SEPTIÈME LETTRE
Ce 2 décembre.
Place que le signe de la croix tient dans le inonde. — Ce qu’était le genre humain avant de savoir faire le signe de la croix. — Ce que devient le monde en cessant de faire le signe de la croix. — Nouveau point de vue s Le signe de la croix est un trésor qui nous enrichit.
Cher ami,
Ceux qui méprisent ou qui dédaignent le signe de la croix ne se doutent guère de la place qu’il tient dans le monde. Ils appartiennent à cette catégorie d’êtres, si nombreux aujourd’hui, qui ne doutent de rien , parce qu'ils ne se doutent de rien.
Un instant quitte ton siège de juge, donnemoi la main, et faisons un petit voyage
dans le monde ancien et dans le monde moderne.
Visitons d’abord la brillante antiquité , avant que le genre humain sût faire le signe de la croix; et, pèlerins de la vérité, parcourons l’Orient et l’Occident. Memphis, Athènes, Rome, trois grands centres de lumières, nous appellent à l’école des sages. Que disent ces illustres maîtres sur les points qu’il nous importe le plus de connaître?
Le monde est-il éternel , ou a-t-il été créé? S’il a été fait, par qui a-t-il été fait? L’auteur de la nature est-il corps , ou esprit? Est-il éternel , libre , indépendant ?
Sont-ils plusieurs?
Réponse : bégayements , incertitudes, contradictions flagrantes.
Qu’est-ce que le bien? Qu’est-ce que le mal? Quelle est leur origine? Comment se trouvent-ils dans l’homme et dans le monde? Le mal a-t-il un remède, ou bien est-il inguérissable? Quel est ce remède?
Qui le possède ? Gomment l'obtenir ? Comment l'appliquer ?
Réponse : bégayements, incertitudes, contradictions flagrantes.
Qu'est-ce que l'homme? A-t-il une âme?
De quelle nature est cette âme? Est-ce un feu, un souffle, un esprit, une matière aériforme? Est-elle libre, ou dépend-elle du destin? Périt-elle avec le corps, ou lui survit-elle? Si elle lui survit, quelle est sa destinée? Quel est le but de son existence?
A toutes ces questions et à mille autres, Réponse : bégayements, incertitudes, contradictions flagrantes.
Ab ! prétendus grands hommes et prétendus grands peuples, qui ne savez pas le premier mot de réponse à ces questions fondamentales, vous n’êtes que de grands ignorants. Que nous importe que vous sachiez fabriquer des systèmes, aiguiser des sophismes, inonder de votre inépuisable faconde les écoles, les sénats et les aéro-
pages; conduire des chars dans le Cirque, bâtir des villes, livrer des batailles, conquérir des provinces, rendre la terre et les mers tributaires de vos concupiscences : dès que vous ignorez qui vous êtes, d’où vous venez, où vous allez , vous n’êtes, pour parler comme l’un des vôtres, que des pourceaux plus ou moins gras du troupeau d’Épicure, Epicuri de gregeporci.
Voilà le monde avant le signe de la croix. Ce signe éloquent a paru. Toutes les honteuses ténèbres se sont dissipées.
En le faisant, le genre humain , lettré ou illettré, a appris la science de lui-même, du monde et de Dieu. En le répétant sans cesse, il Ta gravée jusqu’au fond de son âme, de manière à ne jamais l’oublier.
Quoi qu’on en dise, grâce à l’usage trèsfréquent du signe de la croix, dans toutes les classes de la société , dans les villes aussi bien que dans les campagnes , le monde catholique des premiers siècles et du moyen âge, conserva, à un degré
inconnu avant et après lui, la science divine, mère de tous les autres et lumière de la vie.
Pouvait-il en être autrement? Que, pendant quarante ans, un homme se répète sérieusement, dix fois le jour, une erreur quelconque, il finira par en être complètement imbu et par s’identifier avec elle. Pourquoi n’en serait-il pas de même de la vérité?
Désires-tu la contre-épreuve de ce que j’avance? Continuons notre voyage, et viens avec moi dans le monde moderne.
Il a abandonné le signe de la croix. Dès lors, plus de moniteur toujours à ses côtés ,' qui lui redise à chaque instant les trois grands dogmes, nécessaires à sa vie morale. Il les oublie; ils sont pour lui comme s’ils n’étaient pas. Aussi, vois ce qu’il devient en fait de science.
Comme le monde d’autrefois, l’entendstu bégayer honteusement sur les principes les plus élémentaires de la religion, du
droit, de la famille et delà propriété?
