‹ Le signe de la croix au dix-neuvième siècleChapitre 18 sur 35 · VINGT ET UNIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LETTRE

Ce 18 décembre.

Imitation générale. — Imitation de la sainteté de Dieu. — Ce qu’est la sainteté. — Le signe de la croix sanctificateur de l’homme et des créatures. — Imitation de la charité de Dieu. — Cequ’eat la charité en Dieu. — Ce qu’elle doit être en nous. — En nous l’énseignant, le signe de la croix est un guide éloquent et sûr. — Preuves sans réplique.

Cher ami,

Grâce au signe de la croix, chaque personne de l’adorable Trinité pose en quelque sorte devant nous et se laisse copier. Sous le grand nom de Dieu, elles offrent à notre imitation toutes les perfections réunies. J’en choisis deux, brillantes d’un éclat plus vif et plus nécessaires à

imiter aujourd’hui que jamais : la sainteté et la charité.

La sainteté. Sainteté veut dire unité , exemption de tout mélange étranger. Dieu est saint, parce qu’il est un. Il est trois fois saint, parce qu’il est trois fois un. Un en puissance, puisqu’elle est infinie ; un en sagesse, puisqu’elle est infinie ; un en amour, puisqu’il est infini. En Dieu, rien ne limite ni n’altère cette triple unité. Il estsaint, parfaitement saint, complètement saint en lui-même, par la raison que je viens de dire. «

Il est saint dans ses œuvres. Dans aucune, il ne peut souffrir le mélange coupable , le désordre , ou, pour l’appeler par son nom , le péché. Les anges tombés du ciel, l’homme chassé du paradis terrestre, le monde noyé par le déluge, Sodome consumée par le feu , l’empire romain s’écroulant sous les coups des Barbares, la grande Victime du Calvaire crucifiée entre deux voleurs, les calamités

publiques et privées, l’enfer avec ses feux éternels : autant de témoins de l’inexorable sainteté de Dieu dans ses créatures.

Grande leçon, que me donne incessamment le signe de la croix ! Je ne puis le faire sans qu’il me dise : Image d’un Dieu saint, trois fois saint, inexorablement saint, tu dois être saint toi-même, trois fois saint, inexorablement saint, dans ta mémoire, dans ton entendement, dans ta volonté.

Saint dans mon âme et dans mon corps, saint en moi-même et saint dans mes œuvres, seul ou en compagnie, jeune ou vieux, puissant ou faible, saint en tout, saint partout, saint toujours : telle est la sublime unité que je dois réaliser en moi.

O homme ! que tu es grand, s’écrie Tertullien, si tu te comprends toi-même : O homo y tantum nomen si intelligas te!

Ce n’est pas assez : comme Dieu même, je dois la réaliser au dehors. Sur tout ce qui m’entoure, doit rayonner la sainteté ou l’unité de ma vie. Exemples, paroles, priè-

res , rien en moi qui ne serve à éloigner le mal, le dualisme, de mon prochain, image de Dieu comme moi, comme moi créé pour Punité. Dans cette obligation, si vivement rappelée par le signe de la croix, prennent leur source les prodiges de dévouement, sans cesse renaissants au sein du catholicisme.

Demande à nos légions d’apôtres, de l’un et de l’autre sexe, ce qui les porte à mettre au service de barbares inconnus, les intelligences les plus nobles, les vies les plus pures, le sang le plus généreux. Tous te répondront : La parole du Maître. Nous avons entendu le Verbe rédempteur, ordonnant d’imprimerà tous les membres de la famille humaine, le signe auguste de la Trinité. Immortelle comme lui, cette parole retentit à notre cœur, et partout où il reste un front à marquer du signe libérateur , nous accourons , nous travaillons, nous mourons.

Écoute le généralissime de ces légions

héroïques, le saint Paul des temps modernes, Xavier. Tu sais que par ses gigantesques travaux, cet homme prodigieux a conquis un monde à la civilisation et à la foi. Mais quel ressort puissant éleva son courage, élève encore celui de ses successeurs, jusqu'à la témérité, son ambition et la leur jusqu’à l’enthousiasme et à la folie ? O sanctissima Trinitas ! O très-sainte Trinité ! Ce cri de guerre, presque aussi fréquent que la respiration sur les lèvres de Xavier, te révèle la pensée commune.

De son regard illuminé par la foi, l’apôtre a considéré les peuples nombreux de l’Inde, de la Chine et du Japon. Il les a vus, assis à l’ombre de la mort et portant sur leurs fronts déshonorés le signe de la bête, au lieu du caractère glorieux de la Trinité. Au spectacle de cette immense dégradation, son zèle s’enflamme, et de sa poitrine soulevée s’échappe le cri de guerre : O sanctissima Trinitas ! O trèssainte Trinité ! Quelle honte pour vous 1

Quel malheur pour l'ouvrage de vos mains !

