DIX-SEPTIEME LETTRE
Ce 12 décembre.
Résume. — Nature du signe de la croix. — Le cas qu'on en fait aujourd'hui. — Ce qu'annonce l'oubli, le mépris du signe de la croix. — Spectacle du monde actuel. — Satan revient. — Rester Qdèle au signe de la croix. — Surtout avant et après les repas. —La raison, l'honneur, la liberté, le commandent. — La rai on est-elle pour ou contre ceux qui font le signe de la croix sur la nourriture : exemples et raisonnements
Arme universelle, arme invincible pour l'homme, paratonnerre pour les créatures, souvenir de liberté pour le monde et monument de victoire pour le Verbe Rédempteur : tel fut, mon cher Frédéric, le signe de la croix aux yeux des premiers chrétiens. De là, l'usage qu'ils en faisaient, les sentiments qu'il leur inspirait, le magnifique spectacle auquel nous venons d'assister.
Avons-nous conservé la foi de nos pères?
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Pour les chrétiens du dix-neuvième siècle qu est-ce que le signe de la croix' Quel usage en font-ils pour eux-mêmes et pour les créatures? Sont-ils bien vifs, sont-Us même réels les sentiments de foi, de confiance, de respect, de reconnaissance et d'à-
mourqu il éveille en eux? La plupart de ceux qui le font, ne le font-ils pas sans sacrée qu Us font, et sans y attacher ni grande valeur ni grande importance? Combien qui ne le font plus? Combien qui roulent de le faire? Combien même dont il fatigue les regards.
Et ils Font ôté du faîte de leurs maisons; Ton \Z b rî\ deleurs a PP^ements; ils 1 ont effacé de leurs meubles. Ils lont fait disparaître des places publiques et des promenad les de leow cités, de s jardins et des
X T 1 UeS ' d6S Chemins de ^urs MUages, de la plupart des lieux où nos pères lavaient arboré; ils ont brisé les croix! Ou e st.ce que cela? et qu'annoncent de pareils symptômes? Veux-tu le savoir? Remonte au principe qui illumine toute l'his-
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toire : Deux esprits opposés se disputent l'empire du monde : l'Esprit du bien, et l'Esprit du mal. Tout ce qui se fait est d'inspiration divine, ou d'inspiration satanique. L'établissement du signe de la croix, l'usage incessant du signe de la croix, la confiance au signe de la croix, la vertu toute-puissante attribuée au signe de la croix, est-ce une inspiration divine, ou une inspiration satanique ? C'est l'une ou l'autre.
Si c'est une inspiration satanique, l'élite de l'humanité, qui seule fait le signe de la croix, est, depuis dix-huit siècles et au delà, frappée d'un incurable aveuglement; tandis que tout ce qui n'est pas l'élite de l'humanité est en pleine possession de la lumière : ce qui veut dire que les myopes, les borgnes et les aveugles voient plus clair que ceux qui ont deux bons yeux. Pensestu qu'il y ait quelque part un orgueil assez désespéré pour avancer un pareil paradoxe, une incrédulité assez robuste pour le soutenir ?
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Mais si le signe de la croix pratiqué, répété, chéri, regardé comme l'arme invincible, universelle, permanente, nécessaire de l'humanité contre Satan, ses tentations et ses anges, est une inspiration divine, que veux-tu que je pense d'un monde qui ne comprend plus le signe de la croix, qui ne fait plus le signe de la croix, qui méprise le signe de la croix, qui rougit du signe de la croix, qui ne salue plus la croix, qui n'en veut plus ni devant ses yeux ni à la face de son soleil ?
A moins que la nature humaine n'ait radicalement changé, et que le dualisme ne soit une chimère; à moins que Satan ne se soit retiré du combat; a moins que les créatures n'aient cessé d'être les véhicules de ses funestes influences : le chrétien d'aujourd'hui, contempteur du signe de la croix, n'est plus que le rejeton dégénéré d'une noble race.
C'est un ralionnaliste insensé qui ne comprend plus la lutte ni les conditions de la lutte ; le dix-neuvième siècle, un soldat pré-
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somptueux qui, après avoir brisé ses armes et jeté son armure, se précipite en aveugle au milieu des épées et des lances, les bras liés et la poitrine nue; la société moderne, une ville démantelée, environnée d'ennemis inombrables, impatients d'en faire une ruine et de passer la garnison par les armes.
