QUATRIÈME LETTRE
Ce 29 novembre.
Réponse à une objection : Les temps sont changés. Raisons en faveur des premiers chrétiens, tirées de la nature même du signe de la croix. — Le signe de la croix est cinq choses. — Un signe divin qui ennoblit l’homme. — Preuves que le signe de la croix est divin.
« Pour moi, me dis-tu, mon cher Frédéric, la question est jugée. Jamais je ne croirai que Dieu a donné la vérité et le bon sens en partage à ses ennemis, tandis qu’il aurait condamné ses meilleurs amis à l’erreur et à la superstition. »
Cet aveu me réjouit sans me surprendre.
Ton esprit cherche la véri té et ton cœur ne la repousse pas. Si tous étaient dans les mêmes dispositions, la tâche de l’apologiste serait facile. Par malheur, il en est autrement. Dans la plupart des controver-
ses, surtout des controverses religieuses , l’homme discute non avec sa raison, mais avec ses passions. Ce n’est pas pour la vérité qu’il combat, c’est pour la viçtoire.
Triste victoire qui consiste à s’affermir dans l’esélavage de l’erreur et du vice !
Ce que je sais de tes camarades et de tant d’autres prétendus catholiques de notre temps, me donne lieu de craindre qu’il n’ambitionnent cette funeste victoire. Je les aime trop pour ne pas la leur disputer. Afin d’arracher le bandeau dont ils se couvrent et d’éclairer de plus en plus ta propre conviction , je vais exposer les raisons intrinsèques qui justifient l’inviolable fidélité des vrais chrétiens à l’usage très-fréquent du signe de la croix.
Faisons d’abord justice de la grande objection des modernes contempteurs du signe adorable. « Autre temps , autres mœurs, disent-ils. Ce qui était utile, nécessaire même dans les premiers siècles de l’Église ne l’est plus aujourd’hui. Les
temps sont changés ; il faut vivre avec son siècle. »
Saint Paul leur répond que : Jésus- Christ était hier j qu'il est aujourd'hui , et qu'il sera le même aux siècles des siècles . Tertullien ajoute que le Verbe incarné s* appelle la vérité et non pas la coutume .
Or, la vérité ne change pas. Ce que les apôtres, les chrétiens de la primitive Église, les vrais chrétiens de tous les siècles ont tenu pour utile, et jusqu’à un certain point nécessaire, n’a pas cessé de l’être.
J’ose même affirmer qu’il l’est aujourd’hui plus que jamais. La raison en est dans les rapports de ressemblance qui existent entre la position des chrétiens des premiers siècles, et celle des chrétiens du dix-neuvième siècle.
Quçlle était la position de nos pères de la primitive Église? Ils étaient en face d’un monde qui nétait pas chrétien , qui ne voulait pas le devenir, qui ne voulait pas qu’on le fût, et qui persécutait à outrance
ceux qui s’obstinaient à l’être. Et nous, ne sommes-nous pas en face d’un monde qui cesse d’être chrétien, qui ne veut pas le redevenir, qui ne veut pas qu’on le soit, et qui persécute tantôt par la ruse , tantôt par la violence, ceux qui s’obstinent à l’être?
Si, dans une pareille situation, les premiers chrétiens, formés à l’école des apôtres, ont regardé comme nécessaire l’usage si fréquent du signe de la croix, quelles raisons aurions-nous de l’abandonner? Sommes-nous plus habiles, ou plus forts? les dangers sont-ils moins grands , les ennemis moins nombreux, ou moins perfides? Poser d.e pareilles questions, c’est les résoudre. Passons.
Jusqu’ici, mon cher Frédéric, jen’ai fait valoir que les circonstances extérieures de la cause; il faut maintenant la plaider au fond, en déduisant les raisons prises de la nature même du signe de la croix.
Pour toi, pour moi, pour tous les hom-
mes sensés, elles se résument ainsi :
Fils de la poussière, le signe de la croix est un signe divin qui nous ennoblit ;
Ignorants, le signe de la croix est un livre qui nous instruit;
Pauvres, le signe de la croix est un trésor qui nous enrichit ;
Soldats, le signe de la croix est une arme qui dissipe l’ennemi ;
Voyageurs pour le ciel, le signe de la croix est un guide qui nous conduit.
Passe ta robe de juge, assieds-toi sur ton siège, coiffe-toi de ta toque et écoute.
Fils de la poussière, le signe de la croix