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L'ABBATE DE SAINT-VICTOR

Par une belle matinée de printemps, au mois de mai de l'année 1 666, un jeune homme, de bonne mine, alla sonner à la porte particulière du couvent de l'abbaye de Saint- Victor.

Ce jeune homme, à le juger d'après son port, sa démarche, ses manières et son ha-

billement, aurait dû appartenir à une famille distinguée, et occuper dans l'ordre social un rang élevé, digne de sa naissance et de son nom : il n'avait pas plus de vingt-cinq ans, et l'on pouvait croire qu'il avait pris , dans l'habitude du grand monde, dans le commerce des gens de cour, cette politesse et cette aisance de procédés qui constituaient ce qu'on appelait alors Vhonnéteté^ et qui caractérisaient avantageusement les personnes de qualité. Il était pourtant aussi éloigné de l'impertinence effrontée des marquis ^ raillés par Molière en plein théâtre, avec l'approbation du roi, que de la lourde naïveté des bourgeois que la fortune ne faisait pas encore sortir de leur sphère natale pour les lancer dans celle des parvenus. On n'eût jamais voulu croire que ce cavalier accompli ne connaissait, de la cour et des ruelles , que ce qu'il en avait lu dans les livres; on n'eût pas cru davantage qu'il arrivait à peine par le coche de Poitiers, et qu'il voyait Paris pour la première fois; car on ne remarquait pas le moindre embarras ni là moindre surprise

dans son air| et il s'était tout d'abord aeclirmaté 3u séjour de la capitale, comme s'il y fût né et qu'il n'eût pas encore perdu de vue les tours de Notre-Dame et le carillon de la Samaritaine.

Il était de petite taille , mais il se tenait le buste cambré et la tête droite, en sorte qu'il semblait dépasser du front ceux qui avaient une taille supérieure à la sienne ; il eût été confondu dans une foule, et pourtant, lorsqu'il se trouvait auprès de quelques individus isolés, il paraissait presque toujours égaler les plus grands : son chapeau de feytre noir à plumes blanches et ses talons rouges en façon d'échasses contribuaient plus ou moins à lui faire cette taille factice, à laquelle il attachait une singulière importance, sans doute à cause de son nom qui aurait pu passer pour un sobriquet : ce nom était Claude Lepetit. Cette manie de jouer l'homme grand fut chez lui une faiblesse qu'il n'eut pas la patience de corriger, et qu'il se contenta de cacher soigneusement aux autres : il rougissait et se sentait mal à l'aise chaque fois

qu*on venait à parler des petites tailles en sa présence; il aurait consenti volontiers, pour grandir de trois ou quatre pouces, à n'être ni si beau ni si bien fait.

Sa beauté de corps et de visage suppléait assez à ce qui lui manquait du côté de la taille : la régularité et l'harmonie de ses traits, la vivacité de ses yeux noirs à travers leurs longs cils, l'expression fine et spirituelle de sa bouche animée souvent d'un demi-sourire sardonique, l'éclatant contraste de ses magnifiques cheveux de jais ( il ne portait pas de perruque blonde , malgré la mode qu'il observait d'ailleurs avec scrupule) et de son teint d'un blanc mat, que faisaient mieux ressortir la moustache et la royale taillées à la façon des héros de la Fronde , la noblesse, la fierté et la grâce de sa physionomie mobile et impressionnable, et, par-dessus tout enfin , l'imposante majesté de ses airs de tête, tels étaient les principaux caractères de cette rare beauté qui saisissait, qui émerveillait au premier aspect : l'examen le plus minutieux ajoutait à l'admiration qu'elle inspi-

rait, et l'on y découvrait sans cesse de nouvelles perfections dans les détails comme dans l'ensemble; une ligne, un méplat, un jeu de sourcils, un mouvement des lèvres, un reflet du regard, tout était à remarquer dans cette délicieuse figure qui se rapprochait autant que possible du beau idéal rêvé par l'art grec.

