‹ Le silenceChapitre 8 sur 11 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

— C'est très bien, vous racontez à merveille, dit Portai quand il comprit que Jacques D*** avait achevé. Seulement, votre histoire ne finit pas. J'imagine que votre M. de Sourbelles n'a pas passé le reste de sa vie à pleurer sa maîtresse. Qu'est-il devenu, ensuite ? '

— Il y a des êtres, répondit Jacques, qui ne semblent vivre que pour un seul moment, comme il y a des plantes qui ne fleurissent qu'une fois. Après le suprême épisode qui a développé leur âme jusqu'aux limites de sa puissance, qu'importent le coin du monde où ils vont vivre et l'emploi qu'ils font de

leurs jours? Aussitôt après les obsèques de son amie — comme il se plaisait à l'appeler — M. de Sourbelles quitta Weimar : il se rendait auprès de cette sœur que la morte avait aimée. Je ne pensais pas le revoir jamais. Je l'ai revu pourtant, 1 an dernier, dans une de ces stations d'été où l'on fait souvent les rencontres les plus inattendues, à Houlgate. Nous passâmes ensemble une soirée de pluie, à faire les cent pas sur le petit promenoir. La mer, que la marée basse avait emportée, nous envoyait de loin ses plaintes ; l'orchestre du casino, des bouffées d'air de danse. Il me disait l'ennui de ses heures oisives, de ses actes sans but, le souvenir tapi dans son cœur qui le promenait des regrets aux remords, sans lui laisser aucune trêve. « Et je ne meurs pas I me dit-il entre autres. On ne meurt pas, on ne se tue pas, on se traîne avec sa douleur, on s'accommode de son vautour... Et je ne suis pas le seul de mon espèce, allez 1 il y a beaucoup d'êtres comme moi, j'en suis sûr, qui vont, viennent, boivent et

mangent, qui dorment même, qui font ou disent n'importe quoi, et que dévorent d'invisibles plaies. J'en ai rencontré quelques-uns, de ci de là: ils ne m'ont point fait de confidences, je ne leur en ai pas fait non plus ; nous avons causé politique ou raisonné beauxarts, joué au billard ou au whist, — et, à travers l'insignifiance de nos propos, je sentais en eux des frères, oui, des frères par le silence et par la douleur. Cela fait toujours du bien de n'être pas seul. » — Il avait vieilli, sans rien d'excessif d'ailleurs, sa voix avait pris des sonorités étranges, comme une voix qui vient de loin. J'eus de l'émotion en le quittant : il n'était plus qu'une pauvre épave, qui s'en allait à la dérive.

— Bah 1 dit Portai, la prochaine fois que vous le rencontrerez, il sera consolé. On se console toujours. Peut-être même l'était-il déjà, sur la plage d'Houlgate : j'ai dans l'idée que c'est votre imagination qui a fait les frais de son désespoir. Et puis, permettez-moi de vous le dire, je ne vois pas ce que prouve votre

histoire. Vous nous l'avez contée pour nous démontrer que les amants illégitimes ont tort de se quitter paisiblement, une fois leur petit commerce découvert, et de rentrer chacun chez soi. Mais je trouve plus que jamais, moi, qu'ils ont mille fois raison I Voulez-vous donc qu'on ne puisse pas seulement avoir une aventure sans finir dans des catastrophes de tragédie, comme celle qui vous a tant ému ? Non, non, je ne suis pas de ceux qui trouvent que la mort est la bonne sœur de l'amour. L'amour est une chose exquise, et je ne sais trop comment on ferait pour s'en passer, tandis que l'autre... Brrr...

Et, se tournant vers moi, il me demanda :

— Qu'en dites-vous, monsieur 1 N'est-ce pas votre avis ?

J'échangeai un regard avec Jacques, et répondis :

— Sans doute I...

Jacques, comprenant mon intention, ajouta:

— En effet, peut-être qu'après tout vous avez raison I

Et il se leva pour partir.

— N'en doutez pas! dit encore Portai.

Nous en avons fini avec le romantisme. Ce que nous avons de mieux à faire, dans ce monde qui serait triste si nous n'y mettions pas beaucoup de gaîté, c'est de nous amuser le plus possible.

— Evidemment, conclut Jacques, qui trouvait, comme moi-même, oiseux jusqu'à la sottise de discuter de telles questions avec des êtres d'une espèce aussi différente.

Nous sortîmes ensemble, mon ami et moi. Dehors je voulus lui parler de Portai. Il détourna la conversation : comme j'en avais déjà plus d'une fois fait la remarque, Jacques, une fois blesse, aimait à se taire. Aussi n'insistai-je pas, et marchions-nous à côté l'un de l'autre, chacun suivant ses pensées, par une avenue qui nous rapprochait du centre. Nous ne tardâmes d ailleurs pas à nous séparer: je rentrai chez moi, en réfléchissant au récit que je venais d'ei^tendre, à la conversation qui l'avait provoqué, aux conclu-

sions qu'en avait tirées Portai. Et, une fois de plus, j'éprouvai une grande pitié pour lès pauvres hommes. Ils ne sont pas mauvais, même à travers leurs pires fautes. Le seraientils, d'ailleurs, que l'immense faculté de souffrir qui est en eux les excuserait en les ennoblissant. Quelle rancune garder du tort qu'ils ont fait, soit à l'insensible abstraction du corps social, soit même à leurs frères ; oui, quelle rancune garder à des êtres qui sont leurs propres bourreaux? En apprenant à les connaître, on leur pardonne, et parfois on les plaint. Je cherchais à percer les sentiments du malheureux dont l'histoire me hantait : je mesurais l'espace entre l'élan qui l'emportait lorsqu'il s'emparait de l'aimée et sa chute dans le néant de l'amour éteint ; j'admirais sa patience à subir sa destipée, en cachant de son mieux le vide qu'un hasard fatal creusait soudain en lui; je comprenais l'infini de son désespoir quand le désastre de la mort venait achever le désastre de l'amour. Et j'aurais voulu le rencontrer au coin d'une

rue, le reconnaître au premier regard, lui tendre la main en lui offrant le baume de ma pitié...

... Et puis, je l'oubliai. Je pensai confusément à d'autres histoires, plus ou moins semblables à la sienne, que j'avais entrevues, ou pressenties, ou entendu raconter, que je connaissais mal, dont j'avais jugé les héros avec sévérité, parfois avec malveillance, en même temps que me revenaient ces paroles d'un poète: « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes... » Belles paroles, au sens profond, aux répercussions infinies ! Car enfin, quelles richesses de sentiment, quels trésors de tendresse, de bonté, de courage, se perdent si souvent dans ce que nous appelons le mal ! Quelles nobles énergies dépensent parfois, pour se rejoindre, deux cœurs que séparent trop d'obstacles et qui se brisent en les brisant 1 Que de liens, que nous condamnons, valent mieux que ceux tissés par nos lois 1 Que de sacrifices faits à la faute sont aussi purs, plus purs peut-être que ceux

qu'on fait à la vertu!... Pourtant, nous jugeons, nous condamnons, nous méprisons, nous haïssons, sans savoir, sans comprendre, fiers de nos codes, sûrs de nos lois. . . Et comme je réfléchissais à ces choses, je me pris à rêver un instant d'un monde où, à défaut de Dieu, les hommes mêmes auraient pitié du cœur des hommes...

Page 1