VINGT-TROISIÈME LETTRE
Ce 20 décembre.
Raisons de la puissance et de la haute mission du signe de la croix — Dogme fondamental. — Ci qui se passe dans l'ordre publie, lnu qui .< lies dut l'ordre m. .rai. — La
Reforme, prai re fille de la H. t,.i,s- .h. i- .1 ; |,i..,iii. M i.., abat
tonte* I,- croix. — \jx Révolution française, seconde fille du 'mite sa sœur. — Seconde obligation; faire sou-
i.e de la croix. — Raisons prises à l'état actuel.
Troisiémo obligation ; bien faire le signe de la croix : cmidi-
Uon. — le si. ne de la croix signe éternel de victoire.
Untin. — Louanges du signe de la croix.
Tu n'oublies pas, mon cher Frédéric, que nous tirons les conséquences pratiques du ement rendu enlre nous et nos aïeux. La première est que nous devons faire résolument le signe de la croix.
Bien que la décision sans appel du tribunal suffise à déterminer notre conduite, j'ai voulu, pour te la rendre plus respectable, te
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montrer la honte, les dangers et les malheurs qui seraient la conséquence d'une révolte théorique ou pratique. Les faits ont parlé. Tu as vu le signe de la bête, gravé sur les fronts, sur les lèvres, sur les cœurs, sur les aliments que ne sanctifie pas le signe divin. D'où cela vient-il? J'ai promis de te le dire.
Que le signe de la bête soit inévitablement marqué sur tout homme et sur toute chose, que ne protège pas le signe libérateur de l'homme et du monde, il n'en peut être, il n'en pourra jamais être autrement. Pour l'homme, il n'y a qu'un préservatif du démon, comme pour le monde il n'y a qu'un paratonnerre : c'est le signe de la croix. Où il n'est pas, Satan est le maître.
Ce fait tient, comme nous l'avons plusieurs fois répété, au dogme le plus profond, et tout ensemble le plus incontestable, de l'humanité : l'asservissement de l'homme et du monde à l'Esprit du mal, depuis la chute originelle. Pour rendre palpable ce que je dis de la haute mission du signe de la croix,
laisse-moi te rappeler quelques faits historiques trop peu remarqués.
Ce qui se passe dans l'ordre politique, n'est qu'un reflet de ce qui a lieu dans l'ordre moral. Or, lorsqu'une dynastie est sur le trône, elle a soin d'arborer partout son étendard et de graver ses armoiries. C'est le signe de sa domination.
Vient-elle à être renversée? Le premier acte du vainqueur est de faire disparaître les emblèmes de la dynastie vaincue, et de les remplacer par les siens. Ainsi s'annonce, aux yeux des peuples, l'inauguration du nouveau règne. Combien de fois, depuis soixante-dix ans, n'avons-nous pas vu, en France et ailleurs, ce changement de couleurs et d'écussons!
En venant reprendre possession de son royaume, le Verbe incarné trouva Satan roi et dieu du monde. Les statues, les trophées, les armoiries, le blason de l'usurpateur, étaient partout. Vaincu, tous ces signes de domination disparurent. A leur place brilla le blason du vainqueur, la croix.
AU XIX e SIECLE.
Quand, pour ses crimes, une âme ou un pays est de nouveau abandonné à Satan et qu'il en prend possession, le premier acte de l'usurpateur est de faire disparaître le signe delà croix. C'est alors, et alors seulement, que, n'ayant plus à craindre ce signe redoutable, il agit en maître.
Relis une page de l'histoire de ton pays.
De 1520 à 1530, quel spectacle te présente l'Allemagne V Du Rhin au Danube, toutes les croix qui, depuis la victoire du christianisme sur l'idolâtrie Scandinave, dominaient les montagnes et les collines, bordaient les chemins, émaillaient les campagnes, ornaient le faîte des maisons, brillaient au sommet des églises, décoraient les appartements du riche ou consolaient la chaumière du pauvre, furent abattues, brisées en morceaux, jetées au vent, ou traînées dans la boue, au milieu des vociférations d'un peuple en délire.
