet dans le poste de Mingan. En 1733, le Sr Bissot aïeul prit le parti de se retirer à Québec, afferma le poste au Sr de la Fontaine, son gendre, qui ne le fit valoir qu’une année. Et ensuite le Sr Volant le loua du Sr Bissot et des héritiers Joliet qu’il a gardé 21 ans . ”

(1) Il était le cadet. Le mémoire en question, probablement écrit de mémoire, est rempli d’erreurs de faits et de dates.

FRANÇOIS-MARIE BISSOT DE VINCENNES Fils de Jean-Baptiste Bissot de Vincennes

Né à Montréal le 17 juin 1700, du mariage de Jean- Baptiste Bissot de Vincennes, officier dans les troupes, et de Marguerite Forestier.

II fut baptisé le même jour par M. I’abbé de Breslay. Son parrain fut son cousin, François Margane de Batilly, officier dans les troupes, et sa marraine, sa tante Marie-Madeleine Forestier.

On a là l’explication de l’erreur commise par la plupart des historiographes au sujet du fondateur de I’Indiana. François-Marie Bissot de Vincennes signait de temps en temps Margane de Vincennes. D’où on a conclu qu’il n’était pas un Bissot de Vincennes mais un Margane de Lavaltrie. Sous le régime français, nombre de Canadiens adoptaient comme prénom le nom de leur parrain de préférence à ceux qu’ils avaient reçu au baptême. En signant Margane de Vincennes le fondateur de I’Indiana honorait tout simplement son parrain et suivait une coutume assez répandue. (1)

Dès 1718, le jeune de Vincennes servait avec son père chez les Miamis en qualité de cadet.

Le 20 mai 1722, François-Marie Bissot de Vincennes était créé enseigne réformé de la Louisiane. (2)

(1) Cette mode est encore très en vogue de nos jours.

(2) Alphabet Laffilard, vol. II, p. 319. Le même Alphabet donne aussi la date du 19 octobre 1722.

Le 24 octobre 1722, le gouverneur de Vaudreuil écrivait au Conseil de Marine :

“J’ai reçu la lettre que le Conseil m’a fait l’honneur de m’écrire le 14 juin dernier par laquelle il a eu la bonté de me marquer que Son Altesse Royale a approuvé les mouvements que je me suis donnés pour attirer les Sauvages à la Rivière Saint-Joseph et sur le Teatiky pour y former des établissements et îe parti que j’ai pris d’envoyer le sr Du Buisson, capitaine, pour établir un poste chez les Miamis et commander tant à ce poste que celui des Ouyatanons et de le faire rendre aux Miamis pour empêcher l’effet des pratiques que les Anglais continuent de mettre en usage pour attirer les Sauvages à Orange. Je tâcherai de prendre les plus justes mesures pour faire cesser ces pratiques ou au moins pour les rendre inutiles et j’espère d’y réussir par le nom du sr Du Buisson qui a d’abord essuyé bien des chagrins de la part de ces Sauvages, à l’occasion de ce qu’ils ne peuvent plus avoir de I’eau-de-vie française, mais il a su par sa prudence les ménager de telle sorte qu’il est venu à bout de les rendre plus dociles qu’ils n’étaient.

“Le fort de pieux qu’il a fait faire et qui a été achevé au mois de mai dernier est un des plus beaux qu’il y ait dans les pays d’en haut ; il est fort en sûreté et à l’abri de l’insulte des Sauvages. Ce poste qui est considérable mérite d’avoir un missionnaire. On pourra en envoyer un en 1724 si le Conseil fait passer en Canada, l’année prochaine, les quatre Jésuites que je demande.

“La bande de quarante à cinquante Ouyâtanons qui s’étaient établis sur le Teatiky a pris le parti de retourner à son ancienne demeure quand elle a vu

que le gros de la nation ne voulait pas l’abandonner. Le Sr de Vincennes fils qui n’est que cadet dans les troupes (1) commande chez cette nation sous les ordres du Sr Du Buisson ; il y est depuis 1718 et il y sert fort utilement pour le grand crédit qu’il s’est acquis parmi ces Sauvages qui conservent pour lui la même attache qu’ils avaient pour le sr de Vincennes, son père. Ses services méritent que le Conseil veuille bien y faire attention. Si j’avais prévu l’établissement que le Roi a fait cette année d’une enseigne en second dans chacune des vingt-huit compagnies que Sa Majesté entretient en Canada, j’aurais eu l’honneur de le proposer au Conseil pour avoir une des places qui n’étaient point remplies par les petites enseignes. Elles le sont à présent; mais comme il se trouve trois enseignes en second avec des lettres de services qui ne doivent être reçus en cette qualité que dans les places qui viendront à vaquer à l’avenir, je prie très humblement le Conseil d’accorder de semblables lettres de services au sr de Vincennes afin qu’il puisse être reçu dans la première place qui viendra à vaquer après que les srs LeVerrier, Sabrevois et Lignery auront été reçus.” (2)

Accusé auprès du ministre, en 1723, de ne pas prêter secours et assistance au gouvernement de la Louisiane, le marquis de Vaudreuil se défendit énergiquement. Le 11 octobre 1723, M. de Vaudreuil énumérait au ministre toutes les dispositions qu’il avait prises pour secourir la Louisiane. II en pro-

(1) M. de Vaudreuil ignorait encore que M. de Vincennes avait été fait, le 20 mai précédent, enseigne réformé à la Louisiane.

(2) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 44

ôtait pour faire connaître le mérite de M. de Vincennes :

“Après ce que j’ai fait, écrivait-il, tant en 1719 que cette année en empêchant les Abénakis d’aller chez les Renards, de quoi j’ai été encore fort remercié par une lettre que le Père Aubry, leur missionnaire, m’a écrite le 3 de ce mois dont je joins ici copie, je vous laisse à juger, Monseigneur, si on avait raison de dire que je ne regardais pas ce qui dépend du gouvernement de la Louisiane comme chose à laquelle je dois prêter secours et assistance et empêcher les guerres qui peuvent y arriver par les nations qui dépendent de moi.

