LES AAIIS DE COLLEGE
Pierre du Pelletier était à peu près du même âge que Claude Lepetit , mais la vie claustrale, quoique douce et paisible pour lui qui s'exemptait des macérations et des épreuves journalières de l'ascétisme, avait marqué plus profondément sur ses traits le passage des années : comme une plante qui
manque d'air et de lumière, languit et s'étiole malgré les soins de la culture, il s'était senti atteint d'une vieillesse prématurée sous l'influence délétère de la solitude et de la réclusion. L'ennui , qui altère bientôt les couleurs d'un frais visage et qui rend ternes les plus beaux yeux, avait failde ce jeune homme une espèce de vieillard, chez qui la décrépitude exerçait déjà ses ravages. Pierre du Pelletier n'avait pourtant pas encore trente ans. Il était de grande taille, mais il marchait courbé, sa tête inclinée sur sa poitrine, chancelant ou plutôt hésitant à chaque pas ; il avait un noble caractère de physionomie, un profil grec parfaitement régulier et harmonieux, mais ses joues creuses et pâles, son front osseux et jaune, sa bouche immobile aux lèvres blêmes, ses yeux éteints et inertes, étaient autant d'indices affligeants de la désorganisation physique et morale qui s'opérait en lui dans cette tombe anticipée que le monaclîisme ouvrait autrefois à la misère et à la fainéantise : il avait eu des cheveux blonds, abondants et magnifiques, mais leur
reflet doré n'avait pas survécu à leurs boucles flottantes que le ciseau du couvent fit tomber sans attendre qu'il eût prononcé ses vœux, et tous les jours ses tempes se dégarnissaient du peu de chevelure qu'on leur avait laissé en rasant le sommet de la tête, qui était déjà presque chauve par-devant. Rien, dans son extérieur, ne révélait la persistance des regrets du monde, et il était si bien moine au dehors, qu'on devait supposer qu'il ne l'était pas moins au dedans. Sa démarche, son regard, son expression de figure, sa parole, son geste, tout portait l'empreinte des mœurs cénobitiques.
Et pourtant, dans quelques rares circonstances, quand ce cœur glacé se ranimait à l'inspiration d'une grande idée, à l'éclair d'un souvenir, à la chaleur d'un sentiment humain , le moine disparaissait un moment, et l'on voyait gercer à travers cette enveloppe froide, insensible et silencieuse, une nature généreuse et supérieure, à laquelle il n'aurait fallu que de l'espace et du soleil pour se produire et briller de tout son lustre. Pen-
dant des semaines et des mois, Pierre du Pelletier n'était pas même l'égal du plus épais et du plus ignorant des moines de la communauté : il ne prononçait que des monosyllabes qu'on avait même de la peine à lui arracher; il ne sortait pas de sa cellule où il employait le temps à dormir, sinon à écrire et à enluminer des livres d'Heures; il ressemblait à un automate qui ne saurait faire un mouvement au delà de ceux qui lui sont imposés par son mécanisme; il passait des journées entières plongé dans une méditation qui ne différait guère du sommeil ; mais aussi, quel changement subit et extraordinaire se manifestait dans sa manière d'être, s'il se trouvait en contact avec un esprit qui allait au sien! C'était tout à coup un savant, un philosophe, un poète, un homme de goût et de sens exquis, dissertant sur toutes sortes de sujets, ne se montrant étranger à rien, comprenant les choses les plus délicates de la vie mondaine, et n'ayant plus de son état que la robe,qu'on finissait par oublier avec lui dans les entraînements de sa charmante conversation.
Frère Pierre du Pelletier n'était donc pas à sa place dans un monastère, où il se contentait de vivre en repos, sans souci de son pain du lendemain; mais sa paresse, qui devenait de plus en plus envahissante, l'aurait empêché de faire son chemin dans une carrière qui eût exigé de sa part et de l'action et de la suite pour arriver à un but et pour s'y maintenir. La seule condition qui pouvait lui plaire, avec ses instincts et ses habitudes d'oisiveté, était celle d'une fortune indépendante, et il y suppléait en végétant au fond d'une abbaye, libre des soins de l'ambition et de l'avenir. C'était par ce cùté-là qu'il tenait véritablement à l'état monacal, et il préférait une existence paisible, obscure, méditative, peu laborieuse, aux préoccupations et à l'activité dévorante de la vie sociale. Il n'était pas heureux, sans doute, mais du moins il ne se trouvait pas en lutte continuelle avec ses goûts, sa nature et sa volonté. Il jouissait d'une indépendance presque absolue qu'il devait à son talent de copiste-écrivain, ruhrivatcur et enlumineur; on ne le contrariait pas dans
ses fantaisies, qu'on nommait des lunes^ et on le laissait maître de disposer de son temps, en dehors de la règle conventuelle : pas de jeûne, pas d'office, pas de travail , auxquels il fût contraint de participer; il avait pris dans l'abbaye une position analogue, pour ainsi dire, à celle d'un volontaire dans une armée ; il était exempt de paraître au réfectoire et à l'église; il pouvait, à toute heure, manger et boire, aller et venir, dormir et parler. Celte excessive tolérance ne lui avait été accordée qu'en considération des services qu'il rendait à la communauté par les splendides manuscrits qui sortaient de ses mains pour l'usage du chœur.
