NEUVIÈME LETTRE
Ce 4 décembre.
Le signe de la croix chez les païens. — Nouveaux détails sur une forme extérieure du sigue de la croix chez les premiers chrétiens. — Les martyrs dans l'amphithéâtre. — Étymologie du mot adorer. — Les païens adoraient en faisant le signe de la croix. — Comment ils le faisaient. — Première manière.
Le signe de la croix chez les païens, tel est, mon ami, le sujet de cette lettre. Afin de suivre jusqu’au bout la chaîne traditionnelle qui unit la synagogue à l’Église, je vais te dire un mot du signe de la croix chez les premiers chrétiens. Déjà tu sais qu’ils le faisaient à chaque instant; mais tu ignores peut-être que pour ne pas l’interrompre en priant, ils se transformaient eux-mêmes en signe de croix. En tout
cas, il y a cent à parier contre un que tes camarades n’en savent rien.
Ce que Moïse , Samson , David , les Israélites ne firent que par intervalle, nos pères le faisaient toujours : tu en comprendras la raison. Amalech , les Philistins, Héliodore , étaient des ennemis passagers; tandis que le Colosse romain ne déposait jamais les armes. Entre lui et nos pères la lutte était engagée, lutte à outrance , lutte sans trêve ni répit.
Dans ces conditions , ils devenaient autant de Moïses sur la montagne. Non pas un jour, mais trois siècles, leurs mains demeurèrent étendues vers le ciel , demandant, comme celles du législateur hébreu, la victoire pour les martyrs descendus dans l’arène et la conversion de leurs présécuteurs.
Sur leur pensée et sur leur attitude dans la prière , laissons parler un témoin oculaire. «Nous prions, dit Tertullien, les yeux levés au ciel et les mains étendues,
parce qu’elles sont innocentes; la tête nue, parce que nous n’avons point à rougir ; sans moniteur, parce que nous prions de cœur. Dans cette attitude nous ne cessons de demander pour tous les empereurs une vie longue , un règne paisible , un palais sans embûche , des armées valeureuses, un sénat fidèle, un peuple vertueux, un monde tranquille, en un mot tout ce qui est dans les vœux de l’homme et de César (1). »
Ainsi priaient, en Orient et en Occident, les hommes, les femmes, les enfants, les jeunes gens, les jeunes vierges, les vieillards, les sénateurs, les matrones, les
(l) IUuc suspicientes christiani manibus expansis, quia innocuis, capite nudo, quia non erubescimus, denique sine monitore, quia, de pectore oramus ; precantes sumus semper pro omnibus imperatoribus, vitam illis prolixam, imperium securnm, dornum lutam, exercitus fortes, senatum fidelem, populum probum, orbem quietum, quæcumque hominis et Cæsaris vota sunl. ( Apol ., c. \\\.)
fidèles de toute condition. Cette mystérieuse attitude, ils la gardaient non-seulement dans leurs synaxes , au fond des catacombes, en plaidant les intérêts d’autrui. Ils ne manquaient pas de la prendre, lorsque, traînés dans les amphithéâtres, ils avaient à combattre pour eux-mêmes, sous les yeux d’innombrables spectateurs, les grands combats du martyre.
Te figures-tu, mon cher ami, un spectacle plus attendrissant que celai dont Eusèbe nous a conservé la description ?
« La persécution de Dioclétien sévissait avec violence en Phénicie. Un jour on vit entrer dans l’amphithéâtre un grand nombre de chrétiens, condamnés aux bêtes. Les spectateurs ne purent se défendre d’une profonde émotion à la vue de cette multitude d’enfants, de jeunes gens et de vieillards, dépouillés de leurs vêtements, les yeux levés au ciel, les mains étendues, immobiles, sans étonnement et sans frayeur, au milieu des tigres et des
lions affamés. La crainte qui devait agiter les condamnés, était passée dans Pâme des spectateurs et même des juges (1). »
Cette attitude n’était pas une chose exceptionnelle. Laissons encore parler le même historien. Nul n’est plus digne de foi ; il fut témoin oculaire de ce qu’il raconte. « Vous auriez vu, dit-il, au milieu de l’amphithéâtre, un jeune homme au-dessous de vingt ans, libre de tous liens, tranquillement debout, les bras en croix, les yeux et le cœur fixés vers le ciel, priant avec ardeur, immobile , entouré d’ours et de léopards dont la fureur exhalait la mort; puis, ces terribles animaux, prêts à lui déchirer les chairs, muselés tout à coup par une puissance mystérieuse, se hâter de prendre la fuite (2). »
(1) Hist. eccl.y liv. vm, c. 5.