Et pour réparer ces images défigurées , en gravant sur tous les fronts le signe divin, Xavier s’élance comme un géant. L'espace fond sous ses pieds. Il se rit des dangers, et ne connaît d’autres bornes à son ambition réparatrice, que les limites du monde. Le monde même lui paraît trop petit pour son cœur, et il marche assez pour en faire trois fois le tour (1).

Si la mort ne lui permet pas de le parcourir dans tous les sens, il montre du doigt à ses successeurs les nations à conquérir. Son désir est compris. Portés sur l’aile des vents, comme dit Fénelon, des milliers de missionnaires arriveront dans toutes les îles, dans toutes les forêts, sur toutes les plages, si reculées et si inhospitalières qu’elles puissent être.

Leur premier soin sera de rétablir sur le front de l’homme, déchu jusqu’à l’an-

(1) Vie de S. Fr. Xav. t t. ii, liv. vi, p. 208-213.

thropophagie, le signe sanctificateur de la croix, en répétant comme leur chef :

O sanctissima Trinitasl Que tel soit le motif qui anime les conquérants de l’Évangile, lapreuve en est que tout leur ministère consiste à marquer du sceau des adorables personnes, les nations infidèles; puis, à maintenir inviolable la divine ressemblance.

Le signe de la croix fait plus encore, il sanctifie tout ce qu’il touche : l'homme et les créatures. Or, en sanctifiant les créatures après avoir sanctifié l’homme, le guide divin ramène toutes choses à leur fin, l’unité. C’est un article de la fo.

universelle, que les signes religieux ont le pouvoir de modifier les créatures inanimées : nous l’avons vu dans tout ce qui précède.

Parce qu’elle est universelle, une pareille croyance ne saurait être fausse. La grande maîtresse de la vérité la regarde comme une partie du dépôt confié à sa

sollicitude. Chaque jour elle la pratique et enseigne à la pratiquer. Vois, depuis dix-huit siècles et dans toutes les parties du globe , l’Église catholique sanctifiant par lé signe de la croix : Peau , le sel , l’huile , le pain, la cire, la pierre , le bois , les créatures insensibles.

Qu’estr-ce à dire théologiquement, que le signe de la croix sanctifie l’homme et les créatures? A l’égard de l’homme, je ne prétends pas que le signe de la croix lui confère la grâce sanctifiante , ou soit un instrument propre à la lui conférer, comme les sacrements. Je veux dire qu’il communique une espèce de sanctification, semblable à celle du catéchumène, sur lequel on fait ce signe divin avant le baptême : « Car, dit saint Augustin, il y a des sanctifications de plusieurs sortes (1). »

(1) Non unius modi est sanctificatio ; nam etcatechumenum secnndum quemdam*suum modum per signum Ctiristi et orationem naanus imposition» puto

Le signe de la croix est un acte auquel Dieu attache l’application des mérites de son Fils, sans pour cela lui donner la vertu du baptême ou de la pénitence. L’aumône n’est pas un sacrement; et cependant, de l’aveu de tous, elle est une chose bonne, pieuse, salutaire et sanctifiante.

Quant aux créatures , sanctifier une chose inanimée, ce n’est pas lui donner une qualité physique et inhérente ; c’est la ramener à sa pureté native et lui communiquer une vertu supérieure à sa nature. Delà* deux effets delà sanctification.

Le premier purifie les créatures, en ce sens qu’il les dégage des influences du démon. Le second les rend propres à produire des effets au-dessus de leurs forces naturelles. Ainsi modifiées, elles deviennent entre les mains de l’homme des instruments de guérison, des armes contre les

sanctificari. (Lib. h, De Peccat. merit. et remiss., c. cxxvi.)

démons, des préservatifs contre les dangers de l'âme et du corps.

Combien on pourrait citer d'événements miraculeux , publics ou privés , anciens et modernes, dus à ces créatures insensibles, mais sanctifiées , par le signe de la croix ! Si au lieu de passer le temps à barboter dans les fables païennes, dans les légendes païennes de Rome et de la Grèce, les jeunes générations étudiaient Thistoire de l'Église et la vie des saints, tes camarades connaîtraient, à cet égard, une foule de faits plus avérés que ceux d'Alexandre et de Socrate (1).

Ce n’est pas seulement par l’imitation de la sainteté divine , mais encore de la charité divine, que le signe de la croix, guide éloquent et sûr, nous met , nous maintient et nous pousse dans notre voie.

