‹ Le silence des heuresChapitre 2 sur 6 · PIERROT · texte numérisé non relu

PIERROT

A M. Paul Moriaud.

La lune monte au ciel assombri ; vene\ Messieurs, et vous. Belles Dames! Vous allei voir le plus vrai des drames : Pieri^ot qui pleure et Pierrot qui rit.

Les esprits forts ont déjà souri ; tant pis pour eux^ vene^^ bonnes âmes., car Arlequin prépare ses trames et Colombine attend un mari.

Venei aussi., tous ceux, toutes celles qui n'ont plus rien en leur escarcelle; sachei qu'on paie en disant merci.

C'est votre joie et votre souci qu'on a mis dans les vers que voici; venei au bruit joyeux des crécelles!

Le long des murailles grises, pimpant, furtif et jaloux, Pierrot court au rendez-vous vers les caresses promises.

Minuit, qui sonne aux églises, fait palpiter à grands coups son cœur plein de désirs fous, d'espoirs vains et de méprises.

Il va, narguant le courroux des maris sous leurs verroux, et ce n'est plus dans la brume

qu'un fantôme à pas de loup qui se glisse en grand costume, pimpant, furtif et jaloux.

Insoucieux des cris, des taloches,

vêtu de blanc été comme hiver,

le nez au vent, les mains dans les poches.

Pierrot sautille en sifflant un air.

Il ira loin; mais, comme il chemine, voici venir au bras d'Arlequin, œil noir, pied vif, voici Colombine qui lui jette un sourire taquin.

Ils vont, grisés d'amour et d'espace...

Demeuré seul et les bras ballants il suit des yeux ce bonheur qui passe, soudain plus blanc que ses habits blancs.

Pauvre Pierrot! Pauvre ami nocturne!

Tu verseras bientôt plus d'un pleur:

désormais seul, va-t-en, taciturne, la mort dans l'àme et l'amour au cœur.

Pierrot, beau comme un prince et fier comme un prélat, marche, tendant la jambe et redressant le cou; il ne se sent pas d'aise et d'orgueil, car il a Colombine à son bras qu'il mène... Dieu sait où.

Sur la ville pourtant le soir s'incline en maître, blessant l'essor des allégresses les meilleures, attristant le soleil tout près de disparaître et qui s'attarde encor aux vitres des demeures.

Mais, tout à son bonheur, Pierrot, pompeux et lent, passe, un poing sur la hanche; et, prêt à la bataille, promène sur la foule un regard insolent, sans s'émouvoir des quolibets dont on l'assaille.

Puis, tout à coup, voici que sa fierté se ploie ; voyez, son front se crispe et son regard s'épeure ; il sent comme un éclair s'évanouir sa joie et déjà monte en lui le regret de cette heure.

Au petit matin, si blême, si terne, dans la solitude et dans le brouillard, où tremblote encor un rais de lanterne, quel est ce pas lent comme d'un vieillard ?

Quel est ce visage exsangue? Serait-ce le père et l'ami des bons rires francs ? O compagnon cher des jours de détresse, mon pauvre Pierrot, comme je comprends!

Tu n'as pas trouvé Colombine au gîte et te voici, pâle et tramant tes os ; un dernier instinct te pousse et t'agite vers où la rivière entr'ouvre ses eaux.

Tout de blanc vêtu, mâchonnant des rimes, je te vois encor là-bas te mouvoir, levant des bras fous, comme pour un crime, et roulant des yeux morts de désespoir.

Dans la nuit lunaire et clémente, Pierrot, sur le pont d'Avignon, sans maîtresse ni compagnon, s'est accoudé sur l'eau qui chante.

Elle s'éloigne à petit bruit, toujours autre et pourtant la même, en reflétant la face blême de la pleine lune qui luit.

Qui luit, bienveillante et câline, compatissante à nos soucis, laissant un sourire imprécis flotter sur ses traits qu'on devine.

Au cours monotone et pensif de ses voyages solitaires elle a sondé tous les mystères de ce cœur d'amoureux naïf;

et, dans la clarté qui s'étale, calme, du haut du firmament.

Pierrot contemple fixement tout son passé d'amoureux pâle.

Mais l'heure passe. Sous le pont l'onde chuchote alerte et franche où la lune de moire blanche à la lune du ciel répond,

éternelle consolatrice

des amoureux et des jaloux,

qui, tout en clignant ses yeux flous,

poursuit sa route évocatrice.

Au crépuscule encor rose et gris, Pierrot se hâte avec des gambades ; c'est l'heure exquise où les sérénades vont éveiller les pauvres maris.

Sur ses traits fins, qu'un jeûne a maigris, brille l'orgueil d'être en escapade ; au crépuscule encor rose et gris.

Pierrot se hâte avec des gambades.

Adieu les jours traînés sans abri au gré pesant des heures maussades î Les bras ouverts pour des embrassades Pierrot sent tous ses chagrins guéris au crépuscule encor rose et gris.

ee

La ritournelle importune, sanglots, rires et baisers, des violons apaisés va mourir au clair de lune.

Colère., amour et rancune^ propos et regards osés^ tout cesse; vous vous taise\; chacun s'éloigne et chacune.

Les amoureux nonchalants^ s'en vont par les che?nins blancs dans la nuit calme qui rêve;

et voici pleurer en nous le passé lointain plus doux que Vair naïf qui s'achève...

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