‹ Le silenceChapitre 2 sur 11 · PERRIN ET C»% LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PERRIN ET C»% LIBRAIRES-ÉDITEURS

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UNE CONVERSATIOxN

C'était après un de ces dîners qui réunissent périodiquement des hommes de professions diverses, anciens camarades d'étude que la vie a séparés, entre lesquels subsiste pourtant le lien des souvenirs de jeunesse et qui se revoient avec plaisir. On prenait le café, en fumant. La conversation, après avoir effleuré plusieurs sujets, s'était, pour un instant, fixée sur un fait-divers assez curieux : un homme du monde, nommé, je crois, M. de Préfontaine, s'était fait, un soir, ramener chez lui avec un coup de couteau dans le ventre ; après trois jours d'agonie, il avait expiré sans avoir dit un seul mot, quoi-

qu'il eût toute sa connaissance et qu'un habile juge d'instruction se fût efforcé de le faire parler. D'abord, chacun jugea une obstination si énergique selon son tempérament.

Quelques-uns l'admiraient; d'autres la trouvaient par trop héroïque :

— Pour moi, fit un romancier célèbre, à sa place, j'aurais tout dit.

— Pourquoi donc ? demanda quelqu'un.

Parler ne l'aurait pas sauvé.

— Mais cela l'aurait soulagé! conclut le romancier en exagérant son accent du Midi.

Là-dessus, on risqua des conjectures sur le secret gardé par ce tragique silence. Puis, étant tombés d'accord qu'il s'agissait d'une vengeance conjugale, nous en vînmes à discuter le droit à la vengeance. Ce thème banal nous eut bientôt lassés. Alors, la causerie s'affina, confisquée par les plus subtils d'entre nous, qui se mirent à discuter, si l'on peut dire, sur l'essence des liaisons irrégulières.

Un premier point fut établi sans soulever de sérieuses contestations : que le mariage

T-éi?.

est une institution défectueuse, tout à fait insuffisante à régler les rapports des sexes. On proposa de le supprimer ; mais, en cherchant le moyen d'accomplir cette réforme, on trouva que, le mariage étant la clef de voûte de l'édifice social, on ne pouvait le détruire sans bouleverser toute l'organisation du monde : famille, propriété, etc., et les plus hardis convinrent qu'une telle révolution présentait des difficultés pratiques capables d'arrêter fort longtemps la bonne volonté des pouvoirs législatifs. La conversation faillit s'arrêter à cette découverte, qui nous pénétra pour un instant de l'inutilité de nos propos. Elle rebondit pourtant, comme cela arrive parfois entre gens qui, sans avoir rien à se dire, tiennent absolument à causer, et l'un de nous lança le paradoxe suivant :

— Le mariage ne peut être accepté et respecté que par les cœurs secs, les indifférents, les tièdes, qui vivent sans besoin d'amour, qui, par conséquent, ignorent le dévouement, i l'oubli de soi-même, l'exaltation, bref, tous

les sentiments extrêmes dont l'âme peut être ennoblie. Il n'est un état normal que pour les égoïstes et les mangeurs de pot-au-feu : ce sont eux qui, étant le nombre, ont fini par imposer leur terne conception de la vie et leur froide canalisation de l'amour, même aux autres, aux meilleurs, qui ont eu la faiblesse de s'y conformer. En sorte qu'aujourd'hui l'on croit remplir ses devoirs en renonçant à l'amour, qui est l'idéal, en faveur du mariage, qui en est la négation.

Ces propos, soulignés par un ton à demi railleur, trouvèrent quelque accueil; mais une voix grave répondit :

— Non, les plus nobles ne sont pas ceux qui se dérobent à ce joug légal du mariage pour donner libre champ à leurs instincts. Ce sont ceux qui, en ayant reconnu l'insuffisance, l'acceptent pourtant, non par faiblesse ni par sécheresse d'âme, mais par esprit de justice et de sacrifice. Vous parlez de dévouement : y en a-t-il davantage à suivre les impulsions de son cœur qu'à leur résister au profit d'une

parole donnée et d'un être auquel on s'est lié? Sans doute, les meilleurs ignorent rarement les tentations des désirs illégitimes, qu'excusent toujours ou que cherchent à excuser mille arguments spécieux; mais ils leur résistent, ils les dominent, et leur âme, loin d'y rien perdre, y gagne à la fois en force et en tendresse. Et, vraiment, s'il n'existait que pour enseigner le renoncement à quelques êtres d'élite, le mariage aurait sa grandeur et sa raison d'être.

Cette déclaration stoïque fut approuvée, comme la précédente, qu'elle contredisait. Car tels sont les hommes intelligents : à force de tout comprendre, ils ne distinguent plus ; l'indififérence les rend versatiles, en sorte qu'ils cnangent volontiers d'opinion sur des questions qu'ils n'abordent qu'avec leur esprit et qu'on ne résout que par le caractère.

