‹ Le signe de la Croix au XIX siècleChapitre 33 sur 53 · VINGT-DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIEME LETTRE

Ce 19 décembre.

Prononcé du jugement entre nous et les premiers chrétiens. — Première obligation, faire résolument le signe de la croix, le faire souvent et le bien faire. — Raisons de le faire résolument. — Honte et dangers de ne pas le faire. — État de la santé physique et morale du monde actuel. — Impossibilité pour l'homme de ne pas porter le signe de Dieu ou le signe du démon. — Ce qu'est le signe du démon.

Cher Frédéric,

Lorsque, dans les affaires civiles, un jugement sans appel est rendu, que reste-t-il aux parties? Une seule chose. Sous peine de révolte et de toutes les conséquences de la révolte, elles doivent s'exécuter. Il en est de même dans les questions de doctrine. Lorsqu'une autorité infaillible a décidé un fait en litige, il reste une seule chose. Sous peine d'une révolte bien plus grave, et de

toutes les conséquences de cette révolte, il faut prendre pour règle de conduite l'arrêt du tribunal suprême.

Un procès était engagé entre nous et les premiers chrétiens. Il s'agissait de savoir qui avait tort ou raison: des premiers chrétiens qui faisaient le signe de la croix, qui le faisaient t-ès-souvent, qui le faisaient bien ; ou des chrétiens modernes, qui ne font plus le signe de la croix, qui le font rarement, qui le font mal.

La cause a été soigneusement examinée ; les débats ont été publics, les plaidoyers entendus. Constituée en tribunal souverain, l'élite de l'humanité, ayant pour assesseurs: la foi, la raison, l'expérience, les peuples, même païens, a prononcé en faveur des chrétiens de la primitive Église. Que nous reste-t-il?Ilnous reste à renouer laglorieuse chaîne de nos antiques traditions, si malheureusement rompue, et àfaire résolument le signe de la croix, à le faire souvent et à le bien faire.

Faire résolument, ostensiblement le signe

de la croix. Et pourquoi ne le ferionsnous pas ainsi? Pourquoi rougirions-nous de le faire? Remarque bien, mon cher ami, que faire ou ne pas faire le signe de la croix, n'est pas une faute facultative. Qui le fait s'honore, qui ne le fait pas se déshonore.

En faisant le signe de la croix, nous avons derrière nous, autour de nous, avec nous, tous les grands hommes et tous les grands siècles de l'Orient et de l'Occident, toute l'immortelle nation catholique, l'élite de l'humanité. En ne le faisant pas, nous avons derrière nous, autour de nous, avec nous, les petits hérétiques, les petits mécréants, les petits ignorants, les petites etlesgrosses bêtes. «

En faisant le signe de la croix, nous nous couvrons, nous et les créatures, d'une armure invincible. En ne le faisant pas, nous nous désarmons et nous nous exposons, nous et les créatures, aux plus graves périls.

L'homme et le monde vivent nécessaire-

ment sous l'influence de l'Esprit du bien, ou sous l'influence de l'Esprit du mal. Maître de l'homme et des créatures, l'Esprit du mal leur fait sentir ses malignes influences : le corps et l'âme, l'esprit et la matière en sont viciés. Sur cette vérité fondamentale a vécu le genre humain.

Aussi, depuis dix-huit siècles surtout, les chefs de l'éternel combat n'ont qu'une voix, pour nous crier de nous couvrir, nous et les créatures, du signe de la croix : bouclier impénétrable aux flèches enflammées de l'ennemi : Scutum in quo ignitœ diaboli extinguuntur sagittœ. Et, soldats infidèles à la consigne, nous jetterions volontairement notre armure ! Et, la poitrine nue, nous resterions stupidement exposés aux coups mortels de l'armée ennemie! Tout cela pour ne pas déplaire aux autres: et quels autres ?

Mais ils disent : Le monde actuel ne fait plus le signe de la croix, et il ne s'en porte -pas plus mal. Est-ce bien sûr? Quelle est aujourd'hui la santé publique de l'homme

AU XIX e SIECLE.

et de la nature? Chaque jour, n'entendstu pas répéter en Allemagne, comme en France, comme partout: Il n'y a plus de santé ? Ce mot, devenu populaire, n'est-il qu'un mot?

Optimistes quand même, vous le dites.

Vous croyez donc que les lois divines faites pour l'homme, esprit et matière, n'ont pas dès cette vie une double sanction, l'une morale et l'autre physique?

