CROIX EST UN GUIDE QUI NOUS CONDUIT
Il est minuit, le tonnerre gronde de toutes parts, la pluie tombe à torrents, les bêtes féroces sorties de leurs tanières rugissent et courent dans tous les sens.
On n’entrevoit les objets qu’à la lueur des éclairs. Tu es seul au milieu de votre forêt Noire, telle qu’elle était du tempsde César, immense, horrible, sans route, ni sentier, ni habitation, vaste repaire de ces grands ours de Germanie dont la vue effrayait les Romains, jusque sur les gradins inaccessibles du Colisée.
Que devenir? Sens-tu le besoin d’un guide charitable qui, apparaissant subitement à tes côtés, viendrait te rassurer par sa présence et te donner la main, pour te conduire, sain et sauf, au milieu de ta famille?
Faibles images de la réalité ! La forêt
Noire, c’est le monde ; la tempête avec ses ténèbres, ses tonnerres, ses dangers, ses terreurs, c’est la vie. Où suis-je? Où vaisje? Quel chemin prendre? Au milieu de cette nuit pleine d’angoisses, voilà les premières questions que s’adresse l’homme éperdu.
La réponse ne se fait pas attendre : elle est tout entière dans le signe de la croix.
Aussi, l’Église, pleine de sollicitude, lui apprend à le faire dès le berceau. Interprété par la voix de sa mère, le signe éloquent dissipe toutes les ténèbres, illumine la route et oriente la vie.
« Venu de Dieu, dit-il à l’homme, tu retournes à Dieu. Image de Dieu qui est amour, tu dois retourner à Dieu par l’amour. L’amour comprend le souvenir et l’imitation. Te souvenir de Dieu et imiter Dieu : voilà pour toi la voie , la vérité, la vie. Comprends-moi, et tu accompliras sans peine les deux lois fondamentales de ton existence. » Rien de plus vrai que ce
langage du guide divin : quelques détails suffiront à le montrer.
Le souvenir. On le dit en France, comme en Allemagne, comme partout; aujourd’hui , comme il y a quatre mille ans : le souvenir est le pouls de l’amitié. Tant que le pouls bat , la vie existe. Elle s’éteint, quand il cesse de battre. De môme, tant que le souvenir de l’objet aimé subsiste, l’affection continue. Elle languit, quand le souvenir s’efface ; elle s’éteint, quand il disparaît. Tout cela , comme tu le sais , est élémentaire.
On est tellement convaincu que le souvenir est un signe, une cause, une condition des affections humaines, que les amis ne manquent pas de se dire en se quittant : Ne m'oubliez pas ; je ne vous ovr blierai jamais ; et de se donner des objets pour entretenir, malgré l’absence, le souvenir réciproque.
Il en est de l’amour de Dieu comme des amitiés humaines. Le souvenir en est le si-
gne, l’âme et la vie. Nous souvenir de Dieu étant la première loi de notre être, il était de la Sagesse infinie de nous donner un moyen de l’accomplir. Cette loi étant universelle, ce moyen devait être universel. Cette loi étant pour tous, riches et pauvres, savants et ignorants, hommes de loisir et hommes de peine, ce moyen devait être accessible à tous. Cette loi étant fondamentale, ce moyen devait être d’une grande efficacité.
Je viens de dire, mon cher Frédéric, que la loi du souvenir est une loi fondamentale de l’humanité. La justification de cette parole va te montrer, sous un nouveau jour, l’importance du signe de la croix.
Ce qu’est le soleil dans le monde physique, Dieu l’est à tous égards, et plus encore, dans le monde moral. Qu’au lieu de continuer à verser sur le globe ses torrents de lumière et de chaleur, le soleil s’éteigne tout à coup : imagine ce que devient la nature.
A l’instant, la végétation s’arrête; les fleuves et les mers deviennent des plaines de glace, la terre se durcit comme le rocher. Tous les animaux malfaisants, que la lumière enchaîne au fond des forêts, sortent de leurs cavernes, et par d’affreux hurlements, s’appellent au carnage. Le trouble et l’épouvante s’emparent de l’homme.
Partout règne la confusion, le désespoir, la mort : quelques jours suffisent pour ramener le monde au chaos.
Que Dieu, soleil nécessaire des intelligences, vienne à disparaître : aussitôt la vie morale s’éteint. Toutes les notions du bien et du mal s’effacent. La vérité et l’erreur, le juste et l’injuste se confondent dans le droit du plus fort. Au milieu de ces épaisses ténèbres, toutes les hideuses cupidités, tous les instincts sanguinaires, assoupis dans le cœur de l’homme, se réveillent, se déchaînent, et, sans crainte comme sans remords, se disputent les lambeaux mutilés des fortunes, des cités
et des empires. La guerre est partout :
guerre de tous contre tous, qui fait du monde un vaste repaire de voleurs et d’assassins.
