‹ Le signe de la croix au dix-neuvième siècleChapitre 7 sur 35 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

Ce I er décembre.

Résumé de la lettre précédente. — Le signe de la croix est un livre qui nous instruit. — Création, Rédemption Glorification : trois mots qui renferment toute la science de Dieu, de l’homme et du monde. — Le signe de la croix dit ces trois mots avec autorité, — avec lucidité, avec profondeur. — Il les dit à tous — partout — et toujours.

Signe divin, signe distinctii de l’élite de l’humanité, blason du catholique : tel est, mon cher Frédéric, le signe de la croix, considéré à son premier point de vue.

S’il est vfrai que noblesse oblige, je ne connais pas, pour inspirer à l’homme le sentiment de sa dignité et le respect de luimême, de moyen plus simple, plus facile, plus efficace que le signe de la croix, fait souvent, sérieusement, religieusement. Là est une de ses raisons d’être.

a Ce signe, dit un Père , est une garde puissante. Il est gratuit à cause des pauvres; facile à cause des faibles. Bienfait de Dieu, étendard des fidèles, terreur des démons, loin de te porter à le dédaigner, que sa gratuité même augmente ta reconnaissance » (1). J’ajoute que l’éloquence du signe la croix est égale à sa puissance. Que difril à l’homme? Nous allons le voir.

Ignorants, le signe de la croix est un livre qui nous instruit. — Création, Rédemption, Glorification : toute science théologique, philosophique, sociale, politique, historique, divine et humaine, est dans ces trois mots. Science du passé, science du présent, science de l’avenir :

(1) Magna hæc est custodia , quæ propter pauperes gratis datur : sine labore propter infirmos, cum a Deo sit hæc gratia, sîgnum fidelium , et timor dæmonum. Neque propterea quod est gratuitum, contemnas hoc signaculum ; sed ideo magis venerare benefaclorem. (S. Cyril. Hier., Catech un.)

tout est là et n’est que là. Flambeaux du monde , bases même de l’intelligence, suppose un instant que le genre humain oublie ces trois mots ou qu’il en perde le sens : que devienMl? Agglomération d’atomes se mouvant dans le vide , sans direction et sans but; aveugle-né sans guide et sans bâton : mystère inexplicable à lui-même; malheureux sans consolation; galérien sans espoir : voilà l’homme, voilà la société.

Création, Rédemption, Glorification :

ces trois mots sont donc plus nécessaires au genre humain que le pain qui le nourrit ou l’air qu’il respire. Iis sont nécessaires à tous, à chaque heure et toujours.

Seuls iis orientent la vie et toutes les vies, l’action et toutes les actions , la parole et toutes les paroles , la pensée et toutes les pensées , la joie et toutes les loies, la tristesse et toutes les tristesses , le sentiment et tous les sentiments.

Cela posé, la simple raison dit que Dieu

se devait à lui-même d'établir un moyen universel, facile, permanent de donner à tous cette connaissance fondamentale ; non pas seulement de la donner une fois, en passant; mais de la renouveler sans cesse , comme il renouvelle à chaque seconde l'air que nous respirons.

Quel docteur sera chargé de cet enseignement indispensable? Saint Paul , saint Augustin , saint Thomas , n’importe quel grand génie de l'Orient, ou de l'Occident?

Non. Ces docteurs meurent, et il m'en faut un qui ne meure pas. Ces docteurs habitent un lieu déterminé, et il m'en faut un qui soit partout. Ces docteurs parlent des langues que tous ne comprennent pas; et il m'en faut un qui parle une langue intelligible à tous, au sauvage de l'Océanie, comme au civilisé de l'ancien monde.

Quel sera donc mon docteur? Tu l'as nommé : c'est le signé de la croix. Lui

et lui seul remplit toutes les conditions exigées. Il ne meurt pas ; il est partout ; sa langue est universelle. Un instant lui suffit pour donner sa leçon : à tous un instant suffit pour la comprendre. En preuve de ce que j’avance, laisse-moi, cher ami, te découvrir un mystère. Le Verbe incarné, qu’Isaïe appelle avec raison le Précepteur du genre humain, avait résolu de mourir pour nous. Bien des genres de mort se présentaient : la lapidation , la décollation, le poison , la précipitation d’un lieu élevé, le feu, l’eau, que sais-je?

Parmi tous ces genres de mort, pourquoi a-t-il choisi la croix ?

Un savant théologien a répondu, il y a bien des siècles : « Une des raisons pour lesquelles la Sagesse infinie a choisi la croix, c’est qu’un léger mouvement de la main suffit pour tracer sur nous l’instrument du divin supplice : signe lumineux et puissant, qui nous enseigne tout ce

que nous devons savoir et qui nous sert de bouclier contre nos ennemis. (1) »

Voilà le signe de la croix duement établi catéchiste du genre humain. Est-il vrai, me demandes-tu, qu’il s’acquitte bien de ses fonctions, en d’autres termes qu’il redit, et qu’il redit comme il convient, les trois grands mots : Création, Rédemption, Glorification? Non-seulement il les redit, mais il les explique avec une autorité , une profondeur, une lucidité qui n’appartiennent qu’à lui.

