‹ Le signe de la Croix au XIX siècleChapitre 9 sur 53 · QUATRIEME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIEME LETTRE

Ce 20 novembre.

Réponse à une objection : les temps sont changés. — Raisons en faveur des premiers chrétiens, tirées de la nature même du signe de la cruix. — Le signe de la croix est cinq choses. — Un signe qui ennoblit l'homme. — Preuves que le signe de la croix est divin.

« Pour moi, me dis-tu, mon cher Frédéric, la question est jugée. Jamais je ne croirai que Dieu a donné la vérité et le bon sens en partage à ses ennemis, tandis qu'il aurait condamné ses meilleurs amis à l'erreur et à la superstition. »

Cet aveu me réjouit sans me surprendre.

Ton esprit cherche la vérité et ton cœur ne la repousse pas. Si tous étaient dans les mêmes dispositions, la tâche de l'apologiste serait facile. Par malheur, il en est autrement. Dans la plupart des controverses, surtout des controverses religieuses, l'homme

discute, non avec sa raison, mais avec ses passions. Ce n'est pas pour la vérité qu'il combat, c'est pour la victoire. Triste victoire qui consiste à s'afffermir dans l'esclavage de l'erreur et du vice !

Ce que je sais de tes camarades et de tant d'autres prétendus catholiques de notre temps, me donne lieu de craindre qu'ils n'ambitionnent cette funeste victoire. Je les aime trop pour ne pas la leur disputer.

Afin d'arracher le bandeau dont ils se couvrent et d'éclairer de plus en plus ta propre conviction, je vais exposer les raisons intrinsèques qui justifient l'inviolable fidélité des vrais chrétiens à l'usage très-fréquent du signe de la croix.

Faisons d'abord justice de la grande objection des modernes contempteurs du signe adorable. « Autres temps, autres mœurs, disent-ils. Ce qui était utile, nécessaire même dans les premiers siècles de l'Église, ne l'est plus aujourd'hui. Les temps sont changés ; il faut vivre avec son siècle. »

Saint Paul leur répond : Jésus-Christ était

AU XIX e SIÈCLE.

hier, il est aujourd'hui, et il sera le même aux siècles des siècles. Tertullien ajoute : le Verbe incarné s'appelle la vérité et non pas la coutume. Or, la vérité ne change pas. Ce que les apôtres, les chrétiens de la primitive Eglise, les vrais chrétiens de tous les siècles ont tenu pour utile, et jusqu'à un certain point nécessaire, n'a pas cessé de l'ôtre.

J'ose même affirmer qu'il l'est aujourd'hui plus que jamais. La raison en est dans les rapports de ressemhlancc qui existent entre la position des chrétiens des premiers siècles et celle des chrétiens du dix-neuvième siècle.

Quelle était la position de nos pères de la primitive Église ? Ils étaient en face d'un monde qui n'était pas chrétien, qui ne voulait pas le devenir, qui ne voulait pas qu'on le fût, et qui persécutait à outrance ceux qui s'obstinaient à l'être. Et nous, ne sommes-nous pas en face d'un monde qui cesse d'être chrétien, qui neveut pas le redevenir, qui ne veut pas qu'on le soit, et qui persécute tantôt par la ruse, tantôt par la vio

lence,

LE SIGNE DE LA CHOIX

qui s'obstinent à

ceux qui sonsuueiii a l'être ?

Si, dans une pareille situation, les premiers chrétiens, formés à l'école des apôtres, ont regardé comme nécessaire l'usage si fréquent du signe de la croix, quelles raisons aurions-nous de l'abandonner? Sommes-nous plus habiles, ou plus forts? les dangers sont-ils moins grands, les ennemis moins nombreux, ou moins perfides? Poser de pareilles questions, c'est les résoudre.

