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Le silence des heures

J'habite un grand Palais désert, peuplé de souvenirs étranges et qui s'élève dans les airs sous un ciel qui jamais ne change.

Sous un ciel perplexe et menteur qu'en vain l'œil interroge et sonde, où de lourds oiseaux migrateurs s'en vont en bandes vagabondes.

Je suis captif d'un Palais noir où jadis des Reines sont mortes; et j'ai voilé tous les miroirs et j'ai peur en ouvrant les portes.

Depuis longtemps, depuis toujours, mon espérance fût déçue, après maint tour et maint détour de découvrir enfin l'issue.

Aussi je subis ce destin

sans me plaindre, sans rien attendre,

en rêvant aux exploits lointains

de Rois qui ne sont plus que cendre.

Et, pour charmer languissamment l'immuable ennui qui me cerne, j'écris avec mon diamant des Chansons sur les vitraux ternes.

Ce sont des mots...

Ce sont des mots, des mots, des rimes et des rêves, des rêves à mi-voix que nul n'a jamais dits, des matins d'ombre qui n'auront pas de midis ; ce sont hélas des mots confus, des chansons brèves.

Ce sont, en songe, les syllabes envolées d'un mot magicien qui gardait l'avenir, des visions qu'en vain je cherche à retenir, ce sont des soirs lourds de tristesse inconsolée.

Ce sont encor, ce sont quelques Images pâles dont on doute au soleil mais qui prennent, de nuit, un aspect éternel de douleur ou d'ennui; ce sont des mots, ce sont des Images banales.

Ce sont, au lieu des appels clairs et des aubades, au lieu du grand soleil qui fêtait mon départ, ce sont à peine, au loin, des murmures épars et c'est la nuit dans une chambre de malade.

Les cris d'amour, les voix de l'orgueil ont fait trêve.

Au lieu du chant majestueux que j'ai rêvé,

sur un air d'autrefois, toujours inachevé,

ce sont, hélas, des mots confus, des chansons brèves.

Le Page.

Jadis mon rêve était, silencieux et grave, un Chevalier, vêtu d'une armure d'or clair, rêvant de délivrer des chimères esclaves et s'accoudant le soir à son balcon désert.

Mon rêve était, splendide et pur comme un archange,

le Chevalier qui veille en face de la nuit

et promet de verser tout son sang en échange

du Lys mystérieux qui doit germer pour lui.

Puis mon rêve devint, paré d'habits de fête, un Troubadour, portant une harpe d'argent; il s'en allait, la joie au cœur, l'amour en tête; les Dames le suivaient du regard en songeant.

Mais, une nuit de pluie et de brume, il discerne un Château, solitaire au milieu des marais; il approche en silence et frappe à la poterne qui tourne sur des gonds d'ivoire ; et désormais,

indifférent à l'aventure poursuivie, ne sachant que rythmer des complaintes d'amour, captif d'un charme trouble en marge de la vie, front pâle qui médite aux vitraux de la tour,

pour vous, mon rêve fut un Page aux vœux dociles dont l'âme s'alanguit dans l'ombre et les parfums, qui présente une fleur entre ses doigts graciles et l'oflre, avec sa vie et ses rêves défunts.

Princesse en deuil...

Princesse en deuil parmi des fleurs, plus douce qu'on ne saurait dire, quels regrets dans vos yeux rêveurs, quels chagrins sous votre sourire!

Pauvre sourire à peine éclos, frêle comme un iris de serre et plus triste que des sanglots, fragile, naïf et sincère....

Pauvre àme faite pour chérir, pauvre àme lasse de se taire, pauvre àme en deuil de l'avenir, pauvre àme à jamais solitaire,

quel destin vous a pris la main dans l'ombre où notre espoir écoute, quel destin vous mène à demain, parmi quels rêves et quels doutes?

Si nul signe à l'horizon bas n'annonce votre délivrance, si même vous n'y croyez pas pourquoi regarder en silence?

