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SEIZIÈME LETTRE

Ce 11 décembre.

Le M;;ne de la croii brise les idoles et en chasse les démons : exemples. — 11 les chasse des possédés : exemples. — Anecdote récente. — Nouvelles preuves : les exorcismes. —Il rend vaines les attaques directes des démons : exemples. — Leurs attaques indirectes: preuves. — Toutes les créatures asservies au démon lui servent d'instruments pour nous nuire. — Le signe de la croix les affranchit et les empêche d'être nuisibles à noire corps et à notre âme. — Profonde philosophie des premiers chrétiens. — Usage qu'ils faisaient du signe de la croix. — Tableau par saint Chrysostome.

La puissance du signe de la croix doit être, cher Frédéric, aussi étendue que celle de Satan. L'usurpateur infernal s'est emparé de toutes les parties de la création, le propriétaire légitime a dû l'en chasser et donner à ses ayants droit le moyen de l'expulser eux-mêmes. Ainsi, non-seulement le signe de la croix empêche les démons de parler, et les oblige à fuir des lieux qu'ils

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habitent, il les chasse encore des corps qu'ils possèdent : quelques faits entre mille, à l'appui de ces vérités, évidentes par ellesmêmes.

C'était sous l'empereur Antonin. Le César philosophe persécutait cruellement les fidèles. Rome était pleine d'idoles. A leurs pieds on traînait nos aïeux pour les forcer à leur offrir de l'encens. Une de nos héroïques sœurs, Glycérie, paraît devant le gouverneur de la ville impériale. « Voyons, lui dit-il, prend ce flambeau et sacrifie à Jupiter. — Je n'en ferai rien, répond Glycérie. Je sacrifie au Dieu éternel, et pour cela je n'ai pas besoin de flambeaux qui répandent de la fumée. Fais-les donc éteindre, afin que mon sacrifice lui soit agréable.

Le gouverneur dit, et les flambeaux sont éteints.

« Alors la noble et chaste vierge lève les yeux au ciel, et étendant la main vers le peuple: — Yoyez-vous, leur dit-elle, le brillant flambeau qui est gravé sur mon front ? A ces mots, elle fait le signe de la

croix et dit : « Dieu tout-puissant, que vos « serviteurs glorifient par la croix de Jésus- « Christ, brisez ce démon fait de main « d'homme. » A l'instant, un coup de tonnerre retentit; et le Jupiter de marbre tombe en morceaux (1). »

Nous lisons la même chose de saint Procope, martyr sous Dioclétien. Amené devant les idoles, le glorieux athlète se tient debout, tourné vers l'Orient, et forme le signe de la croix sur tout son corps; puis, levant les yeux et les mains au ciel, il dit : « Seigneur Jésus-Christ! » En même temps il fait contre les statues un signe de la croix, qu'il accompagne de ces paroles: «Simulacres immondes, je vous le dis, craignez le nom de mon Dieu ; fondez-vous en eau, et répandez-vousdansce temple.» Cequi fut fait (2).

Obligés à la vue du signe de la croix de

(1) Baron., t. II.

(2) Vobis, inquit, dico immundis simulacris, timete Dei mei nomen, et in aquam resoluta, in hoc templo dispergamini, quod factum est. (Sur., 8 jul.)

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lai-ser les lieux qu'ils habitent, les démons sont également contraints, par la vertu du môme signe, de quitter les corps des malheureux dont ils se sont emparés. Ici encore les faits abondent, attestés par d'irrécusables témoins.

Voici d'abord saint Grégoire, un des plus grands papes qui aient gouverné lu monde catholique. Il parle d'un fait récent, accompli dans son pays. « Au temps des Goths, dit-il, le roiTotila vint à Nafni(I). Cette ville avait pour évoque le vénérable Cassius. Le saint homme crut devoir aller à la rencontre du prince. L'habitude de verser des larmes avait enflammé son visage. Totila, qui ne s'en doutait guère, attribua cequ'il voyait à l'habitude de boire du vin, et il témoigna un profond mépris pour l'homme de Dieu.

