‹ Le silence des heuresChapitre 3 sur 6 · LA CHAMBRE CLOSE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE CLOSE

A MA Mère.

Je ne veux plus.

Je ne veux plus penser que des vers magnifiques, rythmés comme la mer, majestueux et lents comme des pèlerins, fatigués par les ans, qui marchent vers le Ciel en chantant des cantiques.

Je ne veux plus penser que des vers lents et forts, pieux comme les croix des églises rustiques, qui monteront à Dieu comme des chœurs mystiques, désarmant sa colère et calmant mon remords.

Je ne veux plus me plaire à ces strophes voilées, qui furent, dans mon àme où les désirs sont morts, une procession de vierges, dont les corps sont veufs, avant le temps, des âmes en allées.

Je ne veux plus me plaire aux rythmes nonchalants, mais, dans le temple des ténèbres ètoilées, je suspendrai l'essor de strophes envolées en vers sereins et forts, majestueux et lents.

Prière du matin.

Merci mon Dieu : la nuit n'a pas versé de songes

à mon esprit qui veut aimer la vérité.

Les rêves sont mauvais, car la réalité

semble moins belle après l'attrait de leurs mensonges.

J'ai dormi jusqu'au jour en sentant dans mon cœur le rythme égal de Votre paix surnaturelle; et je m'éveille, heureux de la tâche nouvelle qui me sourit à mon chevet comme une sœur.

Merci de ce refuge et de cette accalmie, merci mon Dieu de me donner ce bon réveil; mais faites-moi vaillant, pour suivre le conseil qui m'est dicté, venant de Vous, par cette amie.

Pour mériter encor Vos faveurs, ô mon Dieu, sans me lasser je vais lutter pour Votre gloire, jusqu'à l'heure où la nuit, décidant ma victoire, joindra mes mains sous le pardon du ciel tout bleu.

Tristesse.

Je suis triste ce soir car le jour qui s'achève

me laisse le regret d'avoir été celui

qui redoute la peine et l'effort; et la nuit

me versera l'angoisse au lieu d'être une trêve.

Car je suis le mauvais laboureur qui se lève avant le jour mais qui travaille avec ennui, remettant à demain sa tache d'aujourd'hui pour contempler, trop tôt, la moisson dans un rêve.

L'été devrait mûrir ma récolte. J'ai peur

que le temps qui s'en va ne rende ma vigueur

pareille au soc rouillé du laboureur indigne.

Quand l'automne assourdi soufflera dans son cor serai-je encor oisif, Seigneur, dans Votre vigne? Je suis triste ce soir, triste jusqu'à la mort.

Prière.

Enfant Roi dont les lois éternelles sont dures mais qui veux nous aider pour l'accomplissement, petit enfant sur les genoux de sa maman, Enfant Dieu que j'invoque en mes heures obscures;

donne moi la Bonté qui panse les blessures mieux que la charité, sans savoir, simplement, et, pour pouvoir les élever au firmament comme un enfant naïf, donne moi des mains pures.

Puis donne moi, car tu connais chaque détail,

d'aimer la solitude et d'aimer le travail

sans me laisser troubler par la rumeur des autres;

mais, pour combattre aussi le Monde insidieux, enseigne moi Toi-même, ainsi qu'aux Saints Apôtres, comment je dois prier Ton Père dans les Cieux.

Le Moine.

A l'heure déjà grise où le cri va se taire que jette vers le ciel ce monde que tu fuis, protecteur de mes jours et gardien de mes nuits, bon Moine qui serein rentres au monastère ;

ton conseil est de vivre obscur et solitaire, prisonnier du travail qui calme les ennuis, qui garde le cœur pur et sans désirs; et puis de ne pas souhaiter d'autre bonheur sur terre

que celui que l'on cueille en étant simple et bon, en ayant l'àme neuve et droite où le Pardon fleurit comme un lys vierge et dès avant l'otfense;

enfin de conserver l'espoir qu'après l'etfort,

tout blancs, tout purs et pour une nouvelle enfance,

nous serons réunis au Ciel sans plus de mort.

La Porte.

Porte, qui clos la chambre où j'ai, pour le travail,

le refuge béni des heures cadencées,

et, pour y réparer mes forces dépensées,

le lit qu'il faut, mais sans inutile attirail,

fais bonne garde, veille et sers d'épouvantail au vol, jamais repu, des mauvaises pensées de l'ombre du dehors sans relâche élancées; sois sainte, sois pieuse aussi comme un vitrail;

pour que, la nuit, pendant les mystiques silences, se répandent sur moi de calmes influences où baigne mon esprit comme en un flot divin;

sois vigilante encor et que rien ne t'échappe ; que Celui qui se tient à la porte et qui frappe, s'il vient à mon appel n'attende pas en vain.

Le Seuil.

Et toi, Seuil, que jamais, désormais je ne foule sans penser à ce jour où mes frères, en deuil, m'emporteront, cloué dans un étroit cercueil, et que le temps se sauve ainsi qu'un fleuve coule,

protecteur et gardien, sache éloigner la foule à quelques amis vrais limitant ton accueil; oui, mais avant tout sois la digue et sois l'écueil où viennent se briser la tempête et la houle.

Pour qu'en deçà soit un beau lac au tiot berceur, fleuri de nénuphars, sans barque, sans passeur, lac de légende où vont et viennent de grands cygnes;

d'où ne monte au couchant mirage ni vapeur, d'où l'horizon prochain s'éloigne en calmes lignes, et dont on voit le fond sans vertige et sans peur.

L'Espérance.

La moisson, que berçait le vent sur la colline, la moisson, verte encor, a péri par le feu; au bord du lac, qui jamais plus ne sera bleu, les grands chênes sont morts, du faîte à la racine.

L'horizon d'un éclair sinistre s'illumine.

Le laboureur à sa compagne dit adieu;

les femmes n'auront plus demain ni feu ni lieu

car l'Eglise, suprême espoir, est en ruines.

Pourtant quelqu'un franchit le seuil des temps meilleurs une enfant pâle, en deuil, aux yeux noyés de pleurs. Elle tressaille, ouvre les bras, s'élance, écoute ;

met les mains sur son cœur qui se gonfle d'aveux

pour celui qui paraît au détour de la route,

et sourit en cherchant des fleurs pour ses cheveux.

La Foi.

C'est le silence où tout espoir semble se taire, c'est l'attente inquiète où rôde le malheur, la solitude, où l'on entend souffrir son cœur; c'est le silence, c'est l'attente et le mystère.

Puis c'est l'absence où la tendresse s'exaspère, l'absence où le remords grandit avec la peur; c'est peut-être l'oubli, tragique et destructeur, ou c'est la mort et tout un passé qu'on enterre.

Mais la Foi n'a jamais douté, ne tremble pas. Au delà du tourment qui ronge et du trépas son regard extatique assiste à l'Invisible.

Ralliant nos espoirs d'un geste impérieux

elle veille à jamais, souriante et paisible,

et songe, en méditant des secrets merveilleux.

La Charité.

Vers tout ce qui subit l'existence fatale, dans chaque deuil sentant souffrir tout l'univers, le cœur ému, les mains pleines, les bras ouverts, la Charité s'en va, silencieuse et pâle.

Vers tout ce qui soupire et vers tout ce qui râle, en dépit des affronts, sans craindre les revers, au milieu des moqueurs, des fous et des pervers, elle s'en va, le cœur triste mais l'âme égale.

Elle aime, elle pardonne, elle espère, elle croit. Jadis elle a meurtri son front devant la Croix quand mourut le Seigneur d'Amour et de Misère,

L'Espérance et la Foi, bon guide et sûr appui, la mènent chaque jour sur un nouveau Calvaire où la Charité souffre et saigne comme Lui.

Noël.

Noël : un grand silence où des cloches lointaines, du fond des temps, du fond des âges révolus, suprême écho de l'hymne affaibli des Elus, quand sonnera minuit chanteront par centaines.

Noël : un grand silence étendu sous les Cieux,

une trêve d'Amour à toutes nos querelles

et voici lentement la Nuit surnaturelle

qui vient joindre nos mains, qui vient clore nos yeux.

La Nuit sainte, la Nuit d'amour et d'harmonie où passèrent jadis les Cantiques sacrés, sur le monde qui souffre incline par degrés son front grave fleuri d'étoiles infinies.

Car de nouveau l'Etoile incomparable luit pour donner sa lumière aux âmes obscurcies et, de nouveau, l'Enfant des vieilles prophéties s'otTre à l'homme au cœur dur qui ne veut pas de lui

Seigneur, ma vie errante et qui cherchait un Maître^ ma vie errante et lasse avant d'avoir lutté, a senti son espoir palpiter et renaître et tressaille de voir l'Étoile et sa clarté.

Seigneur, je viens à Vous du fond de ma misère, parmi la foule obscure et perverse où je suis le complice et l'ami de la femme adultère ; Seigneur je viens à Vous lourd d'angoisse et d'ennuis

Je viens à vous, Seigneur, sans oeuvres, sans mérite,, le Démon de Luxure habite dans ma chair; je suis, hélas, celui qui juge et qui s'irrite... Mais Votre Etoile luit toujours dans l'azur clair.

Daignez purifier mon cœur et ma mémoire, tuez à tout jamais l'orgueil de ma raison, et, pour faire un nouveau Miracle à Votre Gloire,. Seigneur, envoyez-moi guéri dans ma maison.

Berceuses.

Tous tes jouets, petit enfant rose, sont dans l'armoire et dorment en paix; dans ton berceau fais la même chose sous l'abri sur des rideaux épais.

Au bois, aux champs, les fleurs printanières ont clos leurs yeux dans le soir lilas ; dans ton berceau ferme tes paupières car mon regard ne te quitte pas.

Pour remplacer la lumière éteinte, la lune au ciel veille jusqu'au jour; dans ton berceau sommeille sans crainte, sous ma prière et sous mon amour.

Les nids jaseurs taisent leurs querelles; tout fait silence : on n'entend plus rien, plus rien, plus rien... Sauf le bruit des ailes à ton chevet de l'Ange gardien.

Les gens affairés cessent leurs tapages et rentrent joyeux dans la paix du soir. Dans notre jardin vois comme il fait noir : le moment n'est plus de tourner les pages

ô mon chéri blond du livre d'images ; ferme tes yeux las pour ne plus rien voir. C'est l'heure où la nuit lente vient s'asseoir auprès du berceau de ceux qui sont sages.

Par un chemin bleu, tout là-bas, voici,

sereine elle vient calmer le souci

qu'un songe importun met sur ton front rose,

Les Ogres méchants sont bien loin d'ici ; ton ami Pierrot, dans sa chambre close, souffle sa chandelle et s'endort aussi.

Ton berceau comme un hamac, tout doucement se balance ; faiblement dans le silence la pendule fait tic-tac.

On entend dormir le lac.

