‹ Le signe de la Croix au XIX siècleChapitre 15 sur 53 · NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LETTRE

Ce 4 décembre.

Le signe de la croix chez les païens. — Nouveaux délails sur une forme extérieure du signe de la croix chez les premiers ehréliens. — Les martyrs dans l'amphithéâtre. — Étymologie du mot u adorer » . — Les païens adoraient en faisant le sipne de la croix. — Comment ils le faisaient — Première manière.

Le signe de la croix chez les païens : tel est, mon ami, le sujet de cette lettre. Afin de suivre jusqu'au bout la chaîne traditionnelle qui unit la synagogue à l'Église, je vais te dire un mot du signe de la croix chez les premiers chrétiens. Déjà tu sais qu'ils le faisaient à chaque instant; mais tu ignores peut-être que, pour ne pas l'interrompre en priant, ils se transformaient eux-mêmes en signe de croix. Dans tous les cas, il y a cent à parier contre un, que tes camarades n'en savent rien.

1E SIGNE DIC LA CROIX

Ce que Moïse, Samson, David, les Israélites ne firent que par intervalle, nos pères le faisaient toujours : tu en comprendras la raison. Amalech, les Philistins, Héliodore, étaient des ennemis passagers ; tandis que le colosse romain ne déposait jamais les armes. Entre lui et nos pères la lutte était engagée, lutte à outrance, lutte sans trêve ni répit.

Dans ces conditions, ils devenaient autant de Moïses sur la montagne. Non pas un jour, mais trois siècles, leur mains demeurèrent étendues vers le ciel, demandant, comme celles du législateur hébreu, la victoire pour les martyrs descendus dans l'arène et la conversion de leurs persécuteurs.

Sur leur pensée et sur leur attitude dans la prière, laissons parler un témoin oculaire. « Nous prions, dit Tertullien, les yeux élevés au ciel et les mains étendues, parce qu'elles sont innocentes ; la tête nue, parce que nous n'avons point à rougir; sans moniteur, parce que nous prions de cœur. Dans

cette attitude nous ne cessons de demander pour tous les empereurs une vie longue, un règne paisible, un palais sans embûche, des armées valeureuses, un sénat fidèle, un peuple vertueux, un monde tranquille, en un mot, tout ce qui est dans les vœux de l'homme et de César (l). »

Ainsi priaient, en Orient et en Occident, les hommes, les femmes, les enfants, les jeunes gens, les jeunes vierges, les vieillards, les sénateurs, les matrones, les fidèles de toute condition. Cette mystérieuse attitude, ils la gardaient non-seulement dans leurs synaxes, au fond des catacombes, en plaidant les intérêts d'autrui. Ils ne manquaient pas de la prendre, lorsque, traînés dans les amphithéâtres, ils avaient à com-

(I) IUud suspicientes christiani manibus expansis, quia innocuis, capite nudo, quia non erubescimus, denique sine monitore, quia de pectore oramus; precantes sumus semper pro omnibus irnperatoribus, vitam illis prolixam, imperium securum, domum tutam, exercitus fortes, senatum fidelem, populum probum, orbem quietum, qusecumquo hominis et Csesaris vota sunt. (Apol., c. xxx.i

battre pour eux-mêmes, sous les yeux d'innombrables spectateurs, les grands combats du martyre.

Te figures-tu, mon cher ami, un spectacle plus attendrissant que celui dont Eusèbe nous a conservé la description ? « La persécution de Dioclétien sévissait avec voilence en Phénicie. Un jour on vit entrer dans l'amphithéâtre un grand nombre de chrétiens, condamnés aux bêtes. Les spectateurs ne purent se défendre d'une profonde émotion à la vue de cette multitude d'enfants, de jeunes gens et de vieillards, dépouillés de leurs vêtements, les yeux levés au ciel, les bras levés en croix, immobiles, sans étonnement et sans frayeur, au milieu des tigres et des lions affamés. La crainte qui devait agiter les condamnés, était passée dans l'âme des spectateurs et même des juges (1). »

Cette attitude n'était pas une chose exceptionnelle. Laissons encore parler le

(I) Hist. eccl., liv. VIII, c. v.

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même historien. Nul n'est plus digne de foi ; il fut témoin oculaire de ce qu'il raconte.