La Charité. Le Dieu dont nous sommes les enfants, et dont nous devons être l’i-

(t) Voir Gretzer, p. 696 etsui?.

mage est charité, Deus charitas est . Ce mot dit tout. Il dit tout ce qu’est Dieu en lui-même et dans ses œuvres. Le Père étant Dieu, est charité. Le Fils étant Dieu est charité. Le Saint-Esprit étant Dieu, est charité. La Trinité tout entière .est charité. Dieu est charité ! Connais-tu un nom plus beau? Et ce nom, le signe de la croix, chaque fois que nous le faisons, le redit à notre cœur.

Charité veut dire union et effusion. Entre les trois augustes Personnes , tout est union et unité : unité de puissance, unité dépensées, unité d’opérations, unité de bonheur, unité d’essence.

L’ombre même d’un désaccord jamais ne vient troubler cette parfaite , cette ravissante harmonie. Pourquoi? parce qu’un seul amour, amour plénier, éternel, inaltérable, est le lien délicieux de la Trinité.

Effusion. Essentiellement communicative, la charité tend à se répandre au dehors, et la charité infinie avec une force

et une abondance infinie. Or, les œuvres extérieures de Dieu sont : la création, la conservation, la rédemption, la sanctifia cation, la glorification.

Ainsi, créer, c'est aimer; conserver c’est aimer; racheter, c’est aimer; sanctifier, c’est aimer ; glorifier, c’est aimer. Toute charité vient du cœur. Dieu est donc un cœur. Connais-tu un nom plus dé~ licieux? Et ce nom, le signe de la croix nous le redit chaque fois que nous le faisons.

Dieu est charité. A toi , comme à moi, comme à tout homme, quel que soit son âge ou sa condition, ce mot dit ce que nous devons être. Images de Dieu, nous devons lui ressembler. Lui ressembler, c’est être charité, charité en nouo-mêmes et dans nos œuvres.

En nous-mêmes, par le lien surna^ turel de la grâce qui unit entre elles toutes nos facultés , les ennoblit , les fortifie l’une par l’autre et les fait tendre

au même but, la formation de la ressemblance parfaite de Dieu en nous. Dans nos œuvres , par le principe divin qui, nous unissant à tous les hommes , comme les membres d’un même corps, fait battre notre cœur à l’unisson du leur, et le répand en effusions salutaires sur tout ce qui leur appartient , et réalise ce dernier vœu du divin maître : O Père ! qu’ils soient un comme nous sommes un.

Je m’en tiens, mon cher Frédéric, à ces aperçus, qu’il te sera facile de développer.

Ils suffisent pour montrer l’importance du signe de la croix, comme guide de l’homme.

Si tes camarades avaient le malheur d’en douter, adresse-leur les questions suivantes :

Est-il vrai , oui ou non , que rien n’est plus propre que le signe de la croix à nous rappeler Dieu et la Trinité ?

Est-il vrai, oui ou non, que l’homme est formé à l’image de Dieu ?

Est-il vrai, oui ou non , que le premier

devoir et la tendance naturelle d’un être quelconque, est de reproduire en lui le type sur lequel il a été fait ?

Est-il vrai, oui ou non, que si Phomme ne fait pas de persévérants efforts pour se former à Pimage de Dieu, il se forme inévitablement à Pimage du démon et de ses passions déréglées ; de sorte que, ne devenant pas de jour en jour plus saint, plus charitable , plus Dieu , il devient de jour en jour plus pervers, plus égoïste, plus démon , plus bête , animalis homoP

Est-il vrai, oui ou non, que Phomme tend sans cesse , le sachant ou sans le savoir, à faire tout ce qui Pentoure à son image, et que de cette action permanente vient la sanctification ou la perversion, l’ordre ou le désordre , le salut ou la ruine des individus, des familles , des sociétés , des croyances et des mœurs ?

Pour peu qu’ils aient de logique et surtout d’impartialité, leur réponse, je n’en doute pas, sera ce qu’elle doit être. Avec

nous, ils concluront que rien n’est mieux fondé, ou, pour parler la langue du jour, rien n’est plus profondément philosophique, que l’usage fréquent et très-fréquent du signe de la croix.

Ils concluront que ni les premiers chrétiens , ni les vrais chrétiens de tous les siècles, ni l’Église catholique, ni enfin l’élite de l’humanité, ne se sont trompés, en conservant invariablement l’usage de ce signe mystérieux.

Ils concluront que l’erreur, le tort et la honte sont du côté des contempteurs du signe de la croix; qu’en ne le faisant pas, en rougissant de le faire, en se moquant de ceux qui le font, ils se placent dans la lie de l’humanité , descendent audessous même des païens, et s’assimilent à la bête.

Que reste-t-il donc et pour eux et pour nous? Mes dernières lettres te l’apprendront.

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