CINQUIEME LETTRE
Ce 30 novembre.
Le signe de la croix nous ennoblit. — II est le signe exclusif de l'élite de l'humauité. — Il est le blason du catholique. — Ce que c'est qu'un catholique. — En nous ennoblissant, le signe de la croix nous enseigne le respect de nous-mêmes. — Importance de cette leçon. — Honle de ceux qui ne font pas le signe de la croix. — Tableau du mépris qu'ils ont pour eux-mêmes.
J'ai ajouté, mon cher Frédéric, que le signe de la croix est un signe qui ennoblit.
Il nous ennoblit, parce qu'il est divin. Tout ce qui est divin ennoblit. Cette seule raison pourrait dispenser de toute autre. J'ajoute néanmoins que le signe de la croix nous ennoblit, parce qu'il est le signe exclusif de l'élite de l'humanité. Tes camarades y ont-ils jamais réfléchi?
Tout ce qui ne fait pas le signe de la croix,
à plus forte raison tout ce qui est assez malheureux pour en rougir, demeure confondu avec les païens, les mahométans, les Juifs, les hérétiques, les mauvais catholiques et les bêtes : c'est-à-dire avec la lie de la création. Qu'en penses-tu ? M'y a-t-il pas de quoi être fier d'un signe qui nous distingue si noblement de tout ce qui ne le porte pas ?
L'enfant est fier d'être membre d'une famille vénérable par son antiquité, illustre par ses services, respectable par ses vertus, puissante par ses richesses. Aussi comme il est jaloux de son blason! Il le taille en pierre, en marbre, en argent, en or, en agate, en rubis ; il le grave sur son habitation : il le sculpte dans ses meubles; il le dessine sur sa vaisselle et sur son linge; il le marque sur son cachet; il voudrait le marquer sur son front. Il le peint sur les parois de sa voiture ; il en décore jusqu'aux harnais de ses chevaux. Vanité à part, il a raison. Sa conduite proclame la loi éminemment sociale de la solidarité. La gloire
des aïeux est la gloire des enfants : c'est un patrimoine de famille.
Catholique, le signe de la croix est mon blason. Il me dit, il dit à tous la noblesse de ma race, son antiquité, ses services, ses gloires, ses vertus. Et je n'en serais pas fier! Je renierais le sang illustre qui coule dans mes veines ! Indigne de porter un grand nom, je répudierais lâchement la loi de solidarité, jetant mes armoiries dans la boue et au vent le riche héritage de mes aïeux!
Les hommes sont fiers d'appartenir à une nation aristocratique. L'Espagnol est fier d'être Espagnol ; l'Anglais est fier d'être Anglais ; le Français est lier d'être Fran- çais : ainsi des autres grands peuples.
Dis-moi, mon ami, quelle est la plus grande, la plus aristocratique nation du globe?
Il est une nation plus ancienne, et qui compte à elle seule plus de citoyens que tous les peuples dont je viens de prononcer le nom; une nation qui par ses lumières
brille dans le monde, comme le soleil dans le firmament; une nation essentiellement expansive, qui, au prix de son sang, a tiré le genre humain de l'a barbarie et qui, au même prix, l'empêche d'y retomber, témoin l'histoire et la mappemonde ; une nation qui voit, et qui voit seule, parmi ses enfants, tout ce que l'homme a connu de plus grand par le génie, parla vertu, par la science, par le courage ; des légions entières de docteurs, de vierges, de martyrs, d'orateurs, de poètes, de philosophes, d'artistes ; les grands législateurs, les bons rois, les guerriers illustres, dans toutes les parties du monde; une nation d'autant plus aristocratique que toutes les autres lui doivent leur supériorité. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, l'histoire a nommé la
grande nation catholique. Je lui appartiens.
Le signe de la croix est son blason : et j'en
rougirais !
Dieu lui-même a pris soin de montrer
par d'éclatants miracles combien s'honore
à ses yeux et la personne et le membre qui
fait le signe de la croix. Sainte Édithe, fille d'Edgar, roi d'Angleterre, eut dès l'enfance la croix dans le cœur. Cette petite princesse, une des plus belles fleurs de virginité qui aient orné l'ancienne Ile des Saints, ne faisait rien sans marquer du signe salulutaire son front et sa poitrine.