(2) Vidisses adolescentulum, nondum vigenti annos integros nalum, nullis constrictum vinculis, firmiter consistentem, manibus in crucis modum e transverso expansis, robusta et excelsa mente in pre-
A raison de la délicatesse de la victime, l’Occident t'offre un spectacle plus attendrissant encore. C’était au milieu de la grande Rome : jamais pareille foule n’avait encombré les degrés du cirque. L’héroïne était Agnès, noble jeune vierge de treize ans. Condamnée au feu , elle entre dans le bûcher.
a La voyez-vous, dit saint Ambroise, tendre ses mains vers le Christ, et jusqu’au milieu des flammes arborer l’étendard victorieux du Seigneur? Les mains étendues à travers les flammes, elle fait ~ à Dieu cette prière : O vous qu’il faut adorer, honorer et craindre , Père Tout-
cibos ad Dei numen fundendis ardentissime defixum; neque omnino se commoventem, neque in banc vel illaro partent, de loco in quo steterat deflectentem ; ièque cum ursi et pardi furorem et mortem in enm exhalarent. Cumqne jam ejus carnem dentibus lacerare aggrederentur, quorum ora divina quadam et inexplicabili potentia, nescio quo pacto, fuere prope obturata, et iterum ipsi rétro propere recurrerunt.
( Ibid., c. vil.)
Puissant de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je vous bénis, parce que, grâce à votre Fils unique, j’ai échappé aux mains des hommes impies et traversé sans souillure les impuretés du démon. Et voici de plus que sous la rosée du Saint-Esprit s’éteint le feu qui m’environne; la flamme se divise et les ardeurs de mon bûcher menacent ceux qui l’ont allumé (1). »
Telle était la forme éloquente du signe de la croix, usitée parmi les chrétiens de la primitive Église , ces Moïses de la nouvelle alliance. Tu peux en voir une nouvelle preuve dans les peintures des catacombes. Cette forme a duré longtemps.
Je l’ai encore vue, il y a trente ans, chez quelques populations catholiques d’Allemagne.
Mais si elle s’est perdue parmi les fidèles, l’Église l’a religieusement conservée.
(1) Tendere Christo inter ignés manus, atque in ipsis 8acrilegis focis trophæum Doroini signare victoris, etc. Lib. i, de Virgin.
Les deux cent mille prêtres qui chaque jour montent à l’autel, sur tous les points du globe, sont les anneaux, visibles à nos yeux, de la chaîne traditionnelle qui de nous s’étend aux Catacombes , des Catacombes au Calvaire, du Calvaire à la montagne de Raphidim, et de là se perd dans la nuit des temps.
Arrivons aux païens. Eux aussi ont fait le signe delà croix. Ils l’ont fait en priant, et l’ont cru, avec raison, doué d’une force mystérieuse de grande importance. Demande à tes camarades l’étymologie du verbe adorer, adorare. Ils ne seront pas embarrassés de te répondre. Si ce verbe était une création de l’Église, tu pourrais te dispenser de les interroger^ mais il se trouve dans la langue latine du siècle d'Or , comme on parle dans les collèges ; et, bacheliers frais émoulus, ils doivent le savoir.
Or, en le décomposant, le verbe adorer signifie, d’après tous les étymologistes,
porter la main à la bouche et la baiser, manum ad os admovere . Telle était la manière dont les païens honoraient leurs dieux. Les preuves abondent. « Quand nous adorons, dit Pline, nous portons la main droite à 'notre bouche, et nous la baisons; puis décrivant un cercle avec notre corps, nous tournons sur nousmême (1). »
(I) Inadorando dextram ad osculum referimus, totumque corpus circumagimus.(ZZis£.iVa£.,lib.,xxviii.) — Nous tournons sur nous-même. Que signifie ce genre d’adoration? En portant la main à la bouche, l’homme fait hommage de sa personne à la divinité; en tournant sur lui-même, il imite le mouvement des astres et fait à la divinité hommage du monde entier, dont les corps célestes sont la plus noble portion.