Avec autorité : divin dans son origine, il est l’organe de Dieu même.

Avec profondeur et lucidité : tu vas le voir.

Lorsque tu portes la main à ton front

(1) Noluit Doroinus lapidari, aut gladio truncari , quod videlicet dos semper nobiscum lapides aut ferrum ferre non possumus quibus defendamur. Elegit vero crucem , quæ levi m&nus motu exprimitur, qua et contra inimicis versuti&s munimur. (Alcuin., Ve divin . o/fi. c. xvm).

en disant au nom , sans s , le signe de la croix t’enseigne l’indivisible unité de l’essence divine. Par ce seul mot, enfant ou bonne femme, tu en sais plus que tous les philosophes du paganisme. Quel progrès d’un seul coup !

En disant du Père , nouveau et immense rayon de lumière dans ton intelligence.

Le signe de la croix t’a dit qu’il y a un Être , Père de tous les pères , principe éternel de l’être de qui sont sorties toutes les créatures, célestes et terrestres, visibles et invisibles (1). A ce nouveau mot , se sont évanouis, pour toi, les épais brouillards qui, pendant vingt siècles, couvrirent aux yeux du monde païen Porigine des choses.

Tu continues en disant : et du Fils . Le signe de la croix aussi continue sa leçon. Il te dit que le Père des pères a un

(1) Ex quo omnis paternitas in cœlis et in terra nominatur. (Eph., m, 15.)

Fils semblable à lui. En te faisant porter la main à la poitrine lorsque tu prononces son nom, il t’apprend que ce Fils éternel de Dieu s’est fait un jour fils de l’homme, dans le sein d’une Vierge, pour racheter l’homme. L’homme est donc tombé !

Quelle lumière éclatante ce troisième mot fait lever sur ton intelligence! La coexistence du bien et du mal sur la terre, le terrible dualisme que tu sens en toimême; ce mélange de nobles instincts et de penchants abjects, d’actions sublimes et d’actes honteux, la nécessité de la lutte, la possibilité et les moyens de la réhabilitation : tous ces mystères, dont la profondeur fit tourner la tête à la philosophie païenne, n’ont plus de voile pour toi.

Tu achèves en disant : et du Saint-Esprit.

Ce mot complète l’enseignement du signe de la croix. Grâce à lui , tu sais qu’il y a en Dieu Unité d’essence et Trinité de personnes. Tu as l’idée juste de l’Être par ex-

cellence, de l’Être complet. Il ne serait pas tel, s’il n’était un et trois. Si la première personne est nécessairement puissance, la seconde nécessairement sagesse, la troisième est nécessairement amour.

Cet Amour essentiellement bienfaisant complète l’œuvre du Père qui crée, et l’œuvre du Fils qui rachète : il sanctifie l’homme et le conduit à la gloire.

Pour la direction de la vie des nations et de la vie des individus, pour les rois comme pour les sujets, quel lumineux enseignement! Si Aristote, si Platon, si Cicéron, si tous ces anciens chercheurs de vérités, philosophes, législateurs et moralistes, usés d’études et tourmentés de doutes insolubles, avaient ouï parler d’un maître qui enseignât avec la profondeur et la lucidité du signe de la croix, tenons pour certain qu’ils seraient allés au bout du monde pour le voir, heureux de passer leur vie à l’entendre.

En prononçant le nom du Saint-Esprit,

tu as formé la croix. Tu ne connais pas seulement le Rédempteur, tu connais encore Pinstrument de la rédemption. Ainsi, pendant qu’il inonde l’esprit de lumières éblouissantes, le signe de la croix ouvre dans le cœur une source d’intarissable amour : nouveau bienfait, dont nous parlerons plus tard.

t En attendant, réponds-moi : est-il possible d’enseigner en moins de mots, avec autant d’éloquence et dans une langue plus intelligible, les trois grands dogmes :

Création , Rédemption , Glorification, pivots du monde moral et principes générateurs de l’intelligence humaine? Être créé, être racheté, être destiné à la gloire éternelle, homme, voilà ce que tu es.

Qu’en penses-tu, cher ami, est-ce là de la théologie? Mais si la théologie est la science de Dieu, de l’homme et du monde ; si la philosophie, connaissance raisonnée de Dieu, de l’homme et du monde, est fille de la théologie ; si de la théologie et

de la philosophie découlent toutes les sciences , la politique , la morale , l’histoire : il en résulte que le signe de la croix est le docteur le plus savant et le moins verbeux qui ait jamais enseigné.

Yeux-tu savoir quelle place il tient dans le monde? Je te le dirai demain.

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