Et, sans croire à des jours meilleurs, comment faites-vous pour sourire, Princesse en deuil parmi des fleurs, si douce qu'on ne saurait dire....

Incantation.

Quels mots secrets, quels mots magiques, feront trêve au souci qui s'attarde et s'obstine ce soir en vos yeux clairs, jadis visités par l'espoir, Princesse errante au jardin frêle de mes rêves?

Quels sont les songes, quels les souvenirs sans cause qui vous font apparaître, indifférente et digne, en noir, et pourtant onduleuse comme un cygne, Passante d'un soir triste où se meurent des roses?

Quel poème faut-il vous dire, ode ou ballade dont les rimes auraient de lointaines rumeurs pour éclairer votre visage aux yeux en pleurs. Songeuse, dont la main soutient le front malade?

A voix basse, juste assez haut pour qu'on l'entende, quel mot secret, symbole antique d'espérance, dois-je vous dire au seuil de l'ombre et du silence, Princesse en deuil au jardin pâle des Légendes?

Des mains longues.

Des mains longues, des mains de Princesse ou d'Infante, cueillent les lys penchés de mes poèmes las, fleurs d'une heure au parfum fugitif, fleurs d'attente, qui s'entr'ouvrent à peine et qui ne durent pas.

Des mains calmes, des mains sans bague et sans mystère, des mains douces, des mains d'extase et de langueur, mains en rêve dont la caresse familière met la nuit sur mes yeux, fait la paix dans mon cœur.

Des mains lentes, les soirs de désir et d'absence, sous la lampe qui tremble à peine et parle bas, cueillent, pour en fleurir le rêve qui commence les lys penchés de mes poèmes déjà las.

Des mains longues, mains de Princesse adolescente, mains si pâles, parmi la nuit des cheveux lourds, que me tendra, demain peut-être, une Passante, qui fermeront mes yeux, un soir et pour toujours.

Les yeux verts.

Quand sur eux mon rêve se penche et qu'il s'y mire, il les voit verts comme l'étang glauque, désert et mort sous le reflet des branches.

Si mon désir s'attarde en eux pour descendre à la découverte, il n'est plus qu'une épave inerte dans un océan lumineux.

Et, quand mon regret les contemple,

cruels, sensuels et divers,

il voit du soleil au travers

de vitraux verts au fond d'un temple.

En eux, troubles, ternes ou clairs, l'enchanteresse en robe verte fait onduler sa chair experte où s'allument des biioux verts;

et, dans l'encens qui monte et rôde parmi ses voiles entrouverts, offre ses seins clairs et pervers sous leur parure d'émeraudes.

Lycisca.

Avec ses yeux indifférents, ses yeux troubles de fin d'Empire qu'un fard impur a faits plus grands, ses bijoux faux, son àme pire;

avec ses yeux à rendre fou,

ses 3^eux d'eau verte et croupissante

où se révèle tout à coup

son àme hostile et malfaisante;

avec ses mains aux bijoux lourds et la splendeur de sa peau mate et son corps, paré de velours, macéré dans les aromates;

c'est la messagère de Mort, de Stupeur et de Frénésie, c'est le cercueil de tout etfort et la fin de toute énergie.

Belle implacablement...

à M. Otto Vautier.

Belle implacablement d'une beauté qui tue, son cœur hanté d'un songe impossible à saisir, indifférente et grave elle expose au désir le rythme harmonieux de son corps de statue.

Ils sont venus de loin, vêtus d'or et d'orgueil, et leurs rêves d'amour ont palpité près d'elle, frôlant, sans être las, de lents battements d'aile ce corps insidieux qui sera leur cercueil.

Car ils ont, tour à tour, eu l'espoir inutile de communiquer l'àme à ce corps nonchalant et se consumeront, sans gloire et sans talent, captifs à tout jamais de la Beauté stérile.

Enfance...

à William Spiess.