Quel fonds de vérités alimente ses conversations? quoi sont remplis ses livres de politique et de philosophie? A la lueur de quels flambeaux marche sa vie publique et privée? Et les journaux, ces nouveaux pères de l’Église, qu’en pensestu? Dans les torrents de paroles qu’ils versent chaque jour sur la société, combien pourrais-tu nommer d’idées saines sur Dieu, sur l’homme et sur le monde?
Que sait-il donc ce monde moderne , ce siècle de lumières, qui ne sait plus faire le signe de la croix? Ni plus ni moins que les païens, ses maîtres et ses modèles. Il sait et il adore le Dieu-Moi , le Dieu-Commerce, le Dieu-Coton, le Dieu-Écu, le Dieu-Ventre, Deus venter . Il sait et il adore la Déesse-Industrie , la Déesse-Vapeur , la Déesse-Électricité. Moyen de satisfaire toutes ses convoitises, il sait et il adore la science de la matière, la chimie, la physique , la mécanique , la dynamique, les
sels, les essences , les quintessences, les sulfates, les nitrates, les carbonates. Voilà ses Dieux, son culte, sa théologie, sa philosophie, sa politique , sa morale, sa vie.
Encore quelques progrès, et il en saura autant que les contemporains de Noé, destinés à périr dans les eaux du déluge.
Pour eux aussi toute la science consistait à connaître et adorer les dieux du monde moderne : à boire , à manger, à bâtir, à vendre, à acheter, à marier, à se marier.
L’homme avait concentré sa vie dans la matière. Lui-même était devenu chair, ignorant comme la chair, souillé comme la chair (4).
De toutes ces tendances, laquelle manque
(1) Sicut autera in diebus Noë, ita erit et adventus filii hominis. Sicut enim erant in diebus ante diluvium comedentes et bibentes , nubentes et nuptui tradentes,..donec venit diluvium ettulitomnes. (Matth. xxiv, 37-38-39.) — Edebantet bibebant; emebant et vende* bant; plantabant et ædificabant. (Luc., xvii, 28.) — Omnis quippe caro corruperat viam suam super terram. (Gen. vi, 12.) — Quia caro est. (Ibid., 3.)
au monde actuel? Pour être moins avancée que celle des géants, sa science n'est-elle pas de la même nature? Au reste, ne lui demande rien de mieux. Ne sachant plus faire , ne faisant plus le signe de la croix, il se matérialise : et, en vertu de la loi de gravitation morale , il retombe forcément dans l’état où était le genre humain avant de savoir faire le signe de la croix.
Ignorants, le signe de la croix est un livre qui nous instruit. A ce nouveau point de vue, tu peux juger si nos pères avaient tort de le faire incessamment.
Que l’ignorance déplorable du monde actuel doive être imputée, en grande partie du moins , à l’abandon du signe de la croix, tu vas le comprendre mieux encore.
Qu’est-ce que l’ignorance ? Uignorance est l'indigence de l'esprit . En matière de religion, elle accuse le plus souvent l’indigence du cœur. L’indigence du cœur vient de sa faiblesse à pratiquer la vertu et à repousser le mal. Pourquoi cette faiblesse?
Parce que l’homme néglige les moyens d’obtenir la grâce ou de la rendre efficace. Le premier, le plus vulgaire, le plus prompt, le plus facile de ces moyens est, comme tu sais, la prière. De toutes les prières, la plus facile, la plus prompte, la plus vulgaire , et peut-être la plus puissante , c’est le signe de la croix. Pour toi nouvelle étude, et pour les premiers chrétiens nouvelle justification.
Pauvres, le signe de la croix est un trésor qui nous enrigeit. — Le mendiant est celui qui chaque jour s’en va, de porte en porte, demander son pain. Crésus était un mendiant, Alexandre un mendiant, César un mendiant, les empereurs et les rois des mendiants ; les impératrices et les reines des mendiantes : mendiants et mendiantes couronnés, mais toujours des mendiants et des mendiantes. Quel est l’homme, si opulent qu’on le suppose, qui ne soit obligé de dire chaque jour, à la porte du grand Père de famille : Donnez-nous
aujourd'hui notre pain quotidien? Le plus puissant monarque peut-il faire un grain de blé?
Vie physique et vie morale, moyens de conservation de l’une et de l’autre, l’homme a tout reçu, quid hahes quod non accepisti ?
