SEPTIÈME LETTRE
Ce 1 décembre.
Place que le signe de la croix tient dans le monde. — Ce qu'était le genre humain avant de savoir faire le signe de la croix. — Ce que devient le monde en cessant de faire le ligne de la croix. — Nouveau point de vue : Le signe de la croix est un trésor qui nous enrichit.
Cher ami,
Ceux qui méprisent ou qui dédaignent le signe de la croix ne se doutent guère de la place qu'il tient dans le monde. Ils appartiennent à cette catégorie d'êtres, si nombreux aujourd'hui, qui ne doutent de rien, parce qu'ils ne se doutent de rien. Un instant quitte ton siège déjuge, donne-moi la main, et faisons un petit voyage dans le monde ancien et dans le monde moderne.
Visitons d'abord la brillante antiquité,
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avant que le genre humain sût faire le signe de la croix; et, pèlerins de la vérité, parcourons l'Orient et l'Occident. Memphis, Athènes, Rome, trois grands centres de lumières, nous appellent à l'école des sages. Que disent ces illustres maîtres sur les points qu'il nous importe le plus de connaître ?
Le monde est-il éternel, ou a-t-il été créé? S'il a été fait, par qui a-t-il été fait? L'auteur de la nature est-il corps, ou esprit? Est-il éternel, libre, indépendant?
Sont-ils plusieurs ?
Réponse: bégayements, incertitudes, contradictions flagrantes.
Qu'est-ce que le bien? Qu'est-ce que le mal? Quelle en est l'origine? Comment se trouvent-ils dans l'homme et dans le monde? Le mal a-t-il un remède, ou bien est-il inguérissable? Quel est ce remède?
Qui le possède? Comment l'obtenir? Comment l'appliquer?
Réponse : bégayements, incertitudes, contradictions flagrantes.
LE SIGNE DE LA CHOIX
Qu'est-ce que l'homme? A-t-il une âme?
De quelle nature est cette âme ? Est-ce un feu, un souffle, un esprit, une matière aériforme? Est-elle libre, ou dépend-elle du destin? Périt-elle avec le corps, ou lui survitelle? Si elle lui survit, quelle est sa destinée? Quel est le but de son existence?
A toutes ces questions et à mille autres, Réponse : bégayements, incertitudes, contradictions flagrantes.
Ah ! prétendus grands hommes et prétendus grands peuples, qui ne savez pas le premier mot de réponse à ces questions fondamentales, vous n'êtes que de grands ignorants! Que nous importe que vous sachiez fabriquer des systèmes, aiguiser des sophismes, inonder de votre inépuisable faconde les écoles, les sénats et les aréopages ; conduire des cbars dans le cirque, bâtir des villes, livrer des batailles, conquérir des provinces, rendre la terre et les mers tributaires de vos concupiscences :
dès que vous ignorez qui vous êtes, d'où vous venez, où* vous allez, vous n'êtes,
pour parler comme l'un des vôtres, que des pourceaux plus ou moins gras ou troupeau d'Ëpicure, Epicuri de greffe porci.
Voilà le monde avant le signe de la croix.
Ce signe éloquent a paru. Toutes les honteuses ténèbres se sont dissipées. En le faisant, le genre humain, lettré ou illettré, a appris la science de lui-même, du monde et de Dieu. En le répétant sans cesse, il l'a gravée jusqu'au fond de son âme, de mamanière à ne jamais l'oublier.
Quoi qu'on en dise, grâce à l'usage trèsfréquent du signe de la croix, dans toutes les classes de la société, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, le monde catholique des premiers siècles et du moyen âge conserva, à un degré inconnu avant et après lui, la science divine, mère de toutes les autres et lumière de la vie.
Pouvait-il en être autrement? Que, pendant quarante ans, un homme se répète sérieusement, dix fois le jour, une erreur quelconque, il finira par en être complètement imbu et par s'identifier avec elle.
Pourquoi n'en serait-il pas de même de la vérité?