Passons,

Jusqu'ici, mon cher Frédéric, je n'ai fait valoir que les circonstances extérieures de la cause ; il faut maintenant le plaider au fond, en déduisant les raisons prises de la nature même du signe de la croix. Pour toi, pour moi, pour tous les hommes sensés, elles se résument ainsi :

Fils de la poussière, le signe de la croix est un signe divin qui nous ennoblit;

Ignorants, le signe de la croix estun livre qui nous instruit ;

Pauvres, le signe de la croix estun trésor qui nous enrichit ;

Soldats, le signe de la croix est une arme qui dissipe l'ennemi ;

Voyageurs pour le ciel, le signe delacroix est un guide qui nous conduit.

Passe ta robe de juge, assieds-toi sur ton siège, coiffe-toi de ta toque et écoute.

Fils de la poussière, le signe de la croix

EST UN SIGNE DIVIN QUI NOUS ENNOBLIT. — Quel

est, dis-moi, cet être qui vient au monde en pleurant ; qui rampe comme le ver, soumis comme le petit de l'animal à toutes les infirmités, et, plus longtemps que lui, incapable de suffire à ses besoins? Que l'homme qui s'appelle prince, roi, empereur ; que la femme qui s'appelle comtesse, duchesse, impératrice, ne soient pas trop fiers. Un regard en arrière leur apprendra qu'ils sont cet être : car cet être, c'est l'homme : ver de terre au berceau, pâture des vers dans la tombe (1) .

(I) Primam voeem similcm omnibus emisi plorans. In involumentis nutritus sum, et curis magnis. Nemo enim ex regibus aliudhabuit nativitatis initium. (Sap. , vu, 32.) Nihil est ita imperfectum, inops, nudum,

Cet être si infime, si nul, si honteusement confondu, pendant les premières années de son existence, avec les plus faibles et les plus vils animaux, n'est d'ailleurs que trop poussé par ses instincts à leur ressembler. Toutefois cet être est l'image de Dieu, le roi de la création : il ne faut pas qu'il se dégrade. Dieu le touche au front et lui imprime un signe divin qui l'ennoblit. Noblesse oblige. Respecté des autres, il se respectera lui-même. Ces lettres de noblesse, ce signe divin, c'est le signe de la croix.

Il est divin, puisqu'il vient du ciel et non de la terre. Il vient du ciel, puisque le propriétaire seul a le droit de marquer ses produits au coin de son effigie. Il vient du ciel, puisque la terre avoue ne l'avoir pas inventé. Parcours tous les pays et tous les siècles, nulle part lu ne trouveras l'homme qui a imaginé le signe de la croix, le saint qui l'a enseigné, le concile qui l'a imposé.

informe, spurcum, ut homo a partu. (Plutarch., Lib. de amore prolis .)

« La tradition l'apprend, dit Tertullien, la coutume le confirme, la foi le pratique (1). »

Dans Tertullien tu viens d'entendre la dernière moitié du second siècle de l'Église. Saint Justin parle pour la première et t'apprend non-seulement l'existence du signe de la croix, mais la manière dont il se faisait (2). Nous voilà dans ces temps primitifs, temps d'éternelle mémoire, que les hérétiques eux-mêmes appellent l'âge d'or du christianisme, et par la pureté de la doctrine et par la sainteté des mœurs. Or, nous y trouvons le signe de la croix en pleine pratique, en Orient comme en Occident.

Avançons de quelques pas, et nous donnons la main à saint Jean, le dernier survivant des apôtres. Tu vois le vénérable vieillard faisant le signe de la croix sur une

(1) Harum et aliarum lrajusmodi diciplinarum si legem expostules scripturarum nuUamin venies. Traditio tibi prœtenditur auctrix, consuetudo confirmatrix etfides observatrix. (Tortul., De Coron, mil., c. m.)

(2) Dextra manu in nomine Christi quos crucis signo obsignandi sunt obsignamus. (Quœst., 118.)

coupe empoisonnée et buvant impunément la liqueur meurtrière (1). Un peu plus loin, voici ses illustres collègues l'ierre et Paul.