Claude Lepetit savait à quel point la nature l'avait favorisé, et ce n'était pas seulement le miroir qui le lui avait appris; car, depuis son enfance, il entendait sans cesse autour de lui un concert flatteur d'éloges qui éclataient jusque dans la contemplation muette , à laquelle il devait être accoutumé : dès qu'il se montrait quelque part, on ne regardait plus que lui, et souvent l'enthousiasme s'était exprimé en des termes qui avaient de quoi le rendre vain, lorsqu'ils sortaient d'une bouche de femme; mais la bonne idée qu'on lui donna de ses avantages physiques ne le conduisit pas à la fatuité : il en tira seulement une certaine assurance qui les mettait en valeur, et qui lui tenait lieu de cette con-

fiance qu'inspirent ordinairement une naissance illustre, un noble nom, une grande fortune et une haute position dans le monde. Il s'appliquait donc à laisser supposer qu'il possédait tout cela, en rivalisant de luxe, de recherche et de goût dans sa mise, avec les jeunes seigneurs de la cour qui lui eussent envié son incomparable beauté et sa triomphante tournure.

Il avait le costume des courtisans de Versailles et de Saint-Germain : le manteau à l'espagnole sur l'épaule gauche ; le pourpoint exigu, ouvert par-devant et livrant passage à la chemise en précieuse toile de Hollande, dont les manches flottantes, relevées de dentelles et denœudsderubansbleus,nes'emprisonnaient plus sous les manches d'une casaque d'étolTe; les hauts-de-chausses, espèce de jupe garnie de rubans en haut et en bas, tombant audessus du genou et accompagnés de larges canons en point de Venise, au milieu desquels les jambes se dessinaient mieux, étroitement serrées dans des chausses de soie noire. La couleur générale de ce costume, qui était

noire, s'accordait bien avec celle des rubans répandus avec autant de profusion que les dentelles dans toutes les parties du vêtement : il y en avait jusque sur les souliers qui couvraient le cou-de-pied et montaient au delà de la cheville. La qualité du tissu de l'habit ne répondait pas toutefois à cette prodigalité de rubans et de dentelles; ce n'était ni velours ni satin, mais un modeste taffetas à gros grains, qu'on nommait alors poutte-soie , et qui ne jouait la moire et le damas que pour ^ des yeux inexpérimentés. Le tailleur semblait avoir pris plaisir à faire oublier la médiocrité de l'étoffe par la supériorité du travail, et il était parvenu, grâce à l'ingénieux emploi des ornements, à composer un chef-d'œuvre où la hardiesse et le génie de la coupe le disputaient à la prodigieuse liabileté de l'aiguille. On peut dire que les gens qui avaient témoigné le plus d'étonnement et de respect à la rencontre de Claude Lepeiit dans les rues de Paris, étaient certainement des tailleurs, qui faillirent l'arrêter au passage pour lui demander de quelles mains sortaient ses habits;

mais ils n'osèrent, croyant que ce personnage, qui portait l'épée suspendue à un baudrier brodé en or, devait être au moins un marquis, quoiqu'il marchât à pied, dans la crotte, et qu'il ne fût suivi ni de son carrosse, ni de sa chaise, ni de ses valets.

— Que vous plaît-il de moi, monseigneur? lui dit le portier du couvent, nain difforme, dont l'énorme tête chauve, penchée sur l'épaule droite, paraissait y avoir adhéré par l'oreille, et qui surpassait en malpropreté tout ce qu'on aurait pu attendre d'un moine mendiant.

— Je viens voir frère Pierre du Pelletier, répondit Claude Lepetit qui sourit en s' entendant traiter de monseigneur, et qui en remercia son habit.

— Hum ! il dort encore, répliqua le portier qui tordait et laissait égoutter des pièces de parchemin mouillé qu'il était en train de laver et de blanchir.

— Il dort! reprit le jeune homme qui sauta décote pourn'étre pas éclaboussé parlesgouttes d'eau noirâtre jaillissant du parchemin.

— Pardon, monseigneur! dit le portier, s'apercevant des dégâts qu'il avait manqué de causer à la toilette du prétendu gentilhomme, et interrompant à regret une opération qu'il continuait machinalement, depuis quarante ans, sans autre repos que celui du sommeil. C'est mon métier, voyez-vous : je blanchis de vieux parchemins et je les rends tout comme neufs. Âli! le monde dégénère, monseigneur : on ne fait plus rien de bon, et le

parchemin d'aujourd'hui ne vaut rien

Voulez-vous que j'aille éveiller frère Pierre du Pelletier, qui dort toujours jusqu'à la cloche du dîner?

— C'est-à-dire qu'il prie et médite dans sa cellule? Ne vous raillez pas de lui, s'il vous plaît, car vous parlez à son meilleur ami.

— Dieu me garde de me railler de notre bon frère! c'est le plus copieux dormeur de la congrégation, et les cloches des offices ont des battants de coton pour ses oreilles; mais en revanche, c'est un habile homme, qui se connaît «n parchemin et qui sait s'en servir

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— En vérité ! cet excellent Pierre s'occupe donc encore à écrire et à enluminer des livres sur vélin ?