“Ce n’est pas seulement dans ces deux occasions que j’ai fait paraître mon attention à cet égard, mais je l’ai fait encore en plusieurs autres où les Ouyatanons auraient fait la guerre aux Illinois, si par les ordres que j’ai toujours donnés au sieur de Vincennes d’entretenir ces deux nations en paix, il n’avait arrêté les mouvements des Ouyatanons parmi lesquels il a tout le crédit imaginable et fait plusieurs voyages avec eux aux Illinois.” (1)

Le 17 août 1724, M. de Vaudreuil écrivait à M. Dugué de Boisbriand, commandant aux Illinois :

“Je suis bien aise de l’avancement des Srs St-Ange père et fils, mais je suis surpris que vous songiez à détacher le Sr de Vincennes de mon gouvernement, et que vous ayez entrepris de lui faire quitter un poste où il est très nécessaire par le crédit qu il a chez les nations sauvages de ce poste que vous savez ne dépendre en aucune façon du gouvernement du Mississipi. Je serais très fâché d’être obligé d’en porter

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, vol. 45.

mes plaintes à la Cour, ce que je ferai cependant si on continue à l’en détacher. Je me flatte, Monsieur, que vous y ferez attention, et que vous réfléchirez sur les inconvénients qui en pourraient arriver.

“J’ai écrit l’année dernière pour l’avancement du Sr de Vincennes. J’espère que la Cour aura fait attention à mes représentations et qu’il aura de l’emploi cette année.” (1)

Le 9 février 1725, M. Dugué de Boisbriand, commandant aux Illinois, écrivait à la Compagnie des Indes :

“II eut été avantageux d’établir un poste sur I’Ouabache, mais comme jusqu’ici on n’a pas même entretenu celui des Illinois, il. n’y a guère d’apparence qu’on puisse entreprendre d’établir ce poste. II est cependant fort à craindre que les Anglais ne s’en emparent, ce qui perdrait entièrement la colonie d’en haut, parce qu’il leur serait aisé, avec les quantités prodigieuses de marchandises qu’ils portent ordinairement ,de gagner tous les Sauvages de ce quartier.

“La Compagnie aura la bonté de faire là-dessus ses réflexions.” (2)

Le 11 mai 1725, la Compagnie des Indes transmettait à M. de Beauharnois, gouverneur-général de la Nouvelle-France, un mémoire où elle affirmait que l’introduction du commerce étranger au Canada la ruinait, faisait tort au royaume et éloignait les Sauvages des Français. Elle suggérait comme moyen

(1) Archives du Canada. Série F., vol. 56, p. 147.

(2) Pierre Margry, Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’Outre-Mer, tome sixième, p. 657.

d’obvier à cet état de choses si préjudiciable l’établissement de postes commandés par des officiers compétents qui faisaient porter des marchandises par des Sauvages à l’étranger et de ne pas permettre à aucun Anglais de s’établir à Montréal. La Compagnie des Indes disait à M. de Beauharnois que M. de Vincennes était l’homme le plus capable de faire agir les Miamis contre les Renards, s’il y avait lieu de leur faire la guerre, mais elle ajoutait qu’il fallait conserver l’amitié et la dépendance de tous les Sauvages qui se trouvaient sur la ligne de communication entre le Canada et la Louisiane, afin de n’avoir rien à craindre des Anglais. Et, dans ce but, elle demandait l’établissement d’un poste à Ouabache. (1)

Le 22 décembre 1725, la Compagnie des Indes écrivait à M. de Boisbriand :

“II sera bon que vous écriviez à M. de Vincennes, qui est aux Miamis, pour le prier de s’entendre avec le commandant d’Ouabache, par rapport a la nation sauvage qu’il commande, et pour Iuy donner avis des entreprises que les Anglais pourront former de ce côté-là. La Compagnie suppliera Monseigneur le comte de Maurepas de vouloir bien donner des ordres en Canada par les premiers vaisseaux qui partiront pour Québec, afin qu’il soit ordonne au sieur de Vincennes d’agir en conformité, et que tous les autres officiers, placés chez les nations sauvages du gouvernement du Canada, qui sont a portée de la rivière d’Ouabache, protègent, en tout ce qu’ils pourront le poste que la Compagnie y fait établir et se concertent avec celui qui y commandera pour eloigner

(1) Rapport sur les archivés canadiennes pour 190b P- 16-

les Anglais qui pourraient pénétrer vers cette rivière.” (1)

Le 23 avril 1726, M. de Vincennes était promu enseigne en second. (2)

MM. de Beauharnois et Dupuy en apprirent la nouvelle par la lettre suivante du Conseil de Marine (14 mai 1726) :

“Les six enseignes en second ont été accordées aux Srs Desgly, Lorimier, de Vincennes, Mouchv, d’Hocquincourt, Delage et Malespine.” (3)

Le 14 mai 1726, le Roi informait MM. de Beauharnois et Dupuy que les Anglais avaient bâti deux maisons et des magasins sur une rivière qui se déchargeait dans la Ouabache, pour y traiter avec les Miamis et les Ouyatanons. II leur ordonnait de donner des ordres à M. de Vincennes pour qu’il s’entende avec M. de Boisbriand afin de mettre des obstacles à l’extension des Anglais de ce côté. (4)

Le 30 septembre 1726, la Compagnie des Indes remettait à M. Périer, gouverneur de la Louisiane, le mémoire suivant sur les mesures à prendre par M. de Vincennes pour observer la conduite des Anglais:

“A cent vingt lieues au-dessus des Akansas, tombe dans le Mississipi la rivière de Ouabache, formée de quatre autres rivières, dont l’une prend sa source par le lac Erié et se nomme Saint-Jérôme ou Oua-

(1) Pierre Margry, Mémoires et documents -pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’ Outre-Mer, tome sixème, p. 657.

(2) Alphabet Laffilard, vol. 11, p. 319.

(3) Archives du Canada. Série B., vol. 42.

(4) Rapport sur les archives canadiennes pour 1904, P- 72

bâche, l’autre, nommée Ohio, prend sa source chez les Iroquois, et les deux autres, nommées des Chaouanons et des Casquinamboux, prennent leur source vers la Virginie. Le pays que ces rivières arrosent est abondant en bœufs sauvages et n’est encore occupé par aucune nation d’Europe.

