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UNE HISTOIRE

KERMOYSAN

n me faut d'abord évoquer deux des figures les plus rares qu'il m'ait été donné de rencontrer.

Un des premiers salons que je fréquentai, à mon entrée dans le monde, fut celui de M"^ B... C'était un centre fort intéressant, où, dans un milieu d'une élégance discrète, un peu démodée, des intimes se réunissaient, un soir par semaine, formant un noyau compact, autour duquel passaient, en assez grand nombre, des gens de toutes sortes, généralement célèbres. A l'époque où je la connus, M"" B... approchait de ses soixante-dix ans.

Elle était de celles qui prennent leur parti de la vie, elle avait su vieillir : sa dernière coquetterie était d'avouer son âge. Elle le portait fièrement, comme ses cheveux blancs. Elle en avait les sentiments : la bonté, l'indulgence, la compréhension délicate. Aussi les plus jeunes de ses commensaux éprouvaient-ils pour elle cette affectueuse déférence que seuls les vieillards d'élite obtiennent de leur entourage. M""' B... se prit d'affection pour moi, sans doute à cause de mon extrême naïveté, et, sans en avoir l'air, sans même que je me doutasse, sur le moment, des services qu'elle me rendait, elle s'efforça de m'apprendre à observer et de guider mes sympathies.

Pendant quelques semaines, qu'elle appelait plus tard en souriant mon stage, elle ne me reçut que l'après-midi à l'heure du thé, et je passai ainsi bien des heures à écouter le babil des femmes aimables qui venaient chez elle, pour apprivoiser mes étonnements et mes naïvetés. Quand elle jugea que je ne

ferais pas ridicule figure dans son salon, elle m'invita enfin à ses mardis soirs. Ce fut pour moi une grosse émotion, car j'étais d'une extrême timidité, justifiée, d'ailleurs. Comme je le craignais, je me trouvai très emprunté dans ce petit cercle, où régnaient à la fois l'abandon de l'intimité et la distinction des propos. Or, le jour même où j'y pénétrai pour la première fois. M""® B... vint me chercher dans une embrasure de fenêtre où je m'étais réfugié, et, me montrant deux personnes qui causaient dans un angle du salon, à l'écart des autres groupes, elle me dit:

— Ce sont les êtres les plus parfaits que je connaisse.

Comme on peut le penser, ce verdict admiratif d'un juge difficile piqua au plus haut point ma curiosité. Je regardai d'abord à distance des personnes dont la supériorité, que j'acceptai d'emblée comme un dogme, m'effrayait un peu. Puis, parvenant à vaincre ma timidité, je cherchai à les voir de plus près. J'y réussis. Mais, toujours, ils conservèrent

à mes yeux l'espèce d'auréole dont les avait nimbés les paroles de M""^ B..., et ce fut sans doute parce que je les avais vus ensemble pour la première fois que je ne tardai pas à les unir plus intimement dans ma pensée.

Quoique disparu depuis plusieurs années déjà, l'homme, André Kermoysan, n'est point un oublié : on lit encore les romans de cet officier de marine, qui, avant Loti, avait mis l'exotisme à la mode, et l'on sait que son beau drame passionné, Lautrec, est demeuré au répertoire de la Comédie-Française. A l'époque où M"* B... attira sur lui mon attention, il était au meilleur moment de sa vogue, en pleine fleur de succès. Son nom courait dans toutes les bouches ; ses livres se trouvaient dans toutes les mains; quant à sa personne, elle excitait un intérêt d'autant plus \if qu'on le voyait plus rarement. Il avait alors environ trente-huit ans. Ses cheveux coupés en brosse et sa moustache, restée légère, qui grisonnaient avant le temps, contrastaient avec la persistante jeunesse de

son beau visage au teint blanc, d'une blancheur quasi-transparente, aux traits réguliers, calmes, d'une exceptionnelle finesse de lignes, éclairés d'yeux brun clair, énergiques et doux, dont le regard répandait sur sa physionomie une expression de tendresse presque féminine. Dans ses allures, dans ses mouvements d'une grâce un peu lente, dans ses gestesrares et harmonieux, dans ses propos aussi, dans sa voix même, basse, un peu voilée, il était d'une retenue extrême, si discrète qu'on n'eût pu dire si elle était naturelle ou savante. D'une politesse parfaite, mais sans prévenance, d'une amabilité où il y avait beaucoup de bienveillance voulue, il ne se livrait jamais. On pouvait traiter avec lui les sujets les plus divers : après des conversations très étendues auxquelles il se prêtait de la meilleure grâce du monde, on le quittait sans avoir fait un pas dans son intimité. La sympathie qu'il inspirait presque toujours à première vue s'élançait à lui pour revenir aussitôt, non pas déçue, mais repoussée. On

se sentait tenu à distance, malgré Taccueil excellent qu'il vous faisait, par je ne sais quel obstacle invisible qui vous séparait de lui.

Je fus présenté à M. Kermoysan. Il m'examina un instant de ses yeux clairs, me parla, m'écouta, parut même s'intéresser à mes débuts, pour autant qu'il pouvait s'intéresser à quelque chose. Quand il remarqua que je le recherchais beaucoup, il m'invita à venir le voir chez lui. Quoique j'eusse fort bien vu que cette invitation, qui n'avait rien d'empressé, lui coûtait un effort, je ne pus résister au plaisir d'en profiter. Il m'accueillit avec sa politesse accoutumée, qui me parut devenir plus cordiale, en sorte que je crus pouvoir, sans trop d'indiscrétion, répéter plusieurs fois ma visite, à des intervalles qui se rapprochèrent peu à peu.

Il habitait, rue Oudinot, un petit entresol tout rempli d'objets précieux rapportés de ses voyages : armes damasquinées collectionnées en Orient, idoles en marbre peint qui venaient de l'Inde, étoffes surtout, étoffes somptueuses

qui chantaient aux yeux une chatoyante harmonie de reflets et de couleurs. Les fenêtres ouvraient sur un tranquille paysage de jardins, avec des plates-bandes où se balançaient des fleurs démodées et des arbres rongés de vétusté. Un vieux domestique, nommé Adolphe, ancien valet de chambre d'un ambassadeur du second empire, faisait tout son service, repas compris ; il y avait entre le maître et le serviteur une entente parfaite en très peu de mots.

M. Kermoysan était toujours chez lui. Une seule fois, je le trouvai au travail. Comme je voulais me retirer, il me retint, en jetant sa plume, l'air enchanté d'avoir un prétexte pour s'interrompre :

— Je suis très paresseux ces temps-ci, me dit-il... Rien ne vient plus !... Restez donc, et causons, c'est plus facile...

Il me sembla qu'Adolphe, qui venait de m'introduire, hochait tristement sa tête grise, solennelle malgré le tablier blanc qu'il portait toute la matinée.

Ce jour-là, M. Kermoysan fut plus cordial, plus ouvert que d'habitude. Il me parla d'un roman d'amour auquel il travaillait, « quand je peux travailler, » ajouta-t-il. Il m'en raconta l'intrigue, il m'en esquissa les caractères avec assez d'animation. Je hasardai quelques observations, auxquelles il répondit. Puis, peu à peu, son attention se détendit, son entrain disparut. C'était ainsi que finissaient toutes nos causeries ; il m'écoutait, il me répondait, mais il pensait toujours à autre chose. Parfois, je croyais lire sur son front, dans ses yeux, cette obstinée pensée toujours présente, toujours la plus forte, comme une phrase écrite en caractères inconnus, en langue étrangère. J'en étais froissé dans l'amitié enthousiaste que je lui vouais sans avoir jamais osé la lui montrer, et je me disais que cette pensée mystérieuse, que je ne pouvais déchiffrer, demeurerait comme un obstacle entre lui et moi, si même il oubliait, en faveur de ma sympathie, la différence de nos âges et de nos situations.

La personne qui s'entretenait avec M. Kermoysan le jour où Je le vis chez M""* B... était une femme encore jeune, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, qu'on appelait M""^ Herdevin. Elle était grande, d'une sveltesse presque exagérée, fort élégante, et belle, d'une de [ces beautés qui ne frappent pas, qu'il faut découvrir et qu'on aurait beaucoup de peine à décrire. Du reste, les années ont effacé ses traits de ma mémoire ; ils y flottent encore, sans doute, mais indécis, dans un flou de lignes et de couleurs pareil à celui des figures de saintes dans les fresques des vieux couvents. Je ne retrouve avec un peu de netteté que les reflets mordorés de sa chevelure, qu'elle portait coiffée à la grecque ; le reste m'échappe, comme tant d'autres visages que la mort a voilés.

Je me rappelle que, lorsque M"* B... m'eut désigné le groupe que Kermoysan et M""* Herdevin formaient dans un angle du salon, je l'observai d'abord de loin, puis m'en rapprochai peu à peu, à la façon d'un enfant timide

et curieux. M°"* Herdevin écoutait : sa physionomie exprimait une attention soutenue, exclusive, qui lui créait une espèce d'isolement. Puis, à son tour, elle parla. Je n'entendis pas ses paroles, mais j'entendis sa voix. Aussitôt j'en subis le charme. C'était une musique. Une telle voix exprime ce qu'elle veut dire bien mieux que des paroles. L'impression fut si vive qu'en évoquant ce souvenir, pourtant ancien déjà, il me semble l'entendre encore : elle vient de très loin, elle est faible, elle s'éteint; elle n'en a que plus de douceur. J'étais conquis jusqu'au ravissement. Aussi, lorsqu'au bout d'un moment ]^me Herdevin, quittant Kermoysan, retourna se mêler à des groupes indifférents, j'eus le courage de prier M"" B... de me présenter. Elle le fît avec plaisir, indulgente à mon enthousiasme.

J'obtins sans peine de M""" Herdevin les phrases banales auxquelles a droit tout bon jeune homme qui fait son entrée dans le monde. Mais cela ne me suffit pas : je rêvai

de la voir de plus près, chez elle. Or, j'étais un personnage tout à fait quelconque, gauche, insignifiant, de conversation nulle, dépourvu de tout talent d'agrément, pouvant à peine passer pour un danseur convenable, que rien, enfin, absolument rien ne recommandait à l'attention d'une étrangère. M""* Herdevin m'aperçut sans doute à peine le jour où je lui fus présenté, ne me reconnut pas quand je la rencontrai de nouveau, et ne vit certainement en moi, pendant plusieurs semaines, qu'un importun qui la recherchait fâcheusement. Elle me produisait alors une impression tout à fait correspondante à celle de Kermoysan, que je commençais à fréquenter. Même réserve, de même nature. Où qu'elle fût, son âme, toujours, était ailleurs. Cela, malgré de visibles efforts pour s'intéresser à ce qui se passait autour d'elle. C'était de bonne grâce qu'elle se prêtait à toute conversation; pourtant, on devinait que son vrai désir était d'en abréger la durée, et, quand elle se taisait, elle paraissait plus à l'aise,

comme si le silence eût été son véritable élément.