— Je lui fournis le vélin, monseigneur, et je déclare qu'on n'en trouverait pas de si mince et de si blanc dans la rue de la Parcbeminerie. Quel malheur que frère Pierre dorme autant! Il ne travaille pas deux heures par jour à ses écritures et à ses enluminures !

— En effet, ce n'est pas là une forte tâche, s'il passe le reste du temps à dormir : je vois avec plaisir que sa paresse n'a pas à se plaindre de la vie de couvent.

— La paresse est un péché mortel, au couvent comme partout ailleurs; seulement ici on expie le péché en le faisant.

— A merveille ; on peut pécher de la sorte sans se gêner le moins du monde; mais je regrette que mon ami Pierre n'ait pas choisi un péché plus divertissant.

— Quand je lui fais reproche de cette paresse, il me répond en riant : « Je dors pour m'apprendre à être mort! »

— Diable! il ne prend pas le chemin de la papauté, ni même du cardinalat, comme il se l'était promis en se faisant prêtre.

— Prêtre, monseigneur? il n'est pas encore reçu diacre, et je doute singulièrement qu'il entre jamais dans la prêtrise : il n'y paraît d'ailleurs que médiocrement disposé. Sa destinée, ce me semble, est de rester simple religieux dans notre congrégation et de gratter le parchemin, comme on dit des" scribes qui écrivent sans cesse. Gratter le parchemin ! répéta le vieillard en soupirant : voilà une expression qui n'aura bientôt plus de sens, puisque l'on ne fait plus grand usage de parchemin! c'est le papier, ce misérable papier, qui règne seul de par le monde.

— Au fait, le parchemin ne peut guère servir que pour des lettres de noblesse et des contrats de notaire. La bonne grâce qu'aurait un poète, par exemple, à enregistrer ses vers sur parchemin! la poésie alors coûterait trop cher, et j'y renoncerais, pour ma part.

— Ah! monseigneur, on voit bien que vous n'êtes pas poëte! s'écria le portier qui sesen-

tit inspiré, en ayant à défendre la supériorité du parchemin sur le papier : un poète ne désire- t-il pas, avant toute chose, assurer la durée de son œuvre et de sa gloire? Eh bien! le papier, fùt-il imprimé, ne garde pas longtemps ce qu'on lui confie. Estimezvous que les livres sortis de dessous la presse subsistent après quelques siècles? N'ont-ils pas pour ennemis la poussière, l'eau et le feu? Voyez, au contraire, dans notre bibliothèque, ces vieux manuscrits en vélin et en parchemin : ils n'auront pas de fin, à moins d'un nouveau déluge; et encore, s'il y avait

eu des manuscrits dans l'arche de Noé !

Que nos ancêtres savaient bien ce qu'ils faisaient, lorsqu'ils écrivaient tout sur parchemin! Oh! le bon temps que c'était pour les parcheminiers! on vendait tous les ans deux millions de peaux dans l'Université de Paris. Et la foire du Landit , n'en n'avez-vous pas ouï parler, monseigneur? elle se tient toujours à Saint-Denis, comme autrefois; mais combien elle est changée, hélas! l'Université ne s'y rend plus en corps, processionnelle-

ment, pour y faire ses provisions de parchemin et de vélin : on y rencontre à peine maintenant des notaires et des procureurs! C'en est fait du parchemin, monseigneur, si le roi ne lui vient pas en aide par quelque belle ordonnance!

— Sur ma foi! j'ignorais que le parchemin fût un si honnête personnage, et je lui rendrai à l'avenir tout l'honneur qu'on lui doit.

— N'oubliez pas, monseigneur, d'en toucher un mot au roi? dit le portier, qui avait pris, dès l'abord, Claude Lepetit pour un homme de cour.

— Je n'y manquerai pas, à la première occasion qui s'en présentera, reprit le jeune homme avec gaité , et le roi ne s'avisera pas de me refuser une si juste requête, à moins toutefois que les vendeurs de papier n'aient

déjà l'oreille de Sa Majesté Allez donc

quérir mon ami Pierre du Pelletier ?