Une haleine sur la grève

se mêle aux rumeurs de l'eau ;

la dentelle du rideau

tout doucement se soulève.

C'est la nuit d'été qui rêve.

La pendule fait tic-tac ; bercé par sa ritournelle qui vois-tu? Polichinelle?

ou Chalande avec son sac ?

On entend dormir le lac.

Tout doucement se soulève ta poitrine de bébé ; dans le silence tombé quel est ce soupir sans trêve

C'est la nuit d'été qui rêve.

L'Adolescent.

Portant des lys dans ses mains claires, agile, clair et frémissant, souple et subtil, l'Adolescent paraît dans l'aube qui s'éclaire.

Il sourit, dédaigneux de plaire mais il tressaille, connaissant le prestige, encore innocent, de son attrait presque impubère.

L'éclair de son regard aigu

suscite un désir ambigu

dont sa chair connaît les morsures;

et, sur sa bouche et dans ses yeux, l'émoi des prochaines luxures couve, trouble et contagieux.

Le Portrait de Dorian Gray.

Ses yeux clairs, cruels et câlins qui n'ont pas leur pareil au monde, ses yeux clairs de cristal et d'onde, ses yeux pensifs et sibyllins;

sa bouche, encor presque enfantine, au sourire à demi railleur, sa bouche au sourire d'ailleurs où paraît l'émail des dents fines ;

le charme svelte de son corps où le désir sommeille encor en attendant qu'il le dévaste ;

tout cela fait naître en mon cœur l'extase grave et la douceur d'un amour inutile et chaste.

Sous l'eau calme de ses yeux, sous l'eau calme et complaisante, flotte un peuple insidieux de sirènes malfaisantes.

Le sourire, à peine éclos, de ses lèvres ambiguës sera source de sanglots pour les chastetés vaincues.

Sur ses mains d'adolescent bientôt va jaillir le sang du meurtre et du suicide ;

mais il restera sans pleurs le saphir clair et lucide de ses veux dominateurs.

Vertige.

Savourant lentement Tair bleu qui la caresse, sa main longue parmi les pages d'un roman, elle rêve et se berce imperceptiblement dans le fauteuil d'osier qui rythme sa paresse.

Silence. Les jets-d'eau jasent, doux et plaintifs. L'heure vibre d'un chaud bourdonnement d'abeilles. Terreur ! Il lui semble soudain qu'elle s'éveille d'un songe d'autrefois, lucide et fugitif!

Et, de vouloir trouver, au fond de sa mémoire, le lieu, l'âge et le jour, elle voit sa raison tourner en vain, sous un ciel bas, sans horizon, au ras d'un lac dont l'onde à l'infini se moire...

Et c*est l'après-midi lente d'un jour d'été qui fait languir d'amour et défaillir les roses ; et, devant le mystère innombrable des choses, son esprit tremble, hésite et reste épouvanté.

La Pénitente.

Pour avoir trop connu l'orgueil d'être belle au milieu des fêtes, je veux coucher dans un cercueil mon corps vanté par les poètes.

Pour avoir aimé les décors d'un monde impie où tout s'altère, ce soir, je veux traiter mon corps comme un cadavre qu'on enterre.

Ce corps invinciblement beau sous la splendeur de sa peau douce, je veux le promettre au tombeau avant que la mort ne l'y pousse.

Je ferai tomber sans regret ma chevelure lourde et fauve dont l'ample manteau me parait dans la pénombre de l'alcôve.

Puis, d'un suaire à longs plis droits, sans une fleur, m'étant vêtue, dans le cercueil aux murs étroits j'étendrai ma chair de statue.

Toute la nuit, jusqu'au signal des clochers vers l'aube prochaine, je songerai, d'un cœur égal, au néant de ma beauté vaine.

Je songerai que la Douleur me guette et déjà me condamne, et que sous mon sourire en fleur, une tête de mort ricane ;

qu'après les maux et les tourments qu'un jour il faudra que j'endure, un jour aussi, mes ossements blanchiront dans la tombe obscure...

Aussi, sans plus de vanité

ni plus rien d'humain qui m'égare,

en face de l'Éternité

me relevant comme Lazare,

le front serein, les yeux ouverts désormais sur ce que nous sommes, reniant un passé pervers, je m'en irai parmi les hommes.

Le Réprouvé.

L'amour que je ne connaîtrai que par le rêve et la chimère, l'amour hélas, hante en secret mon cœur qui le niait naguère.

Dans mon cœur, si faible aujourd'hui, •c'est lui qui palpite et respire, je suis sa proie et, jour et nuit, il fait sa tâche de vampire.

Car il s'est glissé dans mon sang, poison sûr, sans cesse et sans trêve, philtre subtil et tout puissant dont l'œuvre jamais ne s'achève.

Mais, lorsque je veux apaiser ma soif obstinée et fatale, ma bouche fait peur au baiser ■qui fuit mes lèvres de Tantale.

Le pli de mon front soucieux attriste les amantes vaines et mon regard fait peur aux yeux quand je veux y baigner ma peine.

Depuis longtemps j'attends mon tour et c'est en vain que je mendie :

mon désir fait peur à l'amour dont j'avais cru guérir ma vie.

Tourment sans espoir ! Et pourtant j'ai droit au baiser comme un autre ; j'ai le droit d'avoir au printemps le lit tiède où la chair se vautre.

J'ai droit au bonheur animal d'étreindre un corps, comme une proie, de l'aimer en lui faisant mal, en criant ma force et ma joie.

Mais l'amour châtie aujourd'hui l'orgueil pervers de ma jeunesse et fait son œuvre jour et nuit, poison lent, sans trêve et sans cesse.

Quand le soir ambigu descend, je scrute l'ombre des charmilles pour y surprendre, en frémissant, les mystères des jeunes filles.

Et je me glisse à pas prudents sous la lune ironique et blême en levant des regards ardents vers les fenêtres où l'on s'aime.

Mais, quand je vois des amoureux échanger serments et prières, j'appelle le malheur sur eux et blasphème en cherchant des pierres.

lOI

Verlaine.

Verlaine, une chanson limpide et cadencée, qui berce un rêve encor meurtri par le malheur; un paysage simple, où des arbres en fleur ont l'air d'être de blancs bouquets de fiancée;

une âme hélas de bons vouloirs ensemencée, et puis des cris, des mots brutaux et querelleurs^ des repentirs et des regrets baignés de pleurs ; une oraison toujours en vain recommencée.

Verlaine, un soir de pluie où clignent dans le vent

des feux pervers, insidieux et décevants,

un soir trouble où les faux beaux jours versent l'ivresse;

la chapelle où la Vierge intercède et bénit puis des réveils et des départs vers la sagesse et vers la Bonne Mort qui sauve et rajeunit.

A Jules Laforgue.

Laforgue, triste ami, pauvre ami. doux ami,

vers toi, dont l'àme éparse dans le vent d'automne,

s'inquiète, s'épeure et s'afflige et gémit

dans la Complainte des Dimanches monotones;

je viens d'aller vers toi, vers ton âme et vers toi, par un jour lent, mêlé de soleil et de pluie, où mon bonheur, passait peut-être près de moi ; ei j'ai parlé d'amour avec ton àme enfuie.

Tristesse d'être seul au milieu des regards ! Misère de songer à toutes les misères, et de penser qu'on meurt un peu, qu'il se fait tard, et que nulle ne veut venir, et qu'on espère !

Pianos longuement tapotés par des mains qui conservent l'odeur des cheveux qu'elles tressent! Ah! dire qu'il faudra recommencer demain! Détresse de songer à toutes ces détresses !

Laforgue, triste ami, je suis le Pierrot blanc, l'amoureux-fou des jeunes filles impassibles, toujours prêt à donner son cœur, puis s'en allant, désespéré de voir que c'était impossible.

Je suis le Pierrot fugitif, mort à demi, déjà spectre sous le linceul de lune blanche. Presque aussi mort que toi, Laforgue, pauvre ami, sur mon cercueil futur je m'étonne et me penche.

Et, tandis qu'il pleuvait lentement sur les toits, sur la rue où traînait l'Orgue de Barbarie, Laforgue, doux ami, je suis allé vers toi qui vis au paradis des âmes sans patrie.

Chanson.

Tout l'espoir d'un cœur candide flotte dans le vent léger dont le souffle à peine ride le gazon neuf du verger.

Tout l'émoi des fiancées rêve et chante dans les nids sur les branches balancées au gré du vent rajeuni.

Le ruisseau, qui suit sa pente vers l'écluse et le moulin, dit une histoire pimpante sur un rythme alerte et fin.

La maison, qui va renaître, se réveille en frémissant; les rideaux de ses fenêtres font des signes au passant.

Le seuil a craqué de joie sous les pas de l'étranger; et le ciel tout grand s'éploie peuplé d'oiseaux messagers.

Le moment d'aimer son rêve vient de tinter au beffroi :

Tout s'apprête et tout s'achève pour le passage du Roi.

io8

Avril.

Tout l'avril rit, frémit et chante; c'est le retour et c'est l'éveil après les ennuis de l'attente que dissipe enfin le soleil.

Après les ennuis éphémères c'est l'éveil du vieux rêve et c'est le retour naïf des chimères au cœur où rien ne fleurissait.

Le soleil prête à l'eau qui coule ses sourires intermittents et voici revenir en foule tous les mirages du printemps.

Voici revenir dans la brise un parfum qu'on avait cru mort et la romance désapprise va tenter un nouvel essor.

Le songeur, oubliant son livre, défaille d'un plaisir obscur.

Tout ce qui recommence à vivre est baigné d'air libre et d'azur.

Tout l'avril rit, frémit et chante; le cœur oublie... et, lentement, voici paraître la passante aux yeux d'amour et de tourment.

IIO

Renouveau.

Paisible et gai, sous les rayons encor timides du soleil printanier qui danse sur les murs, le pauvre cimetière, après les mois obscurs, est un jardin naïf aux parterres humides.

Il s'éveille, il frémit, silencieux et frais; la brise se parfume aux senteurs exhalées et les enfants viendront jouer dans les allées, insouciants, sans peur des croix ni des cyprès.

Car c'est en vain qu'on jette au fond des tombes neuves les corps que l'existence a meurtris de ses coups, c'est en vain que dans la Chapelle, à deux genoux, se prosterne le deuil des enfants et des veuves.

Il suffit d'un rayon, d'un refrain puéril, et calme, poursuivant ses œuvres éternelles, la Vie épanouit des fleurs toujours nouvelles et sourit doucement dans le soleil d'Avril.

ui

Le ciel boudeur.

Le ciel boudeur, tour à tour éclairci, puis de nouveau s'attristant pour l'orage, met dans les cœurs et sur chaque visage Tanxiété d'un doute et d'un souci.

Pourtant on rêve, on jase, on danse aussi sous les frissons nouveaux-nés du feuillage ; le lac se ride au fond du paysage, la brise embaume et le temps passe ainsi.