Cette attitude ne découragea pas ma sympathie; au contraire. Peu à peu, à force de ténacité, je réussis à me rapprocher d'elle ; j'obtins quelques sourires, quelques paroles qui sortaient de la banalité, quelques regards bienveillants; ce fut comme si elle s'accoutumait à me voir dans son cercle. Je me réjouissais de ces progrès, quelque légers qu'ils fussent. Je fus au comble de mes vœux le jour où elle m'invita à son five o'clock du jeudi, en ajoutant :

— Vous n'aurez pas beaucoup de plaisir chez moi : je ne reçois guère que quelques intimes ; ma maison n'est pas bien gaie.

Aller chez elle, respirer son air, je n'en demandais pas davantage : dans la première jeunesse, on a des sentiments frais, purs, ardents pourtant, qu'il serait difficile de définir. Je n'aimais pas M""^ Herdevin, mais j'étais sur le point de l'aimer, ou plutôt, je ctois,de l'adorer, dans des extases de pèlerin.

Avant d'aller chez elle, je jugeai prudent de demander à M"* B... quelques renseignements qui m'empêcheraient de commettre des maladresses. Ma vieille amie m'apprit volontiers ce que je devais savoir :

Le mari, M. Léopold Herdevin, était un agent de change extrêmement riche, mais brutal, grossier, de mauvaises mœurs, qui semblait d'une autre espèce que sa femme. Aussi vivaient-ils depuis longtemps déjà séparés de fait l'un de l'autre : lui, dans un monde d'actrices et de chevaux ; elle, avec quelques amis de choix, peu nombreux, très fidèles, qui la recherchaient beaucoup et lui témoignaient une vive affection.

— Vous ne rencontrerez pas souvent M. Herdevin dans le salon de sa femme, me dit M"" B... Quand, par hasard, il y paraît, avec son épaisse figure à teint jaune, il y fait comme une grosse tache d'huile.

Ils avaient deux filles jumelles de six ans. L'une d'elles, appelée Marthe, était atteinte d'une maladie de l'épine dorsale qui arrêtait

son développement : conservée comme un objet fragile, elle vivait, toute petite, ratatinée, immobile, souffrante, suspendue au souffle de sa mère qu'elle adorait avec des tendresses d'enfant précoce que la mort attend. La maladie de cette pauvre petite était sans doute l'épine plantée dans la chair de jyjme Herdevin, sa pensée constante, la blessure qui, plus encore que l'indifférence et la grossièreté de son mari, l'empêchait de jouir de sa beauté, de son charme, de la fin de sa jeunesse.

M""^ B.., me raconta complaisamment tous ces détails; puis, voyant que j'y prenais un vif intérêt, elle ajouta, avec un bon sourire de grand'mère indulgente :

— Vous êtes en train, je crois, de devenir amoureux de M""^ Herdevin... Il faut que je vous en avertisse, elle a trop souffert des réalités de la vie pour être romanesque... Cœur solide et tête froide, soyez-en sûr... Ellel approche de la trentaine, elle est malheureuse en ménage, et pourtant on n'a jamais

parlé d'elle... D'ailleurs, vous aurez raison de la fréquenter le plus que vous pourrez : quand vous aurez rompu la glace, si vous parvenez à la rompre, vous verrez ce que peut être le charme d'une femme parfaite.

J'avais rougi jusqu'aux oreilles, comme si vraiment j'étais pris en faute. Pour cacher mon trouble, je remis en cause M. Herdevin.

— Soyez tranquille, me dit M"^ B... Quand même vous le verrez très peu, vous serez bientôt édifié sur son compte. Il est de ceux qu'on connaît vite et qu'on n'éprouve aucun désir de connaître davantage. Sa femme a beaucoup supporté et, je crois, beaucoup souffert. A présent, elle est résignée : elle ne sent plus même le mal qu'il voudrait encore lui faire.

Je demandai assez sottement :

— L'a-t-elle aimé ?

M"^ B... me regarda, un peu moqueuse :

— Je n'en sais rien, dit-elle : comment voulez-vous qu'on sache ces choses-là?... Mais, à côté de l'amour, il y a toujours chez

les femmes, même les meilleures, Tamourpropre. Ses blessures font mal aussi ; celleslà n'ont pas été épargnées à votre amie, je vous en réponds.

Bientôt après, j'étais un des familiers du salon de M""^ Herdevin : un grand salon, d'un luxe tout extérieur, destiné aux autres, un salon auquel la maîtresse de maison restait indifférente, qui ne participait en rien de sa grâce. Malgré les énormes bûches qui flambaient dans la cheminée, il y faisait toujours un peu froid. On y trouvait d'ailleurs rarement plus de cinq ou six personnes, qui parlaient en baissant la voix, comme dans une église. Les conversations étaient lentes, insignifiantes. Beaucoup auraient trouvé ce milieu d'un insupportable ennui; dans le fait, je m'y serais certainement ennuyé si la présence de M""* Herdevin, même si froide ou distraite, n'eût compensé pour moi les propos les plus insipides.

Je m'attendais à rencontrer souvent chez elle M. Kermoysan, puisqu'il la recherchait

dans le monde ; je remarquai bientôt qu'au contraire il venait peu, qu'il ne faisait que de brèves apparitions, que sa présence ne mettait dans la compagnie ni plus d'entrain ni plus d'intimité. Une fois, nous fûmes invités ensemble à dîner : son attitude fut celle d'un convive de passage plutôt que d'un amî. Il parla peu, plus réservé, plus absent, plus insaisissable que jamais. D'ailleurs, le repas fut maussade ; malgré l'excellence des mets et des vins, la conversation restait pénible, maintenue à un niveau très bas par les calembours du maître de la maison. Parfois ses propos, qu'il soulignait d'un gros rire, étaient d'une trivialité telle qu'ils causaient à sa femme un visible malaise, comme une piqûre dont un plissement de son front trahissait la cuisson. Je compris alors pourquoi elle recevait le moins possible. Mais pourquoi donc nous avoir réunis, Kermoysan et moi, à des gens que nous n'avions aucun plaisir à rencontrer, qui ne pouvaient s'intéresser à nous, que nous ne reverrions probablement jamais?

Des semaines passèrent ainsi, sans que je connusse mieux M™* Herdevin que le soir où je n'avais eu d'elle que le son de sa voix et deux phrases insignifiantes. La glace tardait à se rompre. Pourtant, peu à peu, au hasard des causeries, qui devenaient plus familières, et surtout après m'être trouvé à plusieurs reprises en tête-à-tête avec elle, je pus ou crus pouvoir dégager, avec quelque chance de deviner juste, un trait de son caractère : elle était bonne, d'une bonté naturelle d'une sœur de charité, mais d'une de ces bontés passives qui se manifestent par des sentiments plus que par des actes. Je me convainquis aussi qu'elle était intelligente, ou plutôt compréhensive. Non pas, toutefois, à la façon des femmes cultivées, qui raisonnent de toutes choses en spécialistes : non, mais elle avait cette intelligence du cœur qui comprend tout, qui s'exerce de préférence sur les menus faits de la vie, qui rayonne dans tout ce qu'on dit des autres et dans les demi-confidences discrètes qu'on fait

sur soi-même. Elle était triste, aussi et surtout, d'une tristesse touchante qu'elle mettait un art infini à cacher, et qui se révélait pourtant, l'enveloppant d'une espèce de mystère qui s'ajoutait à son charme. Le mystère m'attirait vers elle toujours davantage, et je finis par l'enfermer entre les limites écartées d'une double hypothèse absolument contradictoire : ou bien elle n'a jamais aimé et souff're du besoin d'aimer, ou bien elle aime trop. Comme on le voit, ma jeune perspicacité se donnait de l'espace .

Il me faut maintenant rapporter une série de faits sans liaison apparente entre eux, dont quelques-uns me frappèrent à peine au moment où ils se produisirent et ne prirent un sens que plus tard :

M""^ B... me faisait quelquefois la faveur de me retenir auprès d'elle quand ses autres visiteurs l'avaient quittée. Je goûtais beaucoup ces tête-à-tête, où une causerie amicale et familière succédait à la conversation légèrement précieuse tenue jusque-là. Nous parlions surtout des autres : M"* B... trouvait toujours un grand plaisir à exercer, d'ailleurs sans aucune méchanceté, ses facultés d'analyse sur le compte des personnes de

sa connaissance; les étonnements que me causaient parfois ses déductions l'amusaient. Un après-midi que je me trouvais seul chez elle, l'entretien se mit à rouler sur Kermoysan, qui avait fait une assez longue visite en même temps que M""^ Herdevin :

— Avez-vous lu ses vers? me demanda tout à coup M""* B...

— Des vers? m'écriai-je. Il n'en a jamais publié, que je sache.

— C'est vrai; mais il en a fait... Ils sont très rares... Ses intimes seuls les connaissent... Voulez-vous que je vous les montre ?

Sans attendre ma réponse, elle alla ouvrir un petit secrétaire Louis XV et en tira une plaquette reliée en plein vélin, qu'elle me tendit. C'était, en effet, un recueil d'une cinquantaine de pages de vers, sans titre ni nom d'auteur, sur papier du Japon impérial tiré à six exemplaires.

— Lisez, me dit-elle.

Je me mis à lire à haute voix. Tune après

l'autre, les pièces généralement très courtes, qui composaient le petit recueil.

Les poètes de la jeune école en auraient trouvé les vers mauvais ; en vérité, ils étaient passablement « vieux jeu », alourdis par des césures monotones, par quelques chevilles maladroites, par des rimes banales, comme sont volontiers les vers d'écrivains, même habiles, inaccoutumés à manier la langue poétique. Toutefois, malgré ces gaucheries, ils s'emparèrent puissamment de mon attentl^ac. C'est qu'ils exprimaient, parfois avec une intensité réellement émouvante, les nuances à demi-voilées d'un sentiment à la fois tendre et douloureux, coupable et tourmenté. Il y avait dans ces quelques pages des cris de douleur, des cris d'angoisse, des cris de joie, des cris de remords. On y devinait une âme troublée jusqu'en ses plus secrètes profondeurs, ballottée aux souffles d'un irrésistible ouragan, comme les pauvres âmes emportées par l'éternel tourbillon, que d'ailleurs le poète rappelait dans un de ses

plus ardents morceaux. Et Ton subissait, peu à peu, cette espèce de vertige que donne le spectacle des grandes passions. Quelques-uns de ces vers, que je n'ai lus qu'une fois, se gravèrent dans ma mémoire. Je les transcrivis, en rentrant chez moi, dans un carnet ou j'avais coutume de consigner mes observations de la journée et où je les retrouve aujourd'hui :

... Le temps amassera, comme la mer ses lames, L'infini de ses ans, qui passent sans retour. D'autres hommes naîtront pour aimer d'autres femmes: Jamais les douces fleurs écloses dans nos âmes Ne porteront les fruits radieux de l'amour

Mais, quel que soit le mal dont je suis consumé, Vous avez éclairé les ombres où je passe, Et, dans le sillon d'or qui marque votre trace, Je vous bénis, ô vous, vous qui m'avez aimé !...