« Mais le Tout-Puissant voulut montrer combien était grand celui dont on faisait si peu de cas. Dans la plaine de Narni, à la

(1) Petite ville, peu éloignée de Rome.

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vue de toute l'armée, un démon s'empare de l'écuyer de Totila, et le tourmente cruellement. En présence du roi, on l'amène au vénérable Cassius. Le saint se met en prières, fait le signe de la croix, et le démon est chassé. Dès ce moment, le mépris de Totila se changea en respect, connaissant à fond celui qu'il avait méprisé sur les apparences (1).

Ecoute cet autre fait arrivé dans ta patrie.

En Prusse, dans un endroit appelé Velsenberg, vivait un homme riche et puissant, nommé Étbelbert. Il était possédé du démon, et on le tenait attaché avec du fer et des chaînes. Comme il était en proie à des douleurs atroces, il recevait de fréquentes visites. Enfin, un jour, en présence de quelques prêtres d'idoles et de plusieurs païens, le démon se mit à crier : Si le serviteur du Dieu vivant, Swibert, évoque des Chrétiens, ne vient pas, je ne sortirai jamais d'ici.

Tu n'ignores pas que saint Swibert fut un

(1) Vir Domini, oratione facta, signo Crucis expu" lit. (Diuloy., lib. III, c. vi.)

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des apôtres de la Frise et d'une partie de l'Allemagne. Comme le démon ne cessait de répéter le môme cri, les idolâtres confondus se retirèrent, ne sachant à quoi se résoudre. Après bien des hésitations, ils se décident à chercher le saint. L'ayant trouvé, ils le prient avec instance de se rendre auprès du démoniaque.

Swibert y consent. A peine est-il en marche que le possédé se met à écumer, à grincer des dents et à pousser des cris plus horribles que jamais. Comme le saint approchait de l'habitation, le possédé se calme tout à coup, et demeure tranquille dans son lit, semblable à un homme doucement endormi.

Le saint, l'ayant regardé, ordonne à ses compagnons de se mettre tous en prière.

Lui-même conjure le Seigneur de daigner, pour la gloire de son saint nom et pour la conversion des incrédules, chasser le démon du corps de ce malheureux.

Sa prière finie, il se lève et fait le signe de la croix sur le démoniaque, en disant : «Au « nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je

t'ordonne, esprit immonde, de sortir de celte créature de Dieu, afin qu'elle connaisse celui qui est vraiment son Créateur... A l'instaut l'esprit mauvais sortit en laissant après lui une horrible infection (I). De son côté le malade, ivre de bonheur, tombe aux pieds du saint, et demande le baptême à grands cris ; ce qui lui fut accordé.

Voila, cher Frédéric, ce qui se passait en Prusse, lorsqu'elle fut tirée de la barbarie. Là, comme partout ailleurs, c'est à coup de miracles que l'Évangile se fit. accepter; et le signe de la croix en fut l'instrument ordinaire. Quelle est aujourd'hui la religion des Prussiens? Est-ce celle de leurs premiers apôtres? celle qui enseigne à faire le signe de la croix ?

Et les protestants ne cessent de répéter qu'un honnête homme ne doit pas chan-

(1) Signavit daemoniacum signo salutiferas crucis, dicens : I» nomine Domini nostri Jesu Christi prœci pio tibi, Immonde spiritus, ut cxeas ab liac Dei creatura ut agnoscat suum verum Creatorem. Statimquo cum fetore spiritus malignus cxiit. (Marcellin.. in > 't. .S. iswibert, c. XX.)

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ger de religion! Ils aiment, disent-ils, les hommes qui tiennent à la religion de leurs pères ; pour moi, j'aime encore mieux ceux qui tiennent à la religion de leurs grandspères.