Comme pour mettre un terme à cette joie,

le crépuscule inquiet se déploie

et, lentement, comme un voleur en quête,

faisant monter des larmes dans les yeux, se glisse en nous, sournois, insidieux, le désespoir des lendemains de fête.

Unisson.

L'heure du rêve et du mensonge, l'heure fragile est de retour; vert tendre et rose tour à tour, le crépuscule se prolonge.

L'eau dormante, où la rame plonge, se pâme et soupire à l'entour de la nacelle où notre amour s'idéalise comme en songe.

L'ombre immobile où nous glissons bannit les doutes, les soupçons, bénit et rapproche les âmes.

Elle absout nos cœurs apaisés et mêle la chanson des rames à l'extase de nos baisers.

Pluie.

Du ciel tranquille où la clarté se joue elle descend sans hâte sur la boue; ce sont les pleurs du chagrin qu'on avoue qui, doucement, ruissellent sur la joue.

De la musique éparse et monotone

fait murmurer la forêt qui frissonne;

et tout s'apaise, et le cœur qui s'étonne,

le cœur en pleurs pressent qu'on lui pardonne.

Sans plus tenter l'aventure des routes prêtons l'oreille à la plainte des gouttes et nos douleurs se dissiperont toutes.

Dans cette fin d'après-midi maussade soyons l'enfant, bercé d'une ballade, qui s'assoupit en se croyant malade.

Solitude.

L'heure où se mêlent les contours, l'heure incertaine est de retour; pas un arbre ne se balance, et, sur la ville en somnolence, l'heure pâle sonne à la tour.

Solitude au fond du Silence...

Le fleuve, où tremble le reflet des arbres bleus et violets, le fleuve lourd coule sans vagues et, sans bruit, frôle les galets.

Solitude et tristesse vague...

Le passé, que j'ai cru bannir, s'obstine encor à revenir, tout mon passé d'attente vaine; dans l'ombre de la nuit prochaine je n'ai pas même un souvenir d'amour pour consoler ma peine.

ns

L'heure immobile, l'ombre et l'eau..

Du silence en moi fait écho; l'onde glisse ; un souffle, un sanglot, monte d'elle où la lune éclot...

Solitude, où la lune double glisse et tremble dans son halo; solitude en moi de nouveau, solitude en mon âme trouble...

ii6

Trêve.

Embaumant l'herbe et la forêt la brise fait chanter les branches entre lesquelles m'apparaît le lac, paré d'écharpes blanches.

L'heure vibre au clocher lointain ; le sentier tourne ; je découvre un village, où brille et s'éteint l'éclair des fenêtres qu'on ouvre.

Et voici les jardins en fleur, les lys rustiques et les roses...

Et soudain je sens dans mon cœur la gaîté calme de ces choses.

Est-ce la fin du vieux remords qui me poursuivait d'heure en heure?

Et j'entrevois, jusqu'à ma mort, l'avenir facile et sans leurre.

A mi-voix.

Voici, loin du soleil, la trêve désirée,

l'ombre silencieuse et la fraîcheur de l'eau ;

la forêt se recueille, exactement mirée,

sans un souffle de brise et sans un chant d'oiseau.

Ce sont des troncs puissants, plus forts que la tempête, des feuillages, des fleurs, des lierres, des buissons. Pas un rameau ne bouge et cela se répète dans l'eau verte et profonde où passent des frissons.

C'est tout à coup le calme et l'abri d'une église aux piliers éternels, aux vitraux bleus et verts; c'est enfin la nature immobile et soumise, versant son influence à nos esprits pervers.

Cessons donc de tenter la révolte impuissante, oublions jusqu'aux mots d'amour et de bonheur et parlez bas, à mots discrets, pour que je sente dans mon cœur inquiet la paix de votre cœur.

ii8

Tous les regrets.

Tous les regrets, toutes les tristesses et tous les deuils qui viendront un jour, tout ce qui meurt et tout ce qui cesse, toute la peine avec tout l'amour;

tout ce qui pleure et tout ce qui prie, tout le passé puis tout l'avenir tombe ce soir, tombe avec la pluie dans les cœurs las de se souvenir.

Du livre lu la dernière page tremble aux lueurs mouvantes du feu; sur le sentier qui mène au village des fiancés se disent adieu.

L'heure de brume et de crépuscule

mêle du doute et du désespoir

au cœur troublé des vierges crédules

et leurs grands yeux contemplent sans voir.

Le feu tressaille et meurt dans les cendres,

le livre est lu, c'est la fin de tout;

la lampe hésite et voici descendre

la nuit plaintive où court un vent fou.

Pesant de pluie et de souvenances

le vent de nuit conte, tour à tour,

aux cœurs lassés leurs vieilles souffrances

et tous les deuils qui viendront un jour.

Romance banale.

Pensif, subtil et nonchalant, l'automne s'en vient à pas lents, moissonnant les fleurs et les rêves ; et nos cœurs, pareils aux jardins, vont perdre, jusqu'à l'an prochain, l'orgueil de leurs floraisons brèves.

Nos cœurs vont perdre, tour à tour,

l'illusion de leur amour,

et l'amour de leur espérance ;

car l'automne en manteau fané

parmi la brume a ramené

la solitude et le silence.

Les bonheurs du printemps défunt ne survivront pas au parfum des roses déjà dispersées, et que déjà le souvenir évoque et cherche à réunir pour en consoler nos pensées.

Et c'est, dans un premier frisson, la fin dolente des chansons dont pleure la suprême note ; c'est l'amie au cœur défaillant et qui prolonge, en s'en allant, un dernier baiser qui sanglote.

Les feuilles d'or...

Les feuilles d'or, les feuilles mortes, toutes les feuilles de l'été, tombent au vent qui les emporte tombent au vent qui les escorte d'un appel sans fin répété.

Parmi l'averse qui crépite

et vers l'hiver qu'on sent venir

leur vol épars se précipite;

les rameaux frileux qui s'agitent

semblent vouloir les retenir.

Tout l'été succombe avec elles et l'espoir de tous les printemps; dans l'ouragan qui les flagelle les arbres déserts se rappellent et se font signe en sanglotant.

Mais les arbres n*ont plus de sève, les cœurs pleurent d'avoir chanté et le vent pourchasse et soulève les feuilles d'or, les feuilles brèves, toutes les feuilles de l'été.

Ce soir...

Ce soir les clochers se plaignent ensemble sous l'anxiété du ciel équivoque ; les chagrins confus que l'automne évoque répondent au fond du passé qui tremble.

Et c'est comme un chant de flûtes lointaines qui vient jusqu'à moi dans les arbres jaunes où le vent gelé cueille des aumônes, larges pièces d'or en tas sous les chênes.

C'est aussi là-bas la vieille romance et son refrain grêle à travers la brume ; tous les désespoirs que l'automne exhume peuplent de soupirs la nuit qui commence.

C'est la ritournelle ambiguë et lente, comme d'un aveugle au bord d'une route, dont la mélodie est fausse, tremblante, tant je l'ai rêvée autrefois sans doute.

La chanson d'amour supplie et se moque pour des yeux déjà vagues, comme en songe, et la plainte des clochers se prolonge sous l'anxiété du ciel équivoque.

Lautomne...

L'automne, avec la pluie et les cloches lointaines, avec l'odeur de l'eau, des feuilles et des champs, l'automne, avec sa brume et ses soleils couchants, est le temps des départs et des tristesses vaines.

Partir, se dire adieu sous la pluie et sourire ! Evoquer longuement tant de bonheurs enfuis, baisser des yeux troublés par les larmes, et puis se quitter lentement sans plus savoir que dire...

L'automne, avec la pluie et les chemins mouillés, me raconte une douce et douloureuse histoire avec de longs adieux près d'une eau lourde et noire et des baisers sous de grands arbres dépouillés.

L'automme fait songer aux pâles jeunes tilles dont le front clair s'appuie aux vitres dans le soir, et dont le cœur a mal de tout le désespoir épars au vent plaintif qui fane les charmilles.

Neige.

Sur le paysage automnal la neige met sa mousseline; lentement la poussière fine tombe du ciel d'un vol égal.

C'est un grand geste machinal de quelque main blanche et câline dont l'abaissement nous confine au fond d'un rêve virginal.

Un lourd silence s'amoncelle.

Sur la pâleur universelle pèse une torpeur de couvent.

Mais quelqu'un d'invisible passe car on voit s'écrouler souvent la neige d'une branche lasse.

Chanson par la neige.

La neige tombe lentement.

Le silence qui l'accompagne augmente, et, dans Téloignement, paisible, avec un geste lent, la neige bénit la campagne.

L'exil qui nous sépare encor, peut-être pour la vie entière, l'exil qui sépare les corps peut durer jusqu'à notre mort :

portons nos cccurs au cimetière.

Faisons ce rêve consolant qu'un doux soir de neige et de givre, sous la danse des flocons lents, on vienne au cimetière blanc coucher nos deux corps las de vivre.

Faisons ce rêve d'avenir

que, malgré nos doutes, nos fautes,

la mort consente à nous unir

et qu'ainsi nous puissions dormir

un jour, pour toujours, côte à côte.

Extase.

J'ai vu tressaillir l'horizon nuancé de teintes fragiles ; et, sur des musiques agiles, mon cœur est sorti de prison.

Il s'est élancé par les routes

au devant du bonheur qui vient;

il se recueille, il se souvient

mais c'est la fin des anciens doutes,

C'est la fin de tous les regrets ; mon àme se sent éternelle, la certitude chante en elle comme un lac abondant et frais.

C'est l'heure attendue entre toutes qui vient, à pas silencieux, détacher le bandeau des \eux; et c'est la fin des anciens doutes.

lîî

Et c'est pour toujours! Un printemps éternel en moi se déploie ; c'est pour toujours : j'ai de la joie et du sourire pour cent ans.

J'écoute chanter les fontaines et le feuillage et le gazon :

mon cœur est sorti de prison au son de musiques lointaines.

Cantique.

Tant d'espoir, tant d'allégresse, entre avec le jour qui croît, que mon cœur est plein d'ivresse, presque sans savoir pourquoi.

Tant de Rêve et de Légende flotte dans le vent léger que mon àme, toute grande, s'ouvre au souffle messager.

Tant d'amour frémit et chante par la voix des clochers bleus que les larmes de l'attente déjà sèchent dans mes yeux.

Qu'ils sont loin mes jours d'épreuve!

Car l'amour m'a répondu, car ma vie en robe neuve découvre un secret perdu.

Car le Rêve et la Légende, apparus à mes côtés, sont venus me faire offrande de leurs joyaux enchantés.

Tant d'espoir conduit ma vie, tant d'orgueil et tant de foi, que mon cœur n'a plus d'envie presque sans savoir pourquoi.

Les mains de tendresse...