Désires-tu la contre-épreuve de ce que j'avance ? Continuons notre voyage , et viens avec moi dans le monde moderne. Il a abandonné le signe de la croix. Dès lors, plus de moniteur toujours à ses côtés, qui lui redise à chaque instant les trois grands dogmes, nécessaires à sa vie morale. 11 les oublie ; ils sont pour lui comme s'ils n'étaient pas. Aussi, vois ce qu'il devient en fait de science.
Comme le monde d'autrefois, l'entends-tu bégayer honteusement sur les principes les plus élémentaires de la religion, du droit, de la famille et de la propriété ? Quel fonds de vérités alimente ses conversations ? De quoi sont remplis ses livres de politique et de philosophie ? A la lueur de quels flambeaux marche sa vie publique et privée ? Et les journaux, ces nouveaux pères de l'Eglise, qu'en penses-tu? Dans les torrents de paroles qu'ils versent chaque jour sur la société, combien pourrais-tu nommer d'idées saines
sur Dieu, sur l'homme et sur le monde ?
Que sait-il donc, ce monde moderne, ce siècle de lumières, qui ne sait plus faire le signe de la croix? Ni plus n j moins que les païens, ses maîtres et ses modèles. Il sait et il adore le Dieu-Moi, le Dieu-Commerce, le Dieu-Coton, le Dieu-Écu, le Dieu- Ventre, Deus venter. Il sait et il adore la Déesse-Industrie, la Déesse-Tapeur la Déesse-Électricité . Moyen de satisfaire toutes ses convoitises, il sait et il adore la science de la matière, la chimie, la physique, la mécanique, la dynamique, les sels, les essences, les quintessences, les sulfates, les nitrates, les carbonates. Voilà ses Dieux, son culte, sa théologie, sa philosophie, sa politique, sa morale, sa vie.
Encore quelques progrès, et il en saura autant que les contemporains de Noé, destinés à périr dans les eaux du déluge. Pour eux aussi, toute la science consistait à connaître et à adorer les dieux du monde moderne ; à boire, à manger, à bâtir, à vendre, à acheter, à marier, à se marier. L'homme
avait concentré sa vie dans la matière. Luimême était devenu chair, ignorant comme la chair, souillé comme la chair (1).
De toutes ces tendances, laquelle manque au monde actuel? Pour être moins avancée que celle des géants, sa science n'est-elle pas de la même nature ? Au reste, il ne lui demande rien de mieux. Ne sachant plus faire, ne faisant plus le signe de la croix, il se matérialise : et, en vertu de la loi de gravitation morale, il retombe forcément dans l'état où était le genre humain avant de savoir faire le signe de la croix.
Ignorants, le signe de la croix est donc un livre qui nous instruit. A ce point de vue, tu peux juger si nos pères avaient tort de le faire incessamment. Que l'ignorance déplo-
(1) Sicut autem in diebus Noe, ita erit et adventus Filii hominis. Sicut enim erantin diebus ante diluvium comedentes et bibentes, nubentes et nuptui tradentes... donec venit diluvium et tulit omnes. {Matth., xxiv, 37-38-39.) — Edebant et bibebant ; emebant et vendebant ; plantabant et aidifleabant. (Luc, xvh, 28.) — Omnis quippe caro corruperat viam suam super terram. (Gers., vi, 12). — Quia caro est. [Ibid., 3.Ï
AU XIX e SIÈCLE.
rable du monde actuel doive être imputée, en grande partie du moins, à l'abandon du signe de la crois, tu vas le comprendre mieux encore.
Qu'est-ce que l'ignorance ? L'ignorance est l'indigence de l'esprit. En matière de religion, elle accuse le plus souvent l'indigence du cœur. L'indigence du cœur vient de sa faiblesse à pratiquer la vertu et à repousser le mal. Pourquoi cette faiblesse? Parce que l'homme néglige les moyens d'obtenir la grâce ou de la rendre efficace. Le premier, le plus vulgaire, le plus prompt, le plus facile de ces moyens est, comme tu sais, la prière. De toutes les prières, la plus facile, la plus prompte, la plus vulgaire, et peutêtre la plus puissante, c'est le signe de la croix. Pour toi nouvelle étude, et pour les premiers chrétiens nouvelle justification.