Ayant fait bâtir une église en l'honneur de saint Denis, elle pria saint Dunstan, archevêque de Gantorbéry, de venir la dédier. Il le fit volontiers, et dans les diverses conversations qu'il eut avec la sainte, il fut frappé de la voir, à l'exemple des premiers chrétiens, faire très-souvent le signe de la croix, avec le pouce, sur son front.
Cette dévotion lui fit tant de plaisir, qu'il pria Dieu de bénir ce pouce et même de le préserver de la corruption du tombeau. Il fut exaucé. Morte bientôt après, à l'âge de vingt-trois ans, la sainte lui apparut. Vous lèverez, lui dit-elle, mon corps de sa tombe. Vous le trouverez sans corruption, hormis les parties dont j'ai fait un mauvais usage dans la légèreté de mon enfance. Ces par-
ties étaient les yeux, les pieds et les mains qui se trouvèrent effectivement consumés, à la réserve du ponce, dont elle avait coutume de faire le signe de la croix (1).
Au point de vue de l'honneur, nos aïeux avaient-ils tort de faire si souvent le signe de la croix? Et nous, avons-nous raison de ne plus le faire? Ah! qu'ils avaient bien autrement que nous la fierté de leur noblesse et le sentiment de leur dignité 1 Aussi, en se redisant sans cesse que noblesse oblige, je ne m'étonne pas qu'ils aient fait une société unique dans les annales du monde, par l'héroïsme de ses vertus : tu vas le comprendre.
En nous ennoblissant à nos yeux, le premier sentiment que développe en nous le signe de la croix, c'est le respect de nousmêmes. Le respect de nous-mêmes! Quel grand mot, cher ami, je viens de prononcer ! Je regarde autour de moi : je vois un siècle, un monde, une jeunesse, qui ne cessent de parler de dignité humaine, d'éman-
(I) Voir sa Vie, c. ni.
cipation, de liberté. Ces mots, vides de sens, ou pleins d'un sens mauvais, rendent le siècle, le monde, la jeunesse, ingouvernables. Impatients du joug de toute autorité divine, sociale, civile, paternelle, ils s'en vont répétant à tout ce qu'ils rencontrent : Respectez-moi.
Très-bien ; mais, si lu veux être respecté, commence par te respecter. Le respect des autres pour nous se mesure à celui que nous avons pour nous-même. La cruauté, l'hypocrisie, la débauche, le vice doré, ganté, fardé, empanaché, éperonné, couronné, peut inspirer la crainte : obtenir le respect, jamais. Or, l'homme actuel, jeune homme ou vieillard, qui ne fait plus le signe de la croix, se respecte-il? Faisons un essai d'autopsie.
La plus noble partie de l'homme, c'est son âme et la plus noble faculté de son âme, c'est l'intelligence. Vase précieux, façonné de la main de Dieu même pour recevoir la vérité, rien que la vérité : tout ce qui n'est pas la vérité le souille et le pro-
fane. L'homme actuel respecte-t-il son intelligence? Est-ce la vérité qu'il y dépose? Il n'a que du dégoût pour les sources pures d'où elle découle. Oracles divins, sermons, livres d'ascétisme ou de philosophie chrétienne, lui donnent des nausées.
Si lu descends dans cette intelligence baptisée, tu te croiras dans une boutique de bric-à-brac. Là, tu trouves entassés pêle-mêle des ignorances, des billevesées, des frivolités, des préjugés, des mensonges, des erreurs, des doutes, des objections, des négations, des impiétés, des niaiseries, des riens. Triste spectacle, qui me rappelle l'autruche morte dernièrement à Lyon. Tu sais qu'à l'autopsie, un des estomacs du stupide animal a présenté un vrai magasin de-vieille ferraille, de bouts de corde et de bouts de bois. Voilà de quoi nourrit son intelligence l'homme qui ne fait plus le signe de la croix. Voilà de quelle manière il la respecte (1).
