PREMIERE LETTRE
Paris, 25 novembre 1802.
État Je la question. — Le momie actuel ne fait plus, ou il fait rarement, ou il fait mal le signe de la croix. — Les premiers chrétiens le faisaient, ils le faisaient souvent, ils le faisaient bien. — Nous avons raison, et ils avaient tort; ou nous avons tort, et ils avaient raison; lequel des deux?
.Mon ciier Frédéric,
Il y a quinze jours à peine, les journaux annonçaient le naufrage du capitaine Walker. Ce récit, que nous lisions ensemble, était d'autant plus douloureux qu'il nous apprenait la mort de plusieurs passagers de notre connaissance. Le navire avait touché contre un écueil ; une large voie d'eau s'était déclarée. Malgré les efforts de l'équipage, il fut impossible de la fermer. En moins d'une heure, la cale était inondée. Le
navire descendait à vue d'œil au-dessous de sa ligne de flottaison.
Pour le soulager, on commença par jeter à la mer les marchandises. Après les marchandises, les provisions de guerre ; après les provisions de guerre, les meubles et une partie des agrès. Puis, vinrent les provisions de bouche à l'exception de deux ou ou trois boîtes à eaufet de quelques sacs de biscuit. Tout fut inutile. Le navire continuait d'enfoncer, et le naufrage devenait imminent. Comme dernière ressource, ;Walker ordonna de jeter les embarcations à la mer; on s'y précipita. Malheureusement la plupart des passagers, au lieu d'y trouver leur salut, y trouvèrent la mort (1).
A quelques variantes près, ce récit est, comme tu sais, l'histoire de tous les grands naufrages. Les malheureux qui, dans cette extrémité, commandent le bâtiment et ceux qui le montent, sont d'ailleurs parfaitement excusables de jeter à la mer tout ce qui peut y être jeté. La vie avant tout.
(1) Voir les journaux d'octobre.
AU XIX e SIÈCLE.
Le monde actuel, ce monde qui se dit encore chrétien, et auquel sans doute appartiennent tes jeunes camarades, offre plus d'un trait de ressemblance avec un navire avarié et prêt à périr. Les furieuses tempêtes, qui, depuis longtemps, n'ont cessé de battre le vaisseau de l'Église, y ont pratiqué de larges voies d'eau. Par là, sont entrées à grands flots des doctrines, des mœurs, des usages, des tendances antichrétiennes. Gare, non pas au navire, qui est impérissable; mais aux passagers, qui ne le sont pas. Qu'a-t-on fait? Je ne parle pas du monde ouvertement païen : son naufrage est consommé ; je parle de ce monde qui se prétend encore chrétien.
Qu'a-t-il fait, que fait-il chaque jour des provisions de guerre et de bouche, des marchandises, des meubles et des agrès dont l'Eglise avait pourvu le navire, afin d'assurer, malgré les coups de vent et les écueils, le succès de la navigation jusqu'au port de l'éternité ? Il a tout ou presque tout jetéàla mer.
Où est la prière en commun dans les familles? A la mer. Les lectures pieuses, la méditation ? A la mer. La bénédiction de la table? A la mer. L'assistance habituelle au saint sacrifice, le scapulaire, le chapelet? A lamer. La sanctification sérieuse du dimanche par l'assistance aux instructions et aux offices, parla visite des pauvres, des affligés et des malades? A la mer. La pratique régulière des sacrements, les lois du jeûne et de l'abstinence? A la mer. L'esprit de simplicité, de modestie et de mortification dans le vêtement, dans l'amusement, dans l'ameublement, dans le logement, dans la nourriture ; le crucifix, les images saintes, l'eau bénite dans les appartements? A la mer, à la mer.
Cependant le navire continue d'enfoncer.
L'esprit chrétien diminue; l'esprit contraire gagne à vue d'œil. On se jette sur des embarcations, je veux dire dans des espèces de religions qu'on se fait suivant son âge, sa position, son tempérament, ses goûts, le milieu dans lequel on vit.
Assister à une messe basse le dimanche :
et comment ? A la grand'messe, trois ou quatre fois l'an; à vêpres, jamais. Fréquenter les spectacles et les bals ; lire tout ce qui se présente ; ne se refuser rien, excepté ce qu'on ne peut pas se donner: voilà les frêles esquifs auxquels on confie son salut.
Faut-il s'étonner de tant de naufrages? Pauvres passagers, séparés du navire, que vous êtes à plaindre ! Qu'elle est à plaindre surtout la génération qui s'élève?
Parmi les usages catholiques, si imprudemment abandonnés par le monde actuel, il en est un, respectable entre tous, que je voudrais à tout prix sauver du naufrage.