L'insouciance et la distraction de son caractère ne se montraient que trop à la négligence des plus simples soins de propreté : si la couleur noire de son habit de moine augustin n'eût pas dissimulé un partie de cette négligence poussée quelquefois jusqu'au cynisme, il aurait inspiré un pénible sentiment de dégoût et de surprise aux personnes qui le rencontraient sans le connaître; car il essuyait
ses plumes, ses pinceaux, ses mains aux pans de sa robe, qui s'était ainsi nuancée de taches équivoques, et endurcie de poussière crasseuse. En outre, cette robe de laine, qui n'avait jamais connu la brosse ni la vergette, lamassait sans cesse une nouvelle moucheture de peluches, de duvet et d'atomes indéfinissables, qui venaient s'y incorporer et en épaissir le tissu. Ses cheveux, par bonheur, n'étaient point assez longs ni assez épais pour retenir autant de molécules hétérogènes que l'étoffe grossière de son froc, et il ne portait point le scapulaire blanc, qui aurait bientôt changé de couleur au contact de toutes choses, sans qu'il s'en aperçût. Quant à ses mains, aux ongles rongés ou ébréchés, elles devaient avoir horreur de l'eau, et elles ne s'y trempaient que rarement, du bout def doigts, comme de peur de s'y brûler. La saleté de Pierre du Pelletier, en un mot, eût fait envie à un capucin.
— Enfin, mon cher Claude, lu es à Paris! dit le moine à son ami qu'il fit asseoir auprès de lui dans une salle de verdure que le buis
taillé entourait de hautes palissades. A Paris ! ajouta-t-il en secouant la tête avec malice : viens-tu t'y faire moine comme moi ?
— Je crois que lu ne me le conseilleras pas, répondit Claude Lepetit, qui lui serra la main et le regarda tristement.
— Peut-être ! reprit Pierre du Pelletier, qui devint pensif et se mit à rogner avec ses dents un ongle à fleur de cliair.
— Eh bien ! Pierre, conseille-moi, et je ferai ce que tu me diras de faire : tu n'as qu'à parler, et me voilà tout à coup métamorphosé en moine.
— La métamorphose t'irait mal ! répliqua le frère-lai, en comparant à son costume celui de son ami : tu pourrais être moine, Claude, si les moines étaient ensatinés, endentellés et emplumés comme des marquis; mais les plus galants moines ne diffèrent pas beaucoup de ce que je suis. Vois: robe et capuce de bure noire, grise, blanche ou brune, selon les ordres; pieds chaussés ou déchaux, tête rase ou demi-rase
— C'est là, sur ma foi, un affreux déguise-
m^^^t , interï'ompit* Lepetit qui l'examinait avpp mélancolie, et, pour un peu , je ne te reconnaîtrais pas.
— Oh ! mon aini , je ne me reco^ipais souvent pas moi-même. Sept ans de cloître sont plus qu'il n'en faut pour consumer un homme.
r— Sept ans ! oui , à la Pentecôte prochaiqp, il y awra sept c^ns que nous nous sonarnes dit adie^ en pous promettant de noi^s rejoindre t^t ou tard.
— Franchement, à chacune de tes 'lettres, j'espérais que tu m'annoncerais ton arrivée, mais point: c'était toujours un départ pour quelque pays lointain , l'Espagne d'abord , puis l'Italie, puis la Suisse; que sais-je? Depuis deux ans que je n'ai pas reçu de tes nouvelles (deux ans, bon Dieu! estime combien dé fois 00 9. le temps de mourir en deux aps ! ), depuis ces deux: mortelles années, tu as probablement vu les quatre parties du monde, hormis Paris et l'abbaye de Saint- Victor où je t'attendais toujours....
— Va , tu ne saurais m'adresser autant de
reproches que je m'en suis fait à moi-même; mais le sort est seul coupable de mon silence forcé durant ces deux dernières années. Je t'ai maintes fois raconté dans mes lettres comment je me trouvais lié à la fortune de notre camarade d'université , Antoine de Monconys, qui fut envoyé par son père à ce que ce savant homme appelait Yécole des voyages: c'est ainsi que je l'accompagnai en Espagne^ en Italie, en Suisse et ailleurs. M. de Monconys, par certain préjugé que je ne m'explique point ei.oore , s'opposait à notre venue en cette ville de Paris, et disait à son fils qu'il nous la réservait pour parfaire notre éducation, Paris étant le lieu d'excellence et le parangon de tout l'univers : tel était le langage dont il usait, l'honnête homme. Dieu sait la belle rage que nous avions , Antoine et moi, de voir Paris! Ce fut, certel, pour nous en écarter, que M. de Moncoriys voulut que son fils visitât Alger, l'Egypte, Jérusalem, et toutes les contrées qu'il avait parcourues lui-même....
— Tu es allé à Jérusalem, Claude! s'écria
Pierre du Pelletier, effrayé de la longueur et de la difficulté de ce voyage; que de fatigues !
