‹ Le signe de la Croix au XIX siècleChapitre 7 sur 53 · DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME LETTRE

Ce 27 novembre.

Examen de la question. — Préjugés en faveur des premiers chrétiens. — Premier préjugé : leurs lumières, ou leur voisinage des apôtres. — Second préjugé : leur sainteté.

Troisième préjugé : la pratique des vrais chrétiens dans tous les siècles. — Les Pères de l'Église fureut-ils de grands génies ?

Mon cher ami,

Dans les causes ordinaires, les circonstances extérieures jouent un grand rôle.

Souvent, à l'égal des témoignages directs, elles contribuent à former l'opinion des juges. Tu sais qu'on appelle ainsi les antécédents, la position, le caractère moral des personnes intéressées dans le débat. Pourquoi les écarterions-nous du procès qui nous occupe ? Ainsi, avant de produire les

raisons des premiers chrétiens, tirées de la nature même du signe de la croix, examinons ensemble les préjugés qui militent en faveur de leur conduite.

Premier préjugé en faveur des premiers chrétiens : Leurs lumières, ou leur voisinage des apôtres. Les apôtres avaient conversé avec le Verbe incarné lui-même, la Yérité en personne. Ils l'avaient vu de leurs yeux, et touché de leurs mains. Ils étaient les dépositaires et les organes infaillibles de sa doctrine. Ordre leur avait été donné de l'enseigner tout entière, rien de plus, rien de moins. A leur tour, les premiers chrétiens avaient vu les apôtres et les hommes apostoliques. Ils les avaient fréquentés, entendus. De leur Bouche ils avaient reçu la foi, de leur main le baptême. A la source même ils avaient bu la vérité.

Cette vérité, à laquelle ils devaient tout, ils s'en nourrissaient, ils en faisaient la règle de leurs actions, ils la gardaient avec une fidélité inviolable, persévérantes in doctrina apostolorum. Personne évidemment ne

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fut jamais dans de meilleures conditions pour connaître la pensée des apôtres et de Noire-Seigneur lui-môme.

Si donc les premiers chrétiens faisaient le signe de la croix à chaque instant, on est bien forcé de conclure qu'ils obéissaient à une recommandation apostolique. Autrement les apôtres et leurs premiers successeurs, gardiens infaillibles du triple dépôt de la foi, des mœurs et de la discipline, se seraient empressés d'interdire un usage inutile, superstitieux et propre à exposer les néophytes aux moqueries du paganisme ignorant. Ainsi, je le répète, en faisant trèssouvent le signe de la croix, les chrétiens de la primitive Église agissaient en pleine connaissance de cause. Premier préjugé en faveur de leur conduite.

Second préjugé en faveur des premiers chrétiens: Leur sainteté. Non-seulement les premiers chrétiens étaient très-instruits do la doctrine des apôtres ; ils étaient de plus très-fidèles à la mettre en pratique. La preuve en est qu'ils étaient très-saints.

Qu'une haute sainteté fût le caractère général des premiers chrétiens, rien n'est mieux

établi.

1° Ils aimaient mieux tout perdre, les biens et même la vie, au milieu des supplices, plutôt que d'offenser Dieu. Leur héroïsme dura autant que les persécutions, trois siècles.

2° Ils étaient très-charitables. Le ciel et la terre se sont réunis pour faire de leur amour mutuel un éloge, unique dans les annales du monde. Ils n'étaient qu'un cœur et qu'une âme, cor unum et anima una, a dit Dieu lui-même. Voyez comme ils s'aiment et comme ils sont toujours prêts à mourir les uns pour les autres, vide ut invicem se diligant et ut pro alterutro mori sint parali, s'écriaient les païens 1

3° Ils étaient pleins d'une respectueuse tendresse pour les apôtres, auxquels ils obéissaient avec une soumission filiale.

Saint Paul, qui ne faisait pas de compliments, écrit aux chrétiens de Rome que leur foi est célèbre dans le monde entier;

et à ceux d'Asie, qu'ils l'aimaient tellement, que, s'ils l'avaient pu, ils se seraient arraché les yeux pour les lui donner. A sa prière toutes les Églises volent au secours des frères de Jérusalem, et Philémon reçoit Onésime.

4° Les Pères de l'Église, témoins oculaires, ont continué de rendre le plus éclatant témoignage à leur sainteté. S'adressant aux juges, aux préteurs, aux proconsuls de l'Empire, Tertullien leur jetait ce défi solennel : « J'en appelle à vos procédures, magistrats chargés de rendre la justice.

Parmi cette multitude d'accusés qui chaque jour paraissent à la barre de vos tribunaux, quel est l'empoisonneur, l'assassin, le sacrilège, le corrupteur, le voleur qui soit chrétien ? C'est des vôtres que regorgent les prisons ; c'est des vôtres que sont peuplées les mines ; c'est des vôtres que s'engraissent les bêtes de l'amphithéâtre ; c'est des vôtres que sont formés les troupeaux de gladiateurs. Parmi eux pas un seul chrétien, à moins qu'il n'y soit

pour le seul crime d'être chrétien (1). »

o° Les historiens païens reconnaissaient leur innocence, et les persécuteurs euxmêmes rendaient hommage à leur vertu.