“Comme c’est par la première de ces rivières que l’on communique de la Louisiane en Canada et que cette communication serait totalement rompue, si les Anglais s’établissaient au confluent de l’une des trois autres rivières, ce qui exposerait en même temps le pays des Illinois et mettrait en danger tout le haut de la colonie, la Compagnie a ordonné l’établissement d’un poste sur la rivière Ouabache et a prié M. le gouverneur de Canada de donner ordre, de son côté, au sieur de Vincennes, qui commande chez les Ouyatanons-Miamis, établis vers le haut de Ouabache, de s’entendre avec le commandant du nouveau poste pour faire approcher cette nation, tant pour protéger ce poste que pour observer la conduite des Anglais et les éloigner, en cas qu’ils approchent.

“M. Perrier verra par les copies ci-jointes de la lettre écrite à M. de Boisbriand et du mémoire remis à M. le comte de Beauharnois, ce que la Compagnie a estimé devoir être fait sur ce sujet. M. de Boisbriand mande en réponse que le défaut de marchandises l’a empêché d’envoyer établir le dit poste, et qu’il croit nécessaire d’en donner le commandement à M. de Vincennes, qui est déjà lieutenant réforme d’infanterie à la Louisiane, et qui fera mieux agii qu’un autre les Miamis.

“D’un autre côté, la Compagnie apprend par M. Desliettes, commandant aux Illinois, que le sieur

de Vincennes est venu le trouver pour lui dire qu’il avait appris que les Anglais avaient déjà formé un établissement sur le haut de la rivière Ohio et qu’il a renvoyé le sieur de Vincennes avec des présents pour les Sauvages, en lui ordonnant de s’assurer de la vérité de cette nouvelle. Si elle se confirme, il n’y aura pas un moment à perdre à faire occuper le bas de la rivière Ohio par les Ouyatanons, et il faudra ensuite établir le fort de Ouabache vers le confluent de la rivière des Casquinamboux, en plaçant pour y commander un officier, qui puisse bien vivre avec le sieur de Vincennes qu’il ne convient point de déplacer de chez les Ouyatanons, si l’on veut tirer d’eux l’utilité qu’on en espère. M. Perrier se consultera bien sur cette affaire et examinera, si en donnant huit ou dix soldats au dit sieur de Vincennes avec le missionnaire, destiné pour Ouabache, il ne se trouverait pas en état d’assurer par des Sauvages la communication de la Louisiane avec le Canada, et d’empêcher les Anglais de pénétrer dans notre colonie sans obliger la Compagnie de construire au bas de la rivière de Ouabache un fort, dont la dépense de l’établissement et l’entretien de la garnison font un objet de conséquence.

“Pour engager le sieux de Vincennes à s’attacher à la colonie de la Louisiane, M. Perrier lui donnera avis qu’il a obtenu de fa Compagnie pour lui, une gratification annuelle de trois cents livres, laquelle lui sera payée avec ses appointements de lieutenant réformé.” (1)

Dans la liste des officiers des troupes du détache-

(1) Pierre Margry, Mémoires et documents pour servir à l’histoire des origines françaises des pays d’ Outre-Mer, tome sixième, p. 658.

ment de la marine servant en la Nouvelle-France signée à Québec le 15 octobre 1729, on lit:

“Enseigne en second: Vincennes.” (1)

Le 4 avril 1730, M. de Vincennes était confirmé lieutenant réformé de la Louisiane. (2)

II y avait déjà plusieurs années qu’il servait en cette qualité sans en avoir le grade.

Le 15 octobre 1730, MM. de Beauharnois et Hocquart écrivaient au ministre:

“Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l’honneur de nous écrire le 2 mars dernier, en nous faisant part des réflexions que vous avez faites sur les moyens d’empêcher le commerce des Anglais avec les Sauvages et sur lesquels vous avez agréable de nous demander notre avis.

“Pour empêcher ce commerce et l’interrompre entièrement ce serait de prendre des précautions pour que les postes de Niagara et du fort Frontenac fussent toujours bien garnis de marchandises de traite, ce qui serait fort aisé lorsque le vaisseau du Roi arrivera de bonne heure comme cette année.

“Pour ce qui regarde le poste du Détroit et empêcher également le commerce des Anglais avec les Sauvages, il serait important de suivre les vues que l’on a eues dans le premier établissement et pour y parvenir il faudrait y établir une bonne garnison dans le commencement afin que suivant l’intention de la Cour ce poste fut en état d’y maintenir le bon ordre et de se faire respecter des Français et des Sauvages.

(1) Archives du Canada, série F., vol. 51.

(2) Alphabet Laffilard, vol. 11, p. 319.

“II est certain, Monseigneur, que les vues que l’on a eues lors de l’établissement du Détroit étaient en partie de rompre les liaisons des Anglais avec les Sauvages, et de faire tomber le commerce qu’ils faisaient entre eux, l’expédient que nous trouvons pour suivre ces vues et empêcher entièrement la fréquentation des Sauvages avec les Anglais serait bien, comme vous nous faites l’honneur de nous le marquer, d’obliger les Miamis et Ouyatanons de venir chercher leurs besoins au Détroit en ne permettant point aux voyageurs de leur en porter chez eux, mais nous pensons qu’il y aurait à craindre que les Anglais n’allassent chez les Sauvages qui les recevraient dans l’opinion que les Français les auraient abandonnés. II est incontestable que si on abandonnait aujourd’hui un seul des postes où sont les Français que les Anglais s’y établiraient aussitôt ; ainsi, Monseigneur, nous estimons qu’il convient mieux de fortifier ceux que nous avons aujourd’hui que de les affaiblir en obligeant une nation d’aller chez une autre pour y trouver ses besoins, d’autant plus qu’il nous paraît dangereux de rassembler différentes nations sauvages dans un même endroit dans la crainte quelles ne s’y accommodassent pas.