En faire une ruine! Mais déjà n'est-elle.
pas faite? Ruine des croyances, ruine des mœurs, ruine de l'autorité, ruine de la tradition, ruine de la crainte de Dieu et de la conscience, ruine de la vertu, de la probité, de la mortification, de l'obéissance, de l'esprit de sacrifice, de la résignation et de l'espérance : de toutes parts ruines commencées ou ruines consommées.
Dans la vie publique et dans la vie privée, dans les villes et dans les campagnes, dans les gouvernants et dans les gouvernés, dans l'ordre des idées et clans le domaine des faits, hommes ou choses carrément catholiques : combien en reste-t-il debout?
En cela, cher Frédéric, rien qui doive
nous étonner. Otez le signe de la croix, et tout s'explique. Le signe de la croix de moins dans le monde, c'est Satan de plus.
Le signe de la croix est le paratonnerre du monde ; ôtez-le, et la foudre tombe qui vous écrase et qui vous brûle. Le signe de la croix est un trophée qui atteste la domination du vainqueur. Le briser, c'est réjouir l'antique tyran de l'humanité et lui préparer la voie du retour.
Écoute ce qu'écrivait, il y a dix-sept siècles, un des hommes qui ontle mieux connu la mystérieuse puissance du signe de la croix. J'ai nommé le martyr, illustre entre tous les martyrs, saint Ignace d'Antioche.
Contemple cet évêque, à cheveux blancs, chargé de fers, franchissant six cents lieues pour aller se faire dévorer par les lions, sous les yeux de la grande Rome. Le voistu, calme comme s'il était à l'autel, joyeux comme s'il se rendait à une fête, semant ' sur sa route des instructions et des encouragements pour les églises d'Asie, accourues à son passage?
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Dans son admirable lettre aux chrétiens de Pmhppes, il dit : « Le prince de ce monde se réjouit, lorsqu'il voit quelqu'un renier la croix. Il sait que c'est là croix qui lui donne la mort; car elle est l'arme destructive de sa,puissance. Sa vue lui fait horreur, son nom l'épouvante. Avant qu'elle fût faite, il ne négligea rien pour la faire fabriquer. A cette œuvre il poussa les fils d'incrédulité, Judas, les Pharisiens, les Saduceens, les vieillards, les jeunes gens, les prelres.
« Mais, lorsqu'il la voit sur le point d'être achevée, il se trouble. Il jette le remords dans lame du traître; il l ui présente , a corde et le pousse à se pendre. Il épouvante par un songe pénible la femme de Pilate et fait tous ses efforts pour empêcher là confection de la croix. Ce n'est pas qu'il eut des remords; s'il en avait, il ne serait pas complètement mauvais; mais il pressentait sa défaite. Il ne se trompait pas. La croix est le principe de sa condamnation le principe de sa mort, le principe de sa ruiné. »
Ainsi deux enseignements : horreur et crainte du démon à la vue de la croix et du signe de la croix ; joie du démon, à l'absence de l'une et de l'autre. Voit-il une âme, un pays sans le signe de la croix, il y entre sans crainte, il y est à l'aise. Aussi inévitablement qu'au coucher du soleil les ténèbres succèdent à la lumière, aussi inévitaplement il y rétablit son empire. Le monde actuel en est la preuve sensible.
Je ne parle pas de ce déluge de négations, d'impiétés, de blasphèmes inouïs, dont il est inondé. Que sont, pour qui ne veut pas se payer de mots, ces millions de tables tournantes et parlantes, ces esprits frapbeurs ou familiers, ces apparitions, ces évocations, ces oracles, ces consultations médicales, ces conversations avec de prétendus morts, qui ont tout à coup envahi l'ancien et le nouveau monde (1) ?
(1) A l'heure où nous écrivons, il se manifeste une recrudescence inouïe de pratiques occultes. A Paris, le spiritisme forme des associations nombreuses, qui ont leurs assemblées régulières. Outre une foule de livres, huit feuilles spéciales leur servent d'organes
Ces choses sont-elles nouvelles ? Non ; déjà l'humanité les a vues. A quelle époque?
Alors que le signe de la croix ne protégeait pas le monde, et que Satan était Dieu et Roi des sociétés. En reparaissant aujourd'hui, dans des proportions inconnues depuis l'ancien paganisme, que nous disent-elles, sinon que le signe libérateur cessant de protéger le monde, Satan en reprend possession?