Vous auriez vu, dit-il, au milieu de l'amphithéâtre, un jeune homme au-dessous de vingt ans, libre de tous liens, tranquillement debout, les bras en croix, les yeux et le cœur fixés vers le ciel, priant avec ardeur, immobile, entouré d'ours et de léopards dont la fureur exhalait la mort ; puis, ces terribles animaux, prêts à lui déchirer les chairs, muselés tout à coup par une puissance mystérieuse, se hâter de prendre la fuite (1). »

(1) Vidisscs adolescentulum, nondum viginti annos integros natum, nullis constrictum vinculis, firraiter consistentem, manitras in crucis modum e transverso expansis, robusta et excelsa mente in precibus ad Dei numen fundcndis ardentissime defixum ; neque omnino se commoventem, neque in hanc vel illam partem, de loco in quo steterat deflectentem; idque cum ursi et pardi furorem et mortem in eum exhalarent. CuraquR jam ejus carnem dentibus lacerare aggrederentur, quorum ora divina quadam et inexplicabili potentia, nescio quo pacto, fuere prope obturata, et iterum ipsi rétro propere recurrerunt. (Hist. eccl., liv. VIII, c. vu.)

A raison de la délicatesse de la victime, l'Occident t'offre un spectacle plus attendrissant encore. C'était au milieu de la grande Rome : jamais pareille foule n'avait encombré les degrés du cirque. L'héroïne était Agnès, noble jeune vierge de treize ans. Condamnée au feu, elle entre dans le bûcher.

« La voyez-vous, dit saint Ambroise, tendre ses mains vers le Christ, et jusqu'au milieu des flammes arborer l'étendard victorieux du Seigneur ? Les mains étendues à travers les flammes, elle fait à Dieu cette prière : vous qu'il faut adorer, honorer et craindre, Père Tout-Puissant de Notre- Seigneur Jésus-Christ, je vous bénis, parce que, grâce à votre Fils unique, j'ai échappé aux mains des hommes impies et traversé sans souillure les impuretés du démon. Et voici de plus que sous la rosée du Saint- Esprit s'éteint le feu qui m'environne ; la llamme se divise et les ardeurs de mon bûcher menacent ceux qui l'ont allumé (1). »

(1) Tendere Cliristo inter ignés marras, atque in

Telle était la l'orme éloquente du signe de la croix, usitée parmi les chrétiens de la primitive Église, ces Moïses de la nouvelle alliance. Tu peux en voir une nouvelle preuve dans les peintures des catacombes. Cette forme a duré longtemps.

Je l'ai encore vue, il y a trente ans, chez quelques populations catholiques d'Allemagne.

Mais si elle s'est perdue parmi les fidèles, l'Église l'a religieusement conservée. Les deux cent mille prêtres qui chaque jour montent à l'autel, sur tous les points du globe, sont les anneaux, visibles à nos yeux, de la chaîne traditionnelle, qui, de nous, s'étend aux Catacombes, des Catacombes au Calvaire, du Calvaire à la montagne de Raphidim, et de là se perd dans la nuit des temps.

Arrivons aux païens. Eux aussi ont fait le signe de la croix. Ils l'ont fait en priant, et l'ont cru, avec raison, doué d'une force mys-

ipsis sacrilegis focis tvopha?um Doraini signarc victoris, etc. (Lib. I, de Virgin,)

térieuse de grande importance. Demande à tes camarades l'étymologie du verbe adorer, adorare. Ils ne seront pas embarrassés de te répondre. Si ce verbe était une création de l'Église, tu pourrais te dispenser de les interroger; mais il se trouve dans la langue latine du siècle d'Or, comme on parle dans les collèges ; et, bacheliers frais émoulus, ils doivent le savoir.

Or, en le décomposant, le verbe adorer signifie, d'après tous les étymologistes, porter la main à la bouche et la baiser, manum ad os admovere. Telle était la manière dont les païens honoraient leurs dieux. Les preuves abondent. « Quand nous adorons, dit Pline, nous portons la main droite à notre bouche, et nous la baisons ; puis, décrivant un cercle avec notre corps, nous tournons sur nous-mêmes (1). »

(I) In adorando dexteram ad osculum referinius, totumquo corpus circumagimus. (Hist. nat., 1. XXViH ) — Nous tournons sur nous-même. Que signifie ce genre d'adoration ? En portant la main à la bouche 1 homme fait hommage de sa personne à la divinité ; en tournant sur lui-même, il imite le mouvement des

Et Minutais Félix : « Cécilius avait vu la statue de Sérapis, et, suivant la coutume du vulgaire superstitieux, il porta la main à sa bouche et la baisa (1). »

Et Apulée : « jEmilianus jusqu'ici n'a prié aucun Dieu ; il n'a fréquenté aucun temple. S'il passe devant un lieu sacré, il regarde comme un crime d'approcher la main de ses lèvres pour adorer (2). »

astres et fait à la divinité hommage du monde entier, dont les corps célestes sont la plus noble portion.