... Femmes ! c'est la bonté qui vous perd ! La vertu Passe droite, au milieu de nos cris de détresse. Sans regard de pitié, sans faute et sans tendresse...

... Le tourbillon fatal qui m'entraîne et m'affole T'a prise, ô toi si pure, ô toi si douce...

. . . Que craignez- vous ? Qu'on nous découvre et que Nous chasse ! Eh bien, nous le fuirons... [le monde

... Fussions-nous séparés, et par toute la terre, Je mourrai dans tes bras !...

Ces vers, les seuls que j'ai retenus, n'étaient peut-être ni les meilleurs ni les plus caractéristiques du petit recueil, dont certaines pages firent trembler ma voix. M"* B... écoutait, les yeux mi-clos, comme si cette poésie exaltée et romantique, où passaient çà et là des souffles lamartiniens, lui causait, bien qu'elle la connût d'ancienne date, un extrême plaisir.

— Eh bien? me demanda-t-elle quand je fermai la plaquette et la lui remis, que pensez-vous de ces vers?

Je réfléchis un instant :

— Ils m'ont vraiment ému, répondis-je

— N'est-ce pas qu'ils sont beaux... quand

même ils ne ressemblent pas à ceux de vos amis de lettres?...

— Beaux, je ne sais pas; mais vrais... M""^ B... m'ayant jeté un regard interroga-

teur, je m'expliquai :

— Oui, vrais... trop vrais même... Savez-vous, Madame ? Je ne comprends pas que M. Kermoysan les ait publiés. Cela n'est pas dans son caractère. Il est un livre fermé, il ne montre jamais rien de lui-même, et ces vers sont une véritable confession, tant ils ont un accent sincère et spontané!...

M'^'B... secoua la tête.

— Peut-être, fit-elle, y mettez-vous de l'imagination... Quand M. Kermoysan m'offrit cette plaquette, il me raconta qu'il avait fait ces vers pour un roman, et que, n'ayant pas achevé ce roman, il n'avait pas pu se résigner à les perdre... Cela vous paraît-il invraisemblable ?

— Un peu... J'inclinerais plutôt à croire... que sais-je?... qu'il les a faits pour les faire, qu'ils ont jailli de lui-même, en certaines

heures où Ton éprouve le besoin de crier ses secrets parce qu'on en étouffe...

— Mais alors, il lui aurait suffi de les écrire. Pourquoi donc les aurait-il publiés?...

— Il est tout de même un homme de lettres... Ou bien, qui sait? peut-être les a-t-il publiés pour pouvoir les offrir à la personne qui les a inspirés?

M*"^ B... sourit :

— Comme vous êtes subtil! fit-elle un peu ironiquement.

Après un instant de silence, elle ajouta :

— Après tout, cela n'est pas impossible... Kermoysan est très mystérieux... Peut-être a-t-il une liaison très compliquée..

Ma curiosité était excitée, et, l'occasion me paraissant excellente pour me renseigner sur le compte de cet homme qui m'intéressait si fort, je demandai :

— A-t-on parlé de lui?... Sait-on s'il a un passé?...

— Un passé! s'écria M"* B... Plusieurs passés I , . . Beaucoup de passés ! ... En Fran ce,

à Paris, sans compter les autres, ceux qu'il a laissés dans ces drôles de pays qu'il prétend aimer... M. Kermoysan a été un homme à la mode... Il y a un peu de tout dans sa vie : non seulement des femmes, mais des cartes, du vin même, de l'opium, que sais-je?... Un vrai marin, quoi!... Dès qu'il était sur terre ferme, il ne se possédait plus...

— J'ignorais tout cela...

— C'est que vous ignorez beaucoup de choses... D'ailleurs, si l'on a parlé de lui autrefois, on n'en parle plus maintenant... Il s'est rangé depuis cinq ou six ans... Et, maintenant, il est sage, dit-on, comme une image de piété!...

— Voilà qui est étrange!..^

— Vous trouvez?... Mon Dieul... Non..^ L'âge arrive... On a beau résister du mieux qu'on peut, on vieillit... Et il fautiien faire une fin, comme vous dites, vous autres hommes...

— Sans doute I... Mais quelle fin a-t-il faite, lui?...

Cette simple question troubla M^^B...

— Eh bien 1 fit-elle, il s'est rangé, comme je viens de vous le dire... Que vous faut-il de plus?... N'est-ce pas une fin assez... finale?... . Comme je ne répondais pas, M""® B... continua :

— Il s'est même trop rangé pour un homme de son âge... Et il a eu le tort, une certaine fois, de faire un peu trop parler de sa vertu... Il y a trois ans, quand on a joué son Lautrec, sa principale interprète s'était éprise de lui... Une de ces passions... d'actrices... Je ne me rappelle plus les détails, mais je sais qu'il y a eu une vraie comédie autour de son drame... une comédie où il a joué... Joseph... On a beaucoup ri de tout cela, dans le monde... Aujourd'hui, c'est oublié...

— Voilà, m'écriai-je, une petite histoire tout à fait significative!... Comment croire que c'est par vertu qu'un homme comme lui, un ancien viveur, ait joué ce rôle, toujours un peu ridicule, de celui qui ne veut pas se

mK

LE SILEiNCE 39

laisser aimer ? Il n'est pas converti, que je sache?...

— Non, il ne croit à rien : un vrai mécréant.

— Ainsi, si ce n'est pas la piété qui l'a rendu sage, il faut que ce soit autre chose.

M"* B... suggéra, sans y croire :

— La fatigue, peut-être, tout simplement. Elle plaisantait. En ce moment même,

l'image de M"^ Herdevin se dessina nettement dans mon esprit : ce fut une intuition que rien n'expliquait, sauf le fait que j'étais accoutumé à la rapprocher, dans ma pensée, de Kermoysan.

— Peut-être aussi , dis-je , un grand amour...

M""* B... parut soupeser cette supposition ; puis elle la repoussa.

— D'abord, fit-elle, vous êtes incapables d'un grand amour, vous autres hommes d'aujourd'hui...

J'insinuai :

— Exceptionnellement...

Mais elle conclut :

— Et puis, on le saurait... Une chose pareille ne pouri-ait rester secrète... Non, non, vous n'avez pas deviné... Allons!... cherchez autre chose, monsieur le psychologue.

— Je chercherai, répondis-je.

Mais j'étais sûr d'avoir trouvé.

Peu de jours après cette conversation, je rencontrai Kermoysan chez M"' Herdevin.

Us étaient seuls: elle, dans le coin d'un petit canapé placé à côté de la cheminée ; lui, dans un fauteuil, à quelque distance du canapé. Ils m'accueillirent amicalement ; néanmoins, j'eus l'impression que j'arrivais mal à propos et je me promis d'abréger ma visite. Mais à peine étais-je assis qu'un domestique entra, l'air effaré, et dit à voix basse quelques mots à M"" Herdevin. Aussitôt elle se leva, en nous priant de l'excuser un instant, et sortit du salon par une porte qui ouvrait sur le cabinet de son mari. Je continuai à causer avec Kermoysan. Il était dis-

trait ; à deux ou trois reprises, j'observai que, malgré lui, ses yeux se dirigeaient vers la porte. Nous continuions à causer ; après quelques phrases, nous ne trouvâmes plus rien à nous dire, et nous restions assez gênés l'un vis-à-vis de l'autre, tous deux en proie à la même curiosité, que nous ne pouvions ni ne voulions nous avouer. Bientôt, cette curiosité augmenta jusqu'à devenir de l'inquiétude: la voix de M. Herdevin, que nous n'avions pas d'abord entendue, montait peu à peu dans la pièce à côté. Je ne pus m'empôcher de murmurer :

— Qu'y a-t-il donc?

Kermoysan haussa les épaules.

— Une scène de ménage, fît-il d'une voix blanche.

Et il ajouta, avec un grand effort pour paraître ironique et léger :

— Cet homme est si mal élevé 1... Il faut encore lui savoir gré de n'être pas venu gronder sa femme en notre présence. ..

En ce moment, la voix brutale, dans un

dernier éclat, perça les cloisons et les tentures : nous entendîmes trois ou quatre jurons, qui aboutirent à un retentissant : « Tonnerre de Dieu ! » Nous nous levâmes ensemble, d'un même mouvement indigné :

— Le misérable I m'écriai-je.

Kermoysan, comme poussé par un ressort,

avait fait deux pas dans la direction de la porte. Il s'arrêta, revint à son fauteuil, se rassit et murmura, en se mordant les lèvres:

— Il est capable de la battre ! . . .

Dans la pièce à côté, la voix s'était assourdie : nous n'en distinguions plus que les ronflements irrités. J'étais resté debout. Je murmurai :

— C'est odieux I...

Mon compagnon, très pâle, avait retrouvé son calme :

— Il est le mari, dit-il, les dents serrées... Cela ne nous regarde pas 1 . . .

Et il se mit à fixer, d'un regard volontaire,

le bout de sa bottine, qui s'agitait sur le tapis.

Nous nous taisions, n'entendant plus rien.

Soudain, le bruit d'une porte violemment fermée nous apprit que l'orage était fini. Je poussai, je l'avoue, un soupir de soulagement. Quant à Kermoysan, il passa la main sur ses yeux avec le geste d'un homme qui chasse un cauchemar.

Cependant, M""^ Herdevin ne tarda pas à rentrer, hésitante, l'air douloureux. Elle s'excusa de nous avoir laissés si longtemps.

— Mon mari avait quelque chose d'urgent à me dire, fit-elle doucement.

Ses yeux limpides semblaient nous demander si nous avions entendu, — et nous supplier de n'y pas prendre garde.

J'étais fort embarrassé, craignant à la fois d'être indiscret en prolongeant ma visite et de l'inquiéter en partant trop tôt. Je lui laissai donc le temps de nous dire quelques paroles qui, sans doute, dans sa pensée, devaient témoigner de sa liberté d'esprit; puis, profitant d'un silence opportun, je me levai pour prendre congé. Je pensais que Kermoysan resterait auprès d'elle, averti par

une sorte d'instinct qu'ils avaient besoin de se parler. Mais non : il se leva en même temps que moi> Comme M""" Herdevin lui tendait la main, il me sembla seulement qu'il la gardait une ou deux secondes de plus et la serrait un peu plus fort que de raison.

Nous sortîmes ensemble. Dans la rue — les Herdevin demeuraient dans le bas de l'avenue du Trocadéro, — comme nous nous dirigions vers le pont de l'Aima, je ne résistai pas à la tentation de m'écrier :

— Quelle injustice qu'un pareil butor I... Je n'achevai pas ma phrase. Kermoysan la

comprit. Au lieu de la relever tout de suite, il lit encore quelques pas en silence, en regardant droit devant lui ; enfin, il dit, presque bas, comme en confidence :

— Je crois qu'elle adore ses enfants ! Puis, comme nous arrivions à la place de

l'Aima:

— Prenez-vous l'avenue Montaigne? me demanda-t-il ?