Tacite, cet auteur beaucoup trop surfait et si injuste à l'égard de nos pères, raconte l'affreuse boucherie des chrétiens sous Néron. « Une multitude énorme, dit-il, multitudo ingens, périt dans les plus affreux supplices. Ils étaient innocents de ce qu'on leur reprochait ; mais ils étaient coupables de la haine du genre humain, odio generis humani. » Voilà le mot.

Quel était le genre humain de Tacite ?

Lui-même le dit : c'était la boue vivante, la cruauté vivante. Pourquoi sa haine ?

Parce que le mal est l'ennemi irréconciliable du bien. La sainteté de nos pères était la condamnation impitoyable des crimes monstrueux dont se souillaient les païens. De là, les bûchers de Néron et ses flambeaux vivants.

(I) ApoL,

AU XIX e SIECLE.

Quarante ans après Néron, Pline le Jeune, gouverneur de Bithynic, est chargé par Trajan d'informer contre les chrétiens.

Courtisan zélé, il exécute avec rigueur les ordres de son maître et fait traquer nos aïeux. Appliqués à la torture, lui-même les interroge. Quel résultat lui donnent ses sanglantes procédures? « Tout le crime des chrétiens, écrit-il à Trajan, consiste à s'assembler certain jour avant le lever de l'aurore, pour chanter des louanges à Christ comme à un dieu ; à s'obliger par serment, non à commettre aucun crime, mais à éviter le vol, le brigandage, l'adultère, le parjure. J'en ai fait mettre à la torture, et je ne les ai trouvés coupables que d'une mauvaise et excessive superstition (1). »

Je me suis étendu, mon cher Frédéric, sur la sainteté de nos ancêtres. A mes yeux elle forme le plus puissant préjugé en faveur du signe de la croix. Quand des hommes de ce caractère, et toujours en face de la mort,

(1) Epist, lib. X, opist. 97.

se montrent invariablement fidèles à un usage, il faut que cet usage soit un peu plus important que ne le croient tes nouveaux camarades.

Troisième préjugé en faveur des premiers chrétiens : La pratique des vrais chrétiens dans les siècles suivants. De très-bonne heure il se forma, en Orient et en Occident, des communautés religieuses d'hommes et de femmes. C'est dans ces asiles séparés du monde qu'on trouve, sinon immobilisés, du moins perpétués avec le plus de fidélité, le véritable esprit de l'Évangile et la pure tradition des enseignements apostoliques.

Au nombre des anciens usages, conservés avec un soin jaloux, figure le signe de la croix. « Nos pères, les anciens moines, écrit un de leurs historiens, pratiquaient trèsfréquemment et très-religieusement le signe de la croix. Ils le faisaient surtout en se levant, en se couchant, avant de travailler, en sortant de leurs cellules et du monastère, en y rentrant, en se mettant à table,

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sur le pain, sur le vin, sur chaque mets (à). » Dans le monde marche sur une ligne parallèle l'usage traditionnel du signe rédempteur. Tous ces grands hommes qui, pendant plus de cinq cents ans, se sont succédé en Orient et en Occident ; ces génies incomparables qu'on appelle les Pères de l'Église : Terlullien, Cyprien, Athanase, Grégoire, Basile, Augustin, Chrysostome, Jérôme, Ambroise, et tant d'autres dont la liste effrayante pour l'orgueil l'écrase de son poids ; toutes ces hautes intelligences faisaient très-assidûment le signe de la croix et recommandaient avec instance à tous les chrétiens de le faire dans chaque occasion.

J'ai appelé les Pères de l'Église de grands génies et de grands hommes. Si, comme tels, tu les opposes à tes camarades, attends-toi à un sourire de pitié : ne leur en veux pas. Pauvres jeunes gens 1 ils con-

(1) Martène, De antiq. monach. ritib., lib. I, c. i, n. 25, etc.

naissent les Pères de l'Église, comme ils connaissent les antipodes. A ton tour, demande-leur ce qu'ils entendent par grands hommes. A défaut de leur réponse, voici la mienne : au besoin, elle pourra te servir.

J'appelle grands hommes ceux qui par l'élévation, la profondeur et l'étendue de leur génie, embrassent d'immenses horizons dans le monde de la vérité ; qui connaissent les sciences, les hommes et les choses, non pas à la surface, mais dans leurs principes, dans leur but et dans leur nature intime ; non pas seulement la matière qui est au-dessous, mais l'esprit qui est au-dessus ; non pas l'homme seulement, mais l'ange ; non pas seulement la créature, mais le Créateur ; non pas seulement ce qui est en deçà du tombeau, mais ce qui est au delà ; non pas un détail, mais l'ensemble ; non pas une loi isolée de la création, mais tout le système, dont ils font jaillir d'inattendues, de lumineuses applications au perfectionnement de l'humanité.

Voilà le génie, et voilà le Père de l'E-

glise. Tu peux mettre au défi tes camara des de trouver, parmi les anciens et parmi les modernes, personne qui ait vérifié mieux ou aussi bien la définition du grand homme. Si renommées qu'elles soient, les spécialités, surtout les spécialités actuelles, en chimie, en physique, en mécanique, en industrie, ne sont ni des génies ni de grands génies. L'homme dont le regard n'embrasse qu'une loi secondaire de l'harmonie universelle ne mérite pas le nom de génie ; et on n'appelle pas grand le musicien qui ne sait tirer qu'un son de son instrument, mais celui qui en fait résonner harmonieusement toutes les cordes.

Le temps ne me permet pas d'achever ma lettre ce soir : je la reprendrai demain.

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