Qu'annonçait l'ouragan destructeur? L'arrivée du vainqueur et le rétablissement de son règne. A partir de ce moment, l'Esprit
de ténèbres domine l'Allemagne. [Il y règne, comme dans l'ancien monde, par le despotisme, par la volupté, par la cruauté, par le brigandage, par la confusion du juste et de l'injuste, par l'anarchie intellectuelle, sous tous les noms et sous toutes les formes.
Même spectacle en Prusse, en Saxe, en Hollande, en Danemark, en Suède, en Norwége, en Angleterre, en Suisse, et dans toutes les contrées, où l'usurpateur remplace le roi légitime.
Ce fait est d'autant plus significatif, qu'il n'est pas isolé dans l'histoire. On le voit se produire toutes les fois que Satan reprend possession d'un pays. Particulier ou général, lent ou rapide, il donne le caractère de la victoire infernale et en mesure l'étendue. En 1830, nous comptâmes par centaines seulement les croix abattues : 1830 fut un avortement de 93.
A cette dernière époque, époque de triomphe complet du paganisme, il en fut bien autrement. C'est par milliers qu'il faut compter les croix abattues et mutilées sur le
sol de la France. Dans ce temps de lugubre mais d'instructive mémoire, il est un jour néfaste entre tous.
Sous les coups de hordes fanatisées, le 10 août 1792 vit s'écrouler dans le sang le trône et Faulel. Les massacres des Carmes et de Saint-Firmin, la proclamation de la république, l'assassinat de Louis XVI, les hécatombes de la Terreur, les immondices du Directoire, les apostasies, les sacrilèges, les déesses de la Raison, ne furent que les conséquences de cette lamentable journée.
Éternellement elle marquera l'heure précise, où Satan fit sa rentrée triomphante dans le royaume très-chrétien.
« Or, en ce moment, écrit un historien de cette époque, un orage sans exemple éclatait sur Paris. Une chaleur lourde et morte avait tout le jour étouffé la respiration. D'épais nuages, marbrés, vers le soir, de teintes sinistres, avaient comme englouti le soleil dans un océan suspendu.
« Yers dix heures, l'électricité se dégagea par des milliers d'éclairs, semblables à des
palpitations lumineuses du ciel. Les vents, emprisonnés derrière ce rideau de nuages, s'en dégagèrent avec le mugissement des vagues, courbant les moissons, brisant les branches des arbres, emportant les toits.
La pluie et la grêle retentirent sur le sol, comme si la terre eût été lapidée d'en haut.
Les maisons se fermèrent. Les rues et les routes se vidèrent en un instant.
a La foudre, qui ne cessa d'éclater et de frapper, pendant huit heures de suite, tua un grand nombre de ces hommes et de ces femmes, qui viennent la nuit approvisionner Paris. Des sentinelles furent trouvées foudroyées dans la cendre de leurs guérites.
Des grilles de fer, tordues par le vent et par le feu du ciel, furent arrachées des murs où elles étaient scellées par leurs gonds, et emportées à des distances incroyables.
« Les deux dômes naturels qui s'élèvent au-dessus de l'horizon de la campagne de Paris, Montmartre et le mont Valérien, sou.
tirèrent en plus grande surface le fluide amoncelé dans les nues qui les envelop-
paient. Le tonnerre, s'attachant de préférence à tous les monuments isolés et couronnés de fer, abattit toutes les croix qui s'élevaient dans la campagne, aux carrefours et routes, depuis la plaine d'Issy et les bois de Saint-Germain et de Versailles, jusqu'à la croix du pont de Charenton.
« Le lendemain, les bras de ces croix jonchaient partout le sol, comme si une armée invisible eût renversé, sur son passage, tous les signes répudiés du culte chrétien. »
Il n'y a pas de hasard dans l'ordre moral, pas plus qu'il n'y a de saut dans la nature.