Il ne possède rien en propre, pas môme un cheveu de sa tête. Ce qu’il a reçu, il ne Pa pas reçu une fois pour toutes. Sou indigence est de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les secondes. Si Dieu, qui lui a tout donné, cessait un instant de tout lui donner, il mourrait. Puisque l’homme n’a rien et qu’à chaque instant il a besoin de tout, il faut donc qu’il demande. De là, mon cher Frédéric , une grande loi du monde moral, à laquelle, pour sûr, tes jeunes camarades n’ont jamais réfléchi : J’ai nommé la loi de la prière.
Les peuples païens d’autrefois, les idolâtres et les sauvages d’aujourd’hui, ont perdu une partie plus ou moins considérable du patrimoine des vérités tradition-
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 9i
nelles. Mais aucun n’a perdu la connaissance de la loi de la prière. Sous une formeou sous une autre, le genre humain, depuis son apparition sur le globe, Ta invariablement observée.
Plus fort que toutes les passions , plus éloquent que tous les sophismes, l’instinct de la conservation lui a dit que de cette invariable fidélité dépendait son existence : il ne l’a pas trompé. Le jour où pas une prière humaine ni angélique ne s’élèverait vers Dieu, tout rapport cesserait entre le Créateur et la créature, entre le riche et le mendiant ; et le fleuve de la vie serait à l’instant suspendu.
N’est-ce pas le profond mystère que le Verbe incarné lui-même a révélé au monde, en disant : 11 faut toujours prier et ne jamais cesser : Oportet semper orare et nunquam deficere? Remarque ce qu’il y a d’impératif dans ces paroles. Le législateur n’invite pas, il commande; et le commandement est une nécessité absolue,
oportet. Il n'admet aucune intermittence, ni de jour ni de nuit , dans Paccomplissement de la loi, oportet semper .
Tant qu'il sera vrai que devant Dieu le genre humain est un mendiant, la loi de la prière ne sera ni modifiée , ni rapportée , ni suspendue. Et comme le genre humain sera toujours mendiant, il en résulte que la loi de la prière conservera son empire jusqu'au dernier jour du monde : et nunquam deficere. Le monde physique lui-même a été organisé en vue de l'observance perpétuelle de cette loi conservatrice du monde moral. Grâce au passage successif du soleil sur l'un et sur l’autre hémisphère, la moitié du genre humain est touj ours éveillée pour la prière.
Or, une des plus puissantes prières, c’est le signe de la croix. Ainsi l’a cru le genre humain tout entier. Il ne l'a cru que pour l’avoir appris; et il n’a pu l'apprendre que de Dieu lui-même, de qui il a tout appris. Je dis le genre humain tout
entier , et c’est à dessein. Tes jeunes camarades croient peut-être que le signe de la croix date du christianisme; ou du moins que Pusage en a été circonscrit chez le peuple juif et chez le peuple catholique. Ma première lettre te montrera quelle confiance mérite leur opinion.
HUITIÈME LETTRE
Ce 3 décembre.
Le signe de la croix connu et pratiqué depuis l'origine du monde. — Contradiction seulement apparente. — Sept manières de faire le signe de la croix. — Jacob, Moïse, Samson ont fait le signe de la croix. — Témoignages des Pères. — David , Salomon , tout le peuple Juif faisait le signe de la croix et en connaissait la valeur. — Preuves.
Mon cher Frédéric,
Tes oreilles, et celles de bien d’autres, vont tinter à la première phrase de ma lettre : Le signe de la croix remonte à Vorigine du monde. Il a été fait par tous les peuples, môme païens, dans les prières solennelles, dans les occasions importantes, où il s’agissait d’obtenir quelque grâce décisive.
Remarquons d'abord qu’entre cette proposition et ce que j’ai dit dans ma lettre précédente il n’y a point de contradiction. Hier, j’ai parlé du signe de la croix dans sa forme parfaite et parfaitement comprise, tel que nous le pratiquons depuis ^Évangile. Aujourd’hui , je parle du signe de la croix dans sa forme élémentaire, quoique réelle, et plus ou moins mystérieuse pour ceux qui en faisaient usage avant l’Évangile. Une explication te paraît nécessaire : je vais la donner.
Le signe de la croix est tellement naturel à l’homme qu’à aucune époque, chez aucun peuple, dans aucune religion, l’homme ne s’est mis en rapport avec Dieu par la prière sans faire le signe de la croix. Connais-tu des peuples qui aient eu l’usage de prier les bras pendants?