Enfance, temps heureux qu'on aime et qu'on oublie où Jeanne d'Arc en pleurs prêtait l'oreille aux Voix, ou le Petit Poucet s'en allait par les bois en semant les cailloux dont sa poche est remplie ;

récits couleur du temps où Peau d'Ane, embellie, dans sa robe de lune éblouissait les Rois, où des Ogres géants causaient de grands effrois, enfance, rêve bref d'audace et de folie!

O comme le réveil est morose et banal! Cendrillon, depuis lors, ne se rend plus au bal mais reste au coin du feu, songeuse et décoiffée;

l'Enchanteur de retour est sinistre et jaloux. Madame Barbe Bleue est morte sous ses coups et c'est toujours en vain qu'on invoque les Fées.

iS

L'Angoisse.

Dans le Château de mes ennuis, de vestibule en vestibule je rôde comme un somnambule et sans bien savoir qui je suis.

Je guette en vain le moindre bruit dans la pénombre où je circule; est-ce l'aube ou le crépuscule?

est-ce le jour, est-ce la nuit?

La Folie a soufflé ma lampe; au gré des escaliers sans rampe je m'en vais, sans savoir pourquoi;

et, dans de grands miroirs funèbres, je pressens que, derrière moi, la Mort passe dans les ténèbres.

Chanson pour la Princesse lointaine.

Du souvenir et du regret qui hantent mon cœur, je voudrais faire un chant qu'on entende à peine, faire un chant plein d'échos secrets pour bercer votre àme lointaine.

Le passé, tout le passé cher, y frémirait comme une mer au loin dans le calme des grèves, le passé sans plus rien d'amer pour bercer vos songes, vos rêves.

Des espoirs qui viennent et vont, caressant mon cœur et mon front d'un chant dont s'abrège ma route, je voudrais faire un chant profond pour bercer votre àme qui doute.

Il contiendrait tout l'avenir,

le mystère qui va finir

et la chimère qui console,

comme un chant qu'on entend grandir

sans en comprendre les paroles.

Des souvenirs et des regrets,

des vœux, des rêves, je voudrais

rythmer une humble cantilène

par un soir frêle et j'y mettrais

tout l'amour dont mon âme est pleine.

La Chanson de Celle qui attend.

J'ai baissé mes yeux sur mon livre mais les yeux embrumés de pleurs n'ont pas vu de mot qui délivre; j'ai baissé mes yeux sur mon livre et j'ai lu mes propres douleurs.

J'ai regardé par la fenêtre et, vers l'horizon, tout là-bas, j'ai vu la route disparaître ; j'ai regardé par la fenêtre : Le Messager ne revient pas....

J'ai fermé mes yeux las des choses car dans mon jardin qui se meurt la tourmente effeuille les roses; j'ai fermé mes yeux las des choses et j'ai vu la nuit dans mon cœur.

J'ai fait signe à la brise lente qui, dans son vol silencieux, se parfume en frôlant les plantes ; j'ai fait signe à la brise lente et la brise a séché mes yeux.

Il paraît qu'il fallait attendre d'un cœur paisible, sans espoir et ne pas chercher à comprendre; il paraît qu'il fallait attendre....

Et j'ai souri sans le vouloir.

Le vent calme berce les branches ; l'ombre de mon jardin confus s'éclaire de visions blanches; le vent calme berce les branches et le passé n'existe plus....

Un Conte.

Sont venus trois Princes blonds (chantez les oiseaux puisque l'hiver cesse,) l'amour dans leurs yeux profonds sont venus trois Princes blonds pour épouser la Princesse.

Le premier lui dit : « Veux-tu? »

(Chantez les oiseaux, l'avril vient de naître.) Comme un roi tout d'or vêtu le premier lui dit : « Veux-tu?

sinon je me ferai prêtre. »

La princesse dit : «Peut-être.»

Le second lui dit : « Viens-t'en! »

(Chantez les oiseaux, l'amour est en route.) Le second lui dit : « Viens-t'en, je suis beau comme Tristan, ouvre ton cœur et m'écoute! »

La princesse dit : « Je doute.»

Le troisième dit : « Je crains.»