Les faits que je -viens de rappeler ont donc une signification. Or, les circonstances qui les ont accompagnées et suivies, prouvent, jusqu'à l'évidence, la raison d'être du signe de la croix dans un pays, ou sa raison de n'être pas.
Elles prouvent encore aux nations, aux provinces, aux villes, aux campagnes, aux hommes quels qu'ils soient, combien il leur importe de conserver, de multiplier, d'honorer le signe protecteur de la création tout entière.
Faire le signe de la croix souvent est la deuxième conséquence pratique du jugement rendu. Et pourquoi ne le ferions-nous pas? Pourquoi chacun, en ce qui le concerne, ne reviendrait-il pas à la pratique de nos pères? Ils ne se croyaient pas en sûreté, même un instant, môme dans les actions les plus ordinaires de la vie, s'ils n'étaient protégés par le signe salutaire.
Sommes-nous plus forts qu'eux? Nos tentations sont-elles moins nombreuses ou moins vives, nos dangers moins pressants, nos obligations moins grandes? Chaque fois que nos pères sortaient de leurs demeures, leurs yeux étaient offensés par la vue de statues, de peintures, d'objets obscènes, d'usages et de fêtes, où l'Esprit du mal éclatait de toutes parts.
Quels discours, quelles conversations, quels chants frappaient leurs chastes oreilles? Sous toutes les formes les plus séduisantes, le sensualisme et le naturalisme des idées et des mœurs, publiques et privées, étaient une conspiration permanente contre
le surnaturalisme de leur vie, contre leur esprit de mortification, de simplicité, de pauvreté, de détachement.
Puis, ils avaient à défendre leur foi contre les sarcasmes, les mépris et les sophismes de la plèbe et de la philosophie païenne. Ils avaient à en répondre devant les juges et à la certifier dans les amphithéâtres. Pour se sauver de tant de périls, quel était leur secret? Le signe de la croix, toujours le signe de la croix.
Et nous, catholiques du dix-neuvième siècle, quelle est notre condition ? Tout ou presque tout ce qui nous entoure, n'est-il pas redevenu païen? Où trouver un mot d'Évangile dans la plupart des hommes et des choses ? Comme celles d'autrefois, les villes de l'Europe actuelle ne sont-elles pas inondées de statues, de tableaux, de gravures, d'objets capables d'allumer dans les âmes les plus froides les feux impurs de la concupiscence?
Dans les rues, dans les salons, dans les lectures quotidiennes, de quoi sont frap-
pées nos oreilles ?Pour être complètement païen dans son luxe de table, d'ameublement, de logement, de vêtement et de jouissances, que manque-t-il au monde actuel ? L'esclavage et la richesse. Les instincts sont les mêmes qu'au temps des Césars 1
Un pareil spectacle n'est-il pas un piège continuel? Malheur à qui ne le verrait pas 1 Malheur surtout à qui ne veillerait pas, nuit et jour, sur son cœur et sur ses sens!
S'il est difficile de défendre nos mœurs, quelle guerre nous avons à soutenir pour sauvegarder notre foi !
Ne vivons-nous pas à une époque où les idées fausses, les mensonges, les sophismes, circulent dans la société, nombreux comme les atomes de l'air? Partout sont les amphithéâtres où nous devons combattre pour l'Eglise, pour nos croyances, pour nos traditions, pour nos usages, pour le surnaturalisme chrétien. L'arène n'est jamais fermée ; un combat n'est pas fini qu'un autre recommence.
Placés dans les mêmes conditions que nous, les premiers chrétiens n'ont connu qu'une arme victorieuse, une arme universelle, familière à tous, et dontils faisaient un usage continuel : c'est le signe de la croix. En avons-nous une meilleure?