Pour moi, je n’en connais aucun. Tous ceux que je connais, et je connais les juifs, les païens et les catholiques, ont prié en faisant le signe de la croix.
Il y a sept manières de le faire :
Les bras étendus : et Phomme tout entier devient un signe de croix;
Les mains jointes, avec les doigts entrelacés : et voilà cinq signes de croix;
Les mains appliquées Pune contre Pautre et le pouce superposé au pouce :
encore le signe de la croix ;
Les mains croisées sur la poitrine : autre forme du signe de la croix ;
Les bras également croisés sur la poitrine : nouveau signe de croix;
Le pouce de la main droite passé sous l’index et reposant sur le doigt du milieu : autre signe de croix fort en usage , comme nous le verrons bientôt ;
Enfin , la main droite passant du front à la poitrine et de la pointrine aux épaules : forme plus explicite, que tu connais.
Sous Pune ou Pautre de ces formes , le signe de la croix a été connu et pratiqué partout et toujours, dans les circonstances solennelles et avec la connaissance
plus ou moins claire de son efficacité.
Jacob est sur le point de mourir. Autour de lui sont ses douze fils, pères futurs des douze tribus d’Israël. Inspiré de Dieu, le saint patriarche annonce à chacun ce qui doit lui arriver dans la suite des siècles. A la vue d’Ephraïm et de Manassès, les deux enfants de Joseph, le vieillard ému appelle sur leurs têtes toutes les bénédictions du Ciel. Pour les obtenir, que fait-il ? Il croise les bras, dit l’Écriture, et place la main gauche sur l’enfant qui est à sa droite, et la droite sur l’enfant qui est à sa gauche. Voilà le signe de la croix, source éternelle de bénédictions.
La tradition ne s’y est pas trompée.
Jacob était la figure du Messie. En ce moment solennel, paroles et attitude, tout dans le patriarche devait être prophétique.
« Jacob, dit saint Jean de Damas, croisant les mains pour bénir les enfants de Jo-
seph, forme le signe de la croix : rien n’est plus évident (1). »
Dès les temps apostoliques, Tertullien constatait le môme fait et lui donnait le même sens. « L’Ancien Testament, dit-il, nous montre Jacob bénissant les fils de Joseph, la main gauche passée sur la tête de celui qui était à droite , et la droite sur la tête de celui qui était à gauche. Dans cette position, elles formaient la croix et annonçaient les bénédictions dont le Crucifié devait être la source (2). »
Franchissons le temps de la servi-
(1) Jacob, alternatis cancellatisque manibus, filios Joseph benedicens, signuta crucis manifestissime scripsit. (Defid. orthod ., lib. iv, c. 12.)
(2) Sed est hoc quoque de veteri sacramento, quo Dépotés suos ex Joseph, Ephrem et Manasses, Jacob, impositis capitibus, et intermutatis manibus, benedixerit, et quidem ita transvcrsim obliqua tis in se, ut Cbristum déformantes, jam tune protenderet benedictionem in Christum futuram. (De baptism .)
tude d’Égypte, et passons à Moïse. Arrivés au milieu du désert, les Hébreux se trouvent en face d’Amalech. A la tête d’une puissante armée , le roi ennemi leur barre le passage. Une bataille décisive devient inévitable. Que fera Moïse? Au lieu de rester dans la plaine et d’encourager, du geste et de la voix, les bataillons d’Israël, il monte sur la montagne qui domine le champ de bataille.
Pendant le combat, que fait le législateur inspiré de Dieu? Le signe de la croix, rien que le signe de la croix , le signe de la croix durant toute l’action. On ne voit nulle part qu’il ait prononcé aucune parole. Les mains ouvertes et les bras étendus vers le ciel, il se fait signe de croix vivant. Dieu le voit dans cette attitude, et la victoire est gagnée (1).
Ce n’est pas une vaine supposition.
Écoute encore les Pères de l’Église. « Ama-
(1) Exod., xyii, to.
lech, s’écrie saint Jean de Damas, ce sont ces mains étendues en croix qui t’ont vaincu (1). x> |
Et le grand Tertullien : « Pourquoi Moïse, au moment où Josué va combattre Amalech , fait-il *ce qu’il n’a jamais fait, priant les mains étendues?
Dans une circonstance si décisive n’aurait-il pas dû, pour donner plus d’efficacité à sa prière, fléchir les genoux, se frapper la poitrine et se prosterner le front dans la poussière? Rien de tout cela.