Cette manière d’adorer fait partie du sabéisme ou de l’idolâtrie des astres, qui remonte à la plus haute antiquité. Par les Pythagoriciens, elle était venue à Numa, qui prescrivit le tournement : circumage te cum deos adoras. « On dit, ajoute Plutarque, quec’est une représentation du tour que fait le ciel par son mouvement.» ( Vie de Numa , ch. xii.) Cette pratique, profondément mystérieuse, était fort répandue en
Et Minutius Félix : « Cécilius avait vu la statue de Sérapis, et suivant la coutume du vulgaire superstitieux, il porta la main à sa bouche et la baisa (i). »
Et Apulée : « Æmilianus jusqu’ici n’a prié aucun Dieu; il n’a fréquenté aucun temple. S’il passe devant un lieu sacré, il regarde comme un crime d’approcher la main de ses lèvres pour adorer (2). »
Pourquoi ce geste exprimait-il le culte souverain, le culte d’adoration? Je vais te le dire en deux mots. L’homme est l’image de Dieu. Dieu est tout entier dans son Verbe, c’est par lui qu’il fait tout.
Gomme Dieu, l’homme est tout entier dans
Amérique avant la découverte ; elle est encore en usage chez les derviches tourneurs de l’Orient.
(1) Cæcilius simulacro Serapidis denotato, ut vulgus superstitiosus solet, manum ori admovens, osculum labiis pressit. (In Oclav.)
(2) NulliDeo ad hocævi supplicavit; nullura templum frequentavit ; si fanum aliquod prætereat, nefas habet adorandi gratia manum labris admovere. (Apol. i, vers, fin.)
son Verbe, c’est par lui qu’il fait tout.
Porter la main sur la bouche, c’est comprimer le Verbe , c’est en quelque sorte s’anéantir. Le faire, comme les païens pour honorer le démon, c’était se déclarer ses vassaux, ses sujets, ses esclaves et le reconnaître lui-même pour Dieu. Tu vois que c’était un crime énorme.
De là ces remarquables paroles de Job, plaidant sa cause : « Lorsque j’ai vu le soleil brillant de tous ses feux, et la lune s’avançant environnée de lumière, mon cœur s’est-il réjoui en secret, et jamais ai-je baisé ma main? Ce qui est la plus grande iniquité et la négation du Dieu très-haut , iniquitas maxima et negatio contra Deum altissimum (1). »
Ce geste mystérieux était tellement le signe de l’idolâtrie, qu’en parlant des Israélites demeurés fidèles, Dieu dit : «Je me suis réservé en Israël sept mille hom-
(1) Job, xxxii, 26, etc.
mes, qui n’ont pas fléchi les genoux devant Baal, et toute bouche, qui ne l’a pas adoré en baisant la main (1). »
Les païens adoraient en portant la main à la bouche et en la baisant : le fait n’est pas contestable ; mais en tout cela , me dis-tu, je ne vois pas le signe de la croix.
Tu vas le voir dans la forme du baisement de main.
Regarde ce païen, le genou en terre, ou la tête inclinée devant ses idoles. Le voistu passant le pouce de sa main droite sous l’index et le reposant sur le doigt du milieu, de manière à former une croix; puis, baisant dévotement cette croix, avec quelques paroles murmurées en l’honneur de ses dieux? Fais toi-même la répétition du même geste, et tu verras que le signe de la croix ne saurait être mieux formé.
(1) Derelinquam mihi in Israël septera millia virorum quorum genna non sunt incurvata ante Baal, et omne os, quod non adoravit ciïm osculo manus. (ni. Reg., xix, 18.)
Que telle fut la manière du baisement adorateur, entre beaucoup d’autres païens, Apulée en fait foi : « Une multitude de citoyens et d’étrangers, dit-il, étaient accourus au bruit du ravissant spectacle.
Ébahis à la vue de l’incomparable beauté dont ils étaient témoins, ils portaient la main droite à leur bouche, l’index reposant sur le pouce ; et, par de religieuses prières, l’honoraient comme la divinité elle-même (1). »
Cette manière de faire le signe de la croix est tellement réelle et tellement expressive, qu’elle est demeurée, même
(l) Multi civinm et advenæ copiosi, quos eximii spectaculi rumor studiosa celebritate congregabat, inaccessæ formositatis admiratione stupidi, admoventes oribus suis dexteram, priore digito in erectum pollicem residente, ut ipsam prorsus deam Venerem religiosis orationibus venerabantur. Asin. ( Aur. t lib. iv.)
