‹ Le signe de la Croix au XIX siècleChapitre 13 sur 53 · HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIEME LETTRE

Ce 3 décembre.

Le signe de la croix connu et pratiqué depuis l'origine du moude. — Contradiction seulement apparente. — Sept manières de faire le signe de la croix. — Jacob, Moïse, Samson, ont l'ait le signe de la croix. — Témoignages des pères. — David, Salomon, tout le peuple juif faisait le signe de la croix et en connaissait la valeur. — Preuves.

Mon cher Frédéric,

Tes oreilles, et celles de bien d'autres, vont tinter à la première phrase de ma lettre : Le signe de la croix remonte à l'origine du monde. Il a été fait par tous les peuples, même païens, dans les prières solennelles, dans les occasions importantes, où il s'agissait d'obtenir quelque grâce décisive.

Remarquons d'abord qu'entre cette proposition et ce que j'ai dit dans ma lettre précédente, il n'y a point de contradiction.

Hier, j'ai parlé du signe de la croix dans sa forme parfaite et parfaitement comprise, tel que nous le pratiquons depuis l'Évangile. Aujourd'hui, je parle du signe de la croix dans sa forme élémentaire, quoique réelle, et plus ou moins mystérieuse pour ceux qui en faisaient usage avant l'Évangile. Une explication te paraît nécessaire :

je vais la donner.

Le signe de la croix est tellement naturel à l'homme, qu'à aucune époque, chez aucun peuple, dans aucune religion, l'homme ne s'est mis en rapport avec Dieu par la prière, sans faire le signe de la croix. Connais-tu des peuples qui aient eu l'usage de prier les bras pendants ? Pour moi, je n'en connais aucun. Tous ceux que je connais, et je connais lesjuifs, les païens etles catholiques, ont prié en faisant lesignedelacroix.

Il y a sept manières de le faire.

Les bras éLendus : et l'homme tout entier devient un signe de croix ;

Les mains jointes, avec les doigts entrelacés : et voilà cinq signes de croix ;

Les mains appliquées l'une contre l'autre et le pouce superposé au pouce : encore le signe de la croix ;

Les mains croisées sur la poitrine : autre forme du signe de la croix ;

Les bras également croisés sur la poitrine : nouveau signe de la croix ;

Le pouce de la main droite passé sous l'index et reposant sur le doigt du milieu :

autre signe de croix fort en usage, comme nous le verrons bientôt ;

Enfin, la main droite passant du front à la poitrine et de la poitrine aux épaules :

forme plus explicite que tu connais.

Sous l'une ou sous l'autre de ces formes, le signe de la croix a été pratiqué partout et toujours, dans les circonstances solennelles et avec la connaissance plus ou moins claire de son efficacité.

Jacob est sur le point de mourir. Autour de lui sont ses douze fils, pères futurs des douze tribus d'Israël. Inspiré de Dieu, le saint patriarche annonce à chacun ce qui doit lui arriver dans la suite des siècles. A

AU XIX e SIECLE.

la vue d'Éphraïm et de Manassès, les deux enfants de Joseph, le vieillard ému appelle sur leurs têtes toutes les bénédictions du Ciel. Pour les obtenir, que fait-il ? Il croise les bras, dit l'Ecriture, et place la main gauche sur l'enfant qui est à sa droite, et la droite sur l'enfant qui est à sa gauche. Voila le signe de la croix, source éternelle de bénédictions.

La tradition ne s'y est pas trompée. Jacob était la figure du Messie. En ce moment solennel, paroles et attitude, tout dans le patriarche devait être prophétique. « Jacob, dit saint Jean de Damas, croisant les mains pour bénir les enfants de Joseph, forme le signe de la croix ; rien n'est plus évident (1). »

Dès les temps apostoliques, Tertullien constatait le même fait et lui donnait le même sens. « L'Ancien Testament, dit-il, nous montre Jacob bénissant les fils de

(1) Jacob, alternatis cancollatisque manibus, filios Joseph benedicens, signum crucis manifestissime scripsit. (De Fiti. orthod., Mb. IV, c. XII.)

LE SIGNE Dti LA CHOIX

Joseph, la main gauche passée sur la tôle de celui qui était à droite, et la droite sur la tête de celui qui était à gruche. Dans cette position, elles formaient la croix et annonçaient les bénédictions dont le Crucifié devait être la source (1). »

Franchissons le temps de la servitude d'Egypte, et passons à Moïse. Arrivés au milieu du désert, les Hébreux se trouvent en face d'Amalech. A la tête d'une puissante armée, le roi ennemi leur barre le passage. Une bataille décisive devient inévitable. Que fera Moïse ? Au lieu de rester dans la plaine et d'eucourager, du geste et de la voix, les bataillons d'Israël, il monte sur la montagne qui domine le champ de bataille.

Pendant le combat, que fait le législa-

(1) Sod est hoc quoque de veteri sacramento, quo nepotes suos ex Joseph, Ephraim et Manasses, Jacob, impositis capitibus, et intermutatis manibus, benedixerit, et quidem ita transversim obliquatis in se, ut Christum déformantes, jam tune protenderet benedictionem in Christum faturam, (De Baptism.)