Vous croyez que la profanation de plus en plus générale des jours consacrés au repos de l'homme et des créatures ; le mépris des lois du jeûne et de l'abstinence, l'abandon du pain de vie, ne peuvent compromettre que le salut de l'àme ?

Vous croyez que la surexcitation des affaires, les agitations de la politique, la fièvre des jouissances, caractère distinclif d'un monde qui a entrepris de faire descendre le ciel sur terre; la mollesse des mœurs, l'habitude anormale de faire de la nuit le jour et du jour la nuit ; les recherches de la sensualité dans les aliments, l'effrayante con

sommation d'alcool, et nos cinq cent mille cafés ou cabarets, sont sans influence fâcheuse sur la santé publique?

D'où vient alors la diminution de forces dans les générations modernes ? Serait-il aisé de trouver aujourd'hui beaucoup de jeunes gens, capables de manier les armes de nos aïeux du moyen âge, ou même de porter leur armure ?

Les réformes si nombreuses, opérées par les conseils de révision, pour cause d'étiolement, ou pour vices de conformation ; l'impuissance de tant de personnes, même religieuses, à observer la loi du jeûne, pourtant si adoucie, n'ont-elles aucun sens(l)?

(1) Çn journal non suspect, la Nation, présente des réflexions d'une certaine gravité sur les effets du recrutement en France. Elle constate « qu'en dépit des progrès successifs de l'hygiène et de la vulgarisation du bien-être, la population, loin de s'améliorer, dégénère et s'abâtardit rapidement. » Voilà, il faut en convenir, do singuliers résultats! et le progrès, l'hygiène et le bien-être ont des conséquences bien inattendues! Au commencement du siècle, dit la Nation, la Uille du soldat était fixée à cinq pieds deux pouces,

AU XI,\* SIECLE

Que dit l'augmentation considérable et toujours croissante des pharmaciens, des médecins, des officiers de santé et des médiums guérisseurs, dont les antichambres seront bientôt aussi fréquentées que les salons des sommités médicales?

Enfin, les cas de suicide et d'aliénation mentale, arrivés à des chiffres inconnus jusqu'ici, et toujours croissants, formentils des symptômes bien rassurants de la santé publique? Môme en ne leur accordant qu'une valeur restreinte, ces faits, et d'autres encore, démontrent-ils que l'homme d'aujourd'hui ne se porte pas plus mal que celui d'autrefois?

Et la santé de la nature, sur laquelle on ne fait plus le signe libérateur, est-elle en progrès? Que signifie la maladie des pommes de terre, la maladie de la vigne, la maladie des arbres, des végétaux, des

elle a été abaissée à cinq pieds, puis à quatre pieds dix pouces ; aujourd'hui, elle est réduite à quatre pieds huit pouces. Si cette progression continue, Dieu sait où l'on s'arrêtera.

plantes, des herbes même fourragères?

Tous ces malades, au nombre de plus de cent, atteints simultanément de maladies graves, inconnues, opiniâtres, accusent-ils la parfaite santé des créatures? Ce phénomène, d'autant plus sinistre qu'il est sans analogue dans l'histoire, ne semble-t-il pas plutôt donner à la nature actuelle l'air d'un grand hôpital, où, comme dans l'espèce humaine, tout souffre, tout languit et s'étiole (1)?

(1) Je mets sous tes yeux une nomenclature des arbres, des arbustes, des plantes et des végétaux actuellement malades, avec l'indication des maladies qui les dévorent.

T, indique la lèpre, ou taches noires. — O, Oïdium. — R, Rouille. — I, Insectes : petits vers logés dans l'épidémie des feuilles ou sur la surface.

Arbres.

Lo chêno T. I. Le hêtre T. I.

L'orme T. R. I.

Le charme T. I.

Le bouleau T. R.

Le frêne T. I.

Le peuplier d'Italie T. I.

Le peupl. du Canada T. R , Le châtaignier T.

L'érable T.

Le saule T. R.

L'ébénier T. I.

Le tilleul T.

Lo platane T.

AU XIX e SIÈCLE.

On ne peut donc le nier : considéré dans l'homme et dans les créatures immédiatement soumises à l'homme, le monde ac-

Le pommier T. I.

Le poirier T. I.

Le cerisier T.

Le prunier T.

L'abricotier T. O.

Le mûrier T. O.

L'oranger. T. O.

Arbustes.

La vigne T. O.

La canne h sucre T. O. Rosier T. R. O. I.

Épines T. O. I.

Glicynia cinonsis T.

Framboisier T. R.

Ronces T. R. O.

Églantier O.

Groseillier T. I.

Ribes nigra et rubra T.

Berberina vulgaris O.