V Le portier, ravi d'avoir mis le parchemin sous une protection qu'il supposait puissante auprès du roi, sembla rajeunir d'un quart de siècle pour témoigner son empressement

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et sa reconnaissance à ce jeune seigneur inconnu : il l'avait reçu comme un marquis, en le voyant si bien vêtu; il jugea, d'après un examen plus attentif, que c'était un duc et pair, peut-être même un prince : il quitta donc ses peaux et sa porte pour courir à la cellule de Pierre du Pelletier, qui dormait profondément, qui ne s'éveilla que de vive force et qui ne consentit à se lever que sur les instances réitérées du vieillard, qu'il crut atteint de folie.

• — Gageons que c'est un prince, et le plus beau des princes! disait le portier en s'agitant autour du frère-lai , qui ne se hâtait pas davantage et s'habillait en silence avec de longs bâillements : il a promis d'intéresser le roi aux malheurs de ce pauvre parchemin, qu'on voudrait chasser de l'Université, et qui perd tous les jours quelqu'un de ses vieux privilèges.

— Qu'y puis-je faire? reprit nonchalamment le moine, qui regardait son lit avec le regret de l'avoir quitté. M'éveiller si matin!

T-r Ce seigneur est déjà dans d'açlmirables

dispositions à l'égard de notre parchemin , continua le portier, et si vous l'entretenez un peu sur ce même sujet d'importance, il s'emploiera sans doute à obtenir du roi certaine ordonnance contre le papier —

— Frère Eustache, mon ami, interrompit Pierre du Pelletier en bâillant, une autre fois laissez-moi dormir tout mon soûl.

— Dormir ! murmurait le portier, qui l'entraînait hors de la cellule avant qu'il fût complél^ment vêtu: dormir! Quand on a un aussi miracvileux talent que le vôtre, on devrait rougir de perdre ainsi son temps à ne rien fîiire. Si je savais, comme vouS;, écrjre et enluminer des missels....

— Tu serais comme moi un malheureux moine qui n'aura jamais ni prébende, ni bénéfice, ni abbaye, et qui ne souhaite pas d'en avoir, qui n'a de bon en ce monde que l'oisiveté et le sommeil, qui hait le travail et chérit la paresse.... Va, crois-moi, frère Eustache, ajouta-t-il en soupirant, mieux vaut rester chacun ce que nous sommes, moi rê-

vant et dormant le plus que je peux, toi n'ayant de souci que ton parchemin.

— J'en tends, vous êtes un philosophe, vous! Prenez garde, mon frère : la philosophie mène droit à l'athéisme.

— Fi donc! s'écria Pierre du Pelletier : je m'élève vers Dieu et m'entretiens avec lui plus souvent et plus religieusement que ces criards qui chantent au chœur et qui croient avoir tout fait pour gagner le ciel quand ils se sont enroués à blasphémer en latin....

— Mon frère , si vous n'arrêtez pas votre langue, mal vous en prendra dans ce monde et dans l'autre ! Vous avez beau vous en défendre, vous êtes athée, ou peu s'en faut. Espérons qu'à force de peindre et d'orner des manuscrits d'église, la grâce vous touchera, et que vous vous convertirez.

Claude Lepetit se promenait, en attendant le retour du portier, sous les allées de tilleuls séculaires qui aboutissaient aux jardins et aux vergers de l'abbaye. Il admirait ces beaux arbres, à l'ombre desquels avaient médité jadis les savants et les philosophes qui se suc-

cédèrent dans l'illustre congrégation de Saint- Victor, depuis son fondateur Guillaume de Champeaux. En voyant les nouveaux feuillages qui commençaient à couvrir de leur verdure tendre et vivace les rameaux noirs et noueux, il se rappelait l'ancienneté de cette abbaye où circulait, pour ainsi dire, une sève vigoureuse qui ne semblait pas affaiblie après avoir fait jaillir tant de glorieux rejetons, après avoir, pendant des siècles, produit les plus nobles fruits de la science et de la piété monastiques.

Cette abbaye, qui était située hors de l'enceinte de Paris, sur le vaste emplacement occupé aujourd'hui par la halle aux vins et compris entre les rues des Fossés-Saint-Bernard, de Saint- Victor et de Seine, rivalisait de puissance, de richesse et de réputation avec les abbayes de Saint-Denis et de Saint- Germain-des-Prés , quoique ces deux dernières lui opposassent l'antiquité de leur fondation et l'éclat de leurs annales antérieures. L'abbaye de Saint-Victor n'était d'abord qu'un modeste reclusoir où vivaient renfer-

mes séparément un reclus et une recluse, à une époque où les rois et les reines de France confiaient leurs sépultures aux églises de Saint-Germain-des-Prés et de SainVDenis. Le reclus desservait une chapelle dédiée à saint Victor; la recluse, un oratoire consacré à saint Sébastien : le nom de Saint-Victor demeura au reclusoir, qui devint un prieuré dépendant de la célèbre abbaye de Saint- Victor, de Marseille.