— Oui, je vais à la Madeleine.

— Moi, je passe le pont : j'ai affaire de l'autre côté de l'eau.

Il s'éloigna alors à grands pas, après m'avoir serré la main.

Peu de jours après, je revis M™" Herdevin dans un bal, où son mari, contre son habitude, l'accompagnait. Elle m'apparut sous un nouvel aspect : elle fut animée, parlante, mondaine, presque coquette, mais avec je ne sais quoi de forcé qui protestait contre elle-même. Certaines personnes qui vont dans le monde avec l'arrière-pensée d'y découvrir des romans remarquèrent qu'elle causait et dansait beaucoup avec un clubman très apprécié, dont les succès m'étonnaient, le baron de Malmain ; un bellâtre aux allures de faux militaire, très fat, d'une maturité qui commençait à rider son front et à dégarnir ses tempes, et avec cela ne possédant pas même la qualité négative, assez fréquente chez les gens de sa sorte, d'être inoffensif. En effet, quoique sans esprit, il possédait sur son prochain une réserve d'anecdotes désobligeantes et d&

jugements mordants qu'il lâchait dès qu'il en pouvait provoquer l'occasion. En sorte qu'on l'écoutait et qu'il faisait rire, de ce rire où il y a toujours un peu de haine, un peu de mépris, un peu d'orgueil, de ce rire plus mauvais que frivole qu'on devrait s'interdire et qu'on recherche.

Je l'avoue, j'éprouvai une sorte de malaise à voir M""* Herdevin valser avec cet individu, écouter en souriant ses propos, lui répondre de sa voix pure, de sa voix claire, de cette voix où l'on croyait entendre sonner le cristal de son âme. Je n'étais pas jaloux, dans le sens brutal et possessif du mot, mais je souffrais d'un sentiment proche de la jalousie. Il me semblait que le contact de Malmain la gâtait, qu'elle ne serait plus la même après avoir toléré son bras autour de la taille, ses médisances à l'oreille. J'étais soulagé quand il la quittait pour aller porter ailleurs ses galanteries de bourreau des cœurs ; mais il revenait toujours, et mon malaise recommençait. Un instant, je vis M""^ Herdevin debout à côté de

Kermoysan : les attitudes, les regards, TexpressioQ reproduisaient presque exactement le groupe qui m'avait frappé chez M""" B..., lorsque je les avais vus ensemble pour la première fois. Pendant les quelques minutes que dura leur entretien, je la retrouvai telle que je l'aimais; j'en fus heureux, tant mon sentiment pour elle était jeune, frais, tout de respect et d'admiration désintéressée. Mais cela ne dura guère : l'inévitable Malmain revint la chercher pour une contredanse. Elle se leva aussitôt, salua d'un sourire Kermoysan, qui s'inclinait plus cérémonieusement qu'il n'eût fallu, et reprit sa figure de commande.

Kermoysan la suivit du regard ; puis, me rencontrant sur son chemin, il me prit le bras en me disant :

— Si nous circulions un peu ?. . . On manque d'air, ici.

Il m'emmena dans un petit salon où l'on jouait, perdit nerveusement quelques louis, rentra dans la salle de danse. J'étais toujours à côté de lui. Il promena son regard inquiet

sur les couples qui se croisaient, l'arrêta quelques secondes sur M"^ Herdevin, assise, écoutant Malmain, debout, à demi penché sur elle, et me dit :

— Décidément, il fait trop chaud... Je m'en vais... Au revoirl...

A peine était-il sorti que M. Herdevin, à son tour, s'approcha de moi. Sa grosse figure, congestionnée par la chaleur, exprimait un profond ennui. Du reste, ne connaissant presque personne dans un monde qu'il ne fréquentait pas, il avait erré toute la soirée, comme une âme en peine, des salons de danse au salon de jeu, où l'on jouait trop modérément pour ses goûts :

— Pas drôle, votre monde! me dit-il en bâillant... Nain jaune à deux sous la fiche, en famille... On s'embête!... Et trente degrés, pour le moins, je parie!... J'en ai assez : je vais au cercle, j'aime mieux ça. Bonsoir!...

Sa femme, qui, sans en avoir Tair, observait tous ses mouvements, le vit sortir et s'éclipsa un instant après lui.

Et j'eus l'impression bien nette qu'entre ces trois êtres il s'était passé quelque chose : un drame avorté, une scène de jalousie, de ruse, de mensonge, quelque chose, enfin, que je n'aurais ni osé ni su préciser.

Chez une amie de M""* B..., par une fin d'après-midi. Trois ou quatre femmes, dont M"^ Herdevin. On a pris le thé. La conversation languit et va s'éteindre, quand Malmain fait son entrée. Il est pimpant, pétillant, triomphant ; rien qu'à son air on devine qu'il apporte un commérage tout frais, une méchanceté inédite, quelque âpre bavardage dont on va pouvoir s'amuser pendant cinq minutes. En effet, à peine assis :

— Avez-vous lu l'article du Spectateur sur Kermoysan?

Les dames se regardent et répondent que non.

— Un article tapé, je vous en réponds, et

qui fera du bruit, vous y pouvez compter I.., Là-dessus, il tire de sa poche un numéro du Spectateur^ un numéro fripé, qui a dû servir déjà plusieurs fois, et, de son aigre voix qu'aigrit encore sa joie mauvaise, il donne lecture des passages les plus mordants. Du fiel, du venin, de la calomnie, de l'injure : un de ces mélanges, humiliants pour l'espèce humaine, qu'une basse envie a seule pu brasser; au bas, le nom, à demi-connu, de Maxime Lucand.

— Qui est Maxime Lucand? demande quelqu'un.

— Un jeune, explique Malmain, qui a un rude talent de pamphlétaire... Voilà, mesdames, comme on arrange votre idole!

On a écouté avec des murmures, des froufrous, de petits rires étouffés. Une voix fait, en protestant :

— Ohl notre idole I...

Et Malmain, exultant :

— Allez-vous le lâcher ?. . . Déjà?. . . Hé ! hé ! ce n'est pas mauvais que les grands favoris

des dames reçoivent, de temps en temps, une bonne petite leçon... Le bois vert convient aux épaules illustres... Et le cher ami en avait un peu besoin, positivement.

J'attends qu'une voix s'élève pour défendre l'absent ; mais elles écoutent, elles sourient : aucune ne songe à intervenir. Involontairement, mes yeux cherchent M""' Herdevm. Elle regarde droit devant elle, comme si elle n'entendait pas, les lèvres serrées, l'air de glace; ses doigts tambourinent sur ses genoux, pendant que Malmain continue, avec des affectations exaspérantes de bonhomie.

— Il y a de l'exagération dans cet article, sans doute, il y a un peu d'exagération... Mais le fond, voyez-vous, hél hél le fond pourrait bien être vrai!... Dire que Kermoysan n'a pas de talent, ça, c'est absurde, n'est-ce pas?... Il en a, tout le monde le reconnaît... Seulement, il en est lui-même plus convaincu que personne et, surtout, il s'en croit encore bien plus qu'il n'en a... Ne trouvez-vous pas qu'il a toujours l'air de poser pour sa statue?... On

dirait qu'il se voit déjà coulé en bronze, une couronne sur le front...

Elles rient; il s'en trouve une pour répondre, en montrant ses dents jolies :

— C'est vrai ! il y a de çal...

Encouragé, Malmain reprend, d'un ton plus

excité :

— Tenez I l'autre jour, à la première de l'Étrangère^ je le rencontre au foyer de la Comédie... Il s'y promenait d'un air... de l'air d'un roi dans son palais... On eût dit qu'il avait fait la pièce... Quelqu'un l'arrête pour lui demander, je pense, une adresse... Il veut l'écrire sur une de ses cartes et ne trouve pas son crayon... Son interlocuteur n'en avait pas non plus... Je m'aperçois de leur embarras : je lui offre le mien... Il s'en sert et il me le rend avec un « merci »... oh 1 un « merci » de Louis XIV ou de Jupiter olympien. Alors, une idée saugrenue me passe par la tête. Je lui dis : « Voilà un crayon historique 1... » Et il n'a pas vu que je me moquais de lui!...

Je n'y tiens plus : je demande timidement :

— En êtes-vous bien sûr?

— Parbleu I répond Malmain, qui remarque à peine mon interruption.

Et il se remet à déchirer Kermoysan, plus âprement, avec une méchanceté plus incisive et plus calomnieuse :

— Que va-t-il faire après cet article? Se battra-t-il ?. , . Heu, heu! j'en doute... Je ne le crois pas un héros. On raconte sur lui des choses...

Cette fois, c'en est trop. Je demande, tout frémissant :

— Quelles choses?

Ma question est posée d'un ton si ferme que Malmain ne peut éviter d'y répondre. 11 me regarde, étonné de cette intervention inattendue; il s'embarrasse, il balbutie :

— Des choses enfin, des choses..*

— Dites-les donc I

— On ne peut pas tout dire...

— C'est dommage... car on verrait, j'en suis sûr, qu'il n'y a rien à cacher sur Kermoysan...

Alors, je parle, je m'entlamme, je deviens éloquent. Elles m'écoutent, un peu étonnées de cette explosion soudaine, un peu honteuses aussi, peut-être, d'avoir trop écouté l'autre, toutes prêtes à se rallier. Quand j'ai fini ma brave tirade, Malmain me toise un instant et prononce, avec un sourire supérieur :

— ! Je ne savais pas que Kei moysan eût des amis... Voilà qui est tout en son honneur!

Mais j'ai atteint mon but : il change de conversation. Un instant après, M""* Herdevin se lève pour sortir. Elle me tend la main, ce qu'elle ne faisait jamais, et je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la pression de ses doigts et ses regards me remercient.

D'ailleurs, je n'écoute plus ce qu'on dit autour de moi : je pars à mon tour, animé contre Malmain d'une haine juvénile et très fier du petit rôle que j'ai joué.

C'est dans mon fameux carnet d'observations que j'ai retrouvé les détails de cette petite scène, assez insignifiante en elle-même. Du reste, ils seraient probablement, malgré le temps écoulé, demeurés dans ma mémoire, parce qu'ils se rattachent à l'incident plus grave qui les suivit, auquel je fus mêlé directement.

Après avoir dîné au restaurant, j'étais rentré, pour m'habiller, dans le très modeste appartement de deux pièces que j'occupais au sixième étage d'une grande maison de la rue Lafayette. J'étais en train de friser ma moustache — opération à laquelle je tenais d'autant plus qu'elle n'eût point été indispensable,

— quand j'entendis frapper à la porte. J'allai ouvrir en bras de chemise et reculai d'étonnement en voyant entrer Kermoysan, qui n'était jamais venu chez moi. Un inconnu, d'âge mûr, de haute mine, portant l'impériale et sanglé dans une redingote montante, l'accompagnait.