Les mains de tendresse et d'accueil, les mains de candeur et d'aurore qui me conduiront sur le seuil des félicités que j'ignore ;

les mains de jeunesse et de foi qui, pour me vêtir d'innocence, un jour se donneront à moi, sans partage et sans réticence ;

les mains d'avenir et d'espoir,

ces mains simples qu'en vain j'appelle,

où dois-je les chercher ce soir?

Les mains que j'invoque, où sont elles?

Peut-être hélas qu'en ce moment la fièvre d'aimer les embrase ; ou les joint-on pieusement pour la prière et pour l'extase?

Ont-elles connu les langueurs des attentes crépusculaires?

Rêvent-elles parmi les fleurs, au jardin que la lune éclaire?

Allument-elles, chaque nuit la lampe qui tremble et murmure, la lampe qui tremble et qui luit a l'abri de la vitre obscure ?

Ont-elles perdu sans espoir l'anneau d'un bonheur éphémère?

Ont-elles renoncé, ce soir, à compter les grains du Rosaire ?

Ces mains qui me feront accueil au seuil des voluptés nouvelles, ces mains sans faste et sans orgueil, où sont-elles? Quand viendront-elles?.

Affranchissement.

Le temps a passé comme un tieuve ; aujourd'hui, sans savoir pourquoi, je sens naître et grandir en moi comme une fête étrange et neuve.

J'ouvre mes mains dans le soleil, mes mains qui veulent des caresses, car les rayons semblent les tresses de cheveux souples et vermeils.

Je les tends vers tous les mystères, je les offre au vent des chemins; ô qui voudra prendre mes mains, ces mains si longtemps solitaires?

Mes yeux, éblouis et charmés, ne savent pas s'ouvrir encore mais je vois de grands yeux d'aurore dans la nuit de mes \eux fermés.

Mes lèvres, qu'une haleine touche, je les sens qui pâlissent pour le tout premier baiser d'amour qui vient de fleurir sur ma bouche.

Et je sens bondir dans mon cœur les flots d'une allégresse sourde ; ô mon Dieu, mes lèvres sont lourdes de tous les baisers du bonheur!

Et ma jeunesse inassouvie

marche au grand soleil comme un Roi ;

mes lèvres ont soif à la fois

de tous les baisers de ma vie.

Le temps, avec le souvenir, le temps a passé comme un fleuve, et mon âme à longs traits s'abreuve au lac serein de l'avenir.

Etre aimé.

k William Rossel.

Etre aimé sans savoir pourquoi, sans deviner et sans comprendre et sentir son cœur las d'attendre palpiter d'orgueil et d'effroi.

Etre aimé d'amour simple et triste, d'amour grave et comme automnal, dans l'oubli d'un passé banal, du passé dont rien ne subsiste.

Etre celui qui trouve enfin la fleur étrange qui fait vivre, la fleur qui charme, qui délivre et qui transforme son destin.

Etre celui qui sait la route, l'avenir et le mot secret mais qui s'en va d'un air distrait de peur qu'un passant ne se doute..

MT

Etre aimé d'amour simple et fort, d'amour que le temps fortifie; aimer de même et voir sa vie claire et calme jusqu'à la mort.

En passant.

Rien n'existe encor entre nous, rien qu'un sourire involontaire, Passante au regard grave et doux que l'aube d'un espoir éclaire.

Rien qu'un bonheur silencieux entre nos âmes et nos peines.

Passante au regard anxieux voilé par trop de larmes vaines.

Dois-je suivre tes pas légers vers l'avenir qui devient sombre, Passante aux yeux découragés de regarder au loin dans l'ombre?

Et vais-je obéir aux conseils du rêve heureux qui se prolonge.

Passante aux yeux presque pareils à ceux que j'aime dans mes songes?

Rencontrer sur sa route, un soir, à l'heure où les âmes s'appellent, celle qu'on cherche sans espoir; la reconnaître et la voir belle.

Passer un soir, simple passant au cœur naïf, pensif et tendre, et reconnaître, en frémissant, l'amie au cœur blessé d'attendre.

Lire en tremblant dans ses yeux gris l'aveu de son cœur solitaire; sans dire un mot s'être compris et s'aimer pour la vie entière.

Mais soudain se sentir en deuil, sentir que le destin s'arrête, échanger à peine un coup d'œil et passer sans tourner la tête...

Passante.

Vous, dont j'aime aujourd'hui la grâce fugitive, Passante, dont le charme enfantin me séduit, mon rêve, qui ressemble au vôtre, et qui vous suit^ vous devine crédule, ignorante et craintive.

Vous aimez sans comprendre et pleurez sans savoir; vous avez dans vos yeux trop grands. Passante frêle, l'étonnement naïf de vivre, auquel se mêle l'amour mystérieux de l'automne et du soir.

Passante, je connais votre voix sans l'entendre; je sais que le passé ne vous reproche rien, car votre cœur possède encor, comme le mien, l'espoir d'on ne sait quoi de magique et de tendre.

Passante, j'ai compris la douceur de vos mains ; vos mains lentes n'ont pas d'anneau qui les profane et, malgré son parfum sachant qu'elle se fane, vous n'avez pas cueilli la rose des chemins.

Mon rêve de ce soir vous frôle et vous épouse, mon rêve, à votre insu, vous évoque et vous suit, furtive enfant qui va s'effacer dans la nuit. Passante de ma vie inquiète et jalouse.

Sans espoir.

Etrangers l'un à l'autre et pourtant, j'en suis sûr, unis par les mêmes désirs, les mêmes doutes, ils avancent tous deux, séparés par un mur que le devoir aveugle élève entre leurs routes.

Tous deux sont possédés par le même regret de ne pouvoir se tendre une main fraternelle; mais ils vont, résignés, sachant que ce serait mauvais pour lui, sans doute, et dangereux pour elle

Il a lu, dans ses yeux de calme et de douceur, qu'elle aurait su si bien comprendre sa chimère, si bien lui faire accueil dans sa bonté de sœur, la consoler avec des tendresses de mère.

Elle sait qu'il est triste et fier, mais faible aussi, mais. timide, conime un enfant grandi trop vite, qu'il a besoin d'amour et qu'il est en souci pour le chemin qu'il lui faut suivre; et qu'il hésite

Mais, ayant immolé tout rêve décevant,

ils poursuivent, sereins, leur marche parallèle,

et, bien que le regret les attriste souvent,

cela vaut mieux pour lui, sans doute, et mieux pour elle.

Hâtant des pas égaux vers l'avenir obscur ils iront, sans que rien en eux se modifie, étrangers l'un à l'autre, et pourtant, j'en suis sûr, s'aimant d'un cœur fidèle et pour toute la vie.

Avènement.

Mon cœur était lassé d'attendre,

mon cœur était sans lendemain,

et j'errais, le pas incertain,

sans rien voir et sans rien comprendre.

L'ombre à jamais semblait s'étendre mais vous passiez sur mon chemin et vous m'avez mis dans la main le lys de votre pitié tendre.

Alors mes yeux se sont ouverts ; j'ai délaissé les pays verts où s'attardait mon indolence

et tous les orages sont vams

car j'ai, pour compagnons divins,

la Certitude et le Silence.

L'ombre douce..

L'ombre douce envahit mon cœur; il y prie une cloche claire et les grillons crépusculaires vont cesser leur appel moqueur.

Car c'est le soir et l'accalmie, la trêve obscure et sans témoin dans mon cœur qui s'étend au loin, telle une campagne endormie.

C'est la fin du jour et du bruit.

Oh le silence! Mes pensées au gré du vent sont balancées comme des rameaux lourds de fruits.

Et c'est la nuit longue, opportune, qu'un bon Génie ensorcela; quel silence ! Et, sur tout cela, mon amour comme un clair de lune !

Egoïsme.

Pourquoi souhaiter l'Avenir quand l'heure couronne ma tête et me conduit dans une fête qui jamais ne pourra finir?

Le tieuve, où se mire ma vie, est si paisible à mes côtés que le lac aux bords enchantés ne sait me faire aucune envie.

Dieu me conduit par le chemin promis jadis à ma tristesse :

pourquoi vouloir d'autres richesses quand j'ai des trésors dans la main?

Et, si mon bonheur est le vôtre, j'aurai la paix jusqu'au tombeau car j'habite un palais trop beau pour jamais en rêver un autre.

Ma Pensée.

Aux premiers temps de mon amour, ma pensée, oisive, sereine et souriante, était la Reine qui rêve au balcon de sa tour.

Elle était reine, mais un jour, lasse de son manteau qui traîne elle a jeté sa pourpre vaine et fui son palais sans retour.

Lasse de vivre à l'étourdie,

vers tout ce qui souffre et mendie,

et par tous les sentiers humains,

son front clair couronné d'épines, elle s'en va, joignant les mains, le cœur plein de pitiés divines.

Pour mieux aimer.

Afin de vous prouver ma tendresse fidèle mieux que par des serments plus fugitifs que l'air et mieux qu'en promettant ma chair à votre chair, je veux rendre pour vous ma vie ardente et belle.

Je veux rendre pour vous ma vie universelle, oublier tout sarcasme et tout sourire amer, et, chaque jour plus fort, plus fervent et plus fier, m'acharner à l'assaut d'une tâche nouvelle.

Je veux, pour mieux aimer, que mon amour soit grand.

Qu'importe alors, si votre cœur indifierent

se refuse à comprendre ou m'accuse ou m'exile?

Car, malgré tout, je garderai jusqu'à la fin l'orgueil de n'avoir pas fait un rêve inutile et d'être, grâce à vous, plus fort que mon destin.

is

Usque dum vivam et ultra.

Vous verrai-je aujourd'hui? Qu'importe! Ma pensée partout où vous allez vous précède et vous suit, servante qui s'obstine et qui, jamais lassée, vous escorte le jour et vous garde la nuit.

Ma pensée, à jamais attentive et fidèle, fait cortège à la vôtre et la prie à genoux; sa destinée est d'être à jamais auprès d'elle, malgré le temps, malgré l'espace et malgré vous.

Vous verrai-je demain? Qu'importe encor, qu'importe! Les jours d'exil sont longs, vous êtes loin d'ici; mais, où que le Destin vous laisse et vous emporte, il entend mon appel et m'y conduit aussi.

Vous reverrai-je un jour? Qu'importe! D'heure en heure ma pensée est unie à la vôtre et vous suit (et votre mort n'est pas de celles que l'on pleure) malgré l'espace et dans mille ans comme aujourd'hui.

La Cime.

Comme sur un pays qui s'apaise et s'endort

au fond d'un crépuscule où tous les clochers sonnent

tandis qu'un demi-jour violet flotte encor,

jetons sur le passé des regards qui pardonnent.

Retournons nous, pareils à des voyageurs las mais orgueilleux et fiers des forces dépensées ; et, comme eux, regardons à nos pieds, tout là-bas, contemplons ce qui fut du haut de nos pensées.