Pourquoi? Parce que le combat du Seigneur qui se livrait contre Amalech préfigurait les batailles du Verbe incarné contre Satan, et le signe de la croix par lequel il devait remporter la victoire (2). »
(1) Manus crucis instar exiensæ Amalech repulerunt ( DeFid.orthod lib. it, c. 12.)
(2) Jam vero Moyses quid utique nunc tantum, cum Jésus adversus Amalech præliabatur, expansis manibus orat residens, quando in rebus tam attonitis, magis utique genibns depositis et manibus cæden-
Et le philosophe martyr, saint Justin, qui touche aux apôtres : « Moïse les mains étendues, restant sur la montagne jusqu’au coucher du soleil, soutenu par Hur et par Aaron : qu’est-il autre chose que le signe de la croix vivant (1)? »
Insensibles aux miracles de sollicitude paternelle dont ils étaient le constant objet, les Hébreux murmurent contre Moïse et contre Dieu. Le murmure s’élève jusqu’à la révolte, et la révolte devient générale, opiniâtre. Le châtiment ne se fait pas attendre et prend les mômes caractères. Des serpents royaux, affreux rep-
tibus pectus, et facie humi volutante, orationem commendare debuisset, nisi quia, illic, ubi nomen Domini dimicabat, dimicaturæ quandoque ad versus diabolum crucis quoque erat habitus necessarius, per quam Jésus victoriam esset relaturus ? ( Contr. Marcion., lib., ni.)
(1) Moyses expansis manibus in colle ad vesperam usque permansit, cum manus ejus sustentarentur, quod sane nullam aliam nisi crucis figurant exbibet. ( Diûlog . cum H'yph n. 111.)
tiles dont le venin brûle comme le feu , se jettent sur les coupables et les déchirent de leurs morsures. Le camp se remplit de morts et de mourants. A la prière de Moïse, Dieu se laisse toucher.
Pour mettre en fuite les serpents et guérir les innombrables malades, quel moyen va-t-il indiquer? Des prières? non.
Des jeûnes? non. Un autel, une colonne expiatoire? rien de tout cela. Il ordonne de faire un signe de croix permanent et visible à tous ; signe de croix que chaque malade fera de cœur, seulement en le regardant. Telle sera la puissance de ce signe, qu’un seul regard suffira pour rendre la santé.
La signification de ce signe divinement commandé n’est pas douteuse. Le vrai Signe de croix, le Signe de croix éternellement vivant, Notre-Seigneur lui-même a révélé au genre humain que le signe du désert était sa figure. « De même, dit-il, que Moïse éleva le serpent dans le désert ;
ainsi il faut que le Fils de Thomme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas , mais qu'il ait la vie éternelle (1). »
Si les bornes d’une lettre le permettaient, nous parcourrions ensemble les 9 annales du peuple figuratif, et tu le verrais, mon cher ami, dans toutes occasions importantes, les seules que nous connaissions bien, recourir au signe de la croix.
Je vais t’en citer quelques-unes.
Dans les sacrifices le prêtre élevait d’abord l’hostie, selon qu’il était prescrit par la loi. Il la portait ensuite de l’orient à l’occident , comme nous l’apprennent les Juifs eux-mêmes : ce qui formait la figure de la croix. C’est en faisant le même mouvement que le grand prêtre et même les simples prêtres bénissaient le peuple après les sacrifices (2).
De TÉglise judaïque, ce signe est passé
(D Joan., in, 15.
(2) Duguet, Traité de la croix de N. S., c. vm.
dans l’Église chrétienne. Les premiers fidèles, frappés de l’ancienne manière de bénir avec la figure de la croix , ont été facilement instruits par les apôtres de la signification mystérieuse de ce signe et naturellement portés à le continuer, en y ajoutant les divines paroles qui en donnent l’explication.
Au temps du prophète Ézéchiel, les abominations de Jérusalem étaient au comble. Un personnage mystérieux, dit le prophète, reçoit ordre de traverser la ville et de marquer du signe T le front de tous ceux qui gémissaient des iniquités de cette coupable capitale. A ses côtés marchaient six autres personnages, portant chacun une arme de mort, avec ordre de tuer indistinctement tous ceux qui ne seraient pas marqués du signe salutaire (1).