(Chantez les oiseaux, gazouillez quand même.) Le troisième dit : « Je crains, mais en chantant mes chagrins j'éprouve un bonheur extrême. »

La princesse dit : « Je t'aime ! »

Sont venus trois Princes blonds ; (chantez les oiseaux, chantez d'allégresse,) l'amour dans leurs yeux profonds sont venus trois Princes blonds pour épouser la Princesse.

Sœur Anne.

Sœur Anne est lasse sur la tour où l'ennui d'attendre l'envoie ; elle est triste et lasse à son tour, lasse d'observer le détour de la grand'route qui poudroie.

Triste d'observer le chemin où les rêves en troupe claire sont partis, se donnant la main, chantant : « Nous reviendrons demain, nous reviendrons après la guerre! »

Elle a veillé pendant longtemps, pendant les nuits et les journées, pendant les hivers, les printemps, sous le soleil pendant sept ans et sous la lune sept années.

Mais son attente fût en vain car les rêves, à la conquête d'on ne sait quel trésor lointain, sont morts en se donnant la main, sont morts dans leurs habits de fête.

Un grand silence inviolé,

le silence où plus rien n'espère,

un grand silence sans mystère

neige dans le cœur désolé

que les rêves charmaient naguère.

Et, sans plus croire à leur retour, seule, indifférente et pâlie, se sentant mourir à son tour.

Sœur Anne est lasse sur la tour où l'ennui d'attendre l'oublie.

La folle.

La folle aux cheveux longs, si blonds qu'ils sont blancs au clair de la lune, la folle aux cheveux blonds, si longs qu'ils tombent jusqu'à ses talons, n'a souci de son infortune.

La folle aux grands yeux verts, si clairs qu'on voit au fond son âme étrange, la folle aux grands yeux clairs si verts qu'on voit ses rêves au travers, joint en silence ses mains d'ange.

Et, dans ses longs habits de deuil, mince, pâlie et pourtant belle, elle va s'asseoir sur le seuil où le soir bleu lui fait- accueil avec des fleurs surnaturelles.

Elle est heureuse plus que nous en respirant l'instant paisible, et, penchant son front grave et doux, les mains jointes sur ses genoux, elle lit un livre invisible.

Chanson lointaine.

Un air fragile et triste un peu, simple et discret comme un aveu, un air de tendresse et d'adieu

me hante ; il y pleure un espoir lassé, un souvenir presque effacé car en lui c'est tout le passé

qui chante.

On le modulait en rêvant, jadis, par les soirs décevants, où le cœur, leurré trop souvent,

se grise d'un bonheur volage et subtil ; soirs de musique et de babil....

Peut-être vous en souvient-il Marquise ?

La romance aujourd'hui se tait.

Où sont les Belles qui chantaient?

Où sont les parfums qu'apportait

la brise?

De tout cela qu'est-il resté ?

Plus rien qu'un soupir attristé; et mon cœur, rien qu'à l'écouter,

se brise.

Et pourtant l'écho du vieil air, après tant d'étés, tant d'hivers, empêche que ce passé cher

ne meure:

Tout fuit. Marquise, et doit pâlir; le rêve cesse et le plaisir; qu'importe, si le souvenir

demeure?

Aubade.

Dans le Château silencieux la Belle au Bois, dont un sommeil obscur alourdit les paupières, rêve qu'en un chemin triomphal de lumières le Prince blond s'en vient, un lys entre les doigts.

L'oiseau bleu fait son nid sur la tour. A sa voix le lierre a reverdi contre les vieilles pierres. Sous le geste léger des branches printanières laisse ton cœur ému s'ouvrir si tu m'en crois.

Pour charmer tes ennuis de vierge, ma viole murmure un chant qui te rassure et te console tandis qu'assise auprès du vitrail entr'ouvert

tu regardes passer, sans vouloir qu'on te voie, les pèlerins d'amour qui vont, après l'hiver, à l'horizon qu'emplit une rumeur de joie.

Sérénade

Mon amour est un beau château, plein de clartés et de cadences, où des Seigneurs en long manteau entrent, tout parés pour les danses.