Tu vois, cher ami, combien peu sont intelligents ceux qui abandonnent le signe de la croix. Plaignons-les, mais ne les imitons pas. Entre toutes, il est une circonstance
périodiques. Metz et Bordeaux comptent, assure-t-on, plusieurs milliers de sfiirites. Lyon en renferme au moins quinze mille, avec un Journal, dans lequel ils prétendent que la religion des Esprits sera la religion de l'avenir. Qu'est-ce à dire ? Tout simplement que, après dix-huit siècles de christianisme, il y a en France des milliers d'idolâtres, qui, le sachant ou sans le savoir, font publiquement ce qu'on faisait, il y a deux mille ans, à Delphes, à Dodone, à Sinope, dans toutes les villes de l'antiquité païenne. Les choses en sont venues à ce point, que plusieurs évêques se sont vus forcés de prémunir, par de nouveaux mandements, le clergé et les fidèles de leurs diocèses, contre l'envahissement satanique.
où il faut invariablement nous séparer d'eux. Pour nous, comme pour nos pères, le signe de la croix, avant et après le repas! doit être une chose sacrée. Ainsi le commandent la raison, l'honneur, la liberté.
La raison. Si tu demandes à tes camarades pourquoi ils ne font pas le signe de la croix avant de prendre leur nourriture, chacun te dira : «Je ne venx pas me singulariser, en faisant autrement que les autres. Je ne veux pas me faire remarquer et moquer de moi, en observant une pratique inutile et passée de mode. »
Ils ne veulent pas se singulariser l Pour leur honneur, je veux croire qu'ils ne comprennent pas la valeur des mots. Se singulariser veut dire se mettre au singulier, s'isoler, ne pas faire comme tout le monde. Dans ce sens, on peut très-bien se singulariser sans être ridicule. Quelquefois même on est obligé de le faire, sous peine d'être coupable. Au milieu d'un hôpital de fous, l'homme raisonnable qui fait des actes sensés; dans un pays de voleurs, l'honnête homme qui
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respecte la propriété d'autrui, se mettent au singulier. Sont-ils ridicules ?
Au sens où le prennent tes camarades, se singulariser veut dire se mettre au singulier, en faisant une chose qui tranche ridiculement sur les usages reçus. Reste à savoir si faire le signe de la croix, avant et après le repas, est se mettre au singulier et s'y mettre d'une manière ridicule.
Nul doute, répondent-ils, puisque c'est faire autrement que les autres. Mais il y a autres et autres. Il y a les autres qui font le signe de la croix, et les autres qui ne le font pas. Ainsi, en le faisant, nous ne nous mettons pas plus au singulier qu'en ne le faisant pas; nous restons parfaitement au pluriel. Sommes-nous ridicules? Pour répondre, il suffit de voir quels sont les autres qui font le signe de la croix, et les autres qui ne le font pas.
Les autres qui le font, c'est toi, c'est moi, c'est ta respectable famille, c'est la mienne : et nous ne sommes pas seuls. Derrière nous, autour de nous, avec nous, sont tous les
catholiques vrais, instruits et courageux, de l'Orient et de l'Occident, depuis dix-huit siècles. Or, nous l'avons vu, ces catholiqueslà forment, ni plus ni moins, l'élite de l'humanité. On est si peu ridicule de demeurer en pareille compagnie, qu'on se rend parfaitement ridicule en n'y demeurant pas. Excepté pour les autres qui se payent de mots et qui voudraient en payer les autres, la proposition est indiscutable.
Que l'élite de l'humanité ait toujours fait le signe de la croix avant de manger, rien n'est mieux établi. Les Pères que je t'ai cités, Tertullien, saint Cyrille, saint Éphrem, saint Chrysostome, ne laissent aucun doute sur l'universalité de cette religieuse pratique, chez les chrétiens de la primitive Église.
J'en ajoute quelques autres. « Lorsqu'on se met a table, dit saint Athanase, et qu'on prend le pain pour le rompre, on fait dessus trois signes de croix, et on rend grâces.
Après le repas, on renouvelle l'action de grâces en disant trois fois : Le Seigneur bon et miséricordieux a donné la nourriture à
ceux qui le craignent: Gloire au Père, etc. (1). Saint Jérôme : « Que jamais on ne se mette à table sans avoir prié, et que jamais on n'en sorte sans avoir rendu grâce au Créateur (2). » Saint Chrysostome flétrit comme ils le méritent ceux qui se dispensent de cette loi sacrée de la sagesse et delà reconnaissance : « Il faut prier avant et après le repas. Entendez cela, pourceaux qui vous nourrissez des dons de Dieu, sans lever les yeux vers la main qui vous les donne (3). »
La bénédiction de la table par le signe de la croix n'était pas en usage seulement dans les familles et dans la vie civile ; les
(1) Cum in monsa sederis, cœperisque frangera panem, ipsum ter consignato signo crucis, gratias âge. Cum igitur surrexeris a mensa, rursum gratias agendo tribus vicibus dicas, etc. (De Virginit., n. 13.)