A ce propos, tu connais sans doute l'anecdote relative au célèbre comte de Stolberg. Cet aimable et savant homme, une des gloires contemporaines de votre Allemagne, avait abjuré le protestantisme. Le roi de Prusse en fut vivement contrarié, et cessa de le voir. Cependant quelques années s'écoulent, et le roi, ayant besoin d'un conseil, fait appeler le comte. Tout en l'abordant, Guillaume lui dit : Je ne puis vous dissimuler, monsieur le comte, que j'ai peu d'estime pour un homme gui change de religion.

Le comte, s'inclinant, répond : Voilà pourquoi, Sire, je méprise profondément Luther.

Que le signe de la croix soit l'arme universelle et toute-puissante avec laquelle on chasse les démons du corps des possédés, la preuve en est dans les exorcismes de l'Eglise. Si tu veux jeter un coup d'œil sur

le Rituel Romain, ta] auras la preuve de ce que j'avance. Or, les exorcismes avec les insufflations et le signe de la croix remontent au berceau du christianisme. Il en est fait mention dans tous les Pères qui ont parlé du baptême, et presque tous en ont parlé, soit en Orient, soit en Occident.

Au nom de tous écoutons saint Grégoire le Grand : « Lorsque le catéchumène se présente pour être exorcisé, le prêtre doit d'abord lui souffler sur le visage, afin que, le démon étant chassé, l'entrée soit ouverte à Jésus-Christ, notre Dieu. Ensuite il lui fait le signe de la croix sur le front en disant : Je place sur ton front le signe de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et sur la poitrine en disant : Je place sur ta poitrine le signe de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (I). »

(I) Cum ad exoreizandum ducitur, primo a sacerdote insuffletur in faciem ejus, ut, fugato diabolo, Christo Deo nostro pateat introitus. Et tune in fronte crux Christi agatur, dicondo, etc. (S. Grog., Sacrament. I

Tels qu'ils sont ici dépeints, les exorcismes ont traversé les siècles. A l'heure qu'il est, ils sont encore en usage sur tous les points du globe, où se trouve un prêtre catholique en mission et une créature humaine à soustraire à l'empire de Satan.

Mais les démons ne sont pas seulement dans les temples et dans les statues où ils se l'ont adorer, ni dans le corps des malheureux qu'ils tourmentent : ils sont partout, L'air en est plein. Ennemis infatigables, ils nous attaquent sans cesse par eux-mêmes, ou par l'intermédiaire des créatures. Directes ou indirectes, ouvertes ou masquées, leurs attaques échouent devant le signe de la croix : « Le Seigneur, dit Arnobe, a instruit nos doigts au combat, afin que, lorsque nous nous sentons attaqués par nos ennemis visibles ou invisibles, nous nous servions de nos doigts pour former sur notre front le signe triomphant de la croix (1). »

(1) Docuit digitos nostros ad bellum, ut dura bellum sive visibilium, sive invisibilium senserimus hos-

Entre des milliers d'autres héroïnes, jeunes comme elle, exposées comme elle' Justine de Nicomédie savait manier cette arme victorieuse. Née de parents nobles, riche et douée d'une rare beauté, la jeune vierge chrétienne, malgré sa modestie et sa fuite du monde, inspira une violente passion à un jeune païen, nommé Aglaïde. Offres, promesses, prières, il mit tout en œuvre pour arriver à ses fins. Voyant ses efforts inutiles, il eut recours à Cyprien, magicien fameux dans la ville. Celui-ci partagea bientôt la passion du jeune homme, et employa toutes les ressources de la magie dans le but de réussir pour lui-même.

Il n'eut pas de peine à obtenir le secours de l'enfer. Les démons les plus violents furent envoyés pour tenter la jeune sainte.

Se voyant si fortement attaquée, Justine redoubla de prières, de vigilance et de mortification. Au plus fort du combat, elle

tium, nos digitis armemus frontem triumpbo crucis (Arnob., m ps. 143.) '

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faisait le signe de la croix, et les démons prenaient la fuite. Non-seulement elle sauva sa vertu; elle eut encore la gloire de convertir Cyprien, qui devint un illustre martyr et une des plus nobles conquêtes du signe libérateur (1).