— Mon ami, le capitaine Lozier, me dit-il, en le désignant.

Fort ému de cette visite inattendue, dont je pressentais vaguement le motif, j'avançai des fauteuils en me hâtant de passer un habit.

— Je vous demande pardon de vous déranger à ces heures, me dit Kermoysan ; mais j'ai un service urgent à vous demander.

Je lui répondis, d'un geste, que j'étais à sa disposition.

Il continua :

— Voici de quoi il s'agit : je vais me battre avec Lucand...

Je crus devoir lui objecter que la nécessité d'un tel duel ne s'imposait pas, qu'un homme dans sa situation n'était pas à la merci du

premier venu qui voulait l'insulter, que, d'ailleurs, il était trop supérieur à l'agresseur et lui ferait trop de plaisir en croisant le fer avec lui.

— ... Il faut que je me batte, dit-il en m'interrompant d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Puis, plus doucement, comme s'il eût senti qu'il me devait pourtant quelque explication :

— Cet article m'est fort indifférent, je n'ai pas besoin de vous le dire. Mais, si je le supportais, il en viendrait d'autres, qui pourraient m'être plus désagréables. Qu'on éreint& mes livres tant qu'on voudra, cela m'est égal ; seulement, je ne veux pas qu'on parle de moi.

Le capitaine, empalé dans son fauteuil, fit un signe d'approbation; je m'inclinai.

— Voici où les difficultés commencent, reprit Kermoysan, en hésitant un peu. J'ai des raisons... particulières (il pesa sur ce dernier mot) pour désirer qu'on ignore ce duel jusqu'à ce qu'il ait eu lieu... Des raisons si fortes que, si je croyais impossible d'empê-

cher qu'on l'ébruitât d'avance, j'aimerais mieux y renoncer.

— Mais Lucand, dis-je, aurait au contraire des motifs pour faire autour d'une rencontre avec vous tout le bruit qu'il pourra.

Kermoysan prit un air inquiet :

— C'est justement là le danger, fit-il... Après, qu'il tape sur sa grosse caisse autant qu'il pourra, ça m'est égal... Mais je voudrais éviter à tout prix les informations sur les préliminaires, les « échos » annonçant l'échange des témoins en racontant les pourparlers.

Je hasardai :

— Vous n'aurez pas de peine à obtenir que la presse...

Il m'interrompit en haussant les épaules :

— Je ne puis pas faire le tour des journaux pour les prier de se taire... Quant aux témoins de mon adversaire, ils promettront et ne tiendront pas : je sais ce que vaut la parole d'un Lucand et des gens de sa sorte.

Il n'y a donc qu'un seul moyen : c'est d'aller très vite...

Le capitaine répéta:

— Oui, oui, très vite.

— Voici donc le plan qui m'a paru le plus pratique, continua Kermoysan... Comme vous allez le voir, il ne peut être appliqué qu'avec beaucoup de bonne volonté de la part des témoins. C'est là un premier point un peu difficile, étant donnée la pédanterie naturelle des escrimeurs... Il y a, ce soir, une première aux Variétés. Lucand s'y trouve, sans aucun doute. Mes témoins iront l'y chercher, lui diront que je suis forcé, pour affaire de service, de partir demain, qu'il faut donc que notre querelle se vide immédiatement. Enfin, sous n'importe quel prétexte, ils obtiendront de lui qu'il les mette, dans la soirée même, en rapports avec deux amis pris dans la salle... Tout cela est possible... Si ce plan réussit, il s'agira d'éviter toute discussion moratoire avec les témoins de Lucand : il faudra accepter leurs conditions, quelles qu'elles soient,

pour que la rencontre ait lieu demain, au petit jour... Ils ne pourront pas me contester la qualité d'offensé... Mais, s'ils demandent des concessions, qu'on les leur fasse... Qu'on prenne leurs épées ou leurs pistolets, s'ils y tiennent 1... Pas de bruit, et vite : voilà ce qui importe avant tout 1 . . .

Kermoysan avait parlé rapidement, avec une nervosité angoissée, comme pour donner l'impression d'incidents qui vont très vite. Je ne lui répondis pas tout de suite. Quelque inexpérimenté que je fusse en de telles matières, j'hésitais à accepter un rôle aussi passif et à renoncer aussi complètement à mon libre arbitre dans une affaire qui, après tout, pouvait prendre une tournure grave. Il s'aperçut de mon hésitation.

— Excepté le capitaine, me dit-il d'une voix où tremblait une prière, je n'ai pas d'ami assez intime pour qu'il accepte un tel rôle sans me demander d'explications. Et je n'en puis fournir aucune... D'autre part, je serais embarrassé de trouver, parmi mes

relations, quelqu'un à qui je veuille confier cette nécessité, cette absolue nécessité où je suis d'aller vite... J'ai pensé à vous, parce que je sais que je vous suis sympathique et parce que je vous crois discret et généreux... C'est un très grand service que je vous demande... plus grand encore, beaucoup plus grand que vous ne le pensez...

J'aurais pu être flatté d'une telle confiance; je fus surtout ému du ton de Kermoysan, de l'agitation qu'il s'efforçait de contenir, d'une sorte d'angoisse douloureuse que je n'eus pas un instant l'idée d'attribuer au fait matériel du duel. J'acceptai.

Il me remercia avec effusion :

— Soyez sans inquiétude sur l'issue de la rencontre, me dit-il encore. Je tire assez bien l'épée et je fais mouche à trente pas En réalité, l'arme m'est indifférente. Vous verrez que tout ira bien I . . .

Là-dessus, il se leva. Le capitaine, toujours muet, en fit autant; nous descendîmes mes six étages, et nous nous dirigeâmes ensemble

vers le théâtre des Variétés. Kermoysaii nous serra la main, en nous répétant, d'un ton pressant, sa recommandation ;

— Vite, avant tout!...

Et il alla nous attendre au café Cardinal.

Je n'étais pas sans inquiétude sur la façon dont le silencieux capitaine allait conduire les négociations. Contre mon attente, il s'y prit fort bien, avec une brusquerie apparente qui dissimulait beaucoup de tact et d'adresse, en sorte que je n'eus pas l'occasion de placer un mot. Lucand voulut protester contre une hâte qui ne lui convenait guère:

— Nécessité de service ! dit le capitaine. Force lui fut alors de céder. Il fit le tour

des couloirs, pendant un entr'acte, revint avec deux de ses confrères, qu'il nous présenta et avec lesquels nous nous abouchâmes aussitôt. Ils voulurent provoquer quelques difficultés: fidèle à sa consigne, le capitaine entra dans leurs vues sans avoir trop l'air de leur céder, en sorte qu'au bout d'un quart d'heure nous avions rédigé le procès-

verbal qui réglait les conditions du combat. Nous rejoignîmes Kermoysan, qui nous attendait devant une menthe à l'eau.

— C'est parfait, dit-il en parcourant la feuille que nous lui tendîmes.

En ce moment, sa figure n'exprimait que le soulagement et la satisfaction :

— Je n'aurais pas espéré que cela s'arrangerait si bien, dit-il encore. Vous avez été très adroits. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous coucher de bonne heure, car il ne s'agit pas de rester endormis...

Comme on peut le penser, j'étais fort troublé. Je renonçai à la société pour laquelle je m'étais habillé et rentrai chez moi pour réfléchir tranquillement à ce qui m'arrivait. Assister à un duel, en qualité de témoin de Kermoysan, c'était sans doute, pour moi, un événement important, qui, rompant, pour ainsi dire, mon cocon de chrysalide, ferait de moi, du jour au lendemain, quelque chose de plus qu'un bon jeune homme. Le fait que

Kermoysan m'avait choisi me flattait aussi au plus haut poiiit; il me semblait non seulement que j'allais grandir dans l'opinion du monde, mais qu'en attendant je grandissais dans la mienne propre. Je dois dire à mon honneur que ce côté personnel de l'affaire ne me préoccupa pas longtemps : je cessai bientôt de penser à mon rôle pour songer à Kermoysan et, en me rappelant ses paroles, son air, son inquiétude, j'en arrivai à me poser deux ou trois questions indiscrètes peut-être, mais que ma curiosité ne put repousser. Pourquoi ce duel, que des malveillants comme Malmain pouvaient seuls trouver nécessaire ? Pourquoi se battre, non pas à cause de l'article luimême, mais en prévision d'autres articles, qui, peut-être, ne viendraient jamais? Pourquoi surtout cette hâte, cette hâte fiévreuse que certaines personnes n'auraient pas manqué d'attribuer à une émotion voisine de la peur, ou, du moins, à un de ces courages troj. conscients, trop volontaires, qui savent trop bien combien de temps ils pourront se sou

tenir? D'autre part, si la crainte était pour quelque chose, pour si peu que ce fût, dans l'angoisse de Kermoysan, pourquoi, alors, une indifférence au détail des conditions qui allait jusqu'à l'imprudence? En réfléchissant à ces divers pourquoi, je nfe doutai pas qu'ils ne dépendissent les uns des autres et je me lançai dans une série de conjectures que je jugeai très savamment déduites :

— Sans doute, pensai-je d'abord, il veut absolument que l'affaire ne s'ébruite qu'une fois terminée: c'est pour éviter toute inquiétude à une personne qui s'intéresse à lui... Cela me paraît évident... Et c'est un souci bien légitime, qui témoigne d'une âme tendre et délicate, c'est un trait bien digne d'un être aussi noble par le cœur qu'il est distingué par le talent. ..

Comme je m'attardais à cette idée, qui me conduisait à quelques réflexions contingentes, voilà qu'un soupçon se leva soudain dans mon esprit :

— Si ce n'était pas par pure tendresse qu'il

a tenu à prendre ces précautions?... S'il avait une préoccupation d'autre sorte?... Si, par exemple, il craignait que la personne qu'il redoute d'effrayer ne réussît pas à cacher son inquiétude?... Si ce duel lui apparaissait comme un danger, non pour sa vie, mais pour un secret plus précieux que la vie, pour un équilibre dont l'établissement et le maintien doivent être son principal souci?

Plus j'y pensais, plus ce soupçon me paraissait plausible, surtout quand j'en vins à le rapprocher de l'épouvante que Kermoysan avait témoignée de possibles articles.

— Lui-même l'a dit, pensai-je, ce ne sont pas les violences littéraires qui l'effrayent. S'il redoute si fort qu'on s'attaque à sa personne, ce ne peut être seulement par une pudeur à coup sûr légitime, mais qui, dans le cas particulier, serait exagérée : c'est parce qu'il a un point faible où il a peur qu'on le touche.

Et, resserrant ces conjectures, je conclus qu'André Kermoysan avait une affection pro-

fonde, coupable, compliquée et secrète, dont la pensée ne le quittait jamais, en vue de laquelle il calculait toutes ses actions, celleslà même qui, en apparence, n'en dépendaient pas. Ainsi s'expliquait non seulement sa conduite, un peu étrange, de la soirée, mais encore sa retraite complète du monde où l'on s'amuse, l'austérité de ses nouvelles mœurs, son habituelle indifférence à tout ce qui se passait autour de lui. Alors, il me sembla qu'il sortait de l'espèce de pénombre mystérieuse où je l'avais vu jusqu'alors et que je commençais à déchiffrer quelque chose des caractères inconnus gravés sur son front.