L'ombre vient, regardons tant que nous pourrons voir; écoutons : nos chagrins se plaignent et nos fautes, nos souvenirs s'en vont, deux par deux, dans le soir, dans le soir nos regrets sont assis côte à côte.

Et l'ombre du passé va clore sa prison

et descendre sur ce pays qui fut le nôtre;

pourtant nous savons voir encor, à l'horizon,

les chemins bleus qui nous ont conduits l'un vers l'autre.

Nous revoyons les jours d'allégresse et de foi, les jours légers, les jours de force et de courage, où nous allions, le front couronné, sans effroi, pèlerins fascinés par le même mirage.

Puis notre œil reconnaît les détails du chemin, s'attarde aux places d'ombre où, lassés de la course, nous avons entendu la peur du lendemain frémir et sangloter dans la chanson des sources.

Mais tout cela, verger magique, vallon bleu,

lac secret, caressé d'un vol de libellules,

n'est déjà plus qu'un rêve et pâlit peu à peu,

puis tremble et va s'éteindre au fond du crépuscule.

Sur cette cime où les chemins nous ont conduits, devons nous, malgré l'heure et l'ombre solitaire, nous attarder longtemps en face de la nuit qui cache à nos regrets les sites de naguère?

Devons nous, redoutant de mourir et jaloux

du passé cher qui va s'effacer tout à l'heure,

chercher à retenir ce qui reste de nous

parmi l'ombre nocturne où le vent tourne et pleure ?

Non! car, dans un instant, le soleil va surgir, tournons vers lui, vers l'avenir, des regards graves, où se lise l'orgueil de vouloir et d'agir, et sentons battre en nous nos coeurs libres d'entraves.

Tournons vers l'avenir des regards aguerris, car le passé nous aime et l'avenir est traître; armons nous de vaillance et même de mépris, soyons prudents et nous serons ce qu'il faut être.

Voyez : la route est longue et semble, par endroits, hésiter et se perdre en des forêts d'épines ; ailleurs elle conduit par de longs pays froids, plus loin nous serons séparés par des collines.

Mais tout cela n*aura pas d'empire sur nous, sur nos âmes de rêve et d'infini hantées, tandis que nous irons, sans plier les genoux, nous sentant revêtus d'armures enchantées...

Comme vers un pays qui s'éveille au matin, baigné d'azur, dans la chanson frêle des cloches, tandis que se prépare, en nous, notre destin, allons à l'avenir sans peur et sans reproches.

N'oublions pas le sable et l'ennui du désert,

pensons que l'ouragan peut toujours nous surprendre,

pieusement souvenons nous du passé cher

et, quoi qu'il nous arrive enfin, sachons attendre.

Et délaissons tous deux le sommet azuré pour suivre le chemin de la tâche éternelle en descendant, d'un pas tranquille et rassuré, front levé, regard clair, dans l'aube solennelle.

Je songeais à rythmer la pensée et le rêve, ce qui chante ou s'attriste en moi, le souvenir qui retourne vers vous comme un flot vers sa grève, les échos du passé, les voix de l'avenir.

Je rêvais de fixer pour vous l'insaisissable, les secrets confiés à l'ombre, au vent qui fuit et les aveux tremblants qu'on écrit sur le sable à l'heure où la mer lente avance dans la nuit.

Tout ce qu'on ne peut dire en paroles humaines je voulais le traduire en rythmes incertains pour qu'en prêtant l'oreille à mes strophes lointaines vous sentiez tout mon cœur frémir entre vos mains.

Les heures de la nuit, de l'ombre et du silence passaient, cortège évocateur, et, tour à tour, m'adressaient un regard de calme vigilance avant de s'éloigner, sans répit ni retour.

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Une à une et laissant la paix sur leur passage, les heures franchissaient puis délaissaient mon seuil; et chacune, à son tour, m'apportait un message de foi surnaturelle ou d'invincible orgueil.

Et, tandis que passaient les heures surhumaines, pour mériter leurs dons j'ai fléchi les genoux, sans oser profaner par des cadences vaines le Silence infini qui planait entre nous.

L'heure sonne...

L'heure sonne, à jamais enfuie, et c'est la fin d'un bonheur que le souvenir déjà repousse, d'un bonheur aussi court que tout autre, aussi vain : soyez grave devant la vie et soyez douce.

L'heure sonne à jamais fanée ; ô mon Amour, mon pauvre amour pour vous n'est déjà plus le même ; songez à tout ce qui s'éloigne sans retour : soyez triste si vous voulez que je vous aime.

Chaque minute emporte un peu de mon espoir d'éterniser enfin mon rêve auprès du vôtre; et nous sommes hélas en deuil sans le savoir : songez que l'un de nous doit mourir avant l'autre^

J'ai mis tant de silence...

J'ai mis tant de silence et tant de solitude,

tant d'ombre, tant de songe et de mensonge hélas,

tant d'amour, torturé par tant d'inquiétude,

j'ai mis tant de mystère alentour de vos pas;

de tant de palais clairs vous avez été Reine et Princesse de tant de châteaux inconnus, je vous ai fait une àme obscure et si lointaine que mon rêve égaré ne vous reconnaît plus.

Puis je vous ai donné tant de folles parures,

tant d'or pour vos cheveux, tant d'anneaux pour vos mains,

que je porte aujourd'hui la besace et la bure

de celui qui mendie au bord du grand chemin.

Captif de sa chimère orgueilleuse et fatale, mon amour n'ose plus vous parler qu'à genoux tant vous paraissez grave, indifférente et pâle... Et j'ai perdu l'espoir d'arriver jusqu'à vous.

Les Colchiques.

J'ai cueilli dans les champs des colchiques d'automne et je vous les apporte en un bouquet fané; ce sont en même temps mes rêves que je donne, mes rêves de silence et d'amour obstiné.

Mais tant d'heures ont fui, muettes et voilées, tant de jours sont venus sans me dire pourquoi, tant de nuits vaines, tant de nuits s'en sont allées, que mon amour n'a plus de force et plus de foi.

Gomme un enfant perdu que l'espoir abandonne, il écoute et regarde, en mettant sur ses yeux sa main débile où meurt la tieur d'arrière automne; mais rien ne lui répond qu'un silence anxieux.

Et j'ai cueilli pour vous ces colchiques d'une heure, fragiles, sans arôme et qui ne vivront pas... Ce sont en même temps mes rêves qui se meurent car l'attente est trop longue et mon amour est las.

L'Abandon.

Mon amour, qui marchait sans cesse auprès de moi, Prince apparu jadis dans mes rêves d'enfance. Passant triste venu des pays du silence, mon amour m'a quitté sans me dire pourquoi.

L'ami surnaturel et chaste de ma vie, et qui, depuis longtemps, m'escortait, pas à pas, malgré mes pleurs s'en est allé, ne sachant pas, peut-être, que son oeuvre est loin d'être accomplie.

Et j'ai crié vers mon amour qui s'en allait :

« Reviens ! Ne t'ai-je pas, dans tant d'heures passées,

prodigué le trésor naïf de mes pensées,

et ne t'ai-je pas dit les chansons qu'il fallait? »

«Ne t'ai-je pas offert le plus pur de mes songes, le plus secret de mes désirs, ô mon amour? Pour toi, mais pour toi seul, n'ai-je pas, tour à tour, connu la paix qui berce et le souci qui ronge ? »

« Ne t'ai-je pas donné, sans réserves, ma foi, ma confiance et jusqu'à l'aveu de mes fautes? Et n'avons-nous vécu si longtemps côte à côte, que pour nous séparer, dans l'ombre, et malgré moi ? »

« Mon orgueil, si tu veux, te donnera des fêtes où tu seras vêtu de clartés comme un Dieu ! » Mais mon amour, sans même un geste et sans adieu, s'est éloigné, pensif, et sans tourner la tête.

Pauvre sœur...

Pauvre sœur, qui cherchez l'amour obstinément, et qui, n'ayant trouvé que mensonge et que doute, un jour m'avez fait signe au tournant de la route d'où vous interrogiez le ciel indifférent;

ma sœur, ma pauvre sœur, anxieuse et pâlie, qui redoutez de vivre et tremblez de mourir, mais qui n'osez vouloir de crainte de souffrir, pauvre àme de langueur et de mélancolie ;

pour vous je voudrais être audacieux et fort

et braver le secret de l'avenir hostile...

Hélas! mon cœur est faible et mon dessein fragile

et, comme vous, je pleure en attendant la mort.

Voyez : l'ombre envahit ma route qui dévie : passez donc et cherchez ailleurs un autre appui, pauvre àme errante et douloureuse... Je ne suis qu'un roseau frêle au bord du tieuve de la vie.

La Chambre close.

Je rêve d'une chambre étroite et surannée où meurent des couleurs, des sons et des parfums, dans la saison paisible et douce où meurt l'année, et qu'habite l'écho de clavecins défunts.

D'une chambre câline où le jour s'atténue,

où le feu qui languit jette des éclairs bleus ;

et j'y rêve avec vous, que je n'ai jamais vue,

tout un long jour d'automne intime et douloureux.

Vos yeux seront pareils à tous les yeux que j'aime, à tous les yeux profonds d'hier et d'aujourd'hui, et votre voix, lointaine encor, sera la même que celle que j'entends dans mes rêves la nuit.

Nous verrons les grands arbres d'or mirés au fleuve; vous serez pâle, triste et grave pour toujours, ô chère, et vous serez en deuil comme une veuve, en deuil du souvenir d'inutiles amours.

L'eau lente, à fiots égaux, caressera les grèves pour bercer doucement votre espoir et le mien: enfin, réalité plus belle que mes rêves, vous m'aimerez, comment? pourquoi? je n'en sais rien.

Les spectres du passé glisseront dans la chambre, mêlés aux jeux mouvants du feu contre le mur; mais nous serons pareils à ce jour de septembre, si triste et cependant si limpide et si pur.

Vous parlerez d'amour et votre voix qui tremble m'enseignera tout bas des mots mystérieux, qu'ensuite, lentement, nous redirons ensemble; et tout sera nouveau, magique et merveilleux.

Et, quand le soir viendra, simple ami de nos peines, bon messager d'oubli, de silence et d'accord, nous confondrons l'aveu de nos âmes trop pleines dans un premier baiser, profond comme la mort.

L'Inconnue.

Las d'attendre, las d'espérance et de mensonge,

et scrutant le miroir magique du passé,

je la vois lentement surgir et s'avancer

du fond de quel lointain de Légende et de Songe?

Fragile comme un rêve ambigu du matin, la voici qui devient plus précise et plus claire : Elle est sœur de mon âme et de ma vie entière et m'apporte l'amour promis à mon destin.

Elle verse à mon cœur, déçu par tous les rêves, le calme, le pardon, le silence et l'oubli; car déjà mon passé funeste s'abolit, tandis que l'avenir s'illumine et se lève.