Les Ouitanons ont été emmenés dans le gouvernement de la Louisiane par le sieur de Vincennes qui s’est entièrement soustrait de celui-ci. (1) Le Sr de Beauharnois (pour obliger cette nation à revenir chez les Miamis chercher leurs besoins) avait d’abord projeté de ne permettre à aucun voyageur de monter de ce côté là et son projet aurait eu son exécution s il ne s’était ti'ouvé engagé d’accorder cette permission à des Français pour mener des missionnaires

(1) C’est-à-dire du gouvernement du Canada.

aux Tamarois, et qui ont emporté des marchandises en grande quantité, qu’ils exploiteront dans l’ancien poste comme à l’ordinaire.” (1)

Dans le projet de l’état des dépenses pour l’année 1731 on voit que l'officier commandant à Ouabache devait recevoir, tant pour supplément d’appointenents que pour l’entretien du fort pour les six derniers mois de 1731, à raison de 800 livres par an, une somme de 400 livres. Le même état nous donne les noms des officiers qui étaient à Ouabache avec les appointements qu’ils devaient recevoir: le sieur Jautzen, lieutenant, 240 livres pour les derniers six mois; le sieur de Saint- Ange 240 livres pour les derniers six mois, et le sieur de Vincennes 240 livres pour les derniers six mois. (2)

Le 12 octobre 1732, MM. de Beauharnois et Hoc“ quart écrivaient au ministre:

“Le sr de Vincennes qui est aux Oustanons a été informé des dernières conditions faites pour le transport des bœufs Illinois au Canada et a écrit a M. de Beauharnois que si Sa Majesté lui accordait la même gratification qu’au sr Gastineau, c’est-a-dire 1000 livres, il parviendrait à en envoyer de vivants en Canada; comme elles ne sont que conditionnelles nous lui avons répondu qu’il serait traite comme l’aurait été le sr Gastineau.” (3)

Dans une liste des officiers des troupes du détachement de la marine en 1732, on lit: Bissot de Vincennes, enseigne, 34 ans. (4)

(1) Archives du Canada. Correspondance générale, série F., vol. 52, p. 27.

(2) J.-P. Dunn. The Mission to the Ouabache , p. 297.

(3) Archives du Canada, série F., vol. 57, p. 73.

(4) L’abbé Daniel, Aperçu sur quelques contemporains, p. 52.

On forçait un peu la note ici. En réalité, M. de Vincennes n’avait que 32 ans en 1732.

Dans l’état des dépenses de 1732 pour appointements et gratifications dans les postes delà Louisiane, on trouve:

“A M. de Vincennes, commandant à Ouabache, pour gratification, 800 livres. (1)

Dans une lettre que M. de Vincennes écrivait le 7 mars 1733 à un des officiels du département de la marine en France, on trouve d’intéressants renseignements sur son poste et sur les Sauvages au milieu desquels il vivait. Nous donnons ici cette lettre avec son orthographe fantaisiste:

“Pour faire réponse a Ihonneur De Lavostre je Commenceray par vous informé que Le Ouabache est compoze De Cinq nations, qui Compoze quatre Villages Dont Lemoindre est de soixante hommes portant Les armes et Letout peut faire six a sept Cent hommes qu’il serais nécessaire Derassembler pour Lebien Du service et Leurs oster La proximité Des Anglais ille ma Esté impossible De faire rassembler toutes ces Nations parce quil a toutjours manqué De marchandise Dans Cette androit. Lefort que jay fait faire est à quatre Vinq Lieues Dans Le Ouabache au Desus Des Rivières par ouïes anglais auront peu disendre et ouvir commerce avec Ces Nations. Landroit est fort propre pour y faire Ungros Establisement ce que jaurois fait si jauvis eut Des forces à Lesgard du Commerce que Lonny (l’on y ) peu faire est Lapelletrie ille peut sortir toute les année De Ce poste pour trente milluire (milliers) Depelletrie Voyla Monsieur tout Le Commerce que Lonpopourriat faire pour Lepresent

(1) J.-P . Dunn, The Mission to the Ouabache, p, 307.

“Jamais onna eut plus Debesoing Detroupe Dan Ces androit qua présent Les Sauvages tant illinois que miamis et autres sont plus insollent quil nont jamais été et ce La Depuis que Lerenard est Défait. Le peut Dexperiance que jemesuis asquis Depuis 20 (?) années que je suis avec eux méfait craindre quelque mauvais Retour De Ces nations surtout Des miens qui Voyt Une establissement que j’ay Commancé et qui ne paroitre pas vouloir estre continue puisque Depuis trois années il ne vient Rien cepandant monsieur Cest Lepassage Detoutes les nations tant Des Lacs que Des autres endroyts.

“Vous mefaitte Lhonneur Dememarquer Devous anvoy Une Estats Des ouvrages faitte et à faire ille ny a quun fort et Deux maisons dedans et ille faudroyt présentement y faire faire Uncordegarde avec Des Cazernes pour loger Lessols Dats ille nest pas possible Dereste Dans cette androy avec si peut Detroupe ille faudroyt trante hommes avec Une officier Jesuis plus anbarasée que jamais Dans sette androyt par Laguerre Des chicachies qui Sont venus deux fois depuis Ieprintemps ille ny a que Douze jours que Ledernier party a améné trois personnes et comme cest Lefrancois qui leurs amis Le cassetete alamain je suis obligé Défaire tout les jours De Ladepence jespere Devostre Bontez que vous voudrê Bien avoir Esgard acette androit et a Lapeine ou jesuis tant pour moy que pour Lapetite garnison que jay cest Lagrace quattand Devous Ce Luy qui a Lhonneur Destre avec Unprofond respect

Monsieur

Vostre très humble et très obéissant Serviteur

Vinsenne (1)

(1) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 302.

Le 21 mars 1733, M. de Vincennes écrivait au même personnage une autre lettre tout aussi intéressante mais dont l’orthographe nous semble encore plus fautive:

“je viens derecevoir Un paquet demonsieur Lemarquis De bauharnois que janvoy partire amonsr de St. Ange pour vous Le fere tenir antoutte dilligence.

“Monsieur Lemarquis de Bauharnois manvoy Un collier et Uncalumet pour Les illinois que janvoy a monsr. de St. Ange pour insister Les nations a aller frapér sur les chicachias toutes les nations du Canada et de Lacs parte Ce printemps pour y aller tous ceux Dicy isont allés jusquau leurs chef ille nest pas resté dan tous ces Villages un seule homme et tout ca apassée par ce poste cequi nepas L’etée de bien court.