AU XIX e SIECLE.

teur inspiré de Dieu ? Le signe de la croix, rien que le signe de la croix, le signe de la croix durant toute l'action. On ne voit nulle part qu'il ait prononcé aucune parole. Les mains ouvertes et les bras étendus vers le Ciel, il se fait signe de croix vivant. Dieu le voit dans cette attitude, et la victoire est gagnée (■!).

Ce n'est pas une vaine supposition.

PJcoute encore les Pères de l'Eglise. « Amalech, s'écrie saint Jean de Damas, ce sont ces mains étendues en croix qui t'ont vaincu (2). »

Et le grand Tertullien : « Pourquoi Moïse, au moment où Josué va combattre Amalech, fait-il ce qu'il n'a jamais fait, priant les mains étendues ? Dans une circonstance si décisive n'aurait-il pas dû. pour donner plus d'efficacité à sa prière, fléchir les genoux, se frapper la poitrine et se prosterner le front dans la poussière ? Rien de tout

(1) E.rorL, xvii, 10.

(2) Manus crucis instar extensœ Amalocli repulerunt. (De Fiel, orthod., lib. IV, c. xn.)

cela. Pourquoi ? Parce que le combat du Seigneur qui se livrait contre Amaleeh préfigurait les batailles du Verbe incarné contre Satan, et le signe de la croix par lequel il devait remplacer la victoire (1).

Et le philosophe martyr, saint Justin, qui touche aux apôtres : « Moïse, les mains étendues, restant sur la montagne jusqu'au coucher du soleil, soutenu par Hur et par Aaron : qu'est-il autre chose que le signe de la croix vivant (2) ? »

Insensibles aux miracles de sollicitude paternelle dont ils étaient le constant objet,

(1) Jam vero Moyses quid utique nunc tantum, cum Jésus adversus Amaleeh prajliabatur, expansis manibus orat residens, quando in rébus tam attonitis, raagis utique genibus depositis, et manibus cajdentibus pectus, et facie humi volutante, orationem comraendare debuisset ; nisi quia illic novera Domini dimicabat, dimicaturœ quandoque adversus diabolum crucis quoque erat habitus necessarius, per quam Jésus victoriam esset relaturus ? (Contr. Marcion., n. 111.)

(2) Moyses expansis manibus in colle ad vesperam usque permansit, cum manus ejus sustentarentur, quod sane nullam aliam nisi crucis figuram exhibet. (Dialog. cum Tryph., n. 666.)

les Hébreux murmurent contre Moïse et contre Dieu. Le murmure s'élève jusqu'à la révolte, et la révolte devient générale, opiniâtre. Le châtiment ne se fait pas attendre et prend les mêmes caractères. Des serpents royaux, affreux reptiles dont le venin brûle comme le feu, se jettent sur les coupables et les déchirent de leurs morsures. Le camp se remplit de morts et de mourants. A la prière de Moïse, Dieu se laisse toucher.

Pour mettre en fuite les serpents et guérir les innombrables malades, quel moyen va-t-il indiquer? Des prières? Non. Des jeûnes? Non. Un autel, une colonne expiatoire?

Rien de tout cela. Il ordonne de faire un signe de croix permanent et visible à tous; signe de croix que chaque malade fera de cœur, seulement en le regardant. Telle sera la puissance de ce signe, qu'un seul regard suffira pour rendre la santé.

La signification de ce signe divinement commandé n'est pas douteuse. Le vrai Signe de croix, le Signe de croix éternellement vivant, Notre-Seigneur lui-même a révélé au

genre humain que le signe du désert était sa figure. « De même, dit-il, que Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle (1). »

Si les bornes d'une lettre le permettaient, nous parcourrions ensemble les annales dû peuple figuratif, et tu verrais, mon cher ami, dans toutes les occasions importantes, les seules que nous connaissions bien, recourir au signe de la croix. Je vais t'en citer quelques-unes.

« Dans les sacrifices, le prêtre élevait d'abord l'hostie, selon qu'il était prescrit par la loi. Il la portait ensuite de l'Orient à l'Occident, comme nous l'apprennent les Juifs eux-mêmes : ce qui formait la figure de la croix. C'est en faisant le même mouvement que le grand prêtre et même les simples prêtres bénissaient le peuple après les sacrifices (2).

(1) Jomi., m, H.

(.2] Duguet, Traité de la Croix de N.-S. c. vin.

AU .XIX e SIÈCLE.

De l'Église judaïque, ce signe est passé dans l'Église chrétienne. Les premiers fidèles, frappésde l'ancienne manière de bénir avec la figure de la croix, ont été facilement instruits par les apôtres de la signification mystérieuse de ce signe, et naturellement portés h le continuer, en y ajoutant les divines paroles qui en donnent l'explication.

Au temps du prophète Ézéchiel, les abominations de Jérusalem étaient au comble.

Un personnage mystérieux, dit le prophète, reçoitordre de traverser la ville et de marquer du signe T le front de tous ceux qui gémissaient des iniquités de cette coupable capitale. A ses côtés marchaient six autres personnages, portant chacun une arme de mort, avec ordre de tuer indistinctement tous ceux qui ne seraient pas marqués du signe salutaire (1).

Comment ne pas voir là une figure frappante du signe de la croix, qui se fait sur notre front? Ainsi l'entendent les Pères de

(I) Ezec/i., ix. •'(, me.

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