Elle donne à mon cœur inquiet le pardon, l'oubli de tant d'erreurs et de tant de tristesses ; et je me sens guéri de redouter sans cesse, comme autrefois, l'indifférence et l'abandon.

Elle baigne mon cœur de calme et de silence, m'enseigne l'avenir en mots mystérieux, rêve, sourit à peine, et plonge dans mes yeux ses yeux tristes d'avoir deviné ma souffrance.

Et, tandis qu'affranchi des tourments révolus, je contemple les yeux graves de l'inconnue, je crois la reconnaître et l'avoir déjà vue, jadis, dans un passé qui ne m'appartient plus.

Je crois avoir posé mes lèvres sur les siennes et sangloté d'amour parmi ses cheveux fins, jadis, dans un passé que j'interroge en vain, à travers un brouillard de larmes anciennes.

Et, plus je cherche et plus je scrute le miroir, plus l'image y devient insidieuse et vague... Un désespoir s'irrue en moi comme une vague, et j'ai la frénésie absurde de savoir.

Trop tard.

Pour n'avoir pas su lire au fond de vos yeux graves, pour n'avoir pas compris, pour avoir hésité; pour avoir trop connu le rêve sans entraves et l'espoir, sans penser à sa fragilité;

pour avoir défié le temps et le mystère, méprisé le destin, la vie et le hasard, conçu l'orgueil d'aimer longtemps et de me taire, pour avoir attendu je suis venu trop tard.

Les fleurs, que je voulais trouver pour vous, sont mortes; vous en avez cueilli que je ne connais pas; vos mains, qui m'ont fait signe, ont ouvert tant de portes que j'ignore où s'en va la rumeur de vos pas.

Et, pour avoir aimé son doute et sa folie, dédaigné de comprendre et méprisé d'agir, mon rêve est resté seul au tournant de la vie, orphelin qui s'épeure et qui voudrait mourir.

Quand je parais, vos yeux m'évitent: puis je sens qu'ils reviennent, s'en vont, puis reviennent encore... Dans votre cœur, peuplé de rêves que j'ignore, quel espoir ai-je fait tressaillir en passant?

Car vos yeux, tour à tour anxieux et farouches, se détournent des miens, puis viennent y poser comme l'ombre hésitante et douce du baiser que parfois je crois voir frémir sur votre bouche.

Quand je parais, vos yeux m'accueillent d'un regard où tremble tant de certitude et tant de crainte, que soudain, le temps d'un éclair, j'ai l'àme étreinte par l'émoi lancinant d'être venu trop tard.

Mais à quoi bon leurrer nos songes d*un peut-être ? Et rien ne servirait d'attendre et de vouloir, car nous portons en nous, tenace et sans espoir, l'amer regret d'un bonheur mort avant de naitre.

En vain.

Quand vous avez paru dans l'ombre de ma vie j'ai vu s'illuminer doucement l'avenir, mon destin m'a fait signe et j'ai vu s'entr'ouvrir des roses d'autrefois que je croyais flétries.

Vous portiez avec vous la trêve et le repos qu'il fallait à mon cœur lassé de vous attendre; et des chants de jadis, que j'avais cru comprendre, ont frémi dans mon cœur avec des mots nouveaux.

Mon passé, désormais, n'était plus qu'un vain songe, qu'un mirage mauvais, déjà presque effacé; par vous, je me sentais banni de mon passé, délivré du mystère et sauvé du mensonge.

Et tant d'amour m'accueille et m'absout dans vos yeux, j'y devine tant d'indulgence et de sourire, et tant de trouble aussi, que je devrais vous dire l'ivresse dont s'emplit mon cœur victorieux.

Mais hélas, pourrez vous comprendre les méprises dont mon àme sanglote et s'accuse tout bas? Et pourrai-je avouer mes deuils et mes combats sans que votre bonheur souffre de ma franchise?

Et saurai-je, à mon tour, comprendre ou pardonner ce que fut votre vie et votre solitude? Ai-je en mon àme assez de foi, de certitude, pour ne pas m'émouvoir et ne pas m'étonner?

J'ai peur pour notre amour qui pourrait nous maudire

d'avoir eu trop d'orgueil ou d'avoir hésité;

et j'aime mieux, malgré vos regards attristés,

rentrer dans l'ombre, et pour toujours, sans rien vous dire.

Ils disaient.

Ils disaient : Sans l'amour, que tu devrais connaître, ton labeur est stérile et ton effort est vain; aime, et tu sentiras ton courage renaître et ton cœur déborder d'un bonheur surhumain!

Aime! Et tu connaîtras l'extase où l'on délire en gémissant tout bas des mots d'éternité. Pauvre fou ! cesse donc de songer et de lire : L'amour est le seul culte à rendre à la beauté.

Aime ! Et tu comprendras l'ivresse et le vertige d'être un peu d'infini sublime, ô faible enfant ! L'amour te donnera d'accomplir des prodiges en rendant tes projets plus féconds et plus grands.

Aime ! Ta solitude est égoïste et vile ! L'amour te punira de l'avoir blasphémé, car, sans lui, ton labeur est à jamais stérile et tu mourras deux fois pour n'avoir pas aimé !

La Femme.

Sûre de son prestige, où la grâce enfantine se mêle à la beauté qui torture les cœurs, elle s'approche indolemment parmi les fleurs, au rythme égal de son allure serpentine.

Elle évoque un passé chimérique et fatal et meurtrit, sans les voir, les roses qu'elle effleure. Sa présence a déjà troublé la paix de l'heure et fait naître un désir obsesseur et brutal.

Sans détourner son regard clair, où l'on voit luire l'orgueil de vaincre avec la volonté de nuire, elle sème en chemin la discorde et l'eflVoi ;

et, puissance du mal éternelle et diverse,

offre à l'homme, qu'il soit sage ou fou, gueux ou roi

le fruit, cent fois maudit, de sa bouche perverse.

L'Illusion.

Parfois je crois l'amour tout près de moi, si près,

que je me sens baigné d'allégresse inconnue,

et qu'alors j'ai l'illusion qu'il suffirait

d'un geste, pour toucher sa bouche et sa chair nue,

Parfois je crois l'amour si près de mon destin, si tendre à mon désir et si doux à ma peine, que je n'ai, semble-t-il, qu'à lui donner la main pour qu'il prenne sa part de ma tendresse vaine.

Parfois je crois l'amour si près de mon émoi, si pitoyable à ma souffrance et si complice, si voisin de ma vie et si pareil à moi, que je meurs d'un plaisir aigu jusqu'au supplice.

Et, râlant sous l'assaut du rut impérieux qui fait couler du feu dans ma chair inutile, défaillant et crispé, que je ferme les yeux pour connaître longtemps l'illusion stérile.

Pourquoi ?..

Pourquoi n'ai-je jamais rencontré dans ma vie la simple jeune fille au corps candide et frais, la simple et claire jeune fille à qui j'aurais donné dans un baiser ma chair inassouvie?

Pourquoi n'ai-je jamais rencontré, même en rêve, la claire jeune fille aux yeux de bon accueil, qui peut-être m'attend, ce soir, et prend mon deuil, et pleure en comprenant que sa jeunesse est brève?

Pourquoi ce cœur gonflé, pourquoi ce cœur rebelle? Et pourquoi tant d'amour et tant d'espoir en vain, si je dois rester seul, oh! seul!, jusqu'à la fin? Mon Dieu comme elle est loin ce soir ! Où donc est-elle ?

Doit-elle encor venir, défaillante et pâlie, lourde d'amour, lasse d'attente, et sans savoir que je l'attends, de jour en jour, de soir en soir? Serai-je en l'accueillant le premier dans sa vie?

Suis-je le seul, ce soir, qui l'aime et qui l'appelle? A-t-elle fait déjà l'ofFrande de son corps? N'attend-elle que moi? Puis-je l'aimer encor? Mon Dieu comme elle est loin ce soir! Existe-t-elle?

Ah ! l'enfer de ne pas savoir! Gomme elle est triste! Gomme elle est seule pour la nuit qui va venir! Et pourquoi, dans mon cœur qui ne veut pas mourir, cet espoir, malgré tout qui s'obstine et persiste?

Détresse.

Oh ! je suis tout seul sur la terre, et je suis las d'attendre encor :

ma sœur, donnez moi votre corps pour que j'y couche ma misère.

Demain sera ce que fut hier et je meurs de trop d'espérance :

ma sœur, donnez moi votre chair pour que j'y vautre ma souffrance.

Donnez vous toute, en me donnant une heure au moins d'oubli suprême :

ma sœur, ce n'est pas vous que j'aime, c'est l'amour, implacablement.

Donnez moi l'oubli de la vie et m'enseignez la volupté, pour que je dorme à vos côtés d'un sommeil de brute assouvie.

Révolte.

Quand donc enfin saurai-je arracher de mon âme, phare qui, tour à tour, s'illumine et blêmit, ce désir qui m'enchaîne à votre chair, ô femmes, et me fait votre esclave irrité mais soumis?

Quand pourrai-je arracher et bannir de ma vie, qui s'obstine et s'épuise en efforts incessants, l'instinct impérieux qui m'obsède et l'envie dont le poison fermente et brûle dans mon sang?

Ah ! secouer enfin le joug qui me terrasse ! M'évader des liens douloureux de l'amour! Mettre en croix le Désir, lui cracher à la face, et m'en aller, jo3^eux et libre, et pour toujours !

Me sentir libre et fier à jamais! Ne plus craindre d'être repris encor au piège détesté !

Femmes, vous contempler sans vouloir vous étreindre, et, sans émoi charnel, adorer la Beauté !

Résignation.

Jadis, croyant l'amour nécessaire à la vie, et qu'il faut être aimé pour apprendre à mourir, impatient de vivre, et sans peur de souffrir, j'ai crié vers l'amour de toute mon envie.

J'ai crié vers l'amour sans orgueil ni pudeur, et, prêt à me donner tout entier en échange, je l'ai cherché, dans la lumière et dans la fange, et je l'ai poursuivi de toute mon ardeur.

En vain, toujours en vain ! Le printemps et l'automne, tour à tour, m'ont donné la joie et le regret, mais l'amour obstiné garde encor son secret : je suis resté celui qui doute et qui s'étonne.

Je suis resté celui qui s'éveille au matin, le cœur battant d'ivresse obscure et de mystère, mais que le soir conduit au foyer solitaire, où son espoir, avec le feu, tremble et s'éteint.

IM

Et je suis seul près de la flamme à l'agonie, sans amour qui m'assiste et qui m'aide à mourir, et, lassés de me suivre et de me secourir, mes rêves, tour à tour, ont délaissé ma vie.

Qu'importe désormais? Les jours, pareils aux jours, m'enseigneront l'oubli résigné des chimères, et m'apprendront, sans plus d'attente mensongère, pour mourir sans tristesse à vivre sans amour.

Parlons bas...

a P. F. et à P. N.