Quant au murmure d’accompagnement, on connaît les vers d’Ovide, vi, Métamorph. :
Restitit, et pavido, faveas mihi, murmure, dix.it
Dux meus : et simili, faveas mihi, murmure dixi.
de nos jours, familière à un grand nombre de chrétiens dans tous les pays. Elle n’était pas la seule connue des païens. Comme les âmes les plus pieuses, ils faisaient le signe de la croix en joignant les mains sur la poitrine. Nous trouvons ce signe de croix dans une des circonstances les plus solennelles, et les plus mystérieuses en même temps, de leur vie publique. Je laisse ta curiosité jeûner jusqu’à demain.
DIXIÈME LETTRE
Ce 5 décembre.
Seconde et troisième manière dont les païens faisaient le signe de la croix. — Témoignages. — La Pietas publica .
— Les païens reconnaissaient une puissance mystérieuse au signe de la croix. — D’oii leur venait cette croyance?
— Grand mystère du monde moral. — Importance du signe de la croix aux yeux de Dieu. — Le signe de la croix dans le monde pliysique. — Paroles des Pères et de Platon. — Inconséquence des païens anciens et modernes. — liaison de la haine particulière du démon pour le signe de la croix.
Au sortir du collège, après dix ans d’études grecques et latines, nous ne connaissons pas le premier mot de l’antiquité païenne. L’éducation nous montre constamment le dessus des cartes ; le dessous, jamais. Ce qui se passe en France se passe également, j’ai de bonnes raisons de le croire, chez tous nos voisins. De là vient,
mon cher ami, que le fait dont j’ai à t’entretenir sera pour le grand nombre une étrange nouveauté : le voici.
Lorsqu’une armée romaine venait mettre le siège devant une ville, la première opération du général, quel que fût son nom, Camille, Fabius, Métellus, César ou Scipion, était, non de creuser des fossés ou d’élever des lignes de circonvallation, mais d’évoquer les dieux défenseurs de la ville et de les appeler dans son camp.
La formule d’évocation est trop longue pour une lettre. Tu la trouveras dans Macrobe. .
Or, en la prononçant, le général faisait deux fois le signe de la croix. D’abord , comme Moïse, comme les premiers chrétiens, comme aujourd’hui encore, le prêtre à l’autel. Les mains étendues vers le ciel , il prononçait en suppliant le nom de Jupiter. Puis, rempli de confiance dans l’efficacité de sa prière, il croisait dévotement
les mains sur la poitrine (1). Voilà bien le signe de la croix sous deux formes incontestables , universelles et parfaitement régulières.
Si ce fait remarquable est généralement ignoré, en voici un autre qui Test un peu moins. L’usage de prier les bras en croix était familier aux païens de l’Orient et de l’Occident. Sur ce point, entre eux, les Juifs et nous, aucune différence.
Relis tes classiques.
Tite-Live te dira : « A genoux, elles élevaient leurs mains suppliantes vers le ciel et vers les dieux (2). »
Denys d’Halycarnasse : c< Brutus, apprenant le malheur et la mort de Lucrèce, éleva les mains au ciel et appela Jupiter avec tous les dieux (3). »
(1) Cum Jovem dicit, ma nus ad cœium tollit ; cum votum recipere dicit, manibus pectus tangit. (Satur., lib. ni, c. 2.)
(2) Nixæ genibus supinas manus ad cœium ac Deos tendentes. (Lib. xxxvi.)
(3) Brutus, ut cognovit casum et necem Lucretiæ,
Et Virgile : « Le père Anchise, sur le rivage, les mains étendues, invoque les grands dieux (i). »
Et Athénée : « Darius, ayant appris avec quels égards Alexandre traitait ses filles captives, étendit ses mains vers le soleil, et demanda, si lui-même ne devait pas régner, que l’empire fût donné à Alexandre (2). »
Enfin , Apulée déclare formellement que cette manière de prier n’était pas une exception, ou, comme quelques jeunes modernes pourraient la qualifier, une excentricité , mais une coutume permanente : « L’attitude de ceux qui prient,
pretensis ad cœlum maoibus : Jupiter, ioquit, düque omnes, etc. ( Antiquit ., lib. iv.)
(1) At pater Anchises, passis de iittore pal mi. s,
Numina magna vocat. ( Æneid lib. m.)