Ahl si jamais il fut nécessaire de faire souvent le signe protecteur, sur nous et sur les créatures, c'est aujourd'hui. Qui nous empêche d'imiter nos aieux? Que peut avoir d'incompatible avec nos occupations, le signe de la croix fait sur le cœur ou, à la manière antique, sur le front avec le pouce, ou sur la bouche avec le pouce et l'index ?
Si nous sommes vaincus, à qui sera la faute?
Perditio tup ex te, Israël !
Bien faire le signe de la croix est la troisième application de la sentence prononcée. La régularité, le respect, l'attention, la confiance, la dévotion, doivent accompagner notre main, lorsqu'elle forme le signe adorable.
La régularité : elle veut que le signe de la croix, dans sa forme parfaite, se fasse sui-
vant la loi traditionnelle, c'est-à-dire de la main droite, et non de la main gauche, en portant lentement la main, du front à la poitrine, de la poitrine à l'épaule gauche, puis à la droite, en prononçant le nom des trois personnes de l'auguste Trinité (1).
Rien de tout cela n'est arbitraire.
S'ils sortaient de leurs tombeaux, c'est ainsi que les chrétiens des temps apostoliques feraient le signe de la croix. Écoutons un témoin oculaire : « Nous faisons le signe de la croix de la main droite sur les catéchumènes, dit saint Justin, parce que la main droite est censée plus noble que la gauche, bien qu'elle n'en diffère que par sa position, et non par sa nature ; ainsi, nous prions tournés vers l'Orient, comme étant la partie la plus noble de la création. De qui l'Eglise a-t-elle reçu cette manière de prier? De ceux-là mêmes qui lui ont appris à prier : les Apôtres (2). n
(1) Nominato Spiritu Sancto, dum ab unoad alterum latus fit transversio. (Navarr., Comment de Orat. et horis canon., c. xix, n. 20U.)
(2) Quemadmodum dextera manu in nomine Christi
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Sur la noblesse de la main droite, nous avons un curieux passage de saint Augustin. « Ne reprenez-vous pas, dit-il, celui qui veut manger de la main gauche ? Si vous regardez comme faisant injure à votre table, le convive qui mange de la main gauche, comment ne serait-ce pas une injure à la table divine, de faire de la main gauche ce qui doit être fait de la main droite ; et de la main droite ce qui doit être fait de la main gauche (i) ? »
Saint Grégoire ajoute : « Telle est la manière de parler parmi les hommes : Nous
eos, qui crucis signo obsignandi sunt, obsignamus, proptcrea quod dextera manus prœstantior censetur quam sinistra ; quamquam situ, non natura, ab ea différât : sic Oriens, ut quse pars sit in natura prœstantior, ad Dei venerationcm cultumque sécréta est... a quibus autem Ecclesia precandi morem accepit ? Ab iis etiam ubi precandum sit 'accepit, id est, ab apostolis. (Quœst., xvin.)
(1) Nonne corripis eum qui de sinistra voluerit manducare? Si mensœ tua? injuriam putas fierï, mauducante conviva de sinistra ; quomodo non fit injuria mensa; Dei, si quod dextrum est, sinistrum feceris ; et quod sinistrum est, dextrum feceris ? (In ysal. cxxxvi.
appelons noble et précieux ce qui est à droite, moins précieux et moins noble ce qui est à gauebe (1). »
Quant aux paroles qui accompagnent le mouvement de la main,- elles sont aussi de tradition apostolique. « Sur tout ce que vous rencontrez, dit saint Épbrem, faites le signe de la croix au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (2). »
EtTertullien : « La foi est signée dans le Père et dans le Fils et dans le Saint-Esprit (3). »
Et saint Alexandre, soldat et martyr sous Maximien, se voyant condamné à mort, se tourne vers l'Orient, fait trois fois le signe de la croix sur tout son corps et dit : Gloire à vous, Dieu de nos pères, Père et Fils et Saint-Esprit (4).
(1) Ipso enim locutionis usu, pro.dextro habere dicimur quod pro magno pensamus: pro sinistro vero quod despicimus. (Moral., lib. XX, c. xvm.)