Pauvres, le signe de la choix est un trésor qui nous enrichit. - Le mendiant est celui qui chaque jour s'en va, de porte en porte, demander son pain. Crésus était un mendiant, Alexandre, un mendiant, César
LE SIGNE DE LA CHOIX
un mendiant, les empereurs et les rois des mendiants ; les impératrices et les reines des mendiantes : mendiants et mendiantes couronnés, mais toujours des mendiants et des mendiantes. Quel est l'homme, si opulent qu'on le suppose, qui ne soit obligé de dire chaque jour à la porte du grand Père de famille : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ? Le plus puissant monarque peut-il faire un grain de blé ?
Vie physique et vie morale, moyens de conservation de l'une et de l'autre, l'homme a tout reçu, quid habes quod non accepisti?
Il ne possède rien en propre, pas même un cheveu de sa tête. Ce qu'il a reçu, il ne l'a pas reçu une fois pour toutes. Son indigence est de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les secondes. Si Dieu, qui lui a tout donné, cessait un instant de tout lui donner, il mourrait. Puisque l'homme n'a rien et qu'à chaque instant il a besoin de tout, il faut donc qu'il demande. De là, mon cher Frédéric, une grande loi du monde moral, à laquelle, pour sûr, tes jeu-
nés camarades n'ont jamais réfléchi : j'ai nommé la loi de la prière.
Les peuples païens d'autrefois, les idolâtres et les sauvages d'aujourd'hui, ont perdu une partie plus ou moins considérable du patrimoine des vérités traditionnelles. Mais aucun n'a perdu la connaissance de la loi de la prière. Sous une forme ou sous une autre, le genre humain, depuis son apparition sur le globe, l'a invariablement observée.
Plus fort que toutes les passions, plus éloquent que tous les sophismes, l'instinct de la conservation lui a dit que de cette invariable fidélité dépendait son existence : il ne l'a pas trompé. Le jour où pas une prière humaine ni angélique ne s'élèverait vers Dieu, tout rapport cesserait entre le Créateur et la créature, entre le riche et le mendiant ; et le fleuve de la vie serait à l'instant suspendu.
N'est-ce pas le profond mystère que le "Verbe incarné lui-même a révélé au monde, en disant : Il faut toujours prier et ne ja-
mais cesser. Oportet semper orare et nunquam deficere ? Remarque ce qu'il y a d'impératif dans ces paroles. Le législateur n'invite pas, il commande ; et le commandement est une nécessité absolue, oportet Il n'admet aucune intermittence, ni de jour ni de nuit, dans l'accomplissement de la loi, oportet semper.
Tant qu'il sera vrai que devant Dieu le genre humain est un mendiant, la loi de la prière ne sera ni modifiée, ni rapportée, ni suspendue. Et comme le genre humain sera toujours mendiant, il en résulte que la loi de la prière conservera son empire jusqu'au dernier jour du monde : et nunquam deficere. Le monde physique lui-môme a été organisé en vue de l'observance perpétuelle de cette loi conservatrice du monde moral. Grâce au passage successif du soleil sur l'un et l'autre hémisphère, la moitié du genre humain est toujours éveillée pour la prière.
Or, une des plus puissantes prières, c'est le signe de la croix. Ainsi l'a cru le genre
humain tout entier. Il ne l'a cru que pour l'avoir appris ; il n'a pu l'apprendre que de Dieu lui-môme, de qui il a tout appris.
Je dis le genre humain tout entier, et c'est à dessein. Tes jeunes camarades croient peutêtre que le signe de la croix date du christianisme ; ou du moins que l'usage en a été circonscrit chez le peuple juif et chez lepeuple catholique. Ma première lettre te montrera quelle confiance mérite leur opinion.