(2) Nec cibi sumantur, nisi oratione praîmissa ; nec recedatur a mensa, nisi referatur Creatori gratia. (Epist. xxii, ad Eustoch., De custod. Virginit.)
(3) Et hymno dicto exlemnt id montem Oliveti. Audiant quotquot, porcorum instar, contra mensam sensibilem comedentes calcitrant, et temulenti sur gunt, cum oporteret gratias agere et in hymnos desinere. (Homil. 82, in Matt., n. 2, t. VII, p. b&b id., Homil. 49, in id., n. 2, p. 5G9, edit. novi.j
soldats eux-mêmes, dans la vie des camps, ^observaient avec une religieuse fidélité.
A ce propos, saint Grégoire de Nazianze rapporte un fait demeuré célèbre
Julien l'Apostat gratifie ses troupes d'une distribution extraordinaire de vivres et d'argent. Près de l'empereur est une cassolette allumée. Chaque soldat y laisse tomber quelques grains d'encens. Les soldats chrétiens le font comme les autres, sans soupçonner qu'ils se rendaient coupables d'un acte d'idolâtrie. La distribution terminée on se réunit pour fêter le prince.
Au commencement du repas, la coupe est présentée à un soldat chrétien qui suivant l'usage, la bénit par le signe de la croix. Aussitôt une voix s'élève qui lui crie ■ te que tu fais est en contradiction avec ce que tu viens de faire. Q u 'ai-je fait ? As-tu donc oublié l'encens et la cassolette ? Ne sais-tu pas que tu as fait un acte d'idolâtrie et renié ta foi ?
A ces mots, lui et ses braves compagnons d armes se lèvent de table, poussent des
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gémissements, s'arrachent les cheveux, sortent sur la place, se déclarent hautement chrétiens, accusent l'empereur de les avoir indignement trompés, et demandent une nouvelle épreuve pour confesser leur foi.
L'apostat les fait arrêter, lier, condamner à mort, et conduire au lieu du supplice.
Mais, pour ne pas faire de martyrs, il leur accorde la vie et les relègue aux frontières les plus reculées de l'empire (1).
Lorsqu'un prêtre se trouvait parmi les convives, c'est à lui que revenait l'honneur de faire le signe de la croix sur les aliments (2).
On regardait la bénédiction de là table comme tellement sainte, que nous voyons encore, au neuvième siècle, les Bulgares, convertis à la foi, demander au pape Nicolas I er , si le simple fidèle pouvait remplacer le prêtre dans cette fonction. « Sans aucun
(1) Orat., i, contr. Julian.; Theodoret, Hist., Iib. III, c. xvi.
(2) Voir D. Ruinart, Actes du martyre de saint Theodote.
doute, répondit le pape ; car il a été donné à chacun de préserver, par le signe de la croix tout ce qui lui appartient, des embûches du démon, et par le nom de Notre- Seigneur de triompher de toutes ses attaques (1). »
Les âges suivants ont vu l'usage du signe de la en»*, avant et après les repas, se perpétuer chez les vrais catholiques de l'Orient et de l'Occident : et tu sais qu'il y subsiste encore.
Nous connaissons les autres qui font le signe de la croix avant de manger. Voyons quels sont les autres qui ne le font pas, et auxquels tes camarades donnent la préférence. Les païens ne le font pas ; les juifs ne Je font pas ; les mahométans ne le font pas ■ es hérétiques ne le font pas ; les athées ne le lont pas ; les mauvais catholiques ne le font pas ; les catholiques ignorants ou
hoclii V no m /)! nDibUS d u atUm CSt ' Ut et ° m ™ "*■ élus oZihnr mUS ^ inSidiiS mMire diaboli > « '1» mumphare. {liep. ad consu/t. liulgar.)
esclaves du respect humain ne le font pas.
Voilà les autres qui ne font pas le signe de la croix, et qui se moquent de ceux qui le font. De quel côté est la singularité ridicule?
A ma première lettre, la suite de l'objection.