IS
Inquiétude.
Le passé m'a rendu plus sagace et plus sage qu'un vieillard chargé d'ans mauvais et traversés; et, quand je me regarde au miroir du passé, c'est à peine si je reconnais mon visage.
Le passé m'a donné l'amour et me l'a pris; j'ai souffert d'oublier, souffert d'aimer encore ; il n'est plus, désormais, de larmes que j'ignore et d'espoirs dont mon cœur enfin ne soit guéri.
Le temps, si proche encor, où j'étais sans défense contre ma vie ardente et neuve, m'apparaît sans éveiller en moi ni crainte ni regret : le passé m'a rendu la paix de mon enfance.
Pourtant un jour viendra, peut-être, et j'en ai peur, où croulera la tour d'orgueil où je m'exile, tandis que, gémissant de tendresse inutile, je maudirai le vide immense de mon cœur.
Ma Jeunesse.
Encor un peu de temps, mon âme, quelques jours, quelques heures de vaine attente ou de tristesse, et je verrai, pâle et pensive, ma jeunesse renoncer à me suivre et me fuir pour toujours.
Encor un peu de temps, quelques heures furtives, quelques moments d'incertitude ou de regret, puis, devers l'ombre où tout s'achève et disparait. je verrai s'en aller ma jeunesse pensive.
Je la verrai me tendre, en un geste d'adieu, les chimériques tieurs dont je l'avais ornée, et qui, l'une après l'autre hélas, se sont fanées d'avoir donné leur àme à tous les vents des cieux.
Je la verrai, les yeux pleins de larmes amères,
dépouiller ses habits de fête, déposer
sa couronne illusoire et son sceptre brisé
pour prendre, en me quittant, le deuil de mes chimères.
Enfin je la verrai fuir et se perdre au loin, sans grâce ni beauté, le cœur et les mains vides, sans même avoir reçu sur ses lèvres avides l'humble baiser d'amour dont elle avait besoin.
Alors, privé de guide et dénué d'escorte, je poursuivrai ma route avec le double effroi d'être seul et de voir se dresser devant moi le spectre accusateur de ma jeunesse morte.
Conseil.
Si tu veux que le soir soit doux à tes pensées travaille dès l'aurore et chante en travaillant; sans retard ni répit, lève, d'un bras vaillant, la bêche ou le burin sur l'œuvre commencée.
Que, tour à tour, chaque heure, alerte et cadencée, approuve ton effort d'un regard bienveillant; et toi, poursuis d'un cœur joyeux, tout en veillant à rajeunir déjà tes forces dépensées.
Alors le crépuscule, accueillant et secret, dans l'ombre, t'offrira l'abri qu'il préparait à ceux dont le labeur avec le jour s'achève;
et la nuit, lente et calme, et tenant dans ses mains la clef du paradis mystérieux des rêves, viendra te suggérer l'œuvre du lendemain.