Ce spectacle, l’œil de l’homme ne l’a jamais vu, pas plus qu’il n’a vu l’univers sans l’astre qui le vivifie. Mais ce qu’il a vu, c’est un monde où, semblable au soleil voilé par d’épais nuages, l'idée de Dieu ne jetait plus qu’une lueur incertaine.
Alors des tâtonnements sans fin, des systèmes creux et immoraux, des superstitions grossières et cruelles, les passions à la place des lois, les crimes à la place des vertus, le matérialisme à la base, le despotisme au sommet, l’égoïsme partout , avec les combats de gladiateurs et les festins de chair humaine.
Moins complet que chez les païens, l’oubli de Dieu produisait cependant chez les Juifs des effets analogues. Par l’organe des prophètes, vingt fois le Seigneur attribue à ce crime, les iniquités de Jé-
rusalem et les châtiments dont elle est accablée. Or, tu le sais, Jérusalem est le type des peuples.
« Voici ce que dit le Seigneur : Qui a jamais ouï parler d’horreurs pareilles à celles que commet la vierge Israël...
parce qu’elle m’a oublié ? Tu as marché dans la voie de ta sœur Samarie , et je mettrai sa coupe dans ta main. Tu boiras la coupe de ta sœur, coupe large et profonde, et tu deviendras la risée des nations.
« Tu seras enivrée de douleurs, enivrée du calice de l’amertume et de la tristesse , du calice de ta sœur Samarie.
Et tu le boiras, et tu l’épuiseras jusqu’à la lie, et tu en dévoreras les fragments, et tu te déchireras les entrailles. Parce que tu m’as oublié et que tu m’as mis au-dessous de ton corps, tu porteras ton crime et le châtiment de ton crime (1). »
(1) Jéréna., xvm, 13, 15. Ézech., xxm, 31, 35.1s., lyii, 11, etc., etc.
Peut-on caractériser avec plus d’énergie les suites funestes de l’oubli de Dieu? Or, l’énormité du crime se mesure à la sainteté de la loi dont il est la violation. Le souvenir de Dieu est donc la loi vitale de l’humanité. Sur cette base, calcule l’importance du signe de la croix, spécialement destiné à faire vivre dans l’homme ce souvenir salutaire.
J’ai dit spécialement , et pour cause. Le signe de la croix est un vase tout rempli de souvenirs divins. En le faisant, tous ces souvenirs divins, comme une liqueur vivifiante, se répandent jusques dans les profondeurs de mon être. Je me souviens nécessairement du Père; je me souviens nécessairement du Fils; je me souviens nécessairement du Saint-Esprit. Je me souviens du Père créateur; du Fils rédempteur; du Saint-Esprit sanctificateur.
Le Père rappelle à toi, comme à moi, comme à tout homme qui a un esprit pour comprendre et un cœur pour aimer, tous
les bienfaits divins dans l’ordre de la création. J’existe, et c’est à vous, Père des pères, que je dois la vie, la vie, base de tous les biens naturels, la vie que vous m’avez donnée, de préférence à tant de millions d’étres possibles.
Je vous dois la conservation de la vie. Chaque battement de mon cœur est un bienfait. Vous le renouvelez à chaque seconde du jour et de la nuit. Vous le continuez depuis de longues années, malgré mon ingratitude , malgré le mauvais usage que j’en fais. Vous me le continuez préférablement à tant d’autres qui, nés avec moi, après moi, sont morts avant moi.
Je vous dois tout ce qui entretient, console et embellit la vie. Et le soleil qui m’éclaire, et l’air que je respire, et la terre qui me porte, et les aliments qui me nourrissent, et les animaux qui me servent, et les vêtements qui me couvrent, et les remèdes qui me guérissent,
et mes parents, et mes amis, et mon corps avec ses sens, et mon âme avec ses facultés, et toutes les créatures visibles et invisibles, mises si magnifiquement à mon service : Père créateur, je vous dois tout.
Le Fils rappelle tous les bienfaits divins dans l’ordre de la Rédemption. Quand je le prononce , ô Fils adorable ^votre nom me transporte dans les splendeurs de l’éternité. Là, je vous vois égal au Père, assis sur le même trône, heureux d’une félicité infinie.
Puis, tout à coup, je tombe dans une pauvre étable, devant une pauvre crèche ; et là, je vous vois petit enfant, dénué de tout, tremblant de froid, couché sur un peu de paille, à peine réchauffé par les caresses de votre mère et par le souffle de deux animaux.
De la crèche j’arrive à la croix. Quel spectacle î Vous, mon Dieu, le monarque des mondes, le roi des anges et des hommes, pendu à un gibet entre le ciel et la
terre, encadré de deux voleurs, le corps déchiré, les membres percés, la tête couronnée d’épines, le visage souillé de sang et de crachats : et tout cela par amour pour moi !
La croix me conduit au tabernacle.
Devant mon Dieu anéanti; devant mon Dieu, devenu mon pain; devant mon Dieu, devenu mon prisonnier, mon serviteur, obéissant à ma voix, à la voix d’un enfant : devant cet abrégé de tous les miracles de l’amour, ma bouche reste muette.