(2) Cum hoc Darius cognovisstt, manus ad Solem extendens, precatus est, ut vel ipse imperaret, vel Alexander. (Lib. xm, c. 27.)
dit-il, est d’élever les mains au ciel (1). » Un instinct que j’appellerai traditionnel, car autrement il n’aurait pas de nom, leur apprenait la valeur de ce signe mystérieux : Pouvoir le faire à leurs derniers moments était pour eux un gage assuré de salut. «.Si la mort, dit Arrien, vient à me surprendre au milieu de mes occupations, ce sera assez pour moi si je puis élever mes mains vers le ciel (2). »
Fais bien attention; il ne dit pas : Si je puis tomber à genoux, ou me frapper la poitrine, ou courber mon front dans la poussière; mais : Si je puis étendre mes bras encroix et leséleververs le ciel. Pourquoi cela? Demande-le à tes camarades.
Demande -leur encore pourquoi les Égyptiens plaçaient la croix dans leurs
(1) Habitus orantium sic est, ut manibus extensis ad coelum precemur. ( Lib . de Mundo , vers, fin.)
(2) Si versantem talibus in actionibus mors arripiat, satis mihi erit si, porrectis ad Deiun manibus, sic loqui valeam. (In Epictet ., iib. îv, c. 10.)
temples, priaient devant ce signe adorable et le regardaient comme l’annonce d’un bonheur futur? Au temps de Théodose, rapportent les historiens grecs Socrate et Sozomène, lorsqu’on détruisait les temples des faux dieux, celui de Sérapis, en Égypte, se trouva rempli de pierres marguées du signe de la croix. Ce qui faisait dire aux néophytes qu’entre Jésus-Christ et Sérapis il y avait quelque chose de commun. Ils ajoutaient que chez eux la croix signifiait le siècle futur (1).
Chez les Romains, ce même instinct s’était traduit par un fait dont je serais tenté de douter, si une médaille # antique placée sous mes yeux ne m’en donnait la
(1) Theodosio magno régnante, cum fana gentiiium diruerentur, inventæ sunt in Serapidis templo bieroglyphicæ litteræ habentes crucis formam, quas videntes illi qui ex gentilibus Christo crediderant, aiebant, significare crucem, apud peritos hieroglypliicarum notarum, yitam venturam. (Socrat., lib. v, c. 17. — Sozom.j lib. vu, c. 15.)
preuve matérielle. D’une part, connaissant l’efficacité du signe de la croix, que je viens de décrire; d’autre part, ne voulant, ni comme Moïse, ni comme les premiers chrétiens, rester les bras en croix durant toutes leurs prières, que firent-ils? Ils imaginèrent une déesse chargée d’intercéder toujours pour la république, et ils la représentèrent dans l’attitude de Moïse sur la montagne.
Donc à Rome, au milieu du Forum olitorium, où se voient aujourd’hui les restes du théâtre de Marcellus, s’élevait la statue de la déesse appelée : Pietas publica. Elle est représentée debout, les bras étendus en croix , absolument comme Moïse sur la montagne, ou comme les premiers chrétiens dans les Catacombes. Elle a de plus, à sa gauche, un autel sur lequel brûle de l’encens, symbole de la prière (1).
(1) Gretzer, De Cruce, p. 33. Forceliini, art. Pie tasy etc.
Sur la valeur impétratoire et latreutique du signe de la croix, le haut Orient était d’accord avec l’Occident, le Chinois avec le Romain. Croirais-tu qu’un empereur de Chine, si ancien qu’il est presque mythologique, Hien-Yuen , avait, comme Platon, pressenti le mystère de la croix ?
« Pour honorer le Très-Haut, cet ancien empereur joignait ensemble deux morceaux de bois, l’un droit, l’autre de travers (1). »
Ainsi, des sept manières de faire le signe de la croix, les païens en connaissaient trois; et ils les pratiquaient religieusement, surtout dans les occasions importantes. Tout cela est très-bien, me dis-tu; mais savaient-ils ce qu’ils faisaient? N’était-ce pas là un signe purement arbitraire, dès lors insignifiant et duquel on ne saurait rien conclure?
Que les païens aient compris comme
(1) Discours prélim . du Chou-King par le P. Prémare, ch. il, p. icu.
nous le signe de la croix, ce n’est pas ce que je prétends. Il en était chez eux du signe de la croix à peu près comme des figures chez les Juifs. A leurs yeux, il avait une signification réelle, une valeur considérable, quoique plus ou moins mystérieuse, suivant les lieux, les temps et les personnes.