“Jay eut Ihonneur Devous marquer par ma derniere que Les chicachias onts tuez cette otthomme six françois Dans Ouabache qui savenoit a ce poste et dont ils estoit abitant ce meme party atuez Unde ces sauvages De ceposte avec sa ferne sille commance avenir dans Des Lieux il sera difficile de voyager monsieur Lemarquis debeauharnois me marque quil veut absolument faire détruire les chica chias et Leursalliés et dinviter (?) ces nations a ci joindre a Ceux du Canda.

“Nous sommes denuéz de tout dans ceposte je suis obligé danprunter Des voyageurs et dedonner le peu que jay pour obvier ( ?) à toutes les affaires qui arrive journellement jay Ihonneur de vous suplier monsieur Devouloir bien avoir esgard a ce la et De me faire rambourcéer ceque jay fourny je préviens quil maura ancore coûter Beaucoup quand ces nations

Reviendron puis que tout Les prisonniers quil ameniront Nous seront donnés et qu’il faut payer Ce sorte dechose aussi bien que Découvrir les morts sille perde Dumonde jespere quils yront cette otthomme y faire coup Dumoins je les y inviter Bien ils y sont toute a fait disposez je vais partir dans quelques jours pour aller au grand village et si.jevoy tout tranquille je pouré descendre au canada monsieur Lemarquis Debauharnois me marque quil me permit daller faire dutour pour vacquer aux afaires de mafamille jenecera (sera?) aux plus que sinq mois Dans cevoyage jecrit amr De St. Ange quil anvoy mr sofis (son fils) a mon apsance (absence?) jespere monsieur que vous ne trouverez pas mavais que fassee ce voyage puisque jene Lefais quand car que jevoy toute anbontraing dans ces continent je Lhonneur Destre avec un profond respect

Monsieur

Vostre très humble et très obéissant Serviteur

Vinsenne

Du fort de Uabache ce 21e mars 1733.” (1)

Le 24 mars 1723, le comte de Maurepas, président du Conseil de marine, écrivait à MM. de Beauharnois et Hocquart que le sieur Gastineau n ayant pas réussi à envoyer des bœufs des Illinois, il ne convenait pas de faire marché avec M. de Vincennes, commandant aux Ouyatanons, attendu que les expériences faites par le sieur Cugnet ne donnaient pas lieu d’espérer qu’on pouvait en tirer de la laine. II

(1) J.-P. Dunn, The Mission to ihe Ouabache, p. 305.

n’y avait alors aucun avantage à domestiquer ces animaux. (1)

Le 1er avril 1733, M. de Vincennes était fait lieutenant réformé en Canada (2).

Le 20 mai 1733, MM. de Bienville et Salmon écrivaient au ministre:

“Par la même lettre le Sr St-Ange témoigne être peu assuré de la fidélité des Illinois, qui lui donnent souvent des alarmes et font semblant de craindre nostre ressentiment sur leurs fautes passées pour avoir un prétexte de remuer.

D un autre côté, le Sr de Vincennes, qui commande aux Miamis, marque que les Sauvages établis sur Ouabache ne sont pas plus tranquilles que les Illinois, qu’il n’est point en état de les empêcher d’avoir commerce avec les Anglais, parce qu’il faudrait tous les faire réunir, et qu’il n’a point de marchandises pour les y engager, que la garnison d’ailleurs est trop faible pour contenir ces nations.” (3)

Dans un mémoire de M. de Bienville sur la Louisiane qui paraît être de 1733, il est dit:

“Le Sr de Vincennes qui y commande (à Ouabache) lui mande que les Peanguichas qui sont établis auprès de notre fort ont envie d’attirer à eux un village de la même nation qui est resté à 60 lieues plus haut. Deux raisons lui font goûter ce dessein, la première pour fortifier notre établissement, et la seconde pour ôter à ce village la commodité de commercer

(1) Rapport sur les archives canadiennes pour 1904, P- 169.

(2) Alphabet Laffilard, vol. 11, p. 319.

(3) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 300.

avec les Anglais qui ont deux magasins établis chez les Chaouanons sur la rivière d’Ohio.” (1)

Dans leur lettre au ministre du 8 avril 1734, MM. de Bienville et Salmon écrivaient:

“Pour ce qui concerne Ouabache, M. de Vincennes de qui nous n’avions point eu des nouvelles, nous marque par un convoi qui vient de descendre des Illinois, que le fort qu’il avait fait pour la garnison, qui n’était que de 10 hommes, est très petit, et en assez bon état, qu’il convient seulement d’y mettre un doublage de pierres, qu’il a fait construire dedans une maison à son frais, pour son logement, et quelques soldats de leur part ont fait eux-mêmes des baraques pour se loger que présentement, que la garnison sera augmenté jusqu’à 30 hommes, comme M. de Bienville en a donné les ordres à M. Dartaguiette.” (2)

Le 13 avril 1734, dans sa lettre à MM. de Beauharnois et Hocquart, M. de Maurepas revenait sur la proposition de M. de Vincennes et les approuvait de lui avoir écrit de ne pas envoyer de bœufs des Illinois, cette entreprise paraissant impraticable. (3)

Le 20 juillet 1734, le Roi faisait écrire à M. de Beauharnois qu’il avait appris, par la voie de la Louisiane, que les Renards après la malheureuse affaire de la Baie Saint-Joseph, s’étaient retirés sur le Ouisconsin, et que M. d’Artaguette avait envoyé des découvreurs après eux pour les localiser et faire marcher les nations contre eux. Le Roi ajoutait que le sieur de Vincennes, commandant à Ouabache, lui avait écrit que les sauvages Péauguichias, établis auprès de

(1) J.-P. Dunn, The Mission to ihe Ouabache, p. 308.

(2) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 308.

(3) Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1904> p. 192.

son fort, voulaient attirer à eux le gros de leur nation qui était à soixante lieues plus haut.