On y voit venir tour à tour aux clartés de la lune blanche des prélats et des gens de cour, talon rouge et poing sur la hanche.

Il flotte dans les salons d'or une ariette languissante mais on n'y danse pas encor car la Reine blonde est absente.

Ce sera vous quand vous voudrez ; un carrosse est à votre porte et l'essaim des laquais poudrés s'empresse pour vous faire escorte.

Et tous les cœurs sont palpitants :

« Viendra-t-elle, la Reine exquise, enchanter pour quelques instants notre âme à tout jamais conquise ? »

Venez, nous vous ferons accueil au son de musiques légères, pour vous nous joncherons le seuil de muguets blancs et de fougères.

Et, derrière le frais rideau des tilleuls où la brise jase, pour vous d'invisibles jets d'eau frémiront d'amour et d'extase.

La nuit, câline et triste un peu, qui s'argente au clair de la lune vous porte mon rêve et mon vœu...

Saisissez donc l'heure opportune.

Bientôt les violons lassés dans les salons d'or vont se taire et les amoureux enlacés s'éloigneront pleins de mystère.

L'oiseau s'envole ayant chanté, l'eau soupire en quittant la rive et, pareille à la nuit d'été, notre jeunesse est fugitive.

Assez supplié pour un soir :

Mêlez à vos cheveux des roses pour comparer dans le miroir votre sourire aux fleurs écloses;

et venez enfin ! Mon Amour est le Château bleu de vos rêves oii Sœur Anne veille à la tour...

Venez, les nuits d'été sont brèves.

Sur le lac...

Sur le lac de vos yeux pâles voltigeaient des oiseaux bleus et j'ai rêvé, tout joyeux, d'aventures triomphales sur le lac de vos yeux pâles...

Sur le lac d'indifférence

de vos yeux inquiétants

j'ai vogué longtemps, longtemps,

mais j'ai perdu l'espérance

sur le lac d'indifférence...

Sur le lac où tout s'annule dans la brume qui s'étend j'ai pleuré comme un enfant d'être seul au crépuscule sur le lac où tout s'annule...

Les mains..

Les mains que je vois en rêve faire signe à mon destin, m'ont promis des roses brèves et des lys lointains.

Les mains que je voudrais miennes pour leurs gestes inconnus ont des bagues anciennes à leurs doigts menus.

Les mains qu'il faudrait aux fièvres de ma bouche et de mes yeux, sont plus douces que des lèvres et caressent mieux.

Quand j'ai cru les reconnaître ma vie a toujours douté :

hélas, elles n'ont peut-être jamais existé.

Mais, pour avoir rêvé d'elles un soir, il y a longtemps, je leur suis resté fidèle et je les attends.

Les chansons...

Les chansons du clair de la lune, les chansons pâles à mi-voix, les chansons blanches d'autrefois, de peine frêle ou d'infortune ;

les chansons jamais entendues et qu'on croit connaître pourtant, calmes chansons du bon vieux temps, ce soir sont toutes revenues.

Faites des rêves de la brume,

leurs mots, fragiles et changeants,

sous la lune au voile d'argent,

leurs mots sontplusdouxquedes plumes.

Il faut longtemps prêter l'oreille, sourire à peine et parler bas car les feuilles ne tremblent pas et jamais l'écho ne s'éveille.

C'est l'attente encor incertaine et l'émoi puéril d'un cœur au moment du premier bonheur mais avant la première peine.

C'est le silence où l'on devine qu'un accord de harpe a frémi ; ce sont des mains lentes, parmi des lys meurtris et des glycines.

Enfin c'est la porte entr'ouverte et qu'on regarde en s'en allant, la chambre vide et le lit blanc sous un linceul de lune verte.

Prêtons l'oreille avec mystère, prêtons l'oreille et parlons bas de peur de ne comprendre pas les chansons de la lune claire.

Chanson.

Je sais un chant qui conduit la peine dans un pays de soleil et d'eau, qui fait cesser l'amour et la haine, un chant tout bas derrière un rideau ; je sais un chant qui conduit la peine...