Le lilas T. I.

Le jasmin do Valence T.

Le sureau T.

La boule do neige T.

Le wezelia T.

L'argousier du Canada T.

Le seringa vulgaris T.

L'althaeaT. I.

Le noisetier T. I.

La pomme-cerise T.

L'osier T. R.

Plantes.

Pivoines de différentes espèces T.

MillefoliumT. O.

D'anthcr T.

Campanula R.

L'ortie T. O.

Chardon-bénit R.

Plantes saurages do différentes cspècesT. R. O.

La camomille T.

La violette T.

Le plilox T.

LYruhrynum cristagalli T.

Los oculéos O.

Les marguerites T,

La dictytera spectabilis T.

La reine des prés T.

L'héliotrope T.

tuel est malade, plus malade qu'autrefois.

Mais qu'est-ce que la maladie ? C'est l'affaiblissement de la vie. Le Yerbe créateur est

La primevère T.

Les haricots T. R,

Le pissenlit R.

Le salsifis R.

Le gladiolus T. R.

Le céleri R.

La chicorée T. R. 0.

L'oseille R.

La scabieuse T.

Le chou T. R.

L'aigremoine T.

Le navet R. I.

L'achemille T.

La betterave R.

Le long-dragon R.

La fève T. R.

Le trèfle T. 0.

Végétaux.

Le jonc T. R.

Le roseau R.

Le froment T. R.

Herbes des prairies, de

Le seigle R.

différentes espèces R.

L'avoine T. R.

Herbes sauvages, de diffé-

L'orge R.

rentes espèces T. R. 0.

La pomme de terre T.

Nous devons cette nomenclature à l'obligeance d'un savant naturaliste, M. F. Verecruysse de Courtrai. Lui-même a recueilli, cette année ISG2, des feuilles de tous les sujets malades, dont il a bien voulu nous envoyer des spécimens. Qu'il nous permette de lui offrir l'expression publique de toute notre reconnaissance.

Les crétures matérielles, étant incapables de bien et de mal, ne sont malades que par ricochet, elles suivent la condition de l'homme. L'homme étant le centre et l'abrégé do la création, renferme en lui toutes

la vie et toute vie. S'approcher de lui, augmentation de vie ; s'éloigner de lui, diminution de vie.

Au jugement de l'Église et de tous les siècles chrétiens, l'acte extérieur, le trait d'union le plus universel et le plus ordinaire qui met l'homme et les créatures en contact avec la Yie, c'est le signe de la croix. Or, vous vous en moquez : vous ne le faites pas : vous ne voulez plus le faire.

En ce qui vous concerne, vous le rempla-

les lois qui régissent les créatures inférieures. S'il les viole, le résultat de la violation se fait sentir à toute la nature. Témoin le péché d'Adam. A la même cause reproduite dans la suite des siècles, il faut attribuer les maladies des créatures, toujours en raison directe de l'intensité de la cause qui les produit Isaie^ ne semblc-t-il pas avoir eu les yeux fixés sur notre époque, lorsqu'il écrivait : « La terre a été infectée par ses habitants. De là, les larmes, le deuil, les langueurs de la terre, la décadence du globe , la maladie de la vigne, et les gémissemenis des cultivateurs. » Luxït etdefluxit terra, et infirmata est... defluxit orbis... et terra infecta est ab habitatoribus suis, quia... Mutaverunt Jus. . . propter hoc. . . infirmata est vitis, etc. (xxiv, 4 et seqq.) Habacuc, Jérémie et les autres prophètes parlent, dans les mêmes termes, de cotte agonie de la nature.

cez, ainsi que la prière et les pèlerinages d'autrefois, par les bains de mer, par les eaux tièdes, chaudes, froides, sulfureuses, ferrugineuses, de Vichy, de Suisse, d'Allemagne, des Pyrénées.

Pour les créatures, par l'engrais artificiel, par l'échenillage, par le drainage, par le soufrage. Très-bien; seulement il fallait faire l'un et ne pas omettre l'autre : Hœc oportuit facere et Ma non omittere.

Ainsi, contempteur de la sagesse divine et de la sagesse humaine, le monde actuel croit qu'on peut violer impunément une loi, religieusement observée depuis le christianisme, et respectée même des païens qui qui l'avaient formulée par cette maxime célèbre : Il faut prier pour jouir de la santé physique et morale : Orandum est ut sit mens sana in corpore sano. Ne nous plaignons pas nous avons ce qui est, et ce qui doit être.