11 savait aussi manier cette arme victorieuse, le grand atblète du désert, Antoine, dont la vie se passa a lutter contre les dé, mons, dans le paroxysme de leur rage et sous leurs formes les plus effrayantes. Laissons parler le digne historien d'un tel homme :

« Quelquefois, dit saint Athanase, un bruit soudain se faisait entendre. L'habitation d'Antoine tremblait, et par les parois entr'ouvertes se précipitait une foule de démons. Prenant des formes de bêles et de serpents, ils la remplissaient de lions, de taureaux, de loups, d'aspics, de dragons, de scorpions, d'ours et de léopards. Chacun d'eux poussait son cri naturel. Le lion ru-

(1) Vie, 2G septembre.

gissait prêt à dévorer ; le taureau menaçait du mugissement et des cornes; le serpent faisait entendre ses sifflements; le loup montrait ses dents; par ses couleurs variées, le léopard représentait les ruses de l'esprit infernal : tous, figures affreuses à voir, voix horribles à entendre.

« Antoine, battu et blessé, sentait de vives douleurs dans son corps, mais son âme attentive demeurait imperturbable. Bien que ses blessures lui arrachassent des cris de douleurs, néanmoins, toujours le même, il parlait à ses ennemis en se moquant. Si vous aviez quelque force, leur disait- il, un seul d'entre vous suffirait pour me combattre; mais, parce que la puissance de mon Dieu vous énerve, vous vene; en troupes afin de m'effrayer.

« Il ajoutait : Si vous avez quelque pouvoir, si Dieu m'a livré à vous, me voilà, dévorez-moi. Si vous ne me pouvez rien, pourquoi tant d'efforts inutiles? Le signe de la croix et la confiance en Dieu sont pour nous une forteresse inexpugnable. Alors ils grin-

« •.■lient des dents, et faisaient mille menaces a Antoine, en voyant que par leurs attaques ils ne réussissaient qu'à se faire moquer d'eux (1). »

Le fier langage que la foi d'Antoine tenait aux démons, elle le tenait aux philosophes païens. « A quoi bon dispuster? disait le patriarche du désert à ces éternels chercheurs de vérité. Nous prononçons le nom du Crucifié, et tous les démons que vous adorez comme des dieux rugissent. Au premier signe de la croix, ils sortent des possédés. Voyez : où sont les oracles menteurs? où les enchantements des Égyptiens?

A quoi servent les paroles magiques? Tout a été détruit, du jour où le nom de Jésus crucifié a retenti dans le monde. »

Puis, ayant fait venir des possédés, il continua de dire à ses interlocuteurs : « Or sus. par vos syllogismes ou par tel autre charme qu'il vous plaira, chassez de ces malheu-

(1) Signum enim crucis et fides ad Dominum inexpugnabilis nobis murus est. (De vit. S. Anton.)

reuses victimes ceux que vous appelez vos dieux. Si vous ne le pouvez pas, confessez que vous êtes vaincus. Recourez au signe de la croix, et l'humilité de votre foi sera suivie d'un miracle de puissance. A ces mots, il invoque le nom de Jésus, fait le signe de la croix sur le front des possédés, et les démons fuient en présence des philosophes confondus (1). m

Presque aussi nombreuses que les pages de l'histoire sont les faits du même genre.

Tu les connais, et je passe.

Aux attaques directes et palpables, les démons ajoutent les attaques indirectes et masquées. Non moins dangereuses que les premières, elles sont beaucoup plus fréquentes. On en compte deux sortes : les unes intérieures, et les autres extérieures.

Les premières sont les tentations proprement dites. Or, je te l'ai dit, le signe de la croix est l'arme victorieuse qui les dissipe, et, en le disant, je ne suis que l'écho de là

(1) De uita S. Anton.

tradition universelle et de l'expérience journalière.