Parlons bas dans la chambre close où toute vie est suspendue.

La pendule dit quelque chose à nos deux âmes confondues.

Et voici la Lampe et le Livre, trésor des humbles comme nous.

La pendule dit qu'il faut vivre, aimer, lutter, porter des coups.

Parlons bas. Dans la chambre amie le silence entr'ouvre ses fleurs.

La pendule dit que la vie est faite d'amours et de pleurs.

Le Rêve à nos côtés incline ses yeux clairs et sa face vaine.

Le temps s'en va, le temps chemine, Oh! le bruit de la lutte humaine...

iS>

En écoutant la Vie.

Des mots précipités, des appels, des murmures,

avec des noms aimés balbutiés sans fin;

des adieux, chuchotes dans une gare obscure,

et puis de longs sanglots d'amour jusqu'au matin.

Un silence, où grandit la rumeur haletante d'une foule qu'oppresse un désastre imminent; silence où court un long frémissement d'attente; anxiété sans cesse accrue éperdument...

Propos d'espoir qu'on sait menteurs, soupirs de crainte, terreur de l'infini qui va se révéler; râles, suprême effroi, dernier regard, mains jointes... et des pleurs qui jamais n'achèvent de couler.

Quelquefois un éclair d'amour qui transfigure; et puis encor des cris, puis des regrets, trop tard ; et puis toujours cette rumeur de gare obscure où s'agite et s'affole un éternel départ.

Lassitude.

Trop jeune pour mourir et trop faible pour vivre, trop faible pour vouloir, trop jeune pour fermer mon cœur vide à l'espoir ancien d'être aimé, déçu de voir les jours inutiles se suivre,

je suis las du mensonge et du poison des livres où je ne trouve plus que mots inanimés: quel rêve, désormais, pourrait faire germer dans mon cœur un désir qui l'exalte et l'enivre?

Qu'attendre encor? Parfois, du seuil de ma prison, je tourne mon regard vers tous les horizons sans jamais voir l'oiseau messager qui délivre;

et, lassé d'épier un oracle au ciel bas,

trop jeune pour mourir et trop faible pour vivre,

j'implore l'avenir qui ne m'exauce pas.

Déjà voilé...

Déjà voilé par des ombres jalouses, le vieux jardin, vers des lointains confus, prolonge encor l'ennui de ses pelouses où se joua cet enfant que je fus.

Chaque détail retrouvé me fait signe; je reconnais les bonheurs d'autrefois :

les peupliers naïfs, rangés en ligne, et le sentier qui s'attarde sous bois.

Evocateur des heures en allées, en robe verte avec des cheveux blonds, un spectre cher glisse dans les allées... Puis un brouillard d'octobre, sans rayons,

oii tout tremblote et s'éteint par secousses, tombe devant le mirage pâli :

le vieux jardin, ses fleurs frêles, ses mousses, recule encor, obstiné, vers l'oubli.

Le Sablier.

à M"' J. de C.

Quitte enfin le pays trompeur de ton passé; entre dans le jardin qu'étoilent des pervenches, à pas furtifs, de peur d'éveiller sur les branches tes rêves de jadis dont le vol s'est lassé.

Vois : dans le gazon frais nul chemin n'est tracé pour te conduire au seuil parmi les roses blanches; sur tout cela flotte le calme des Dimanches, par un clocher lointain pieusement bercé.

Etends la main, pousse la porte hospitalière, au dessus de laquelle un lourd bandeau de lierre a gravé son conseil, humble et laborieux;

mais, avant de franchir le seuil, attends encore, pour contempler longtemps, grave et baissant les yeux, un Sablier, dessin naïf qui le décore.

Le Souvenir.

Le souvenir, magique ami des heures grises, en ce jour triste, où le désir et le regret m'emplissent d'un émoi douloureux et secret, vient d'ouvrir à mes yeux son Palais de surprises.

Aux sons évocateurs de musiques exquises le Passé, nimbé d'or et pensif, m'apparaît ; son bras s'étend, son œil commande, et la forêt entr'ouvre devant lui ses profondeurs conquises.

La volonté tenace et l'orgueil souverain sonnent à mes côtés des fanfares d'airain : Malheur à l'homme vil que son passé rend lâche !

Le souvenir, en ce jour triste et décevant, m'a donné le bonheur et l'amour de ma tâche et je me sens plus fort pour marcher en avant.

Le Départ.

Allons, sans plus d'angoisses vaines et sans plus de stérile effroi, partons répandre pour un Roi le sang qui chante dans nos veines !

Le sang qui tressaille et qui bout, prêt à jaillir de nos blessures; allons amis, la route est sûre car la Mort nous attend au bout !

Mais trois fois honte à qui recule !

Marchons vers le soleil levant :

nous tenterons de vaincre avant d'entrer dans le grand crépuscule.

D'où nous venons? nul n'en sait rien.

Où nous courons? peu nous importe!

Un seul espoir nous réconforte, c'est l'espoir de nous battre bien.

Foulons aux pieds lys et verveines, saluons la Vie en chantant; puis, vers la Mort qui nous attend, allons, sans plus d'angoisses vaines !

Pour mieux vivre.

La fuite des jours et des heures se précipite, sans égard pour nos félicités qui meurent :

chaque seconde est un départ.

Tout se transforme, tout s'achève, tout s'attriste et tout meurt un peu le réveil suit de près le rêve :

toute minute est un adieu.

Donc faisons notre (cuvre épliémèr, sans regret comme sans désir; aimons l'illusion légère sans cherchera la retenir.

L'amour le plus fervent se lasse, rien ne dure jusqu'à demain; saluons le bonheur, s'il passe, et poursuivons notre chemin.

ir>

Si la chimère nous effleure fuyons, ne la convoitons pas, de peur d'oublier, pour une heure, que la mort nous suit pas à pas;

de peur de nous remettre en route le front morne et cherchant des yeux, parmi nos rêves en déroute, le beau mirage insidieux.

Sagesse.

Le froid, le vent, la pluie et les feuilles qui tombent, sous les derniers rayons d'un soleil obstiné, bercent confusémenfles rêves qui succombent dans ton cœur où l'espoir impossible était né.

La clarté pluvieuse et terne des journées, l'ombre des soirs d'inquiétude et de regret, fait accueil au déclin des chimères fanées dont ta vie, en des jours de fête, se parait.

Et voici revenir ces temps d'obscure peine, où rien ne peut distraire et charmer la douleur, qu'on voit fuir et s'étendre au loin comme une plaine, sans horizon, sans même un mirage trompeur.

Mais, si tu veux braver le chagrin qui te blesse, faible cœur, prends conseil des feuilles et du soir; et, si tu veux apprendre à mourir sans faiblesse, apprends, ô cœur fragile, à vivre sans espoir.

Le soir lent..

Le soir lent, dont la main tient une fleur pâlie, s'incline sur mon âme avec un mot d'amour; s'incline sur mon âme, et, doucement, délie la chaîne qui la blesse à la chute du jour.

Le soir libérateur absout et pacifie

et rassure mon àmc aux confins de la nuit,

mon àme qui s'alarme en feice de ma vie,

et lave sa douleur dans l'ombre et dans l'oubli.

Il lui donne une calme robe et l'environne du souffle évocateur des soirs de tous les temps, qui recèle un parfum de printemps et d'automne; il lui donne une calme robe aux plis flottants.

Il accueille mon àme et rend à l'orpheline son essor d'autrefois, ses ailes de clarté, le souvenir obscur d'avoir été divine et l'invincible orgueil de son éternité.

Pour mieux mourir.

h Monsieur et Madame Ch. Julliarii.

Sur la route, qui va se perdre dans la nuit, et que tous nous suivons en cherchant qui nous mèn;:, un soir, j'ai vu passer la caravane humaine, qu'une lourde rumeur d'angoisse annonce et suit.

J'ai vu des pèlerins qui mettaient leur appui dans un peu d'espérance ou de science vaine, et d'autres qui levaient, pour consoler leur peine, des bras tragiques vers le ciel où rien ne luit.

Mais d'autres cheminaient, joyeux et l'âme claire,

possédant, pour braver la vie et le mystère,

un mot magique et qu'ils répétaient tour à tour.

Suivez les, vous, la foi, la force et la jeunesse, car vous avez compris que rien ne vaut l'Amour pour aller à la Mort sans doute et sans tristesse.

Car, pour qui cherche vainement la route à suivre et l'oasis des beaux pays ensoleillés, l'Amour est le seul guide et le seul conseiller qui jamais ne trahisse et dont l'appel délivre.

Il est la lampe au seuil de l'ombre; il est un livre toujours nouveau devant les yeux émerveillés; pendant la lutte il est l'asile familier et c'est enfin le mot de l'énigme de vivre.

Vous irez désormais, sentant dans votre sang

fluer et fermenter le philtre tout puissant

qui vous unit, pour cette vie et pour les autres.

Le temps est long, l'espace vaste à vos côtés. Qu'importe ? aucun destin n'est plus fort que le vôtre et l'Amour vous reçoit dans son éternité.

Le Lit.

Mes désirs s'en iront à jamais vers le Lit, le lit profond, celui de notre Mort prochaine, refuge contre les destins qui nous enchaînent, asile de torpeur, de silence et d'oubli.

Asile du repos magique et qui fait trêve à tout effort de vivre et de se souvenir, repos où, chaque soir, on commence à mourir, asile du Sommeil sans visions ni rêves.

Grabat que le linceul ne couvre pas encor, mais peuplé de soupirs, de sanglots et de ràlcs à l'heure convulsive, ardente et nuptiale: ô temple de l'Amour qui ressemble à la mort.

Conduits par le Sommeil ou par l'Amour farouche,

mes désirs, à jamais, s'en iront vers le Lit,

asile de torpeur, de silence et d'oubli,

qui veut qu'on meure un peu chaque fois qu'on s'y couche.

L'Heure.

à Monsieur et Madame Ed. Chapuirat,

Loin de l'ombre qui masque où le chemin conduit, après l'attente, après la lutte, après l'épreuve, c'est l'accueil, c'est la trêve enfin, c'est aujourd'hui paisiblement la halte à l'aube au bord du fleuve.

Loin des mirages, loin de ces mirages clairs, qu'un peu de vent dissipe et change en ombre grise, après la solitude et l'ennui du désert, c'est la halte aux confins de la Terre promise.

A l'abri de la vie et seuls, pour un instant, dans le silence harmonieux qui vous effleure, avant de repartir, tous deux, en combattant, c'est la halte, c'est l'heure élue entre les heures.

L'heure est à vous, la voici grave à vos côtés, vous saluant avec des Lys, avec des Palmes, mais hélas éloignant déjà ses pas rythmés au battement discret de ses minutes calmes.

L'heure est à vous ; suivez des yeux pieusement votre heure, dans sa fuite indifférente et sûre, pour reconnaître, au jour du doute et du tourment, à travers le brouillard son geste qui rassure.