C'est celui que méprisent, sans savoir ce qu'ils font, tes jeunes camarades : j'ai nommé le signe de la croix. Il est temps de pourvoir à sa conservation. Encore un peu, et il aura le tort de tant d'autres pratiques traditionnelles, que nous devons à la sollicitude maternelle de l'Église et à la piété intelligente des siècles chrétiens.
Veux-tu savoir, mon cher Frédéric, où
en est aujourd'hui, dans le monde prétendu chrétien, le signe de la croix ? Place-toi un jour de dimanche à la porte d'une grande église. Examine la foule qui entre dans la maison de Dieu. Un grand nombre s'avancent fièrement ou sottement, ce qui est tout un, dans le lieu saint, sans même regarder le bénitier et sans faire le signe de la croix. D'autres, en nombre à peu près égal, prennent ou reçoivent, font mine de prendre et de recevoir de l'eau bénite et de faire le signe de la croix. Tu les verras plonger leur main gantée dans le bénitier, ce qui n'est pas plus liturgique que de se confesser ou de communier avec des gants.
Pour leur manière de faire le signe de la croix, le mieux serait de n'en rien dire.
Aussi bien je la crois capable de dérouter le plus habile explicateur d'hiéroglyphes. Un mouvement de main irréfléchi, hâté, tronqué, machinal, auquel il estimpossible d'assigner une forme ni de donner une signification, si ce n'est que les auteurs n'attachent pas la moindre importance à ce
AU XIX e SIECLE.
qu'ils font : voilà leur signe de croix du dimanche.
Combien dans cette foule baptisée rencontreras-tu de personnes qui fassentsérieusement, régulièrement, religieusement le signe vénérable du salut? Or, si, en public et dans une circonstance solennelle, la plupart ne font pas ou font mal le signe de la croix, j'ai peine à me persuader qu'ils le font et qu'ils le font bien dans les autres, où il y a, en apparence, moins de motifs de le faire et de le bien faire.
C'est donc un fait : les chrétiens d'aujourd'hui nefont plus, ou font rarement, ou font mal le signe de la croix. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, nous sommes aux antipodes de nos aïeux, les chrétiens de la primitive Église. Eux faisaient le signe de la croix ; ils le faisaient bien ; ils le faisaient très-souvent.
En Orient comme en Occident, à Jérusalem, à Athènes, à Rome, les hommes et les femmes, les jeunes gens et les vieillards, les riches et les pauvres, les prêtres et les sim-
pies fidèles, toutes les classes de la société observaient religieusement cet usage traditionnel. L'histoire n'offre pas de fait plus certain. Tous les Pères de l'Église, témoins oculaires, en font foi, tous les historiens le constatent, {lien ne me serait plus facile que de citer leurs paroles. Tu les trouveras dans l'ouvrage De cruce, de ton savant compatriote Gretzer.
Au nom de tous écoute seulement Tertullien : « A chaque mouvement et à chaque pas, en entrant et en sortant, en nous habillant, en nous chaussant, en nous baignant, en nous mettant à table, en allumant les flambeaux, en dormant (1), en nous asseyant, quoi que nous fassions et où que nous allions, nous marquons notre front du signe de la croix (2). »
(1) Les mains croisées sur la poitrine.
(2) Ad omnem progressum atque promotum, ad omnom aditum et exitum, ad vestitum et calceatum, ad lavacra, ad mensas, ad lumina, ad cubilia, ad sedilia, quacumque nos conversatio exercet, frontem crucis signaculo terimus. {De Coron, milit, c. m.) —
Voilà qui est entendu : à chaque instant nos aïeux faisaient, d'une manière ou d'une autre, le signe de la croix. Ils le faisaient non-seulement sur leur front, mais encore sur leurs yeux, sur leur bouche, sur leur poitrine (1).
Il résulte de là que, si les premiers chrétiens reparaissaient sur nos places publiques ou dans nos maisons, et faisaient aujourd'hui ce qu'ils faisaient il y a dix-huit siècles, nous serions tentés de les prendre pour des maniaques. Tant il est vrai, encore un coup, qu'à l'égard du signe de la croix, nous sommes à leurs antipodes. Ils avaient tort, et nous avons raison ; ou ils avaient raison, et nous avons tort. C'est l'un ou l'autre : il n'y a pas de milieu. Lequel des deux?
Telle est la question. Elle est grave, trèsgrave, beaucoup plus grave assurément que
Habituellement ils le faisaient sur le front avec le pouce, afin de ne pas se trahir.
(1) In frontibus, et in oculis, et in ore, et in pectore, et in omnibus membris nostris. (S. Epbrem, Serm. in ret. et vivif. crucem.)
3 6 LE SIGNE DE LA CROIX AU XIX e SIÈCLE.
ne le pensent tes camarades et ceux qui leur ressemblent. J'espère t'en convaincre dans mes prochaines lettres.