Je sais un lac berceur comme un chant où des oiseaux voguent en cadence, où le combat du soleil couchant s'achève au fond d'un brouillard qui danse; je sais un lac berceur comme un chant...

Je sais un cœur profond comme un lac que mon désir parcourt d'un coup d'aile, où mon amour, plus lent, comme un bac, abordera par une aube frêle ; je sais un cœur profond comme un lac...

Je sais des mains qui bercent mon cœur, des mains d'enfant sans bijoux ni bagues, d'un rythme souple, égal et trompeur, pareil au rythme endormeur des vagues ; je sais des mains qui bercent mon cœur...

C'est un jardin...

C'est un jardin de loisirs sans trêve, un jardin sans hiver ni printemps où sommeille et fermente la sève ; mais, au travers des treillis du rêve, on voit la vie et ses combattants.

Ce sont des lys puissants et candides aux parfums violents mais si las !

de grands lys dédaigneux et livides...

Blancheur des mains qui ne viendront pas moissonner leurs floraisons splendides !

C'est un bassin murmurant et frais, reflet clair de mon âme crédule, où seul un cygne indolent circule...

Beauté des yeux perdus à jamais, voilés ou morts dans les crépuscules.

C'est un jardin de loisirs mauvais,

un jardin sans printemps, sans automne,

où bourdonne un été monotone...

Et le temps passe... O si je pouvais!...

C'est un jardin. ..Que Dieu me pardonne...!

Une vieille Romance-

Une vieille Romance aux confins de l'oubli module encor sa peine au bord d'une eau qui rêve, et qui va, sans remous, sans rumeur et sans pli, presque sans agiter les roseaux de ses grèves.

Une vieille Romance, enfantine et pourtant grave comme l'amour, plus triste que la vie... Peut-être pleurait-on jadis en la chantant, peut-être était-ce un soir terne et voilé de pluie.

Deux amoureux parlaient de se quitter bientôt, ils se disaient tout bas des choses solennelles; pensifs ils se prenaient les mains sous leur manteau; peut-être était-ce au son lointain des ritournelles.

Les clartés d'une fête où l'on rêvait d'amour parmi les peupliers tremblaient dans la rivière; et l'eau, muette et morte, emportait sans retour la promesse et l'espoir des amants de naguère.

Peut-être savaient-ils que ce serait en vain. Chacun d'eux se sentait peut-être seul au monde. Leur amour durait-il encor quand le jour vint ? Peut-être saraient-ih en voyant glisser l'onde...

Peut-être ont-ils souffert. Sait-on s'ils ont pâli? Sait-on jamais comment une histoire s'achève? Une vieille Romance aux confins de l'oubli module encor sa peine au bord d'une eau qui rêve,

Marguerite.

A l'abri des rideaux étroits de la fenêtre, elle file, en songeant à la suite des jours, tous égaux, tous pareils, apportant, tour à tour, la même solitude et le même peut-être.

Elle file, immobile et ses doux yeux baissés; elle file et pourtant hélas, depuis la veille, un mot d'amour, qui chante encor à son oreille, a fait naître en son cœur des rêves insensés.

Elle file, inclinant sa tête aux blondes tresses; puis s'interrompt, soupire et joint sur ses genoux ses mains frêles, ses mains sans bagues ni bijoux, qui ne connaissent pas la douceur des caresses.

L'amour est-il venu? Serait-ce enfin son tour? Mais, voyant que sa tâche est bien loin d'être faite, immobile, tandis que son destin s'apprête, elle file, en songeant à la suite des jours.

Assise au crépuscule à l'abri des rideaux,

elle file, elle songe, et voit, à côté d'elle,

les roses des bouquets, les perles des cadeaux

et son miroir d'enfant qui lui dit qu'elle est belle.

Il est jeune et charmant comme un Prince en exil. — Tandis que son image au miroir se fait vague et que descend le soir, odorant et subtil, elle file, en songeant au diamant des bagues.