Quand la santé physique de l'homme et de la nature, veufs du signe de la croix, serait aussi florissante qu'on le prétend, reste-

AU XIX e SIÈCLE.

rait la santé morale, bien plus importante que la première. Or quel est l'état sanitaire des âmes dans le monde actuel ? La réponse me conduirait trop loin.

Je te rappelle seulement que l'homme moral, comme l'homme physique, est dans l'alternative inévitable de vivre sous l'influence salutaire du bon Esprit, ou sous l'influence malfaisante du mauvais Esprit.

Le signe de la croix nous place sous la première, l'absence du signe de la croix nous abandonne à la seconde. Tel est encore l'enseignement de l'Église, confirmé par la pratique des siècles chrétiens.

Cette expérience de dix-huit cents ans n'est rien pour vous. Vous ne voulez plus du signe libérateur. Vous n'y avez plus de foi. Vous n'en marquez plus ni votre front, ni vos lèvres, ni votre cœur, ni vos aliments. Eh bien : le démon y marquera le sien. Sur tous ces fronts, sur toutes ces lèvres, sur tous ces cœurs, sur tous ces aliments, on verra, sans avoir besoin de microscope, le signe de la bête.

Quel est le signe de la bête sur le front ?

C'est l'orgueil, l'insubordination, la colère, le mépris, l'effronterie, la vanité, l'agitation des traits; l'inaptitude aux sciences spiritualistes ; le dégoût des études morales ; les joues décolorées par le vice impur ou brûlées par le vin; la dépression du front; l'exiguité de l'angle facial, quelque chose d'épais, de bas, de terne, de bestial dans la physionomie, enfin ce cynisme des yeux pleins d'adultère, pleins d'un péché qui ne finit pas, et provocateurs incessants des âmes inconstantes (I).

Quel est-il sur les lèvres? Le rire immodéré ou impudique, niaisement impie ou cruellement moqueur ; la loquacité sans règle, sans importance et sans but ; les paroles obscènes, les paroles de mensonge, d'irréligion, de blasphème, de haine, de médisance, de jalousie : trop-plein des concupis-

(1) Animalis autem homo non percipit ea quœ sunt Spiritus Dei. (I Cor., xi, 14.) Oculos habentes plenos adulterii et incessabilis delicti, pellicientes anima instabiles. (II Petr., ne, 14.)

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!Sl

cences qui sort en écume, infecte comme les exhalaisons d'un sépulcre, meurtrière comme le venin de la vipère (1).

Quel est-il sur le cœur? Les mauvaises pensées, les mauvais désirs, les fornications, les impuretés, les trahisons, les honteuses petitesses de l'égoïsme, les vols, les empoisonnements, les meurtres (2), le règne des courtisanes et l'apothéose des actrices.

Quel est-il sur les aliments? Leur influence pernicieuse. N'ayant pas été délivrés par le signe rédempteur, ils servent, comme l'ont reconnu les païens eux-mômes, de véhicules au démon. Mis par la manducation en contact intime avec la partie inférieure de l'âme, ils surexcitent ses appétits, flattent ses bas instincts, remuent toutes ses passions.

De là, ce que nous voyons et la recherche,

(I) Sepulcrum patens est guttur eorum. (Ps. v, 11.) — Despumantes suas confusiones. (Jicd., xm.j

(-') De corde enim exeunt cogitationes malœ, homicidia, adulteria, fornicatiunes, furta, falsa tostimonia, blasphemiae. (Matth., xv, 19, etc.)

la sensualité dans le boire et dans le mang res,le depotisme de la chair, le dégoût du travail, l'impuissance de résister aux tentations, l'abaissement et quelquefois l'abrutissement de l'intelligence, la mollesse des mœurs, le sybaritisme des habitudes, l'adoration du dieu-ventre, finissant aujourd'hui plus que jamais par le mépris de soi, par l'étouffement de la conscience et du sens moral, par l'infanticide et par le suicide (1). Regarde autour de toi, mon cher ami ; cherche les fronts, les lèvres, les cœurs, les tables, où se conservent la sainteté, la dignité, la sobriété de l'homme et du chrétien; les vies mortifiées et pures; les vies f( >rtes contre les tentations ; les vies dévouées à la charité et a la vertu ; les vies qui peuvent sans rougir se révéler aux amis et aux ennemis : lu ne les trouveras que sous la protection du signe de la croix.

(1) ...Inimicos crucis Christi, quorum finis interitus : quorum deus venter est et gloria in confusion© ipsorum. [P/iilip., m, 18.)

Ce que je te dis aujourd'hui, accepte-le comme un fait d'expérience. Demain je t'en donnerai les raisons et les preuves.

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