L'heure est à vous, sereine en son vêtement blanc, sans partage, candide et paupières baissées. Voyez la disparaître et faire, en s'en allant, le signe de l'oubli sur les peines passées.

Et maintenant, voici la route et le chemin et voici la forêt profonde où l'oiseau chante, le soleil pour vos yeux, les roses pour vos mains et voici l'horizon rêvé par votre attente.

Le soir sera plus beau que le matin n'est doux: le frisson du réveil a couru sur les plaines ; voici le lac, voici la rive, embarquez vous car les flots enchantés ne murmurent qu'à peine.

Et l'avenir est devant vous; tout l'avenir, toute la vie étrange, imprévue et diverse, clarté que, par instants, l'ombre semble bannir, ombre épaisse et pourtant que la clarté traverse.

Mystère solennel de joie et de douleur,

crépuscule où l'on cherche avec des mains qui tremblent;

la vie hostile est là... mais vous serez sans peur

et sans regret partout où vous serez ensemble.

Allez, et que le sort soit contraire ou clément, l'existence ne peut que vous paraître belle car vous avez, à tout jamais, pour talisman l'Amour, profond comme la Mort, et plus fort qu'elle !

Les Soirs.

Un peu de rêve, un peu de trêve, un peu de bruit; puis l'ombre qui se fait plus douce et plus diffuse; un peu de trêve, un peu de rêve, un peu d'ennui, puis l'aumône d'un peu de tendresse confuse... Le soir s'en vient, pareil à tant de soirs enfuis, le soir vient à son heure et fait signe à la nuit...

Au loin, là-bas, leur soir est-il pareil au nôtre?

Ce soir je songe au soir des autres, de tant d'autres...

Un peu de vie, un peu d*envie, un peu d'espoir.

Viendra-t-on? Saura-t-on les guérir de leur fièvre?

Qui leur dira? Comment oser? Comment savoir?

Je songe aux yeux. Que font leurs mains? Que font leurs lèvres?

Pensent-ils qu'ils pourront peut-être se revoir?

Ont-ils donne leur chair ou leur âme ce soir?

Ah î leur soir de demain ne sera plus le mcnic.

Ce soir je songe au premier soir de ceux qu'on aime.

Un peu de peine, un peu d'haleine et de soupir Ou vont-ils en suivant la route accoutumée ? Se pla.gnent-iis de vivre ? Ont-ils peur de mourir ' Ou vont-ils à l'abri de leur lampe allumée ? Qu'attendent-ils? J'en vois qui viennent de pâlir J'entends les pleurs de ceux qui craignent de partir...

Là-bas leur soir est-il plus triste d'heure en heure' Ce soir )e songe au dernier soir de ceux qui meurent.

Un peu de trêve qui s'achève et moins de bruit. Oh ! tant d'angoisse et tant de lutte devinée ' Et comment feront-ils pour dormir cette nuit? Oh! le malheur certain de tant de destinées! Leur bonheur qui passait se trouble, hésite et fuit • et leur soir est en deuil des bonheurs d'aujourd'hui.

Au loin, là-bas, mon soir est inquiet du vôtre

Ce soir je songe au soir des autres, de tant d'autres...

La Solitude.

La Solitude est une amie au pas léger, dont la main nous conduit vers la chambre bien close, et nous désigne, à l'heure trouble, du danger, comme un phare sur un écueil, la lampe rose:

immobile, attentive à l'approche du soir, la bonne lampe à la clarté simple et tidèle, que les phalènes de l'extase et de l'espoir entourent, jusqu'au jour, de frais battements d'ailes:

la calme lampe, dont le passé nébuleux s'illumine, fugace éclair d'une seconde, où notre enfance frêle entr'ouvre ses yeux bleus et penche, dans un halo d'or, sa tète blonde.

La solitude est une amie aux \eux profonds: car tout notre passé, jour après jour, subsiste, hélas, dans ses regards, que nos souvenirs font calmes parfois, souvent cruels, et toujours tristes.

Car tout notre passé s'attarde et dure encor dans le miroir précis de ses prunelles claires, où s'évoquent, parmi les anciens décors, nos heures de bonté, d'amour et de colère.

* Et rien ne sert de fuir les yeux révélateurs ; le fantôme furtif des soirs d'inquiétude nous escorte, en dépit de nous, malgré nos pleurs, et jusqu'au soir de la suprême Solitude.

Désespoir.

Mon àme a tressailli d'effroi,

mon àme a peur, mon àme a froid,

mon àme tremble et frémit toute ;

et, sur le seuil de sa prison,

elle interroge l'horizon

où s'enfuit ma Vie en déroute.

Une aube inquiète apparaît;

mon àme a perdu le secret

des trésors qui la faisaient Reine;

mon àme perd le souvenir

des mots d'amour et d'avenir

qui jadis endormaient sa peine.

Mon Dieu tout lui manque à la fois !

Mon àme a peur, mon àme a froid, la voici pauvre, seule et nue ; veuve d'orgueil, veuve d'espoir, mon àme en vain cherche à savoir ce que sa force est devenue.

Pourtant hier, hier encor,

elle pensait braver le sort

et s'élever libre et joyeuse;

elle allait, sans compter les jours,

se croyant jeune pour toujours

et pour toujours victorieuse.

Mon Dieu, mon Dieu, c'était en vain!

Mon Dieu quand sera-ce la lin?

Sera-ce enfin la paix qui dure

si mon âme, encor une fois,

reprend sa lutte d'autrefois,

sa lutte en vain dans l'aube obscure?

Travailler...

Travailler, prodiguer sa peine sans relâche, sans trêve ni faiblesse, et, de tout son pouvoir, comme un bon ouvrier, s'acharner à la tâche, de l'ombre du matin jusqu'à l'ombre du soir.

Choisir un but, dont l'œil obstiné ne dévie jamais pour s'attarder aux détails du chemin; remonter d'un bras fort le courant de la vie, malgré l'orage d'hier et celui de demain.

Travailler, se savoir utile et nécessaire; aux lâchetés d'autrui jamais ne consentir, et, conservant un cceur attentif et sincère, jamais ne transiger et ne jamais mentir.

Ne pas interroger, dans les heures du doute, un ciel qui reste sourd aux larmes comme aux cris, mais creuser son sillon, mais poursuivre sa route : La paix, la paix du cœur, vois-tu, n'est qu'à ce prix.

Songeur...

Songeur, dont les espoirs, si souvent en déroute ce so.r sont repartis encor, es-tu certain, dans ta hâte, d'avoir choisi la seule route qu. te conduise au but voulu par ton destin?

Après tant de regret stérile et tant d'attente cro.s-tu pouvoir marcher joyeux jusqu'à ta mort sans p us d'effroi, sans plus de tristesse impuiss nte> Cro,s-tu connaître enfin le but de tes efforts ?

Les heures du départ sont agiles et claires,

et tout semble facile et tout paraît certainle vent gronde : tu veux affronter ses colères et, pour braver la nuit, lutter jusqu'au matin.

Mais le passé cruel ne t'a pas rendu sage o songeur, et demain peut-être, à ton réveil u pleureras, cachant de tes mains sans courage tes yeux las d'espérer le retour du soleil

Donc, si tu veux aller vers la fin de ta vie en semant quelque bien, peut-être, sous tes pas, d'un cœur prudent, sans folle ivresse et sans envie, persévère et surtout ne te retourne pas.

Immole tout espoir de fête et d'aventure, pars à l'aube et fais ton devoir jusqu'à la nuit; dors sans rêve, prévois tes souffrances futures, et songe que demain sera tel qu'aujourd'hui.

Eloigne ton désir des tieurs, bien qu'il t'en coûte ; pense à mourir, et pour ne pas être déçu, garde toi de courir au détour de la route et ne pourchasse par le mirage aperçu.

Alors, simple ouvrier de la tâche éternelle, un soir, tu sentiras descendre, par degrés, la paix de Dieu, promise au serviteur fidèle, dans ton cœur, désormais tranquille et rassuré.

Le Châtiment.

L'orgueil d'avoir soumis la pensée et le rêve au rythme harmonieux de vers longtemps cherchés, ce soir l'orgueil d'être vainqueur me fait marcher dans un torrent de joie impétueuse et brève.

Ce soir la vie abonde en mon cœur exalté d'avoir pu discerner et dompter les paroles dont le charme asservit les antiques symboles et d'avoir aperçu l'idéal convoité.

Environné de gloire insolente et d'audace, reniant ma faiblesse et lui faisant affront, je vais, transfiguré de porter à mon front le nimbe d'avoir vu l'Eternel face à face.

Et pourtant je sais trop que mon triomphe est vain, que déjà le secret du rythme m'abandonne, qu'un autre saisira mon sceptre et ma couronne et qu'autour des palais je vais tendre la main.

Je sais trop que je dois retomber dans la fange, oublier ce délire et reprendre le deuil, que demain je serai puni de tant d'orgueil et vaincu désormais dans ma lutte avec l'Ange.

L'enchantement bientôt cessera ; mais tandis que je rentre dans l'ombre étroite et coutumière, je cherche à m'éblouir d'un reste de lumière et, longtemps, je m'attarde au seuil du paradis.

J'ai chanté...

J'ai chanté dans le vent quelques chansons légères. Qu'en reste-t-il ? à peine un écho languissant, dont s'attriste peut-être ou s'étonne un passant : Je n'ai pas fait penser mes amis et mes frères.

Je n'ai rien dit d'utile aux pauvres des chemins qui me croyaient prophète et quêtaient mes paroles, et je n'ai rien pour eux qu'un bouquet d'herbes folles qui pâlit et déjà se fane dans leurs mains.

Jadis, pour accomplir des tâches héroïques, je suis parti sans peur, sans doute ni souci; mais je sens défaillir mon courage, et voici je reviens du pays des rêves chimériques.

L'espoir qui m'animait jadis s'en est allé, mon orgueil s'est terni, ma foi s'est dépensée. O Dieu ! mon œuvre n'est pas même commencée et j'étais l'égoïste au cœur jamais troublé!

La mort étend déjà ses ombres solennelles, où je songe au néant de tant de jours enfuis. Mon Dieu ! laissez moi vivre encore, car je suis l'arbre mort et promis aux flammes éternelles!

Et je veux reverdir un peu, je veux tenter de porter à mon tour quelques fruits, d'être utile, et, dans le bon travail qui sauve et qui mutile, d'oublier ma tristesse et ma fragilité.

Je veux connaître enfin la douceur et la chaîne des devoirs qu'interrompt le chant des Angélus; et, pour m'asseoir un jour au banquet des Elus, subir aussi ma part de la misère humaine.

Sans projet, sans désir ni rêve ambitieux, je veux faire ma tâche obscure et m'y complaire en disant ma chanson fugitive et sincère... Frères, voici mes mains qui feront de leur mieux!

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