Gomme Jean, le disciple chéri du divin Maître, Pierre etPaul, princes de l'apostolat, font religieusement le signe de la croix, et renseignent de l'Orient à l'Occident, à Jérusalem, à Antioche, à Athènes, à Rome, aux Grecs et aux barbares. Écoutons un irrécusable témoin de la tradition. «Paul, dit saint Augustin, porte partout le royal étendard de la croix. 11 pèche les hommes, et Pierre marque les nations du signe de la croix (2). »

Non-seulementils le font sur les hommes, ils le font encore sur les créatures inanimées et ils le font faire, 'i Toute créature de Dieu est bonne, écrit le grand Apôtre, et il ne faut rien rejeter de ce qui peut être reçu avec actions de grâces ; parce qu'il est sanctifié

(1) S. Simcon, Metaph. in Joan.

(2) Circumfert Paulus Dominicum in cruce voxillum. Et istc piscatoi- ho'minum, et ille titulat signo crucis gentiles. (Senn., xxvm.)

AU .\IX B SIECLE

par la parole de Dieu et parla prière (1). »

Telle est la règle. Quel en est le sens?Dans l'étude du droit, si on rencontre un texte obscur, que fait-on? Pour l'élucider, on consulte l'interprète le plus autorisé et le plus voisin du législateur: sa parole fail loi.

Ecoute l'interprète le pi us autorisé de saint Paul, le grand Chrysostome. « Paul, dit-il, établit ici deux choses : la première, que nulle créature n'est immonde. La seconde, qu'en la supposant telle, le moyen de la purifier est sous la main. Faites-lui le signe de la croix, rendez grâces et gloire à Dieu, et à l'instant toute souillure disparaît (2). » Voilà l'enseignement apostolique.

Les princes des apôtres ne font pas seulement le signe de la croix sur les créatures inanimées et sur les multitudes qui accourent à la foi ; on le fait sur eux-mêmes. Ce

(1) I. Tim., iv, i-5.

(:») Duo capita ponit, uimm quidem quod creatura nulla communis est. Secundo, quod etsi communia sit, medicamentum in promptu est. Signum illi crucis imprime, gratias âge, Deo gloriam refer, et protinus immunditia omnis abscessit. (In Tim., Homil. xn.

signe existait donc avant eux. Paul, le persécuteur, est renversé sur le chemin de Damas. Il faut qu'il devienne l'apôtre du Dieu qu'il poursuit. Quel sera le premier acte du Dieu vainqueur? Ce sera de marquer le vaincu du signe de la croix. « Va, dit-il à Ananie, et marque-le de mon signe (1). »

Quel est donc l'auteur et l'instituteur du signe delà croix? Pour le trouver, il faut franchir tous les siècles, toutes les créatures visibles, toutes les hiérarchies angéliques ; il faut s'élever jusqu'au Verbe éternel, la vérité en personne.

Écoute encore un témoin parfaitement placé pour le savoir, témoin d'autant plus irréprochable qu'il a signé son témoignage de son sang. J'ai nommé l'immortel évoque de Cartilage, saint Cyprien. « Seigneur, s'écrie-t-il, Prêtre saint, vous nous avez légué i rois choses impérissables : le calice de votre sang, le signe de la croix, et l'exemple de

(1) Vade ad cum, et signa oum charactere meo. (S. Vug,, Serm II et XXV, de Sanctis.)

vos douleurs (1). » Saint Augustin ajoute :

« C'est vous-même qui avez voulu que ce signe nous fût imprimé sur le front (2). »

11 seraitaisé de citer vingt autres témoins.

Mais comme j'écris des lettres et non pas un livre, je m'arrête. Le signe de la croix est un signe divin ; premier fait acquis à la discussion. Il en est un autre dont je te parlerai demain.

(1) Tu, Domine, sacerdos sancte, constituisti nobis inconsumptibiliter potum vivificum, crucis signum, et mortificationis oxemplum. (Ser. de Puss . Chr.)

(2) Signum suum Christus in fronte nobis figi voluit. (In ps. 130.)

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