Comment peut-il l'aimer ? Gomme il est svelte et fier ! Comme sa voix est douce ! Et, quand sa main la touche, une étrange langueur se glisse dans sa chair; et son premier baiser brûle encor sur sa bouche.

Le crépuscule est mauve, rose et violet. L'air embaume; les nids se taisent; la nuit rêve. Elle file, en songeant à l'or des bracelets, cependant que la lune indolente se lève.

Ophélie.

Tour à tour anxieuse, inquiète et troublée, puis joyeuse et courant au devant du bonheur, quelquefois s'arrêtant pour cueillir une fleur, elle erre d'arbre en arbre et d'allée en allée.

Pourquoi ces voiles noirs de veuve inconsolée quand l'espoir et l'amour font défaillir son cœur? Elle presse le pas : c'est lui ! Mais fond en pleurs et prie et scrute en vain sa mémoire affolée.

Qui donc est mort? Pourquoi partir pour le couvent?

Le long de la rivière elle passe en rêvant ;

choisit pour ses cheveux des lys, des roses blanches;

se reprend à sourire et se met à chanter

puis tressaille, en fixant ses yeux épouvantés

sur l'eau verte et profonde où se mirent les branches.

L'onde a fait un linceul de sa robe de veuve et le courant l'entraîne en mêlant aux roseaux ses cheveux dénoués qui flottent sur le fleuve.... L'aube d'un jour serein fait chanter les oiseaux.

L*onde a fermé ses yeux comme une main pieuse et berce avec amour dans un lit transparent son corps vierge et menu de candide amoureuse.... Et l'alouette monte au ciel indifférent.

Douceur! Elle conserve encor en ses mains pâles

les lys qu'elle pressait sur son cœur en émoi

et dont on fleurira sa tombe virginale....

Les chemins sont toujours les mêmes dans les bois.

Oh! silence! On dirait qu'elle dort et soupire; et le premier baiser, qu'elle n'a pas donné, fait plus pur son sommeil et plus doux son sourire... Et son crime d'amour est déjà pardonné.

Maleine.

On dit qu'elle vit peut-être.

Le vent du soir, le vent d'automne, psalmodie... L'ombre avec lui se glisse et rôde entre les saules, et l'on entend frémir la fuite et l'agonie des feuilles que le vent prend aux rameaux qu'il frôle.

Le vent d'automne étrangement sanglote. Il ride au milieu des cyprès l'étang noir; et Maleine, anxieuse, contemple et compte dans la plaine les feux-follets éclos sur les marais perfides.

Invisible, le grand jet d'eau monte, retombe, et, tout à coup, défaille et meurt avec un râle tandis qu'au cimetière on entr'ouvre une tombe... Et Maleine joint sur son cœur ses mains trop pâles.

Voici qu'un rais de lune éclaire son visage et ses yeux tristes sous son voile d'orpheline; et Maleine a senti mourir dans sa poitrine son cœur d'enfant qui s'épouvante des Présages.

Salomé.

Orgueilleuse de sa virginité perverse, souple et parée et sur un rythme inquiétant, les yeux mi-clos, Salomé danse, en agitant ses voiles odorants que le soleil traverse.

Elle ondule, lève la tête et la renverse; et, lentement, de ses bras gemmés qu'elle tend, se dénude et soudain se pâme en sanglotant, puis se dresse, irritante, ambiguë et diverse.

Fleur sans sexe, aux parfums malades et malsains, elle vibre et frémit, tandis qu'entre les seins le rythme de la danse allume une émeraude.

Parmi le fard, ses dents ont un éclair cruel ; cependant qu'à ses pieds, pesants de bagues, rôde et se tord le serpent du Désir éternel.

Elaine

Elaine montre à la fenêtre

sa tête frêle aux cheveux d'or,

et, bien qu'il pleuve et pleuve encor,

c'est du soleil qu'on voit paraître.

La tiède averse qui pénètre et ressuscite le bois mort semble, en chantant, donner essor au parfum des fleurs qui vont naître.

C'est le réveil, c'est le retour.