Comment ne pas voir là une figure frappante du signe de la croix, qui se fait sur
(1) Ezech., ix, 4, etc.
notre front ? Ainsi l'entendent les Pères de l’Église, entre autres Tertullien et saint Jérôme. « De même, disent-ils, que le signe Thatiy marqué sur le front des habitants de Jérusalem, qui gémissaient sur les crimes de cette ville , les protégeait contre les anges exterminateurs , ainsi le signe de la croix dont l’homme marque son front est une assurance qu’il ne sera pas la victime du démon et des autres ennemis du salut, s’il gémit sincèrement des abominations que ce signe interdit (1). »
Les Philistins ont réduit les Israélites à la plus humiliante servitude. Samson a commencé leur délivrance. Malheureusement le fort d’Israël s’est laissé surprendre. Ils l’ont enchaîné, après lui avoir crevé les yeux. Dans cet état, ils s’en font un jouet pour amuser leurs fêtes. Cepen-
(1) Tertull., a dv. Marc ion., lib. iii, c. 22; S. Hier., in Ezech , c. x. *
dant Samson médite une vengeance. D’un seul coup il projette d’écraser des milliers d’ennemis.
La Providence a tellement ménagé les choses, que c’est en faisant le signe de la croix qu’il exécutera son dessein. « Placé entre deux colonnes qui soutiennent tout l’édifice, dit saint Augustin, le fort d’Israël étend ses bras en forme de oroix.
Dans cette attitude toute-puissante, il secoue les colonnes, les ébranle, écrase ses ennemis : et comme le grand Crucifié, dont il était la figure, il meurt lui-même enseveli dans son triomphe (1). »
David, accablé de chagrin, est réduit à la plus grande extrémité dans laquelle se puisse trouver un roi : un fils parricide , des sujets révoltés , un trône chancelant ,
(1) Jam hic imaginera crucis attendite : expansus enira manus ad duas columnas, quasi ad duo signa crucis extendit; sed ad versa rios suos interemptos oppressit, et illius passio interfectio facta est persequentiura. ( Serm . 107, de Temp.)
la vieillesse qui arrive à grands pas. Que fera le monarque inspiré? Il priera.
Mais comment? En faisant le signe delà croix (1).
Salomon vieut d’achever le temple de Jérusalem. Le magnifique édifice est consacré avec une pompe digne du monarque. Il faut attirer les bénédictions du ciel sur la nouvelle demeure du Dieu d’Israël, et obtenir ses faveurs pour ceux qui viendront y prier. Que fait Salomon ? Il prie en faisant le signe de la croix.
« Debout devant l’autel du Seigneur, dit le texte sacré, en présence de tout le peuple d’Israël, Salomon étend ses mains vers le ciW, et dit : Seigneur, Dieu d’Israël, il n’est point de Dieu semblable à vous dans le ciel au-dessus, ni sur la terre au-dessous.
Regardez la prière de votre serviteur. Que vos yeux soient ouverts sur cette demeure nuit et jour, afin d’exaucer les supplica-
(l) Expandi manus measad te, Ps. 83-142, etc., etc.
tions de votre serviteur et de votre peuple Israël (1). »
Croire que les patriarches , les juges, les prophètes, les rois, les voyants d’Israël, fussent seuls à connaître le signe de la croix et à le pratiquer, serait une erreur. Tout le peuple le connaissait, et dans les dangers publics en faisait religieusement usage.
Sennacherib a marché de victoire en victoire. La plus grande partie de la Palestine est envahie : Jérusalem est menacée. Vois-tu ce que fait ce peuple, hommes, femmes, enfants, pour repousser l’ennemi? Comme Moïse, il fait le signe de la croix, il se fait signe de croix. « Et ils invoquèrent le Seigneur des miséricordes, et étendant leurs mains , ils les élevèrent vers le ciel . Et le Seigneur les exauça (2). »
(1) 111 Reg., viii, 22 et seqq.
(2) Eccl., XLVin, 22.
Un autre dangerles menace. Voici Héliodore qui vient, accompagné d'une troupe de soldats, pour piller les trésors du temple. Déjà il est entré dans le parvis extérieur; encore un peu et le sacrilège sera consommé. Les prêtres sont prosternés au pied de l’autel; mais rien n’arrête le spoliateur. Que fait le peuple? Il recourt à son arme traditionnelle : il prie en faisant le signe de la croix. Tu sais le reste (1).
S’il est incontestable que prier les bras étendus est une forme du signe de la croix, tu vois que de toute antiquité les juifs ont connu le signe de la croix et qu’ils l’ont pratiqué, avec l’instinct plus ou moins mystérieux de sa toute-puissance. Nous verrons demain si les païens étaient beaucoup moins instruits.
(1) il Machab., tu, 20.