— Et M"^ B... prétend que nous ne savons plus aimer! m'écriai-je à haute voix, heureux et content du petit roman que je venais de broder sur un thème réel.

Là-dessus, je me couchai, après avoir mis mon réveil sur quatre heures et demie.

C'était une précaution bien inutile. Je ne dormis pas une heure. Toute la nuit, des demi-rêves agités me montrèrent d'avance les

spectacles du lendemain, et, toujours, je voyais Kermoysan étendu sur le sol, la poitrine ouverte, Toeil mourant : il m'appelait auprès de lui, ses lèvres remuaient, il me disait quelque chose: un secret dont l'angoisse ranimait son regard, et, quoique je tendisse toute mon attention, je ne parvenais pas à entendre ses paroles. A deux ou trois reprises, la figure de M"' Herdevin passa dans ce cauchemar, vague, insaisissable, sans que je pusse établir le rôle qu'elle y jouait. Puis, ces images s'enfuyaient; je rallumais ma bougie, je regardais ma montre et m'apercevais que l'interminable cauchemar durait à peine depuis quelques minutes.

Impatienté, à la fin, de ne pouvoir m'en délivrer, je me levai et pris un livre pour retrouver un peu de calme, en attendant l'heure.

En sortant de ma chambre, je rencontrai le capitaine Lozier dans le vestibule :

— Craignais que vous restiez endormi!

me dit-il en touchant son chapeau.

— Je n'ai pas fermé rœil, lui répondis-je.

Il mâcha entre ses dents :

— Ayez pas peur !... Ami d'enfance...

Très brave...

— Le médecin? lui demandai-je encore en imitant inconsciemment son laconisme.

Il me répondit :

— Il nous suivra...

Et je n'entendis plus le son de sa voix jusque chez Kermoysan, qui nous attendait.

Il était parfaitement calme, sans aucune affectation. Dans la voiture, il parla peu ; mais les quelques phrases qu'il prononça attestaient une pleine liberté d'esprit. Il avait les yeux rêveurs ; je crois vraiment qu'il pensait à autre chose qu'à son duel : toujours la même pensée, sans doute, celle qui le séparait des autres, celle qui l'isolait comme une prison, celle, que j'avais cru déchiffrer la veille et qui, maintenant, s'embrumait pour moi dans de nouveaux mystères...

Nous arrivâmes à l'endroit convenu un

moment avant Lucand et ses amis, qui, d'ailleurs, ne nous firent guère attendre. Lucand me parut nerveux, plus remuant en tout cas qu'il n'eût convenu. Il observait avec une attention mal déguisée les préparatifs auxquels on procédait selon les rites habituels et dont Kermoysan, au contraire, s'était désintéressé. Qe fut le capitaine qui engagea les épées et dit, en se retirant, le traditionnel:

— Allez, messieurs I

En même temps, sans les perdre de vue, il me répéta, ou à peu près, sa phrase de la veille :

— Très brave... Sûr de lui... Rien à craindre!...

J'avais besoin de cette assurance, car j'étais fort ému, au point de pouvoir à |peine cacher mon émotion.

D'ailleurs, cela ne fut pas long. Les deux adversaires ferraillèrent à peine une minute, et Lucand, touché à l'épaule, laissa tomber son épée. Son médecin s'approcha, déclara que sa blessure le mettait dans un état d'infé-

riorité, et nous n'eûmes plus qu'à rédiger le procès-verbal. Comme nous l'achevions, Lucand, dont le pansement était achevé, s'approcha de Kermoysan, la main tendue. Kermoysan le toisa d'un regard dédaigneux, mit ses deux bras derrière son dos et s'éloi- ,gna, tandis que l'autre esquissait un geste de colère et de haine :

— J'aurais dû prendre sa main, nous ditil un instant plus tard : il recommencera, et...

Il laissa sa phrase en suspens, resta pensif, puis conclut, avec un geste d'inquiétude ;

— On ne devrait jamais avoir d'ennemis... Je ne pus m'empêcher de rapprocher ces

paroles de la crainte qu'il exprimait, la veille, sur de nouvelles attaques possibles, et je pensai de nouveau que mes déductions devaient approcher de la vérité. Un petit fait vint encore les appuyer :

Nous devions déjeuner ensemble, chez Voisin, si je ne me trompe. En passant devant un kiosque de journaux, Kermoysan fit arrêter la voiture pour acheter un Figaro. Il

l'ouvrit, parcourut les « échos », et laissa échapper un cri où il y avait plus de découragemeot que de colère :

— Ah 1 quel ennui I...

En même temps, il nous montrait un entrefilet où l'on annonçait la rencontre qui venait d'avoir lieu.

— Qu'est-ce que ça fait, puisque c'est fini? dit naïvement le capitaine.

— Mais le procès-verbal ne paraîtra que dans les journaux du soir, s'écria Kermoysan.

Cette phrase lui avait échappé : il se mordit les lèvres, la regrettant, se tut, parut absorbé dans des réflexions difficiles.

— Je vous demande pardon, dit-il au bout d'un moment ; mais il faut absolument que je...

Il s'interrompit, comme un homme qui hésite avant de prendre un parti, puis reprit, décidé :

— Oui, il faut absolument que je passe chez moi.

Il donna son adresse au cocher et ne dit

plus un mot. Il semblait beaucoup plus inquiet, beaucoup plus nerveux qu'au départ, et ne cherchait ou ne parvenait pas à cacher sa contrariété.

Nous l'attendions dans la voiture pendant qu'il montait chez lui. J'essayai de nouer conversation avec le capitaine :

— Cela s'est très bien passé, lui dis-je pour entrer en matière.

— Oui... Bien passé... Avais bien dit...

Et je n'en pus tirer que des monosyllabes.

Cependant Kermoysan redescendit, en portant un livre enveloppé. Il héla un fiacre vide, remit le paquet au cocher, lui montra l'adresse, et je l'entendis répéter à deux reprises :

— Vous direz que vous m'avez rencontré revenant du Bois... Revenant du Bois, n'estce pas?...

Le cocher parut comprendre et fouetta son cheval. Kermoysan revint à nous :

— Allons déjeuner, fit-il : je meurs de faim. Vous aussi, je pense.

Et il s'efforça de chasser ses préoccupations. Je pensais :

— Il a sans doute trouvé un moyen de rassurer. . .

De fait, il mangea de bon appétit et causa avec entrain.

A la suite de ces incidents, il s'établit entre Kermoysan et moi une demi-intimité qui abolit en partie la différence des âges. Je le vis plus souvent. De son côté, sans toutefois se départir de cette réserve qui avait fini par devenir un trait de son caractère, il me témoigna plus de cordialité. Il me parlait avec un certain abandon de ses travaux, de ses lectures, de ses ouvrages, jamais de luimême. Quand nous nous rencontrions dans le monde, il venait à moi, la main tendue, un sourire presque affectueux aux lèvres ; quand je sonnais à la porte, Adolphe m'accueillait avec cet air confiant que les vieux serviteurs réservent aux amis de leurs maîtres ;

assez souvent même, Kermoysan arrivait, essoufflé, bienveillant, au haut de mes six étages. Malgré cela, il me demeurait étranger, tandis qu'un doute m'empêchait de jouir librement de son amitié : je craignais toujours un peu qu'il ne l'eût accordée comme un dû, parce qu'il se croyait mon obligé.

Par une singulière correspondance, mes rapports avec M"** Herdevin devenaient aussi plus familiers, d'une façon toute parallèle. Maintenant, elle me traitait en ami, en ami très jeune, qu'on estime au-dessus de son âge. Nos conversations, chez elle ou dans les salons où je la rencontrais, devenaient intimes, nettoyées des banalités habituelles. Je réalisais donc le rêve que j'avais fait en la voyant : j'entrais dans son cercle, je respirais son air, je pouvais jouir de sa présence, de sa voix, de son charme, de ce charme que je subissais toujours et qu'il m'eût encore été impossible d'expliquer. Mais plus je me rapprochais d'elle, plus se modifiaient les sentiments qu'elle mMnspirait : la nuance d'amour

qui les teintait au début d'une vague espérance inconsciente s'en était allée pour faire place à une amitié enthousiaste, à un dévouement absolu, entièrement désintéressé, comme si j'avais compris que jamais je n'existerais pour elle, qu'elle ne jouerait aucun rôle dans ma vie, non plus que moi dans la sienne, que nous resterions jusqu'au bout des étrangers dont un caprice de la destinée devait à peine, à deux ou trois reprises, mêler les destinées en des épisodes dont le sens aurait très bien pu m'échapper. En revanche, je ne pouvais presque pas penser à elle sans penser aussitôt à Kermoysan: leurs deux images, leurs deux noms s'appelaient l'un l'autre dans mon esprit, quoique rien, absolument rien ne m'indiquât qu'il existait entre eux un lien particulier. Kermoysan, au contraire, était moins assidu chez elle que moi-même. Leurs causeries, c'est vrai, quand ils s'isolaient un instant dans un coin de quelques salons, semblaient absorber toute leur attention ; mais elles étaient rares et courtes, et souvent

ils paraissaient se fuir plutôt que se chercher. Mon impression n'en était pas moins vive. Je dois dire, pourtant, qu'elle ne fut jamais précise: je n'allais jamais jusqu'à soupçonner qu'ils fussent l'un pour l'autre cette pensée mystérieuse que je lisais sur leurs fronts.

On a beau observer de son mieux les autres : on n'en voit que bien peu de chose. Je me flattais d'être traité en ami par M""* Herdevin, et, en ce moment même, elle traversait une crise dont tout le monde parlait sans que je m'en doutasse. Ce fut M"** B... qui me l'apprit :

— Vous êtes toujours enthousiaste de M"* Herdevin? me demanda-t-elle un jour avec cette ironie bienveillante qu'elle prenait parfois en me parlant.

— Toujours plus, répondis-je, à mesure que je la connais davantage.

Elle accentua son ironie :

— Ah I vous la connaissez davantage ! fitelle. Vous avez de la chance, savez- vous?... Ces jeunes gens I... Moi qui la connais depuis

dix ans, je la connais de moins en moins. Vous allez beaucoup chez elle ?...

— Aussi souvent que je le puis sans être indiscret.

— Cela veut dire deux ou trois fois par semaine ?...

Je rougis en répondant :

— Pas tout à fait.

— Mais à peu près, fit M"*® B... malicieusement.

Elle parut hésiter un instant :

— Et vous n'y avez jamais rien vu de particulier ? me demanda-t-elle en me fixant d'un regard un peu moqueur.

Cette question imprévue m'étonna :

— ... De particulier? répétais-je en cherchant. Non, rien ; je ne crois pas...