(2) Quœcumque pertransis, signa primum in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. (De panoplia.)
(3) Fides obsignata in Pâtre otFilioetSpiritu Sancto. (De liaptism., c. vi.)
(4) Totura corpus cruce ter signavit et ad Orientem versus : Gloria, inquit, tibi sit Deus patrum nostro-
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Toutefois, la forme que je viens de décrire était moins usitée chez les premiers chrétiens que parmi nous. Leur manière ordinaire était de faire le signe de la croix avec le pouce sur le front : Frontem crucis signaculo terimus. Gela tenait à la crainte de se trahir et à la répétition incessante du signe adorable. Tel est encore le signe de la croix le plus fréquent en Espagne et dans plusieurs autres pays.
Pourquoi sur le front plutôt que sur le cœur? Ici, mon cher Frédéric, comme dans tout ce qui est ancien, il y a de grands mystères. J'en compte cinq.
Le premier, l'honneur du divin Crucifié.
« Ce n'est pas sans raison, dit saint Au-
rum, Pater et Films et Spiritus. (Apud. Sur., 13 mai.) On cite deux manières de tenir la main en faisant le signe de la croix.' La première consiste à étendre les trois premiers doigts, en fermant les deux autres. Cette manière, qui exprime distinctement le mystère de la sainte Trinité, était encore très-usitée au treizième siècle. La seconde consiste à étendre les cinq doigts de la main. Elle rappelle les cinq plaies de N.-S. Aujourd'hui elle est seule en usage dans l'Église d'Occident.
gustin, que le Verbe incarné a voulu que son signe fût marqué sur notre front. Le front est le siège de la pudeur, et il a voulu que le chrétien ne rougît pas des opprobres de son Maître. Si donc vous le faites en présence des hommes, et si vous n'en rougissez pas, comptez sur la divine miséricorde (1). »
Le second, l'honneur de notre front. « Le signe de la croix, dit Tertullien, est le signe des fronts, signaculum frontium (2).
Et saint Augustin : « Un front sans signe de croix est une tête sans cheveux. La tête chauve est un sujet de honte et de dérision.
Il en est de même du front que n'orne pas le signe de la croix. Un tel front est impudent. Entendez-vous l'homme qui en insulte un autre? Il lui dit : Tu n'as pas de front.
Qu'est-ce à dire, qu'il est impudent ? Que Dieu me préserve d'avoir le front nu ; que la
(1) Non sino causa signum suum Christus in froute nobis Agi voluit, tanquam in sede pudoris, ne Christi opprobria cliristianus erubescat. (In ps. xxx, Enarr., iv, n. 8.)
(2) Contr. Marciori., lib. V.
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croix de mon Maître l'orne et le couvre (1). » Le troisième, le miracle de la Rédemption. Le signe de la croix est un trophée.
Les trophées se placent non dans les lieux obscurs, mais sur les places publiques, où tout le monde peut les voir, et, en les voyant, se rappeler les triomphes du vainqueur.
« Pourquoi donc, s'écrie le grand Augustin, le Verbe divin n'aurait-il pas placé sur le front de l'homme, sur le membre le plus visible et le plus noble des membres, le signe de la victoire remportée par la croix sur les puissances infernales (2)? »
En passant des lieux de supplice sur le front des empereurs, il fallait que la croix proclamât éternellement le grand miracle de la conversion de l'univers.
Le quatrième, la propriété divine. Rentré en possession de l'homme, le divin Crucifié l'a marqué de son cachet, comme le pro-
(1) Non habeam nudam frontem; togat eam crux Domini mei. (In ps. cxxxi.)
(2) Ipsam crucom de diabolo supevato tanquam tropbœmn in frontibus fldolium positurus erat. (InJonn., Tract, .xxxvi.)
LE SIGNE DE LA CHOIX
priétaire marque du sien les objets qui lui appartiennent.