Aussi bien la langue des hommes et la langue des anges sont impuissantes à balbutier quelque chose d’un mystère, que seul l’amour infini a pu concevoir.
Le Saint-Esprit rappelle tous les bienfaits divins dans l’ordre de la sanctification. Amour consubstantiel du Père et du Fils, c’est à vous que le monde est redevable detout.Le Verbe incarné, sonRédempteur, il vous le doit : qui conceptus est de Spiri tuSancto . Marie, sa mère, il vous la doit :
Spiritus Sanètus superveniet in te. La sainte Église catholique, cette autre mère qui est pour le monde et pour moi ce que Marie est pour Jésus , il vous la doit :
Credo in Spiritum Sanction, sanctam Ec clesiam.
Ses entrailles m’ont porté, son lait m’a nourri, ses sacrements me fortifient et me guérissent. A elle, je dois la communion des Saints, glorieuse société qui me met en rapports intimes, moi chétive créature, avec toutes les hiérarchies angéliques, avec tous les saints, depuis Abel jusqu’au dernier des élus. A elle, je dois la conservation de l’Évangile, lumineux flambeau, inestimable bienfait, qui a tiré le genre humain de la barbarie et qui l’empêche d’y retomber.
Connais-tu un souvenir aussi fécond, aussi éloquent que le signe de la croix? Le philosophe, le politique, le chrétien, demandent quelquefois des livres à méditer :
en voilà un qui peut remplacer tous les
autres. Ce livre, intelligible à tous, lisible à toute heure, gratuitement donné, est entre les mains de tous. Ainsi Dieu l’a fait; et ce qu’il a fait est bien fait.
L’imitation. Nous souvenir de Dieu, est la première loi de notre être. Tu vois, cher ami, l’importance de cette loi, et comment le signe de la croix nous aide à l’accomplir. Imiter Dieu, est une autre loi non moins fondamentale. Sur ce point, le moindre doute n’entra jamais dans un esprit sensé.
Tout être n’est-il pas obligé de tendre à sa perfection? N’estnse pas pour cela, et uniquement pour cela, que la vie lui a été donnée? La perfection d’un être, quel qu’il soit, ne consiste-t-elle pas dans sa ressemblance avec le type sur lequel il a été formé? Le tableau n’est-il pas d’autant plus parfait, qu’il exprime mieux les traits du modèle?
L’homme est fait à l’image de Dieu.
Copier trait pour trait cette divine image,
n’assigner à sa perfection d’autres bornes que la perfection même de son sublime modèle : telle est la loi de son être et le labeur obligé de sa vie tout entière.
a Je vous ai donné l’exemple, disait le Dieu homme, afin que vous fassiez comme j’ai fait moi-même.» Et son grand Apôtre :
« Soyez mes imitateurs, comme moi-même je le suis du Verbe incarné : pas de salut pour ceux qui ne seront pas trouvés conformes au type divin.'» Or, rien n’est plus propre à nous guider dans cette voie d’imitation, que le signe de la croix.
Que fait l’homme en le formant? II prononce le nom de Dieu; car Dieu, c’est le Père et le Fils et le Saint-Esprit, trois personnes distinctes dans une seule et même Divinité. En redisant à l’homme le nom de Dieu , le signe de la croix lui remet devant les yeux son éternel modèle, l’être par excellence, en qui sont réunies à un degré infini toutes les perfections.
De plus, en répétant le nom de chaque personne de l'auguste Trinité, il propose à notre imitation les perfections particulières de chacune d’elles.
Dans le Père, la puissance infinie ; et il me dit : Tu dois imiter la puissance du Père, créateur et modérateur de toutes choses, par le gouvernement de toi-méme etdumonde; par l’empire sur tes passions, sur les maximes, les usages, les intérêts, les modes, les menaces, les promesses, contraires à la liberté et à la dignité d’un enfant de Dieu, roi comme son Père.
Dans le Fils, la sagesse infinie ; et il me dit : Tu dois imiter la sagesse du Fils, par la justesse de tes appréciations et de tes jugements; parla préférence invariablement donnée à l’âme sur le corps, à l’éternité sur le temps, au devoir sur le plaisir, aux richesses qui demeurent, sur les biens qui passent.
Dans le Saint-Esprit, l’amour infini; et il me dit : Tu dois imiter la charité du
m LE SIGNE DE LA CROIX.
Saint-Esprit, en disciplinant tes affections et en les ennoblissant ; en arrachant de ton cœur jusqu’à la dernière fibre de l’égoïsme, de la jalousie, de la haine, et de tous les vices qui produisent la dégradation au dedans et le trouble au dehors.
Qu’en penses-tu ? Le signe delà croix n’estil pas un excellent guide? Où est le professeur de philosophie qui peut se flatter de montrer plus clairement, à chaque puissance de notre âme, la route de la perfection? Toutefois , nous ne connaissons qu’une partie de ses enseignements : demain je t’enverrai les autres.