Tu connais les lettres écrites avec de l’encre sympatique. A ma première vue les caractères, bien que réels, sont trèspeu apparents ; mais à l’approche du feu ils ressortent tout à coup, et deviennent parfaitement lisibles. Tel était le signe de la croix chez les païens. Lorsqu’il fut frappé des rayons de la lumière évangélique , ce signe clair-obscur ne changea pas plus de nature que les figures de l’Ancien Testament ; mais, comme elles, il devint intelligible à tous ; il se découvrit : il parla.
Croire que chez les païens le signe de la croix fût un signe arbitraire, une pareille
supposition tombe d’elle-méme. Rien de ce qui est universel n’est arbitraire : le signe de la croix moins que tout le reste.
Nous touchons ici, mon cher Frédéric, à un des plus profonds mystères de l’ordre moral.
N’oublie pas que mon but actuel est de montrer dans le signe de la croix un trésor qui nous enrichit. Pour être enrichi, il faut que l’homme demande et que Dieu l’exauce. Pour que Dieu exauce l’homme, il faut que l’homme soit agréable à Dieu :
Deus peccatores non exaudit . Il n’y a d’agréable à Dieu que son Fils et ceux qui lui ressemblent.
Or, le Fils de Dieu, cet unique médiateur entre Dieu et les hommes, est un signe de croix vivant ; et vivant éternellement signe de croix, depuis l’origine du monde, Agnus occisus ab origine mundi.
C’est le grand Crucifié ; et ce grand Crucifié, c’est le nouvel Adam, c’est le type du genre humain. Pour êtré agréable à
Dieu, il faut donc que l’homme ressemble à son divin modèle et soit un crucifié, un signe de croix vivant. Telle est, comme celle du Verbe lui-même, sa destinée sur la terre. Mendiant, telle est surtout l’attitude qu’il doit prendre, lorsqu’il se présente devant Dieu pour demander l’aumône.
La Providence n’a pas voulu qu’il ignorât cette condition nécessaire de succès. Pas plus que le souvenir de sa chute et l’espérance de sa rédemption, l’homme n’a perdu la connaissance de l’instrument rédempteur. De là l’existence et la pratique, sous une forme ou sous une autre, du signe de la croix en priant, chez tous les peuples, depuis l’origine des siècles jusqu’à nos jours.
Dieu n’a pas seulement gravé l’instinct du signe de la croix dans le cœur de l’homme. Pour tenir sans cesse présente, même à ses yeux corporels, la nécessité de ce signe salutaire et lui faire com-
prendre le rôle souverain qu’il doit jouer dans le monde moral, le Créateur a voulu que dans le monde matériel tout se fît par le signe de la croix ; que tout en montrât l’action nécessaire et en reproduisit l’image. Écoute les hommes qui eurent des yeux pour voir.
« Il est infiniment remarquable, dit Gretzer, que dès l’origine du monde Dieu a voulu tenir constamment la figure de la croix sous les yeux du genre humain, et organisé les choses de manière que l’homme ne pût presque rien faire sans l’intervention du signe de la croix (1). »
Gretzer est le centième écho de la philosophie traditionnelle. Prête l’oreille à quelques-uns : « Regardez, disent-ils, toutes les choses qui* sont dans le monde,
(1) Illud consideratione dignissimum est, quod Deus figurant crucis ab initio semper in hominum oculis versari voluit, remque ita instituit, ut homo propemodum nihil agere posset, sine interveniente crucis specie ( De cruce , lib. i, c. 52. )
et voyez si toutes ne sont pas gouvernées et mises en œuvre par le signe de la croix.
L’oiseau qui vole dans les airs, Phomme qui nage dans les eaux ou qui prie, forment le signe de la croix et ne peuvent agir que par elle.
a Pour tenter la fortune et aller chercher des richesses aux extrémités du monde, le navigateur a besoin d’un navire. Le navire ne peut voguer sans mât, et le mât avec ses vergues forme la croix. Sans elle nulle direction possible, nulle fortune à espérer. Le laboureur demande à la terre sa nourriture, la nourriture des riches et des rois. Pour l’obtenir il lui faut une charrue. La charrue ne peut ouvrir le sein de la terre si elle n’est armée de son soc ; et la charrue armée du soc forme la croix (1).
(1) Àves quando volant ad æthera formam crucis assumunt, homo natans per aquas vel orans, forma crucis visitur. (S. Hier, in c. xi Marc.) Antennæ navium, velorum cornua, sub figura nostræ crucis voli-
« Si le signe de croix est le moyen par lequel l’homme agit sur la nature , il est encore l’instrument de son action sur ses semblables. Dans les batailles, n’est-ce pas la vue du drapeau qui anime les soldats?