Cela aurait donné de l’importance à Ouabache et aurait enlevé aux Anglais le commerce qu’ils faisaient au village des Péauguichias. Les sauvages Chouanons, qui avaient deux commerçants anglais établis auprès d’eux, étaient dans le même dessein de se retirer partie à Ouabache, partie à Détroit. (1)

M. de Bienvilie écrivait au ministre le 27 juillet 1734:

“Le sieur de Vincennes qui y commande (à Ouabache) lui mande que les Peauguichas qui sont établis auprès de nostre fort ont envie d’attirer à eux un village de la même nation qui en reste à 60 lieues plus haut. Deux raisons lui font goûter ce dessein, la première pour fortifier notre établissement, et la seconde pour ôter à ce village la commodité de commercer avec les Anglais qui ont deux magasins établis chez les Chaouanons sur la rivière d’oio (Ohio). Cet officier ajoute qu’il ne serait pas difficile de leur enlever cette nation qui ne leur donne la préférence que parce qu’ils ne sont pas à portée de tirer leurs besoins de nous comme des Anglais. II assure qu’une partie a dessein de se retirer au Détroit et l’autre auprès de lui. Si Monseigneur juge que ces changements conviennent, je donnerai les ordres en conséquence au sieur de Vincennes. Au surplus, comme le poste d’Ouabache est un des plus importants de la colonie, puisque c’est une barrière qu’on oppose aux progrès des Anglais qui de tout temps ont beaucoup fréquenté ces quartiers, il a donné ordre à M. Dar-

(1) Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1904, p. 199.

taguiette de détacher 30 hommes avec deux officiers pour en composer la garnison.” (1)

Le 20 août 1735, M. de Bienville écrivait au ministre:

“Le Sr de Vincennes qui commande au fort des Peauguichias a déterminé les Sauvages de son quartier à faire la même chose (déclarer la guerre aux Chicachas) et a obtenu de M. Dartaguiette i’agrément de marcher avec eux, avec ce qu’il pourra amasser de Français. Comme cet officier a beaucoup de crédit sur l’esprit des sauvages, M. de Bienville est persuadé qu’il les engagera à bien faire.” (2)

“Les Chicachas, nation nombreuse et entreprenante, très hostile aux Français et alliée des Anglais, avec lesquels elle entretenait des relations commerciales suivies et importantes, habitaient tout le pays compris entre les Illinois et les Chactas au sud. Chaque année ils se grossissaient des débris des autres tribus, qui venaient se fondre avec eux et leur apporter une force nouvelle. Assurés du secours des Anglais, disposant d’un fort contingent de sauvages, ils se mirent à inquiéter les Français établis chez les Tonicas et les Arkansas, ils attaquèrent leurs convois montant aux Illinois, et, ce qui préoccupait beaucoup les gouverneurs de Québec et de la NouvelIe-Orleans, ils favorisèrent l’établissement des colons de la Virginie sur l’Ohio et l’ Illinois. L Angleterre désirait beaucoup cet établissement, qui devait servir de barrière entre les deux colonies du Canada et de la Louisiane, et les affaiblir l’une et I autre en les séparant; en outre, elle espérait par la s emparer de la

(1) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 329.

(2) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 309.

traite des pelleteries du sud au nord de l’Amérique, car les tribus sauvages étaient persuadées, et pas sans raison, que les Anglais pouvaient plus facilement que les Français introduire l’abondance dans leur pays, en donnant à meilleur marché leurs marchandises d’Europe et achetant plus cher le produit de leurs chasses.

“L’attitude agressive et provocante des Chicachas ne pouvait se tolérer longtemps. II importait de les réduire au plus tôt à l’impuissance, si l’on voulait s’assurer la libre possession de la vallée du Mississipi et empêcher les Anglais d’ouvrir des comptoirs entre le Canada et la Louisiane.

“Le gouverneur de la Louisiane, M. de Bienville, somma les Chicachas de lui apporter sans retard la tête des Natchez réfugiés chez eux.’’ “Les Natchez ne forment qu’une nation avec les Chicachas, répond le grand chef; nous ne pouvons les livrer.” Peu content de cette réponse, M. de Bienville leur déclare la guerre. II ordonne au commandant des Illinois, M. d’Artaguette, de lever tout ce qu’il pourra de soldats parmi les Illinois, les Canadiens et les Français, et de le rejoindre au pays des Chicachas, le 10 mai 1736. Lui-même réunit à la Mobile toutes les troupes disponibles de la Louisiane; il remonte la rivière du même nom sur une flotille de pirogues et de bateaux et arrive à Tombeché, aujourd’hui Cotton Gin Port; là, douze cents Chactas l’attendaient avec le Père Beaudoin, leur missionnaire. L’armée se met en marche dès le lendemain, et le soir du 27 mai, elle campe à une lieue du grand village des Chicachas.

“Les dispositions prises par M. de Bienville ne pouvaient être si secrètes qu’elles ne fussent découvertes par l’ennemi. Les Chicachas, guidés par les

Anglais, fortifient leurs retranchements et attendent de pied ferme les Français. Deux assauts sont livrés le même jour et vigoureusement repoussés. Malheureusement, le gouverneur, qui croyait ne pas avoir besoin de son artillerie, l’avait laissée à sept lieues de là; et il n’avait plus le temps de la faire venir, car les sauvages des autres bourgs accouraient nombreux au secours du grand village. II renvoie les Chactas avec des présents, ordonne la retraite et reprend le chemin de la Mobile.

“Cette expédition préparée pendant deux ans et finissant d’une manière si peu glorieuse, nuisit sensiblement à sa réputation de grand capitaine. Ses amis essayèrent de faire retomber l’échec sur le commandant d’Artaguette, qui ne l’avait pas rejoint, disaient-ils, ainsi qu’il en avait reçu l’ordre. La défense portait à faux, puisque le commandant avait envahi, le 9 mai, les terres des Chicachas, à la tête de cent-trente Français ou Canadiens, cent Illinois, les sauvages de M. de Vincennes et quelques Iroquois: c’était un effectif d’environ quatre cents hommes. Bancroft porte l’effectif à près de onze cents.