« Aussitôt, dit saint Gésaire d'Arles, que le Rédempteur eut rendu l'homme à la liberté, il le marqua de son signe. Ce signe, c'est la croix. Gravée aux portes des palais' nous la portons sur notre front. C'est le vainqueur qui l'y place, pour apprendre à tous que nous sommes rentrés en sa possession, et que nous sommes ses palais et ses temples vivants. Aussi le démon, jaloux, furieux, rôde sans cesse, cherchant à nous voler le signe de notre affranchissement, la charte de notre liberté (1). »
Le cinquième, la dignité de l'homme. Le front est la plus noble partie du corps, et comme le siège de l'âme. Qui est maître de la tête est maître de l'homme. Aussi, de toutes les parties du corps humain, le front est celle que le démon s'est le plus acharné à déformer.
(1) Et idoo mine (diabolus) gémit, invidet, circuit sin forte vel furto a nobis possit auferre instrumentum ipsius manuraissionis et acquisitoe tabulœ libertatis. [Homil. V, depascha.)
La déformation de cet organe par les compressions artificielles a fait le tour du monde : dans beaucoup de pays elle subsiste encore. Défigurer l'image de Dieu, affaiblir les facultés intellectuelles, développer les plus bas instincts : tels sont les résultats constatés de cette déformation humainement inexplicable.
Réparateur de toutes choses, Noire-Seigneur a voulu que le signe de la croix fût de préférence marqué sur le front, afin de le délivrer, et, en le délivrant, de rendre à l'homme, avec la plénitude de ses facultés, toute la dignité de son être.
Le respect est une autre condition pour bien faire le signe de la croix. Le respect; parce que c'est un acte de religion quatre fois vénérable : par son origine, par son antiquité, par l'usage qu'en a fait tout ce que le monde a vu de plus grand et de plus saint, les apôtres, les martyrs, les vrais catholiques de la primitive Église et de tous les siècles; par la gloire dont il brillera au dernier jour du monde, lorsque, annonçant
l'arrivée du souverain Juge, il apparaîtra dans les nues, éclatant de lumière, et viendra majestueusement se placer à côté du tribunal suprême, pour la consolation des justes et la confusion éternelle des méchants.
L'attention; sans elle le signe rédempteur n'est plus qu'un mouvement machinal, trop souvent inutile à nous-mêmes et peutêtre injurieux à Celui dont il rappelle la majesté, l'amour et les bienfaits.
La confiance; mais une confiance filiale, vive, forte, fondée sur le témoignage des siècles, sur la pratique de l'Église, sur les effets merveilleux produits par ce signe, redoutable au démon et libérateur de l'homme et du monde.
La dévotion, qui met le cœur à l'unisson des lèvres. En faisant le signe de la croix, que fais-je? Je me proclame le disciple, .le frère, l'ami, l'enfant d'un Dieu crucifié. Sous peine de me mentir et de mentir à Dieu, je dois être ce que je dis.
Ecoute nos pères : « Lorsque tu te signes,
songe à tous les mystères renfermés dans la croix. Il ne suffit pas de la former simplement avec le doigt, il faut auparavant la faire avec la foi et la bonne volonté... Lorsque tu marques du signe de la croix ta poitrine, tes yeux et tous tes membres, offretoi en hostie agréable à Dieu...
« Si, en te marquant du signe de la croix, tu te proclames soldat chrétien, et qu'en même temps tu ne pratiques, suivant ton pouvoir, ni la charité, ni la justice, ni la chasteté, le signe de la croix nete sert de rien.
« C'est une grande chose que le signe de la croix ; il ne faut s'en servir que pour marquer des choses grandes et précieuses. Que sert-il d'apposer un cachet d'or sur du foin ou de la boue? Que signifie le signe de la croix sur le front et sur les lèvres, si intérieurement l'âme est remplie de crimes et de souillures (1)?