J'ajoutai :

— M. Herdevin n'est jamais là, vous m'en aviez averti vous-même. De temps en temps j'ai aperçu sa petite fille malade, qu'elle tient beaucoup auprès d'elle, mais qu'une bonne emporte dès qu'il arrive quelqu'un.

Ma vieille amie secoua la tête î

— C'est là tout ce que vous avez vu ? fitelle. Un mari qui n'est jamais là et une enfant malade. Rien de plus... Eh bien, c'est le cas de dire : « des yeux pour ne pas voir... »

Quand on est jeune, on aime assez à passer pour clairvoyant. Pourtant, je ne me sentis pas mortifié d'être ainsi pris en faute, mais il me sembla que mon cœur se serrait d'angoisse avec la peur subite d'une révélation qui me gâterait M""" Herdevin.

— Il y a donc quelque chose ? m'écriai-je. Quoi donc ?

Il y avait dans ce cri, qui m'échappa, tant d'effarement et de naïveté que M"^ B... ne put s'empêcher de rire. Mais son rire s'éteignit bientôt, sa figure prit une expression de pitié attendrie :

— Oh 1 des drames 1 fit-elle tristement, des drames de famille...

— Vous les connaissez?

— Comme tout le monde : on ne parle que de cela.

Cette fois, je me sentis un peu mortifié dans mon amour-propre d'observateur. Mais la curiosité, l'intérêt plutôt, l'emporta sur tout autre sentiment :

— Je n'ai jamais rien entendu dire... commençai-je.

M"*® B... m'interrompit :

— ... Et « des oreilles pour ne point entendre »\...

Je capitulai :

— Oui, dis-je, je reconnais que je ne suis pas très fort.

Elle ne se fit pas prier davantage.

— Ah! commença-t-elle, la payvre femme est bien malheureuse 1... Vous savez que son mari est un abominable homme?

— Je le sais.

— Mais vous ne savez pas à quel point I... Il la tourmente, il la délaisse, il la trompe, cela va sans dire. Il la vole aussi un peu, je pense, car elle avait une fort belle fortune, qu'il manie comme si elle était à lui. Elle supporte tout sans se plaindre. Vous ne devine-

riez pas ce qu'il a imaginé en dernier lieu? Il veut absolument divorcer I

M""® B... mit dans ce mot toute l'horreur que les personnes de son âge et de sa classe professent pour le divorce, que la loi Naquet venait à peine d'instituer. Je ne résistai pas à la tentation de lui montrer que, sur ce point, je pensais autrement qu'elle :

— Eh bien, m'écriai-je, il me semble qu'à sa place je ne demanderais pas mieux.

Ma vieille amie me menaça de son éventail :

— Taisez-vous 1 .. . Vous n'avez point de principes, vous autres jeunes gens d'aujourd'hui ; vous n'avez rien de sacré.

Puis, d'une voix plus grave :

— D'ailleurs, il ne s'agit pas pour elle d'opinion théorique... Elle est mère, vous l'oubliez : quelque malheureuse qu'elle soit, elle supportera tout pour ses enfants... Songez donc : deux filles!... Elle sait trop bien comment cela se passe : c'est toujours la femme qui finit par avoir les torts, et les

enfants en pâtissent dans l'avenir, dans toute leur vie...

— Il me semble pourtant que, si elle souffre trop...

M""* B... me regarda :

— Une mère, dit-elle, ne souffre jamais assez pour ne pouvoir prendre sur elle le mal qui menace ses enfants... Et puis, ce n'est pas tout. Vous prétendez connaître jyjme Herdevin : je vois que vous ne la connaissez guère. Vous ignorez à quel point elle est « femme » dans le meilleur sens du mot. Or, les femmes, les bonnes, ont des délicatesses qui ne s'accommoderont jamais de vos lois, quand même vous prétendez les faire pour elles... Ce à quoi nous tenons plus qu'au bonheur, plus qu'à tout, c'est à garder nos sentiments et notre vie pour nous seules... Il n'y en a pas une de nous — j'entends de celles qui comptent — qui ne soit prête à sacrifier la paix de son existence pour éviter un scandale... Vous en pouvez être sûr, c'est bien là ce que sent M"' Herdevin... Du reste,

elle me Ta dit... Car elle me fait quelques confidences, à moi... Oui, l'autre jour, en me confirmant les bruits qui circulent sur son ménage, elle m'a dit à peu près ceci : « Jamais je ne céderai, quoi qu'il fasse. J'ai un certain idéal de correction, dont je ne me départirai à aucun prix. Je ne veux pas qu'il y ait rien dans ma vie que le monde puisse discuter. Je mourrais de voir mon nom dans les journaux ou de le savoir dans toutes les bouches... » Voilà comment elle m'a parlé, et c'est bien là un langage de femme... Qu'en pensez-vous, monsieur le psychologue?

Je murmurai, pour dire quelque chose:

— Alors, c'est la religion du silence?

— Vous le dites, fit M""* B..., la religion du silence... Elle est commune à tous les gens de cœur... Et l'on ne sait pas les lourds sacrifices qu'elle impose quelquefois I

En ce moment, le souvenir du duel de Kermoysan me traversa l'esprit, quoiqu'il n'y eût aucune corrélation visible entre les efl'orts qu'il avait faits pour cacher sa rencontre avec

Lucand et le sacrifice que la crainte d'un scandale coûtait à M"* Herdevin. Ce fut si rapide que je faillis laisser échapper une phrase indiscrète. Je la retins à temps et demandai à la place :

— Mais, enfin, pourquoi veut-il absolument divorcer, cet horrible homme? Est-ce que sa femme le gêne dans sa vie?

— Nullement. Il n'existe pas pour elle. Elle lui laisse toute la liberté qu'il peut désirer. C'est à croire qu'elle ne voit rien de ce qu'il fait, ou plutôt qu'elle ne le voit pas luimême, qu'elle l'ignore entièrement.

— Alors?...

— Vous ne devinez pas?

— Non.

— Décidément, vous connaissez aussi bien les hommes que les femmes... Voyons 1 réfléchissez un peu!... Pourquoi est-ce qu'un homme de sa sorte peut désirer le divorce?

— Pour des motifs d'intérêt?

— Cela pourrait être, sans doute, mais cela n'est pas... Herdevin veut divorcer pour

épouser une drôlesse... Mon Dieu, oui, tout simplement... C'est qu'il y a une justice, voyez-vous... Les gredins comme lui finissent toujours par en trouver une qui vaut encore moins qu'eux et qui venge les autres... C'est précisément le cas: il veut chasser sa femme au profit de la coquine qui le gruge depuis deux ou trois ans, et qui, gorgée de son argent, veut avoir son nom... C'est comme cela. Qu'en dites-vous?

En ce moment, un visiteur entra, on changea de conversation. Je n'écoutais guère. Je pensais à ce que je venais d'entendre:

— Quoi donc? me disais-je, il y a tant de douleurs qui se renouvellent chaque jour, tant de résignation qui doit recommencer sans cesse dans une existence que je côtoie, et je n'en ai rien vu, pas une trace, pas un signe qui me mette sur la voie !... Ahl c'est une belle et forte religion que celle du silence ! Elle éprouve durement ses adeptes : elle les trempe, elle doit les ennoblir.

Et j'ajoutai:

— Mais on ne connaît jamais tous les secrets qu'elle enveloppe dans ses mystères. Qui sait si cette pauvre femme n'a pas encore d'autres douleurs inconnues... ou peut-être des joies, des joies aussi mystérieuses que sa souffrance, ou plus cachées encore, qui la consolent!

Yll

Ce jour-là je me rendais chez Kermoysan pour le remercier d'un service qu'il venait de me rendre auprès d'un éditeur. Comme d'habitude, le brave Adolphe vint m'ouvrir. Mais, au lieu d'être mnoui comme à son ordinaire, il avait l'air désolé:

— Ahl monsieur, me dit-il, en secouant sa tête vénérable, quel malheur 1... Quel malheur 1

— Qu'y a-t-il donc? lui demandai-je, tout effrayé...

— Ce qu'il y a, monsieur?... Il y a que Monsieur va partir... Et pour des paysl Nous qui étions si tranquilles 1...

Il ajouta, en baissant la voix:

— Allez! mieux vaut être domestique d'un bon maître qu'au service du Gouvernement I...

Je ne m'attardai pas à lui répondre. Kermoysan, en fez et en veston d'appartement, quoi qu'il fût près de trois heures, mettait de l'ordre dans son cabinet.

— Est-il vrai que vous partiez? lui demandai-] e en lui serrant la main.

— Oui... ordre du ministère... à bord du Triton..,

— Et... cela vous contrarie?

— Un peu. . . J'avais des affaires, les épreuves d'un volume... Franchement, j'aurais mieux aimé passer l'hiver ici...

Il ajouta :

— Puis, c'est pour le Sénégal... Je n'aime pas beaucoup l'Afrique...

— Vous auriez préféré aller ailleurs ?

— Oui, sans doute, ailleurs...

Puis, haussant les épaules et contredisant, sans s'en apercevoir, ce qu'il venait de dire :

— Du reste, il n'était que temps de voyager

un peu... On se rouille à rester toujours à la même place.

Il était plus distrait, plus fermé que jamais. Voyant qu'il lui était désagréable de parler de son départ, je me mis à l'entretenir de l'affaire qui m'amenait. Il écouta à peine mes remerciements et me dit seulement, du ton de la plus complète indifférence :

— Vous avez réussi? Allons, bon, tan/ mieux 1 tant mieux I

Je compris qu'il préférait être seul et pris congé :

— J'espère bien vous revoir, me dit-il, en me reconduisant

Et il me sembla qu'il me disait, au contraire, tant sa voix était découragée :

— Venez, ne revenez pas : cela m'est égal, car tout m'est égal à présent!

La nouvelle de son départ, très prochain, se répandit rapidement dans son cercle habituel. On s'en affligea. Pourquoi donc le ministère ne le laissait-il pas tranquille et s'adressait-il à lui justement, qui avait des amis et du

talent, alors qu'il pouvait disposer de tant d'officiers inconnus et quelconques, qui ne denaandent qu'à courir le monde?

— Le Gouvernement n'en fait jamais d'autres, dit M"^ B..., d'accord sur ce point avec Adolphe. Il ne faut jamais dépendre du Gouvernement I...

Le temps passa très vite. Kermoysan, plus recherché que jamais, eut à peine le loisir de vaquer à ses préparatifs. Il ne se plaignait plus de partir, au contraire :

— C'est mon métier, répétait-il. Je l'aime. Australie, Afrique, Amérique, qu'importe? On est bien partout où l'on bouge !

Parfois seulement, il tombait dans des silences pensifs, dont il s'efforçait de sortir dès qu'il se sentait remarqué ; alors, il parlait trop, comme parlent les gens qui veulent cacher non seulement leur pensée vraie, mais le fait même qu'ils en ont une. La sienne, indéchiffrable, était toujours là.