« Lorsque vous faites le signe de la croix, dit saint Chrysostome, rappelez-vous ce que la croix signifie, et vous apaisez la colère et tous les mouvements désordonnés de l'âme (1). »

Origène ajoute : n Telle est la puissance du signe de la croix, que, si vous le placez devant vos yeux, si vous le retenez fidèlement dans votre cœur, il n'y a ni concupiscence, ni volupté, ni fureur, qui puissent lui résister; mais à son aspect toute l'armée de la chair et du péché prend la fuite (2).

Les secondes attaques viennent du dehors. Pas une créature qui échappe à la maligne influence de Satan, et de toutes il fait

(1) Cum signaris, tibi in mentem veniat totum crucis argumentum, ac tum iram omnesque a ratione adversos animi impetus extinxeris. (De ador. prêt, crue, n. 3.)

(2) Est enim tanta vis crucis Christi ut... nulla concupiscontia, nulla libido, nullus furor, nulla superare possit invidia. Sod continuo ad ejus prœsentiam totus peccati et carnis fugatur exercitus. (Origen., Comm. in epist. ad Rom., lib. VI, n. 1.)

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les instruments de sa haine implacable contre l'homme. Ceci, je te l'ai montré, est un article du symbole du genre humain.

Quelle arme Dieu nous a-t-il donnée, car il nous en a donné une pour les délivrer, et, en les délivrant, préserver notre âme et notre corps des funestes atteintes de celui qui est appelé avec raison le grand Homicide, Homicida ah initia ?

Toutes les générations catholiques se lèvent de leurs tombeaux pour me crier :

C'est le signe de la croix. Tous les catholiques actuellement vivants, dans les cinq parties du monde, unissent leur voix à celle de leurs ancêtres et répètent : C'est le signe de la croix.

Bouclier impénétrablo, tour imprenable, arme spéciale contre le démon, arme universelle, également puissante contre les ennemis visibles et invisibles, arme facile pour les faibles, gratuite pour les pauvres : telle est, nous l'avons vu, la définition que les morts et les vivants nous donnent du signe adorable.

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Ainsi, deux grandes vérités : l'asservissement de toutes les créatures au démon, et la puissance du signe de la croix pour les délivrer et les empêcher de nous nuire.

De ces deux vérités profondément senties, toujours anciennes et toujours nouvelles, sortent deux faits incontestablement logiques. Le premier : l'emploi persévérant des exorcismes dans l'Église catholique; le second, l'usage incessant du signe de la croix chez les premiers chrétiens.

Que signifie l'exorcisme ? La foi de l'Église à l'asservissement des créatures au démon. Qu'opère l'exorcisme ? La délivrance des créatures. Or, comme il n'y a pas une créature que l'Église catholique n'exorcise, il en résulte qu'à ses yeux l'univers dans toutes ses parties est un grand captif, un grand possédé, une grande machine de guerre, toujours dirigée contre nous.

A son tour, qu'est-ce que le signe incessant de la croix chez les premiers chrétiens ? Un exorcisme continuel. Si, avec

l'Eglise catholique et le genre humain tout entier, on admet que toutes les créatures sont asservies au démon, que toutes servent de véhicules à ses malignes influences; qu'à chaque heure, à chaque instant, à chaque action l'homme entre en contact avec elles; quoi de plus rationnel que l'emploi constant d'une arme toujours nécessaire ?

Ainsi, l'usage incessant du signe de la croix annonce chez nos aïeux une profonde philosophie. Ils connaissaient dans sa redoutable étendue la grande loi du monde moral, le dualisme. Ils comprenaient que, l'attaque étant universelle et incessante, il fallait, pour maintenir l'équilibre, que la défense fût universelle et incessante. Encore un coup, quoi de plus logique ?