Ce prieuré nourrissait à peine quelques moines sous le règne de Philippe P"", qui leur vint en aide par ses aumônes et ses donations. Louis VI, dit le Gros, se prit de passion pour le prieuré, soit à cause des reliques qu'on y conservait, soit en mémoire de certain vœu qu'il avait pu faire en allant visiter cette sainte maison : il renvoya seulement les moines marseillais, et mit à leur place un plus grand nombre de chanoines réguliers de la congrégation de Saint-Ruf, en faisant construire à ses frais les bâtiments du prieuré transformé dès lors en abbaye, où il voulut être inhumé.

L'abbaye naissante fut aussitôt au premier rang, enrichie par les innombrables bienfaits de Louis le Gros, illustrée par le savoir de ses moines, et toute resplendissante de la renommée de Guillaume de Cbampeaux, qui s'y était retiré. Guillaume , ce grand dialecticien , qui avait été le maître d'Abailard avantd'étre son adversaire scolastique, amena dans cette abbaye, avec les chanoines réguliers de Saint-Victor, dont il avait pris l'habit, une discipline sévère, qui servit à faire prospérer les études ecclésiastiques dans le silence du cloître. Quand Guillaume de Champeaux eut accepté l'évéché de Châlons, sans renoncer à diriger de loin la communauté qu'il avait placée sous la protection de son nom, Guilduin, son élève et son ami, reçut de lui le titre d'abbé et continua l'œuvre de son prédécesseur. L'abbaye de Saint- Victor était, à cette époque , fameuse dans l'Europe entière; son école passait pour supérieure à celles de l'Université et de l'Église de Paris : on y enseignait la dialectique et la théologie d'après les principes de Guil-

Jaume de Champeaux, et plusieurs hommes de génie étaient sortis de cet enseignement qui attirait à soi les esprits les plus fins et les plus élevés. Ainsi, jusqu'au seizième siècle, l'abbaye de Saint- Victor , qui avait donné naissance à cent abbayes du même ordre dans l'espace de quatre-vingts ans, fut le centre et le foyer de cette philosophie scolastique, si fertile en disputes passionnées, que Ramus et Gualland transportèrent sur un autre théâtre, lorsque l'instruction publique s'émancipa de la tutelle des ordres religieux. Sous le règne de Louis XIV, en 1666, l'école abbatiale de Saint-Victor n'était pas fermée, et l'on y trouvait encore des maîtres et des élèves; mais ceux-ci, semblables à tous ceux des collèges de Paris, ne se distinguaient plus par cette érudition , cette éloquence et ces grandes facultés d'intelligence, qui avaient mis en honneur le système d'éducation suivi à Saint-Victor. Les maîtres, quoique instruits et lettrés, avaient bien dégénéré depuis le temps de Guillaume de Champeaux. La règle du monastère s'était aussi beaucoup relâ-

chée : on n'y menait plus cette vie d'austérités, de travail manuel et de retraite studieuse, qui n'avait de modèle que dans les couvents de Chartreux : les chanoines de Saint-Victor vivaient de leurs rentes , sans souci et sans gêne, bornant leur rôle à paraître aux offices dans leurs stalles, et laissant à leurs moines le soin de se conformer plus ou moins aux constitutions de leur règle : on priait, on jeûnait, on travaillait dans l'abbaye , mais ce n'était pas à faire aux chanoines, qui s'engraissaient dans une molle et béate paresse. On aurait pu croire qu'ils s'étaient eux-mêmes retranchés de l'Église pour se rattacher au monde, si l'un d'eux, le révérend père Chevassut, qui joignait à son canonicat la dignité de grand-chantre, n'eût à lui seul, par son activité turbulente, par ses intentions fanatiques, et par ses croisades de zèle pieux contre les athéistes, les protestants et les tièdes catholiques, suppléé à l'indifférence passive de ses confrères. Ces derniers ne sortaient de leur engourdissement ordinaire qu'à l'approche de l'élection du