“Pendant dix jours, M. d’Artaguette campe aux sources de I’Yalabusha et y attend inutilement M. de Bienville, au grand mécontentement des sauvages qui s’impatientent, murmurent et menacent de déserter. Dans cette situation, il prend le parti, qui lui semble le plus sage et le plus digne; il met ses troupes en mouvement, s’empare d’un village et marche contre un autre. Là il hésite, les éclaireurs français affirmant que le village est défendu par des troupes nombreuses, les sauvages soutenant le contraire, Définitivement, il s’en rapporte à ces der-

niers et commande l’assaut. Un premier, puis un second fort sont enlevés d’emblée; à l’assaut du troisième, il est blessé et tombe. Découragés, les sauvages prennent la fuite précipitamment, à l’exception des Iroquois qui font des prodiges de valeur. Avec eux, les officiers et les milices tiennent tête â l’ennemi jusqu’au moment où, débordés, succombant sous le nombre, force fut de songer à la retraite.

“La plupart des Français et les Iroquois parviennent à se dégager et se retirent en bon ordre sous la conduite de Voisin, soldat de seize ans, qui s’improvise officier et dirige la retraite avec le sang-froid et l’expérience d’un vieux capitaine. Poursuivi par les Chicachas pendant vingt-cinq lieues, il les tient en respect et fait parcourir à ses hommes, électrisés par son exemple, quarante-cinq lieues, sans vivres et emportant les blessés.

“A l’assaut du troisième fort, quelques miliciens et les trois frères Drouet de Richerville, officiers distingués, avaient trouvé une mort glorieuse. MM. d’Artaguette, de Vincennes, de Coulange, le quatrième frère des Drouet, Du Tisné, d’Esgly, de Saint-Ange, de Tonty et quinze à seize soldats sont faits prisonniers et conduits sur un monticule au milieu du bourg. Là, dépouillés d’abord de leurs vêtements, insultés et cruellement flagellés, ils sont ensuite jetés sur deux bûchers où ils expirent dans les plus atroces souffrances.

“Avec ces héros, mourait des mêmes tortures le Jésuite Antoine Sénat. II était arrivé de France aux Illinois, en 1734, et M. d’Artaguette se l’était attaché en qualité d’aumônier, en partant contre les

Chicachas . II aurait pu s’enfuir avec Voisin

et ses compagnons; on le lui conseilla, on lui offrit

même un cheval, mais il refusa, son devoir étant d’être avec les Français que les ennemis venaient de faire prisonniers. II fut pris avec eux. Avec eux, il marcha au lieu du supplice; avec eux il subit les derniers outrages et la bastonnade. C’est le rêve de son cœur d’apôtre qui se réalise. II entend la confession de ses compagnons, il les absout et les exhorte à offrir à Dieu avec courage et en vrais martyrs le sacrifice de leur vie. Avant de monter sur le bûcher, tous se mettent à genoux, ils prient, puis ils entonnent d’une voix ferme des psaumes et des cantiques et les continuent au milieu des flammes. Plus tard, en racontant cette scène de martyrs, les sauvages disaient que ces Français chantaient pour aller en haut; et en les voyant mourir, ils faisaient leur éloge par ces simples paroles: vraiment ces Français ne sont pas des femmes, mais des hommes! (1)

A quelle date et en quel endroit M. de Vincennes et ses héroïques compagnons furent-ils mis a mort par les Chicachas ?

Les opinoions diffèrent considérablement sur la date de la mort de M. de Vincennes.

Quelques relations officielles, I abbe Ferland, le R. P. de Rochemonteix et la plupart des auteurs qui sont venus après eux disent que cet evenement eut lieu à la fin de mai 1736.

Ils se trompent.

Le 13 avril 1736, Toussaint Loizel écrivait, de Sainte-Anne des Illinois, à son frère qui résidait à Montréal :

(1) Père Camille de Rochemonteix, Les Jésuites de la Nouvelle-France au XV II le siècle, tome premier, pp. 361 et seq.

“Je ne puis avant que de finir me dispenser de vous marquer un mot au sujet de la guerre que l’on a fait sur les Chiscachas, où nous avons perdu 40 Français. M. D’Artaguette, commandant du dit poste, a été tué avec sept aufficiers (sic) des troupes, quatre de milice . ”

Puis Loizel nomme à son frère quelques-uns des officiers et soldats qui ont été tués par les Chicachas: “M. de Saint-Ange fils, Coulange, Levillié le jeune, Duclaude, Vincenne, la Gravière avec M. Belcour et un autre de ses frères, et le quatrième avec une épaule cassée, M. de Tonty, d’Esgly et le vieux Lalonde et Antoine Carrière, Louis Langlois, M. Dutilly fils. Les autres sont Français ou de Québec, nous ne les connaissons pas.” (1)

La lettre de Loizel, comme nous venons de le voir, est datée du 13 avril 1736. Conséquemment, M. de Vincennes et ses compagnons furent mis à mort avant le 13 avril.

Mais nous avons une autorité contemporaine qui nous donne la date exacte de la mort de M. de Vincennes.

Le 29 juin 1736, le Père Mathurin LePetit, supérieur des Jésuites de la Louisiane, écrit au général de son ordre à Rome:

“Patrem Sénat e provincia tolosana qui in eadem regione alteram Illinensium missionem a 18 mensibus tantum sed magna jam Iinguae peritia et majori studio excolebat, belli casus nobis prepipuit die dominica palmarum”.

(1) M. Philéas Gagnon a publié la lettre de Loizel dans le Bulletin des Recherches Historiques, vol. VI, p. 110.

(Le dimanche des Rameaux, la fortune de la guerre nous a enlevé le Père Sénat, de la province de Toulouse; il avait charge d’une autre mission de I’IIIinois dans le même pays depuis 18 mois seulement, mais il connaissait déjà la langue et était encore plus remarquable pour son zèle) (1)”.

Deux ans plus tard, le 25 juin 1738, le Père LePetit écrivant de nouveau au général de son ordre, répète que le Père Sénat fut brûlé le dimanche des Rameaux de 1736:

“Post mutos rumores, tandem facti sumus certiores P. Antonii Sénat generosam caritatem gloriosa martyrii corona fuisse donatum eo ipso die (dominica Palmarum a 1736) quo comprehensus fuit a barbaris nostrae gentis hostibus vulgo dictis Thikakas.”