Que nous montrent chez les Romains les cantabra et les siparia des étendards, sinon la croix? Les uns et les autres sont des lances dorées et surmontées d’un bois, placé horizontalement, d’où pend un voile d’or et de pourpre. Les aigles aux ailes déployées placées au haut des lances et les autres insignes militaires, toujours terminés par deux ailes étendues, rappellent invariablement le signe de la croix.
« Monuments des victoires remportées,
lant. (Orig., Homil. vm, in divers.) — Sicut autem Ecclesia sine cruce stare non potest, ita et sine arbore navis infirma est. Statim enim diabblus inquiétât, et illam ventis allidit. At ubi signum crucis erigitur, statim et diaboli iniquitas repellitur,et ventorum procéda sopitur. (S. Maxim. Taurin., ap. S. Amhr.,t.ni, ser. 56, etc., etc.)
les trophées forment la croix. La religion des Romains est toute guerrière ; elle adore les étendards ; elle jure par les étendards ; elle les préfère à tous les dieux : et tous ses étendards sont des croix : omnes illi imaginum suggestus insignes monilia cru cium sunt (1). Aussi , lorsqu’il voulut perpétuer le souvenir de la croix par laquelle il avait vaincu, Constantin n’eut point à changer l’étendard impérial , il se contenta d’y faire graver le chiffre du Christ, comme s’il lui importait seulement de nommer celui de qui il avait eu la vision et non l’objet de cette vision (2).
« L’homme, à son tour, se distingue extérieurement de la bête, parce qu’il marche debout et qu’il peut étendre les bras; et l’homme debout, les bras étendus, c’est la croix. Aussi, il nous est ordonné de prier dans cette attitude, afin que nos
(1) Tertull., Apolog., xvi.
(2) Euseb., lib. ix, Histor. 9. •
membres eux-mêmes proclament la passion du Seigneur. Quand, chacun à sa manière , notre âme et notre corps confessent Jésus en croix, c’est alors que notre prière est plus promptement exaucée.
« Le ciel lui-même est disposé en forme de croix. Que représentent les quatre points cardinaux , sinon les quatre bras de la croix et l’universalité de sa vertu salutaire? La création tout entière porte l’empreinte de la croix. Platon lui-même n’a-t-il pas écrit que la Puissance la plus voisine du premier Dieu s'est étendue sur le monde en forme de croix (1) ? »
(1) Ideo elevatis manibus orare præcipimur, ut ipso quoque membrorum gestu passionem Domini fateamur. Tum enim citius nostra exauditur oratio, cum Christum, quem mens loquitur, etiaiu corpus imitatur. (S. Maxim. Taurin, apud s. Ambr., t. m, ser. 56. — S. Hier., In Marc t xi ; Tertull., Apol. xvi; — Origen., Homil.vmin divers.) — Dixit,vim quæ primo Deo proxima erat, in modum X litteræ porrectam et extensam esse. (S. Just., Apol. ii, etc., etc.)
De là cette réponse péremptoire de Minutius Félix aux païens qui reprochaient aux chrétiens de faire le signe de la croix : «Est-ce que la croix n’est pas partout, leur disait-il? Vos enseignes, vos drapeaux, les étendards de vos camps , vos trophées , que sont-ils , sinon des croix ornées et dorées? Ne priez-vous pas comme nous les bras étendus? Dans cette attitude solennelle, n’employez-vous pas des formules par lesquelles vous proclamez un seul Dieu? Ne ressemblez-vous pas alors aux chrétiens adorateurs d’un Dieu unique, et qui ont le courage de confesser leur foi au milieu des tortures, en étendant leurs bras en croix ?
c< Entre nous et votre peuple, quelle différence y a-t-il, lorsque, les bras en croix, il dit : Grand Dieu , vrai Dieu , si Dieu le veut? Est-ce le langage naturel du païen, ou la prière du chrétien ? Ainsi, ou le signe de la croix est le fondement de la raison
naturelle , ou il sert de base à votre religion (1). »
Pourquoi donc, ajoutaient d’autres apologistes, le persécutez-vous? Et moi aussi, mon cher Frédéric , je puis adresser la même question aux modernes païens.
Pourquoi persécutez-vous le signe de la croix ? Pourquoi en rougissez-vous ? Pourquoi poursuivez-vous de vos sarcasmes ceux \pii ont le courage de le faire? La réponse est la même aujourd’hui qu’autrefois.