Ils faisaient donc le signe de la croix sur chacun de leurs sens. Veux-tu savoir pourquoi ? Les sens sont les portes de l'âme: ils servent d'intermédiaire entre elle et les créatures. Une fois qu'ils sont mar-

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qués du signe de la croix, les créatures ne peuvent plus entrer en communication avec l'âme, qu'en passant par un milieu sanctifié, où elles perdent leurs funestes influences.

Mais ce n'était pas assez pour nos pères.

Ils faisaient le signe de la croix sur tous les objets h leur usage et môme, autant qu'il était en eux, sur toutes les parties de la création. Les maisons, les meubles , les portes, les fontaines, les bornes des champs, les colonnes des édifices, les navires, les ponts, les médailles, les drapeaux, les casques, les boucliers, les anneaux : tout était marqué du signe adorable.

Empêchés par leurs occupations ou par la distance des lieux de le répéter partout et toujours, ils l'immobilisaient en le gravant, en le peignant, en le sculptant, au front de toutes les créatures, parmi lesquelles s'écoulait leur existence. Paratonnerre et monument de victoire : tel était alors le signe auguste.

Paratonnerre divin, bien autrement puis-

sant pour éloigner les princes de l'air avec leur incalculable malice, que les tiges de métal placées sur nos édifices pour décharger le nuage gros de la foudre.

Monument de victoire, attestant le triomphe du Verbe incarné sur le roi de ce monde : comme les colonnes élevées par le vainqueur sur le champ de bataille attestent la défaite de l'ennemi. Des hauteurs de Constantinople contemplons avec saint Chrysostome le monde émaillé de ces paratonnerres divins et de ces monuments de victoire.

« Plus précieuse que l'univers, dit l'éloquent patriarche, la croix brille sur le diadème des empereurs. Partout elle s'offre à mes regards : je la trouve chez les princes et chez les sujets, chez les femmes et chez les hommes, chez les vierges et chez les femmes mariées, chez les esclaves et chez les personnes libres. Tous la gravent incessamment sur la plus noble partie de leur corps, le front, où elle resplendit comme une colonne de gloire.

« A la table sacrée, elle y est; dans les ordinations des prêtres, elle y est; dans la cène mystique du Sauveur, elle y est. Elle se dessine à tous les points de l'horizon, au faîte des maisons, sur les places publiques, dans les lieux habités et dans les déserts, sur les routes, sur les montagnes, dans les bois, sur les collines, sur la mer, au sommet des navires, sur les îles, aux fenêtres, sur les portes, au cou des chrétiens, sur les lits, sur les vêtements, sur les livres, sur les armes, sur les lits de table, dans les festins, sur les vases d'or et d'argent, sur les pierres précieuses, dans les peintures des appartements.

« On la fait sur les animaux malades, sur les possédés du démon, dans la guerre, dans la paix, le jour, la nuit, dans les réunions de plaisir et dans les assemblées de pénitence. C'est à qui cherchera la protection de ce signe admirable.

« Qu'y a-t-il d'étonnant ? Le signe de la croix est le symbole de notre délivrance, le monument de la liberté du monde, le sou-

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venir de la mansuétude du Seigneur. Quand tu le fais, songe au prix qui a été compté pour ta rançon, et tu ne seras esclave de personne. Fais-le donc, non pas seulement avec ton doigt, mais avec ta foi.

« Si tu le graves ainsi sur ton front, il n'y a pas d'esprit immonde qui puisse tenir devant toi. 11 voit le coutelas qui l'a blessé, î'épée qui l'a frappé à mort. Si à la vue des lieux patibulaires, nous sommes saisis d'horreur, pense à ce que doivent souffrir Satan et ses anges, en voyant l'arme dont le Verbe éternel s'est servi pour abattre leur puissance et couper la tête du dragon (1). »

A demain les réflexions que fait naître ce ravissant spectacle, si éloquemment décrit.

(1) Quod Christus sit Dens, opp. t. I, p. (i97. Edit. Paris, altéra; id in Mat th. liomil., 54, opp. t. VII p. 620, et in c. m, ad Philipp.

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