L'un de nous, entrant dans les vues du préopinant et poursuivant son argumentation, ajouta :

— En tout cas, il y a dans les liaisons irrégulières une tare inévitable, qui les rend

particulièrement odieuses: elles sont condamnées au mensonge, à la dissimulation, à l'hypocrisie. Cela seul, semble-t-il, les interdirait aux cœurs un peu délicats, aux âmes d'élite. Quelqu'un riposta avec une grande vivacité :

— Croyez-vous ? N'y a-t-il donc pas des cas où, grâce aux aberrations de l'organisation et des préjugés sociaux, le mensonge, la dissimulation, l'hypocrisie deviennent presque des vertus? N'y a-t-il pas des cas oii ces vilaines choses sont d'une pratique si pénible que la mise en œuvre en peut être le plus héroïque des sacrifices?...

On interrompit en protestant, car les paroles austères qui venaient d'être prononcées nous inclinaient à la vertu. Mais notre compagnon continua, en s'animant (peut-être, pensai-je, parce qu'il défendait une cause personnelle) :

— Non, non, la dissimulation et le mensonge nç sont pas toujours avilissants ; il arrive, au contraire, qu'ils ennoblissent, comme tout ce qui nous oblige à une grande

dépense d'énergie intérieure. Aimer et souffrir en silence, ne comprenez-vous pas ce que cela signifie quelquefois ? Certes, je n'entends pas parler ici de ces liaisons vulgaires qui n'ont d'autre objet qu'une sensualité médiocre, comme il s'en forme couramment entre des êtres insignifiants ou corrompus. Mais un amour vrai, qui remplit l'être entier, qui l'accapare, l'absorbe, l'exalte, le rend meilleur, qui occupe à lui seul tout le cœur et toute l'intelligence, un de ces amours infiniment rares, infiniment précieux, qui sont la plus belle fleur de la vie, — et qui jamais, jamais ne peut s'avouer !... Essayez donc de mesurer la force qu'il faut pour l'empêcher de se trahir par un mot, par un geste, par un regard 1... Calculez l'héroïsme qui en sacrifie la libre et fière expression aux lois, aux conventions, aux usages d'un monde auquel il est mille fois supérieur 1 . . . Et quand un tel amour devient douleur 1... Quand il traverse une de ces crises où le cœur éclate, où des cris \ot\s montent aux lèvres, où des san-

glots VOUS serrent la gorge, et qu'il faut pourtant réprimer tout cela 1 . . . Songez à ce que coûte, en de telles heures, le masque de Findifférence ; songez aux tortures qu'il cache I. .. Dites-moi si alors l'hypocrisie du silence, le mensonge de la voix tranquille, la dissimulation de vivre la vie que les autres vivent ne sont pas un sacrifice aussi, le plus douloureux qu'on puisse exiger d'un homme et, par conséquent, le plus noble...

Développée avec une conviction un peu fiévreuse, cette thèse rallia certains suffrages, et la discussion s'anima entre adversaires et partisans des institutions établies. Mais je cessai d'y prendre part, et même d'écouter. La captieuse affirmation du dernier interlocuteur, discutable à coup sûr, paradoxale, dangereuse, venait d'éveiller en moi un souvenir que le temps avait presque effacé : celui d'un secret surpris un jour, ou du moins pressenti, à travers une série de détails si ténus qu'il m'avait jusqu'alors paru impossible de les réunir et de les formuler. Et voici que ma

manie d'homme de lettres, excitée par la conversation que je viens de rapporter, se mettait à travailler sur ces détails, dont l'ensemble, presque insaisissable, m'apparaissait soudain comme une sorte d'illustration de la théorie qu'on discutait autour de moi. Instinctivement, je cherchais à les préciser, à les grouper, à leur donner la forme d'un récit. C'était très difficile. En effet, je ne connaissais presque rien de l'histoire à laquelle je songeais. Je ne pouvais admettre qu'elle n'eût existé que dans mon imagination; mais, en tout cas, je n'en avais vu que quelques moments, ceux-là même qui, par leur intensité, avaient forcé les héros de l'aventure à raidir toute leur volonté pour rester impassibles. Les définitions et les transitions me manquaient entièrement. Comment donc fallait-il m'y prendre pour saisir les faits et pour les exposer ensuite d'une manière intelligible ? En y réfléchissant, je pensai que le plus simple était de présenter les gens et les choses comme je les avais vus, sans cher-

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cher à combler par des moyens artificiels les lacunes que laisse subsister l'observation directe, et en indiquant seulement mes hypothèses à mesure que les circonstances les provoqueraient, comme elles étaient nées dans mon esprit. C'est ainsi que j'ai écrit les pages qui suivent. Si je parviens à faire partager les impressions et l'émotion que les événements qu'elles relatent produisirent sur moi à leur heure, malgré leur intermittente incertitude, leur obscurité, leur incohérence, on m'excusera peut-être de m'être écarté des procédés habituels du conteur. Il ne s'agit pas ici d'un récit, mais de quelques notes prises sur le vif et que, seule, une espèce d'intuition a pu coordonner. Cette intuition a-telle été juste ou fausse dans toutes ses déductions ? Je ne sais, mais, à la distance où je suis des faits, ils me paraissent encore aussi significatifs qu'aux jours où ils me frappèrent.

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