(1) S. Chrys., Bomil. 54, in Matth.; S. Eph., Dr adorât, vivif. crue; S. Aug., Serm., 215, De Temp. — Signum maximum atquo sublime. Lact., Div.instit,, lib. IV, c. xxvi.
LE «IGNE DE LA CROIX
« Former le signe de la croix et pécher qu'est-ce faire? C'est placer le signe de là vie sur sa bouche et s'enfoncer le poignard dans le cœur(l).»
De là, ce proverbe des premiers chrétiens : Frères, ayez Jésus-Christ dans le cœur, et son signe sur le front : Habete Lhnstum m cordibus, et signum ejus in frontibus (2).
De là encore ce mot de saint Augustin:
« Dieu demande non des peintres, mais des opérateurs de ses mystères. Si vous portez sur votre front le signe de l'humilité de Jésus-Christ, portez dans votre cœur l'imitation de l'humilité de Jésus-Christ (3). »
Nous avons tous raison d'agir ainsi. Que nul ne dise : Faire bien ou mal le signe de la croix, c'est peu de chose. Autrement ont pensé les siècles chrétiens ; autrement
(1) Qui se signât et aliquid de sacrilego cibo manducat, quomodo se signât in ore, et gladium sibi mittit înpectore. (S. Cœs., Serm. 278, inter Augustin )
(2) Bcd., t. III, In collect. flor. et paraph.
(3) Factorem quaerit Deus signorum suorum, non pictorem, etc. (S. Aug., Ser, 32.)
pense encore l'Église catholique, la maîtresse de la vérité ; autrement a pensé la Vérité en personne. En admettant même qu'un signe de croix est peu de chose, le Verbe incarné n'a-t-il pas dit : Celui qui est fidèle aux petites choses sera fidèle aux grandes ; comme celui qui est infidèle aux petites choses sera infidèle aux grandes ?
N'est-ce pas cette fidélité journalière qui forme la vie chrétienne et prépare la fortune éternelle? Dans l'afiaire du salut, comme dans toute autre affaire, ce qui suffit ne suffit pas. Qui ne veut faire que le nécessaire ne le fera pas longtemps.
Dix fois le jour, je fais le signe de la croix. S'il est bien fait, voilà dix bonnes œuvres de plus, dix degrés de gloire et de bonheur de plus, pour toute l'éternité.
Voilà dix pièces de monnaie de plus, pour payer mes dettes ou celles de mes frères de la terre et du purgatoire ; dix instances de plus, pour obtenir la conversion des pécheurs et la persévérance des justes, éloigner du monde et des créa-
AOS
tures les maladies, les dangers et les fléaux.
Calcule la somme de mérites accumulés à la fin d'une semaine, d'une année, d'une vie de cinquante ans. Et on dira que cela est peu de chose !
Tu connais maintenant, cher Frédéric, le signe de la croix et la manière de le faire! Laisse-moi te confier une pensée d'ambition.
Je suppose qu'un étranger arrive à Paris et demande quel est le jeune homme qui, dans l'immense capitale, fait le mieux le signe de la croix: je veux qu'on puisse te nommer. Ace prix, je te promets une vie digne de nos aïeux de la primitive Église, une mort précieuse devant Dieu et au besoin les honneurs de la canonisation : In hoc vince : Par ce signe tu vaincras.
Ce mot divin est toujours ancien et toujours nouveau, car il est la formule d'une loi. Constantin, qui le premier mérita de l'entendre, est le type de l'homme. Le grand empereur s'avançait à marches forcées pour combattre Maxence, affreux tyran qui s'était emparé de la capitale du monde. Tout à
AU XIX e SIÈCLE.
coup, par un temps serein, un peu après l'heure de midi, le signe de la croix paraît dans les airs, étincelant de lumière, et se fait voir à Constantin et à toute son armée, avec cette inscription : Par ce signe tu vaincras. In hoc vince. La nuit suivante, le Fils de Dieu apparaît à l'empereur, tenant en main le signe de la veille, etlui ordonne d'en faire un semblable, dont il se servira dans les combats, avec promesse de la victoire.