prieur triennal, qui représentait l'abbé commanditaire : cet abbé était alors Pierre du Cambout de Coislin^évéque d'Orléans, qui fut depuis cardinal et grand-aumônier de France. L'abbaye de Saint-Victor, composée d'une agrégation d'édifices construits, augmentés ou restaurés à différentes époques, ne présentait pas un plan arcbitectural régulier, et la plupart des constructions réunies dans son enceinte manquaient de caractère, de grandeur et d'harmonie. C'était une multitude de corps de logis, à peu près d'égale hauteur, attenant l'un à l'autre, environnant des cours, s' avançant çà et là dans les jardins, à partir de l'église , qui occupait le milieu de tous les bâtiments. Les cultures s'étendaient jusqu'aux fossés de la ville et régnaient le long de la rivière jusqu'à l'angle formé par la petite rue de Seine; mais les jardins proprement dits n'occupaient pas le quart de ce vaste enclos, dans lequel il y avait des vignes, des champs labourés et des prés. Ces jardins étaient fort beaux; outre les allées de tilleuls qui en faisaient l'ornement, on y

voyait des allées de buis taillé avec bizarrerie, des terrasses admirablement disposées pour jouir d'une vue magnifique, et des parterres capricieusement dessinés, où l'ingénieux assemblage du sable et du gazon traçait des figures et des lettres, entre autres les armes de l'abbé et le nom de saint Victor. Les fleurs qui garnissaient les plates-bandes n'offraient rien de remarquable comme rareté ni comme variété : l'art de l'horticulteur était encore dans l'enfance, et l'on ne songeait pas à perfectionner les espèces ni à les multiplier. Au centre du principal parterre , on admirait un bassin creusé dans une seule pierre de grès de dix pieds de diamètre, sans aucun détail de sculpture, et les moines, qui venaient là jeter des miettes de pain à des poissons rouges, ne soupçonnaient pas seulement qu'ils eussent sous les yeux un précieux monument de l'antiquité païenne, un de ces bassins consacrés qui servaient dans les temples aux cérémonies des mystères, et qui furent depuis introduits dans les églises des premiers chrétiens.

— Tenez! dit le portier Eustache à frère Pierre du Pelletier en lui montrant de la main Claude Lepetit, qui leur tournait le dos en ce moment et qui s'amusait à graver un distique sur le socle d'une statue : voici le grand seigneur qui demande à vous parler.

— Il est vêtu comme le lis de la vallée, qui pourtant ne file pas et ne moissonne pas, objecta Pierre du Pelletier, qui ne se sentit pas curieux d'aller en avant.

— Eh bien! mon frère, faut-il que ce gentilhomme vienne à votre rencontre? reprit le portier, scandalisé de ce manque d'empressement chez le frère-lai, que le brillant costume de Claude Lepetit avait mis en défiance. Oh! bon Dieu! je devine qui c'est! s'écria-t-il en frappant des mains, c'est le maître écrivain de Sa Majesté, c'est le fameux Nicolas Jarry, qui s'en vient voir vos ouvrages d'écriture et d'enluminure !

— Pierre! Pierre! s'était écrié Claude Lepetit, que ce frappement de mains fit retourner, et qui courut, les bras ouverts, vers Pierre du Pelletier.

— Claude ! est-ce bien loi ? s'écria le moine en l'embrassant avec une effusion et une chaleur dont il n'eût pas semblé capable.

— Vraiment, le frère Pierre a des amis de condition ! disait le portier, étonné de cet embrassement qui ne cessait pas. Il sera chanoine un jour ou l'autre, et il pourra faire quelque bien à notre pauvre parchemin, dont personne aujourd'hui ne daigne prendre les intérêts. Le roi , qui signe tant de brevets de toute sorte, devrait savoir ce que vaut le parchemin, qu'on a l'indignité de sacrifier au papier! Ah! si M. Nicolas Jarry, écrivain et noteur de musique de Sa Majesté, voulait se faire notre avocat auprès du roi, auprès des ministres, auprès de l'Université...

— Cher Pierre! disait Lepetit en versant' des larmes de joie et d'attendrissement : te voilà donc moine?

— Et toi, Claude, te voilà donc grand seigneur? répliqua le frère-lai, qui le considérait avec une tendre satisfaction.

— Grand seigneur! reprit gaîment Claude

Lepetit; mieux que cela, mon ami: ne suisje pas toujours poète?

— Poète ! répéta Pierre du Pelletier en soupirant.

Et ils s'éloignèrent en se tenant par la main, en se regardant les larmes aux yeux, et en s'embrassant chaque fois qu'ils s'arrêtaient.

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