(1) Qui nutriebantur in croceis, amplexati sunt stercora. [Tkren., iv, 5),
Et son cœur ? Dispense-moi, cher Frédéric, de t'en révéler les ignominies. Au lieu de se faire en haut, ses mouvements se font en bas. Au lieu de s'élever comme l'aigle, il rampe comme la chenille. Au lieu de se nourrir comme l'abeille du suc parfumé des fleurs, comme la mouche stercoraire il s'abat sur l'ordure. Pas une violation de la loi immaculée devant laquelle il recule; pas une souillure qu'il s'épargne. Et, déjà tu as pu t'en convaincre, la bouche parlant de l'abondance du cœur, son gosier est comme le soupirai] d'un sépulcre en putréfaction (1).
Et son corps? Jeune homme, qui trouves au-dessous de toi de faire le signe de la croix, tu te crois un grand esprit : tu fais pitié. Tu te crois indépendant; tu es esclave. Tu ne veux pas t'honorer en faisant ce que fait l'élite de l'humanité ; par un juste châtiment, tu te déshonoreras en faisant ce que fait de plus honteux la lie de l'humanité.
(I) Sepulcrum patens est guttur eorum, (Ps. v, II.)
#fi
AU XIX e SIÈCLE.
Ta main no touchera pas ton front du signe divin, et elle touchera ce qu'elle ne devrait jamais toucher.
Tu ne veux armer du signe protecteur ni tes yeux, ni tes lèvres, ni ta poitrine : et tes yeux se souilleront en regardant ce qu'ils ne devraient pas regarder ; et tes lèvres, bavard muet, loquaces muti. comme parle un grand génie (1), ne diront rien de ce qu'elles devraient dire, diront tout ce qu'elles ne devraient pas dire; et ta poitrine, autel profané, brûlera d'un feu dont le nom seul est une honte. Ceci est de l'histoire intime. Tu peux la nier; tu ne l'effaceras pas. Écrite sur ce papier avec de l'encre, elle se lit dans toutes les parties de ton être, écrite avec le sang du péché, in sanguine peccati.
Et sa vie! L'homme qui ne fait pas, ou qui ne fait plus le signe de la croix, perd l'estime de sa vie. 11 la vilipende, il la gaspille ; car jamais il ne la prend au sérieux. Faire de la nuit le jour et du jour la nuit ;
(l) S. Aug., Médit., xxxv, 2.
travailler peu, dormir beaucoup ; manger délicatement ; ne rien refuser à ses goûts; se consumer pour le temps sans rapport avec l'éternité, c'est-à-dire tisser des toiles d'araignée, prendre des mouches et bâtir des châteaux de cartes; en un mot, user de la vie comme si on en était propriétaire : ce n'est pas la prendre au sérieux. Prendre la vie au sérieux, c'est en faire l'usage voulu par celui qui nous l'a confiée et qui nous en demandera compte, non pas en bloc, mais en détail; non par année, mais par minute.
Quand le contempteur du signe divin, qui devrait ennoblir sa vie en lui inspirant le respect de son âme et de son corps, s'est fatigué dans la voie de la bagatelle et de l'iniquité, que fait-il? Trop souvent il rejette la vie comme un fardeau insupportable. Se regardant comme une bête, pour laquelle il n'y a ni crainte ni espérance au delà du tombeau, il se tue.
Ici, mon bon Frédéric, comment t'exprimer ma douleur? Ce que l'Apôtre, ravi d'admiration, disait des merveilles du ciel :
que l'œil de l'homme n'a rien vu, son oreille rien entendu, son esprit rien conçu de semblable, il faut le dire aujourd'hui en gémissant, en rougissant, en tremblant. Non; à aucune époque, sous aucun climat, chez aucun peuple, même païen, même anthropophage, l'œil de l'homme n'a vu, son oreille n'a entendu, son esprit n'a conçu ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous touchons de nos mains : quoi? Le suicide ; le suicide sur une échelle sans analogue dans l'histoire. En France seulement, cent mille suicides, dans les trente dernières années. Cent mille! et la progression va toujours croissant.
Or, j'en ai la certitude, sans en avoir la preuve, sur ces cent mille désespérés, plus de qualre-vingt-dix-neuf mille avaient perdu l'usage de faire souvent, sérieusement, religieusement le signe de la croix.
Tiens cela pour le treizième article de ton Symbole. A demain.
m.sM Bh