Constantin obéit. Le signe céleste, resplendissant d'or et de pierreries, brille aux regards des légions et devient le célèbre Labarum. Partout où paraît cette enseigne, la confiance anime les soldats de Constantin et épouvante ceux de Maxence. Les aigles romaines fuient devant la croix ; le paganisme, devant le christianisme ; Satan, le vieux tyran de Rome et du monde, devant Jésus-Christ, sauveur de Rome et du monde.
Il en devait être ainsi.
Maxence défait et noyé, Constantin entre dans Rome. Une statue le représente tenant
la croix à la main, avec cette inscription qu'il dicte lui-même : « C'est par ce signe salutaire, vrai symbole de force, que j'ai délivré votre ville du joug de la tyrannie, et que, rendant la liberté au sénat et au peuple romain, je les ai rétablis dans leur ancienne majesté et leur ancienne splendeur (1). »
Constantin, c'est toi, c'est moi, c'est toute âme baptisée, c'est le monde chrétien. Jetés au milieu de la grande arène de la vie, à la tête de nos sens et de nos facultés, nous marchons à la rencontre d'un tyran plus redoutable que Maxence. Rome, à nous, c'est le ciel; il veut nous en fermer l'accès. Contre nous il vient à la tête de ses légions infernales. Le combat est inévitable.
Comme au fils de Constance, Dieu nous donne le même moyen de vaincre : le signe de la croix : In hoc vince. Aujourd'hui
(1) Hanc inscriptionem, latino sermone, mandat incidere : Hoc salutari signo, vero fortitudinis indicio, civitatem vestram tyrannidis jugo liberavi et S, P. Q. R. in libcrtatcm vindicans pristinse amplitudini et splendori restitui. (Euseb., Vit. Constant., lib, C,
c. XXXIII.)
comme autrefois, ce signe est la terreur des démons, formido dwmonum. Faisons-le avec foi, et le chemin de la Ville éternelle nous est ouvert.
Vainqueurs, et vainqueurs pour toujours, notre reconnaissance élèvera, aux regards des anges et des élus, une statue portant l'inscription constantinienne : C'est par ce signe salutaire, vrai symbole de force, que j'ai vaincu le démon, délivré mon âme et mon corps de sa tyrannie, et qu'en rendant à mes sens, à mes facultés, à mon être tout entier la liberté véritable, je les ai établis, pour toute l'éternité, dans les splendeurs d'une gloire sans mélange et sans limites :
In hoc vince.
Salut donc, dirai-je en empruntant la voix des Pères et des Docteurs de l'Orient et de l'Occident, salut, signe de la croix! étendard du grand Roi, immortel trophée du Seigneur, signe de vie, signe de salut, signe de bénédiction, épouvante de Satan et des légions infernales, rempart inexpugnable, armure invincible, bouclier impénétrable,
412 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIECLE.
épée royale, honneur du front, espérance des chrétiens, remède des malades, résurrection des morts, guide des aveugles, soutien des faibles, consolation des pauvres, joie des bons, effroi des méchants, frein des riches, ruine des superbes, juge desinjustes, libertédes esclaves, gloire des martyrs, chasteté des vierges, vertu des saints, fondement de l'Église (1).
Tu as désormais, cher Frédéric, ma réponse à tes deux questions. L'autorité de tous les siècles les résout- en ta faveur. Cette apologie victorieuse de ta noble conduite t'armera, je l'espère, pour toujours contre les moqueries et les sophismes.
D'une part, tu sais combien est importante et solidement fondée la pratique habituelle du signe de la croix ; d'autre part, tu es en mesure d'apprécier à sa juste valeur l'intelligence de ceux qui ne le font pas, et d'estimer comme il le mérite le caractère de ceux qui rougissent de le faire : In hoc vmce,
(I) Gretzer, lib. IV, c. lxiv, etc.