Cette manière d'adorer fait partie du sabéisme ou de l'idolâtrie des astres, qui remonte à la plus haute antiquité. Par les pythagoriciens, elle était venue à Numa qui prescrivit le tournement : Circumagi tecum deos adoras. « On dit, ajoute Putarque, que c'est une représentation du tour que fait le ciel par son mouvement. » — (Vie de Numa, ch. xii.) Cette pratique, profondément mystérieuse, était fort répandue en Amérique avant la découverte ; elle est encore en usage chez les derviches tourneurs de l'Orient.

(1) Caîcilius simulacro Serapidis denotato, ut vulgus superstitiosus solet, manum ori admovens, osculum labiis pressit. (In Octav.)

(2) Nulli Deo ad hoc sévi supplicavit ; nullum templum frequentavit ; si fanum aliquod pratereat, nefas habet adorandi gratia manum labris admovere. (Apol., I, vers. fin.

LU SIGNE DE LA CROIX

Pourquoi ce geste exprimait-il le culte souverain, le culte d'adoration? Je vais te le dire en deux mots. L'homme est l'image de Dieu, Dieu est tout entier dans son Verbe, c'est par lui qu'il fait tout. Comme Dieu, l'homme est tout entier dans son Verbe, c'est par lui qu'il fait tout. Porter la main sur la bouche, c'est comprimer le Verbe, c'est en quelque sorte s'anéantir. Le faire, comme les païens pour honorer le démon, c'était se déclarer ses vassaux, ses sujets, ses esclaves et le reconnaître lui-môme pour Dieu. Tu vois que c'était un crime énorme.

De là ces remarquables paroles de Job, plaidant sa cause : « Lorsque j'ai vu le soleil brillant de tous ses feux, et la lune s'avançant environnée de lumière, mon cœur s'est-il réjoui en secret, et jamais ai-je baisé ma main ? Ce qui est la plus grande iniquité et la négation du Dieu très-haut, iniquitas maxima est negatio contra Deum altissimmn{\). »

(l)Job, xxxii, "iO, etc.

AH XIX" SIÈCLE. I33

Ce geste mystérieux était tellement le signe de l'idolâtrie, qu'en parlant des Isra- , élites demeurés fidèles, Dieu dit : « Je me suis réservé en Israël sept mille hommes qui n'ont pas fléchi les genoux devant Baal et toute bouche qui ne l'a pas adoré en baisant la main (1). »

Les païens adoraient en portant la main à la bouche et en la baisant : le fait n'est pas contestable; mais en tout cela, me dis-tu je ne vois pas le signe de la croix. Tu vas le voir dans la forme du baisement de main.

Regarde ce païen, le genou en terre, ou la tête inclinée devant ses idoles. Le voisin passant le pouce de sa main droite sous l'index et le reposant sur le doigt du milieu, de manière à former une croix; puis baisant dévotement cette croix, avec quelques paroles murmurées en l'honneur de ses dieux? Fais toi-même la répétition du

(1) Derelinquam mihi in Israël septem mfflk virorum quorum germa non sunt incurvata ante Baal et omne os (J uod non adoravit cum osculo mauus.' (III Rey., xix, 18.)

même geste, et tu verras que le signe de la croix ne saurait être mieux formé.

Que telle fut la manière du baisemenl adorateur, entre beaucoup d'autres païens, Apulée en fait foi : « Une multitude de citoyens et d'étrangers, dit-il, étaient accourus au bruit du ravissant spectacle. Ébahis à la vue de l'incomparable beauté dont ils étaient témoins, ils portaient la main droite à leur bouche, l'index reposant sur le pouce ; et, par de religieuses prières, l'honoraient comme la divinité elle-même (1). »

Cette manière de faire le signe de la croix est tellement réelle et tellement expressive, qu'elle est demeurée, même de nos jours,

(1) Multi civium et advonœ copiosi, quos eximii spectaculi rumor studiosa celebritate congregabat, inaccessaa formositatis admiratione stupidi, admovcntes oribus suis dexteram, priore digito in erectum pollicem résidente, ut ipsam prorsus deam Vencrem religiosisorationibusvenerabantur. (Asin.,Aur.\\h.l\.) — Quant au murmure d'accompagnement, on connaît les vers d'Ovide, vi, Métamorph. :

Restitit, et pavido, faveas mihi, murmure dixit Dux meus : et simul. faveas mihi, murmure dixi.

Al! Xl\° SIÈCLE.

familière à un grand nombre de chrétiens dans tous les pays. Elle n'était pas la seule connue des païens. Comme les âmes les plus pieuses, ils faisaient le signe de la croix en joignant les mains sur la poitrine.

Nous trouvons ce signe de croix dans une des circonstances les plus solennelles, et les plus mystérieuses en même temps, de leur vie publique. Je laisse ta curiosité jeûner jusqu'à demain.

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