EST UN SIGNE DIVIN QUI NOUS ENNOBLIT
Quel est, dis-moi, cet être qui vient au monde en pleurant; qui rampe comme le ver, soumis comme le petit de l’animal à toutes les infirmités, et, plus longtemps que lui, incapable de suffire à ses besoins?
Que l’homme qui s’appelle prince , roi, empereur ; que la femme qui s’appelle comtesse, duchesse, impératrice, ne
soient pas trop fiers. Un regard en arrière leur apprendra qu’ils sont cet être : car cet être, c’est l’homme : ver de terre au berceau, pâture des vers dans la tombe (1).
Cet être si infirme, si nul, si honteusement confondu, pendant les premières années de son existence , avec les plus faibles et les plus vils animaux , n’est d’ailleurs que trop poussé par ses instincts à leur ressembler. Toutefois cet être est l’image de Dieu, le roi de la création : il ne faut pas qu’il se dégrade. Dieu le touche au front et lui imprime un signe divin qui l’ennoblit. Noblesse oblige. Respecté des autres, il se respectera luimême. Ces lettres de noblesse, ce signe divin, c’est le signe de la croix.
Il est divin, puisqu’il vient du ciel et non de la terre. Il vient du ciel, puisque
(1) Primam vocem sîmilem omnibus emisi plorans. In involumentis nutritus sum , et curis magnis. Nerao ériim ex regibus aliud babuit nativitatis initium. (Sap., vu, 34.)
le propriétaire seul a le droit de marquer ses produits au coin de son effigie. Il vient du ciel, puisque la terre avoue ne Pavoir pas inventé. Parcours tous les pays et tous les siècles , nulle part tu ne trouveras l’homme qui a imaginé le signe de la croix, le saint qui Pa enseigné, le concile qui Pa imposé. « La tradition l’apprend, la coutume le confirme, la foi le pratique (1). »
Dans Tertullien tu viens d’entendre la dernière moitié du second siècle de PÉglise. Saint Justin parle pour la première et t’apprend non-seulement l’existence du signe de la croix, mais la manière dont il se faisait (2). Nous voilà dans ces temps primitifs, temps d’éternelle mémoire,
(1) Harum et aliarum hujusmodi displinarum si legem expostules scripturarum nullam invenies. Traditîo tibi prætenditur auctrix, consnetudo confirmatrix et fides observatrix. (Tertull., De coron, mil., c. in.)
(2) Dextra manu in nomine Cbristi quos crucis signo obsignandi sunt obsignamus. ( Quæst . lis.)
que les hérétiques eux-mêmes appellent l’âge d’or du christianisme, et par la pureté de la doctrine et par la sainteté des mœurs. Or, nous y trouvons le signe de la croix en pleine pratique, en Orient comme en Occident.
Avançons de quelques pas, et nous donnons la main à saint Jean, le dernier survivant des apôtres. Tu vois le vénérable vieillard faisant le signe de la croix sur une coupe empoisonnée et buvant impunément la liqueur meurtrière (1). Un peu plus loin , voici ses illustres collègues Pierre et Paul.
Comme Jean, le disciple chéri du divin Maître, Pierre et Paul, princes de l’apostolat, font religieusement le signe de la croix, et l’enseignent de l’Orient à l’Occident, à Jérusalem, à Antioche, à Athènes , à Rome, aux Grecs et aux barbares. Écoutons un irrécusable témoin
(1) S. Simeon, Metaph. in Joan.
de la tradition. « Paul, dit saint Augustin, porte partout le royal étendard de la croix. Il pêche les hommes, et Pierre marque les nations du signe de la croix (1). »
Non-seulement ils le font sur les hommes, ils le font encore sur les créatures inanimées, et ils le font faire. «Toute créature de Dieu est bonne, écrit le grand Apôtre, et il ne faut rien rejeter de ce qui peut être reçu avec actions de grâces; parce qu’il est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière (2). » Telle est la règle. Quel en est le sens? Dans l’étude du droit, si on rencontre un texte obscur, que faiton? Pour l’élucider, on consulte l’interprète le plus autorisé et le plus voisin du législateur. Sa parole fait loi.
Écoute l’interprète le plus autorisé de
(1) Circumfert Paulus Dominicain in cruce vexillum. Et iste piscator hominum, et ille titulat signo crueis gentiles. (SePm. xxvm.)
(2) 1 Tim. it, 4-5.
saint Paul, le grand Chrysostome. « Paul, dit-il, établit ici deux choses : la première que nulle créature n’est immonde. La seconde , qu’en la supposant telle , le moyen de la purifier est sous la main.
Faites4ui le signe de la croix, rendez grâces et gloire à Dieu, et à l’instant toute souillure disparaît (1) ». Voilà l’enseignement apostolique.
Les princes des apôtres ne font pas seulement le signe de la croix sur les créatures inanimées et sur les multitudes qui ’ accourent à la foi ; on le fait sur euxmémes. Ce signe existait donc avant eux.
Paul, le persécuteur, est renversé sur le chemin de Damas. Il faut qu’il devienne l’apôtre du Dieu qu’il poursuit. Quel sera
(1) Duo capita ponit, unum quidem quod créature nulja commuais est. Secundo , quod etsi commuais sit , medicamentum in promptu est. Signum illi crucis imprime, grattas âge, Deo gloriam refer, et protinu8 immunditia omnis aWessit. (In Tim., Homil. xu.)
le premier acte du Dieu vainqueur? Ce sera de marquer le vaincu du signe de la croix. « Va, dit-il à Ànanie, et marque-le de mon signe (1). »
Quel est donc Pauteur et l’instituteur du signe de la croix? Pour le trouver, il faut franchir tous les siècles, toutes les créatures visibles, toutes les hiérarchies angéliques; il faut s’élever jusqu’au Verbe éternel, la vérité en personne.
Écoute encore un témoin parfaitement placé pour le savoir, témoin d’autant plus irréprochable qu’il a signé son témoignage de son sang. J’ai nommé l’immortel évêque de Carthage , saint Cyprien. « Seigneur, s’écrie-t-il, Prêtre saint, vous nous avez légué trois choses impérissables : le calice de votre sang, le signe de la croix, et l’exemple de vos douleurs (2). » Saint
(1) Vade ad eum, et signa etim charactere meo. (S. Aug., Serm. 1. et xxv, de Sanctis.)
(2) Tu, Domine, sacerdos sancte, constituisti nobîs
Augustin ajoute : « C’est vous-méme qui avez voulu que ce signe nous fût imprimé sur le front (1). »
Il serait aisé de citer vingt autres témoins. Mais comme j’écris des lettres et non pas un livre, je m’arrête. Le signe de la croix est un signe divin : premier fait acquis à la discussion. Il en est un autre, dont je te parlerai demain.
inconsuraptibiliter, potum vivificum , cracis signum, et mortificationis exemplum. (Ser. de Pass. Chr.)
(1) Signum suumChristus infronte nobiafigi voluit. (In ps. 130.)