La veille du jour fixé pour son départ, M"* B... réunit à dîner, en son honneur,

quelques personnes de son cercle habituel. J'en étais. Je rae trouvai placé à côté de M""^ Herdevin. Elle fut silencieuse, plus distraite encore, plus absente que de coutume. Vainement je m'efforçai de l'intéresser; elle me répondait à peine, avec efforts: De temps en temps, elle paraissait suivre la conversation générale ; mais je voyais bien qu'elle n'avait pas l'air d'écouter et qu'elle prenait cet air pour que sa pensée fût plus libre. Presque vis-à-vis d'elle, Kermoysan parlait, par saccades, sans animation. A un moment donné, au milieu d'un de ces silences comme il s'en produit dans les réunions où la conversation languit, je l'entendis qui répondait à peu près en ces termes à quelque observation de sa voisine : — Il ne sert à rien de le dissimuler, madame, l'heure du départ est toujours une heure grave. Je ne me suis jamais mis en route, même pour un -court voyage, sans une certaine émotion. C'est comme si le fil de votre destinée se cassait ; on sait bien qu'il sera renoué, ou, du moins, que c'est probable, mais

LE SILENCE 9o

on ne sait pas comment. Il faudrait être bien frivole pour partir sans inquiétude de l'inconnu, et bien insensible pour partir sans regrets.

Je regardai M""" Herdevin : elle avait baissé les paupières. Se tournant vers moi, pendant que la conversation reprenait autour de la table, elle me dit :

— M. Kermoysan devrait être blasé sur ces émotions-là,: il les a eues si souvent I

Sa voix, à ce qu'il me sembla, était légèrement altérée. J'allais lui répondre quelque analité, quand j'entendis éclater, de l'autre côté de la table, le gros rire d'Herdevin, qui exceptionnellement accompagnait sa femme.

Ma voisine se détourna avec une expression si douloureuse, si tragique, que la phrase qui allait sortir mourut sur mes lèvres.

Au fumoir, où M"° B... envoyait ceux de ses invités qui tenaient à leur cigare, Herdevin s'empara de Kermoysan et lui demanda ce qu'il pensait des négresses :

— Car on n'a pas autre chose, là-bas, hein? Kermoysan répondit froidement ;

— Elles ont la peau huileuse: je n'y touche pas.

— Pour moi... dit Herdevin..,

Et il se mit à expliquer, avec des gestes et des rires, ses opinions sur les femmes et sa théorie de l'amour. Kermoysan l'écoutait avec une impatience mal dissimulée ; il s'énervait même, visiblement, plus que de raison; il finit par l'interrompre en lui disant, de son plus grand air et d'un ton dont la froideur allait jusqu'à l'impertinence :

— Il y a autant de manières de juger les femmes qu'il y a de qualités d'hommes

Et Ton se remit à parler du Sénégal.

En rentrant au salon, je remarquai que M"*^ Herdevin, toute pâle, se tenait à peine. Du reste. M""® B... s'approchait justement d'elle et lui demandait, avec affection :

— Êtes-vous souffrante, mq, chère belle ?

— J'ai un peu de migraine... Mais c'est peu de chose, ce n'est rien.

Les traits du visage, qui se tiraient de plus en plus dans une expression de douleur allant

jusqu'à l'agonie, démentaient cette assurance. Un des charmes du grand salon de M"*' B... était d'être tout en recoins, arrangés avec un art infini à l'aide de paravents, de fauteuils, de guéridons, en sorte que la conversation générale était impossible. M""^ B... la détestait: les gens d'esprit, prétendait-elle, sont toujours un peu plus bêtes quand ils causent pour la galerie qu'en tête-à-tête, et, d'ailleurs, c'est à peu près impossible de réunir plus de quatre personnes sans que sur le nombre il se trouve au moins un imbécile. Elle croyait donc être agréable à ses hôtes en leur ménageant des apartés. Des groupes se formaient. Je n'eus pas de chance : je fus victime d'Herdevin. Il me poussa dans le coin d'un p£tit sofa à deux places, s'installa bien à son aise, en me gênant, croisa les jambes, se mit à m'entretenir de ses chevaux, de ses affaires, de ses cercles et de ses maîtresses. Par bonheur, il était de ceux qui se contentent de parler sans exiger qu'on leur réponde. Je poussais de temps en temps un grognement

d'approbatiop, je secouais la tête d'un air attentif, je disais : « oui » ; cela lui~suffisait. }\ finit par BQ pas me dérai^gep davantage qu'uii monologue ou un fiir d'opéra, et je ne pensai qu'à des choses vagues, tout en observant, non sans envie, les autres groupes. Je ne vis pas Kermoysan. « Serait-il déjà parti?» me demandai-je en le cherchant des yeux. • Et je finis par le découvrir. Il était dans un des angles du salon, assis à côté de M"" Herdevin sur un sofa pareil à celui où je me trouvais de force ; un petit paravent anglais, en l^ois verni en vert pâle, les cachait à demi, avec les larges feuilles des plantes d'une jardinière. Ils étaient très isolés dans ce coin, très tranquilles et, grâce aux habitudes de la maison, ils y pouvaient rester sans trop attirer l'attention. Ils causaient lentement, sans se regarder ; souvent, la figure de M"* Herdevin disparaissait à demi derrière un éventail. Ils étaient dans l'ombre. Mais, une lampe ayant été changée de place, un coup de lumière tomba brusquement sur le visage de

LE SILEMCE 99

Kermoysan. D'un geste instinctif, il passa la main sur ses yeux et se détoprna. Cela ne dura pas deux secondes; mais je le regardais à ce moment-là, et comment son expression ne m'aurait-elle pas frappé? Son impassibilité était tombée" : un autre homme, un inconnu m'était apparu soudain, pour cacher aussitôt dans l'ombre je ne sais quel masque angoissé, passionné, douloureux, je ne sais quelle figure d'agonie et de désespoir. J'en fus si étonné que je me demandai si j'avais bien vu ou si quelque éblouissement n'avait pas déformé ses traits dans mes yeux. Puis je pensai :

— J'avais deviné juste : ils sont intimes. Peut-être est-elle sa confidente. Peut-être qu'il lui confie un dernier message, qu'il s'oublie pour un instant, et qu'il se montre tel qu'il est...

Vers les onze heures, M. Herdevin tira sa montre et fit :

— Ohlohl

Je compris qu'ayant probablement ^uejqne

rendez-vous, il se décidait à terminer le monologue qu'était notre conversation. Il se leva; je m'empressai de l'imiter.

— Où est ma femme? demanda-t-il en cherchant des yeux autour de lui.

Puis l'apercevant :

— Ah ! la voici ! avec le lion de la fête;.. Allons les déranger I

Et, me prenant par le bras, il s'approcha d'elle. Les deux causeurs nous virent avancer. Ils avaient retrouvé leur calme, ou ils eurent le temps de se remettre, car je ne remarquai rien que de très naturel dans leur attitude.

— Tu sais qu'il se fait tard, dit M. Herdevin à sa femme. Je voudrais bien rentrer, moi.

Elle se leva, comme mue par un ressort :

— Rentrons, répondit-elle.

Elle se tourna vers son compagnon :

— Monsieur Kermoysan, dit-elle, je vous souhaite un bon voyage... Et je vous dis au revoir...

Kermoysan, qui s'était levé en même temps qu'elle, s'inclina :

— Merci, madame, fit-il, merci... Au revoir !

Et ils se donnèrent la main.

Rien dans tout cela qui pût prêter à un commentaire : le ton, les paroles, les gestes ne différaient en rien de ce qu'ils sont, dans des cas pareils, entre des personnes qui se connaissent assez pour devoir, ne fût-ce que par pure politesse, se marquer un peu d'intérêt. Ce qui me fit réfléchir, ce fut justement l'apparente banalité de cet adieu : elle contrastait par trop vivement avec l'émotion dont j'avais, tout à l'heure, surpris des traces. Je fus en quelque sorte forcé de me dire :

— S'ils sont amis, ils cachent bien leur amitié.

Et, pour la première fois, un soupçon précis m'effleura.

Je le chassai. M"® Herdevin vivait au grand jour : il ne pouvait y avoir aucun mystère dans son existence. D'ailleurs, comment ad mettre la possibilité d'une liaison entre deux personnes que je voyais constamment, comme

elle et lui, sans que je m'en fusse aperçu, non plus qu'aucun de leurs amis communs? Ces choses-là se devinent toujours.

Cependant, Kermoysan faisait le tour des groupes, en échangeant, en toute tranquillité et en parfait homme du monde quelques propos avec chacun. On eût dit qu'il ne songeait plus à son départ ou qu'il se plaisait à prolonger autant que possible sa soirée d'adieux. Il sortit parmi les derniers. Je l'accompagnai et pris congé de lui dans la rUe, devant le fiacre qu'il avait hélé.

— N'aurons-nous pas de vos nouvelles?

lui demandai-je.

Il me répondit sans hésitation.

— Si fait : j'écrirai à mes amis.

— Est-ce que vous me comprenez dans le nombre? demandai-je encore.

— N'en doutez pas, je vous en prie.

Sa voix avait un accent presque affectueux. Il ajouta :

— Ne vous étonnez pas si vous recevez une longue lettre de moi.

Nous nous serrâmes la main ; son fiacre l'emporta à travers la nuit, tandis que je prenais à pied le chemin de là t*uë Lafayette.

J'avais besoin de marcher et de respirer l'air froid, car je me sentais positivement ému. Il y a des geùs qui pleurent à tous les enterrements, même à ceux auxquels ils n'assistent que par hasard. Eh bien, en ce tempslà, les départs me produisaient volontiers le même effet. Je ne connais rien de plus triste. Il y a je ne sais quoi d'amer, de cruel, de désespérant dans la pensée de cette distance qui va s'étendre, chaque jour un peu plus, entre vous et celui qui part, dévoré par l'espace. La séparation n'a pas, comme la mort, l'excuse de la fatalité. On alléguera qu'en revanche elle laisse subsister l'espérance du revoir. Pauvre espérance, qu'on sent si faible à l'heure du déchirement, qui ouvre la porte à tant de mortelles angoisses I... J'avais trop d'amitié pour Kermoysan pour ne pas éprouver, ce soir-là, cette émotion avec une intensité très vive. Puis, quand elle se la^sa, je

pensai à Tinconnue qui l'aimait, car je ne doutais plus de l'existence ou de la violence de ce sentiment que je me plaisais à lui prêter. Quelle scène que les adieux entre ces deux êtres i Aurait-il pu garder quelque sang-froid, lui qui le perdait rien qu'en parlant d'elle ? Adieux, larmes, désespoir, révoltes furieuses et vaines contre la destinée, tout le fond désolé de l'amour. Hélas ! j'étais loin de soupçonner, comme j'en eus plus tard la certitude, que cette scène venait de se jouer sous mes yeux, que le banal au revoir échangé devant moi était le seul qu'ils pouvaient permettre à leur cœur I

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