Satan, ce grand singe de Dieu, s’était emparé du signe de la croix ; il permettait aux païens de le faire à son profit. Le perfide ! il était heureux de voirleshommes employer, pour l’adorer et pour se perdre, le signe même destiné à honorer le vrai Dieu et à les sauver.
Quant aux chrétiens , c’était autre chose. Par eux le signe de la croix était ramené à sa véritable destination. Il ho-
(1) Ita signo crucis aut ratio naturalis innititur, aut vestra religio formatur. ( Octav .)
norait le vrai Dieu , le Verbe incarné surtout, objet personnel de la haine de Satan, auquel il arrachait l’homme et le sauvait.
Et dans le chrétien le signe de la croix devenait un objet de risée, un crime digne de mort. Rien n’a changé. Qu’aujourd’hui, devant les esclaves du démon, le signe de la croix se fasse par moquerie, ou pour des usages profanes, ou dans des pratiques occultes, il ne provoque ni haine ni sarcasme.
D’où viennent, dans les méchants de tous les siècles, ces dispositions, en apparence contradictoires , d’amour et de haine , de respect et de mépris pour le signe adorable? « De Satan lui-même, répond Tertullien. Esprit de mensonge , son rôle est d’altérer la vérité et de faire tourner les choses les plus saintes au profit des idoles. Il baptise ses fidèles, en les assurant que l’eau remettra leurs péchés :
c’est ainsi qu’il initie au culte de Mithra.
Il marque au front ses soldats. Il célèbre
l’oblation du pain. Il promet la résurrection, et la couronne achetée par le glaive.
« Que dirai-je? Il a un souverain pontife à qui il interdit les secondes noces. Il a ses vierges, il a ses continents . Si nous examinons en détail les superstitions établies par Numa, les offices sacerdotaux, les insignes, les privilèges, l’ordre et te détail des sacrifices, les ustensiles sacrés, les vases môme des sacrifices, tous les objets servant aux expiations et aux prières :
n’est-il pas manifeste que le démon, voleur de Moïse , a contrefait tout cela ? Depuis l’Évangile la contrefaçon continue (1). »
Satan est allé plus loin. Connaissant toute la puissance de la croix , il a voulu s’en faire un attribut personnel, et se substituer ainsi, pour accaparer les hommages du monde, au Dieu crucifié.
(1) A diabolo scilicet, cujus sunt partes intervertendi veritatem, qui ipsas quoque res sacramentorum divinorum ad idolorum mysteria æmulatur, etc. {De præscript . )
« Instruit par les oracles prophétiques, dit Firmicus Maternus, l’implacable ennemi du genre humain a fait servir d’instrument d’iniquité ce qui était établi pour le salut du monde. Que sont ces cornes qu’il se vante d’avoir? La caricature de celles dont parle le prophète inspiré de Dieu, et que toi, Satan, tu crois pouvoir adapter à ta hideuse figure. Comment peux-tu y chercher l’ornement et la gloire? Ces cornes ne sont autre chose que la figure du signe vénérable de la croix (1). »
Aussi , le front marqué du signe sacré
(1) A gitans et contorq tiens cornua biformis... nequis8imum hostem generis humani, de sanctis vene* randisque prophetarum oraculis ad contaminata furoris sui scelera transtu lisse. Quæ sunt ista cornua quæ habere se jactat? Alia sunt cornua, quæ propheta sancto Spiritu annuente commémorât, quæ tu, diabole, ad maculalam faciem tuam putas posse transferre. Unde tibi ornamentaquæris et glorinm ? Cornua nibil aliud nisi venerandum crucis signum monstrant. (De error. profan . relig., c. xxn.)
le fait frémir de rage. Il ne trouve pas de supplices assez cruels, pour le punir d’avoir porté l’image du Verbe incarné.
Vois, cher ami , comment il traite nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs, les martyrs de tous les temps et de tous les pays. Tantôt il leur fait écorcher le front ; et sur les os dénudés graver au fer rouge des caractères d’ignominie.
Tantôt il le fait fendre en forme de croix; ou comprimer au point de le déformer avec des cordes ; ou labourer à coups de nerfs de bœuf, de manière à le rendre méconnaissable (1).
Grande leçon I Que la haine de Satan pour le signe de la croix, soit la mesure de notre amour et de notre confiance pour ce signe adorable. Tu verras demain qu’il possède d’autres titres à ces deux sentiments.
(1) VoirGretzer, Decruce, lib. iv, c. 32, p. 628-