(Après plusieurs rumeurs, nous sommes enfin certains que le Père Antoine Sénat a été récompensé pour sa généreuse charité par la glorieuse couronne du martyr le même jour (dimanche des Rameaux de l’année 1736) qu’il fut fait prisonnier par les Sauvages ennemis de notre nation communément appelés Tchikakas). (2)

Le Père Sénat et M. de Vincennes ayant été mis à mort ensemble, il s’en suit que ce dernier fut brûlé le dimanche des Rameaux de 1736, c’est-à-dire le 25 mars 1736.

II est bien difficile d’établir l’endroit précis où M. de Vincennes fut mis à mort, cependant tous les témoignages semblent s’accorder pour placer les forts

(1) The Jesuit Relations and allied documents, vol. LXVIII, p. 308.

(2) The Jesuit Relations and allied documents, vol. LXIX, p. 28.

des Chicachas près de Fulton, dans le comté de Lee, Mississipi, Etats-Unis.

Les sources à consulter sur la dernière campagne et la mort de François-Marie Bissot de Vincennes sont:

Lettre de M. Crémont au ministre, 1736. Original de cette lettre aux Archives de la Marine, à Paris. On en trouve un résumé dans le Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1905, vol. 1er, p. 452.

Relation que fait le sieur Drouet de Richerville de l’engagement que M. D’Artaguette eut avec les Chicachas au jois de mars 1736. Original de cette relation aux Archives de la marine, à Paris. On en trouve un résumé dans le Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1905, vol. 1er, p. 452.

Récit de la marche et de la défaite de M. Dartaguiette racontée par le nommé Parisien. Original de ce récit aux Archives de la Marine, à Paris. Résumé dans le Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1905, vol. 1er, p. 453.

Relation anonyme de la défaite de M. Dartaguiette. Original de cette relation aux Archives de la Marine, à Paris. Résumé dans le Rapport sur les Archives Canadiennes pour 1905, vol. 1er, p. 453.

Récit par M. de Bienville de son expédition au pays des Chicachas, de l’insuccès de son entreprise et de sa retraite. Original aux Archives de la Marine, à Paris.

Etat des troupes et milices qui ont fait la campagne des Chicachas, 1736. Archives de la Marine, à Paris.

Bannissement des Jésuites de la Louisiane, dans Documents Inédits du Père Carayon, XIV, p. 24.

Lettre du Père Jésuite Le Petit au général des Jésuites, Nouvelle-Orléans, 29 juin 1736, publiée dans Jesuit Relation and allied documents, vol. LXVIII, p. 308.

Lettre du Père Jésuite LePetit au général des Jésuites, Nouvelle-Orléans, 24 avril 1738, publiée dans Jesuits Relations and allied documents , vol. LXIX, p. 28.

Le 21 juin 1737, M. de Bienville écrivait au ministre:

“Les Peanghikeas chez qui nous avons un poste où commandait feu M. de Vincennes ont presque tous quitté leur village depuis sa mort, a la reserve d’environ 15 hommes qui étaient encore avec la Sr de Saint-Ange. Ils sont allés plus haut dans Quabache à un autre village. Je prévois que puisque cette station se retire on serait inquiété par les Chikachas dans ce poste où la garnison n’est pas forte. Cette circonstance et les tentatives récentes et réitérées des Anglais pour pénétrer dans la colonie par la rivière Oyo (Ohio) par laquelle ils descendent dans Ouabache me déterminent à replacer ce fort à 40 lieues plus bas à l’entrée de cette rivière. Je l’y aurais mis d’abord si les Sauvages eussent voulu nous y suivre. II se trouve aujourd’hui que les Kikapous et Maskoutins qui sont venus il y a deux ans faire village avec les Miamis ne s’accordent point avec eux et M. de la Buissonière m’assure que pour peu qu’on les invitât ils viendront s’y établir. Je Iuy envoierai les ordres pour ce changement qui ne sera pas d’une grande dépense et j’espère que Monseigneur les approuvera. Tout ce que je crains, c est que le Sr de Linquetot (Linctot), officier de Canada,^ qui commande aux Miamis et Ouyatanons, ne s’oppose à

laisser aller les Kikapous et Maskoutins, parce que ces deux nations sont de son département. Je lui écrirai à ce sujet.” (1)

Le lendemain, 22 juin 1737, M. Salmon écrivait à son tour au ministre:

“J’apprends par le Sr Delaloire que le Sr Saint- Ange fils, qui était monté à Ouabache pour prendre le commandement de ce poste à la place de feu M. de Vincennes, lui marque que les Sauvages qui l’avoisinent ont envie de l’abandonner, que quelques-uns d’entre eux se sont déjà retirés à leur ancien village du Vermillon, en sorte que il ne reste plus qu’environ 25 hommes que s’ils abandonnent, comme il y a apparence, on sera contraint de relever la garnison qui se trouverait à la merci des ennemis. II ajoute qu’il n’a point vu jusqu’à présent que ce poste fut d’une grande utilité et qu’il cause beaucoup de dépense; pour moi je pense qu’effectivement il est plus coûteux qu’il n’est utile. Cependant il serait de conséquence de le conserver pour empêcher les Anglais de s’y établir, ce qu’ils feront certainement si nous l’abandonnons.” (2)

On a écrit que François-Marie Bissot de Vincennes était chevalier de Saint-Louis. Non. Dans la liste officielle des officiers tués par les Chicachas le 25 mars 1736, on lit “chevalier de Vincennes.” Ceci ne veut pas dire que M. de Vincennes était chevalier de Saint- Louis, Bescherelle dit: “Le fils aîné d’un baron, le troisième fils d’un comte, le cinquième fils d un marquis étaient appelés chevaliers, sans appartenir à aucun ordre de chevalerie.” On a imité tout

(1) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 310.

(2) J.-P. Dunn, The Mission to the Ouabache, p. 312.

cela dans la Nouvelle-France. Ici, généralement, le titre de chevalier se donnait au cadet de la famille. François-Marie Bissot de Vincennes adopta le titre de chevalier probablement parce qu’il appartenait à la branche cadette de la famille Bissot.

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