Tout là-haut, seule dans sa tour, les mains jointes, l'âme ravie,

et malgré l'ondée à torrents, Châtelaine aux yeux transparents, Elaine sourit à la vie.

Candide au milieu d'arômes troublants et le cœur gonflé d'aveux qu'il doit taire, les yeux étonnés par tant de lumière, le printemps s'approche à pas nonchalants.

Depuis ce matin les pommiers sont blancs, et l'on pense ouïr une flûte claire qui module dans la brise légère l'hymne universel des espoirs tremblants.

Un frémissement traverse l'espace ; le ruisseau murmure à l'air des secrets que le vent redit à l'oiseau qui passe ;

tandis que, guidant ses Paons violets de sa main menue où luit une opale, Elaine s'avance en robe vert pâle.

SI

Elaine, cesse d'incliner vers le métier, où depuis ce matin tu mélanges les teintes, le regard grave de tes yeux clos à moitié : les dernières clartés du jour se sont éteintes.

Le crépuscule voile à dessein le vitrail

d'un rideau nuancé de rose et de vert tendre,

et te conseille de suspendre ton travail

pour rejoindre tes sœurs oisives de t'attendre.

Les bruits lointains, les bruits confus, les bruits du soir meurent, mêlés au vent profond qui les emporte ; viens, descends lentement l'escalier de bois noir, pousse les lourds battants sculptés, franchis la porte.

Et, quand tu paraîtras, soudaine, sur le seuil,

il se fera, parmi l'assistance attentive

à saluer ta grâce imprévue et naïve,

un long frémissement de silence et d'orgueil.

Seule dans le parc où les jets d'eau las palpitent sans fin dans l'ombre opportune, Elaine, devant les lointains lilas, médite des vers au clair de la lune.

Au clair de la lune égal et subtil dont tout son passé rayonne et chatoie et qui sait ouvrir au cœur en exil un palais soudain de rêve et de joie.

Au clair de la lune immobile et clair qui nimbe son front de blancheurs d'opales et qui vient peupler le jardin désert d'apparitions fragiles et pâles.

La rumeur des champs et des bois secrets décroît par degrés, s'apaise, s'achève, et n'est bientôt plus que le souffle frais du pays qui dort et soupire en rêve.

Seule dans le parc où les encensoirs

des lys balancés par des brises lentes

exhalent encor vers les arbres noirs

leurs parfums, mêlés au parfum des plantes,

Elaine, parmi les jets d'eau mineurs qui bercent sans fin son cœur nostalgique, médite, au milieu d'invisibles fleurs, des vers évoqués par la nuit magique.

L'Aube.

C'est le jardin confus de mes rêves d'amour où se traînent encor des sérénades lentes, le jardin chimérique où je fus, tour à tour, l'amoureux qui soupire et l'amoureux qui chante.

C'est le jardin naïf des rêves et des vœux, baigné par la douceur d'un crépuscule tendre, où se promène, avec du vent dans les cheveux, la Reine qui soupire et qui pâlit d'attendre.

Et c'est la brume errante et lunaire: ce sont les instruments mêlant leurs cadences plaintives, les violes d'amour, les harpes, dont le son monte avec les jets d'eau vers la lune attentive.

Et ce sont, peuplés d'ombres frêles, les chemins, sinueux sous le dôme immobile des arbres, nonchalants, s'en allant vers des châteaux lointains et parmi la pâleur imprécise des marbres.

Mais les chemins profonds qui semblaient, au départ, guider mes pas vers quelque pays de merveilles, les chemins décevants n'ont conduit nulle part; on dirait qu'un vent d'aube passe, et je m'éveille.

Et c'est la fin du bleu mirage, c'est la fin; dans les bosquets les cantilènes se sont tues et voici que sur la pelouse au gazon fin, le vent brutal disperse et brise les statues.

Tout chancelle, m'échappe et s'efface à la fois, ma vision recule et pâlit et s'achève, et, par delà les champs, les labours et les bois, le clair soleil de la réalité se lève.

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