— J'ai fait mieux que d'y aller, puisque j'en suis revenu. Assurément, les gens qui vont dans ces lieux-là courent risque de la vie chaque jour et presque* à chaque pas, mais enfin je me réjouis d'avoir vu tout ce que j'ai vu, et je compte bien que ma poésie en profitera. J'ai donc failli mourir mîférablement, en route, de la fièvre, de la peste, des serpents, des voleurs, de la faim, de la vermine et de mille autres accidents qui font la guerre aux voyageurs. Mon compagnon n'a guère été moins maltraité que je le fus, et il serait mort en Palestine , si la Providence n'avait pas marqué sa fin à Lyon, où il retourna seul pour surveiller l'impression des Fojages de son père qui était décédé avant notre retour : il gagna une pleurésie, et partit pour le grand voyage que M. de Monconys avait fait précédemment, sans en écrire la relation , ce qui fut leur regret à l'un et à l'autre.
— A quoi bon se donner tant de peine pour ttiourir ! murttiura Pierre du Pelletier. Je savais, ajouta-t-il, la mort de ce pauvre Antoine, qui n'eut pas même le loisir de voir lé premier exemplaire des Voyages de son bonhomme de père; M. Guy-Patin m'a prêté K^es Voyages, qui sont pleins de cabale, de chimie et surtout d'apothicairerie.
— :^i^^t œuvre filiale que de les avoir mis au jotïfj et je m'en lave les mains pour ma part. Pendant qu'Antoine imprimait toutes ces belles choses, j'étais retourné à Poitiers, tïioî, dans la boutique de mon père^ qui voulut. Dieu lui pardonne, faire de moi un taillelir^ à son image!
— Tu avais trop couru le monde; il était temps que tu le reposasses, dit en riant Pierre du Pelletier.
— C'était là une étrange et monstrueuse idée ! avoir étudié à l'université de Poitiers, avoir coniposé plus de vers qu'il n'y en a danis Virgile, eh avoir publié qui ne sont pas des pires qu'on fasse , avoir voyagé en cent pays durant six années, avoir fait un pèlerinage
à Jérusalem, avoir appris les langues , et tout cela pour être tailleur d'habits, pour couturer des étoffes de soie et de laine , pour rester éternellement assis les jambes croisées , comme un païen , sans autre affaire que de tirer l'aiguille!
— Comment t'es-tu dispensé d'obéir à ton père? les voyages t'avaient enrichi? tu rapportais sans doute de l'or^ des diani^^, des perles? ^^
— Au grand diable! j'avais voyagé aux frais de M. de Monconys qui me confiait la garde de son fils, et je ne fis jamais d'économies; au contraire, je dépensais tout l'argent dont je pouvais disposer, etj'achetais, sur mon chemin, des médailles antiques, des livres, des armes, et maints objets de curiosité, si bien que je revins à Poitiers la bourse vide et presque sans habits.
— Je ne m'étonne plus que ton brave homme de père ait songé à te faire tailleur comme lui; mais, si obstiné et opiniâtre (ju'il fût, tu n'en as pas moins réussi à lui prouver
\endàit pas, et jugeant que ces Songes vêrità'blés, traduits de l'espagnol, ne se vendraient jamais, a épuisé lui-même presque toute l'édition pour allumer son poêle pendant ce rude hiver que nous avons eu...
— Ce Pepingué est un maître sot! reprit Lepetit avec vivacité et dépit. Je ne veux plus de lui pour publier et vendre mes vers.
— Eh ! mon ami ! Pepingué trouve aussi que tes vers dans un poêle coûtent plus cher et chauffent moins que ne ferait une voie de bois.
— Raille à ton aise, Pierre; les applaudissements du public me vengeront de tes moqueries. La traduction que j'ai faite de l'ouvrage espagnol d'Antonio Pietra de Buena n'était qu'un apprentissage de poëte, et, depuis cinq ans, je n'ai point dégénéré dans l'art des vers...
— C'est-à-dire que tu rapportes de tes voyages en Afrique et en Asie une cargaison de poëmes français?
— Je te promets que tu auras matière a louer dans toute cette poésie dont je vais
HISTOIRE DU TfeMlPS DE LOUIS XIV. 43
inonder les boutiques de libraires du Palais et du Pont-Notre-Dartle. Tiens, Pierre, dit-il en isDrlant de sa poche un manuscrit qu'il lui présenta d'uil air de satisfaction; tu verras si le poète n'est pas digne de prendre rang sur le Parnasse, et tu m'approuveras d'être enfin venu à Paris, où se font toutes les gloires.
— Les plus belles Pensées de saint Augustin , prihce et docteur de C Eglise , misss en vers français^ lut Pierre du Pelletier qui jeta les yeux sur le titre du manuscrit. Tu traduis saint Augustin , et en vers encore ! Est-ce un vœu que tu as fait, en péril de naufrage? es-tu donc devenli bon chrétien, de philosophe que tu étais à l'Université de Poitiers? Saint Augustin ! il y a dans ce nom une conversion ehtière.
■ — Chrétien! je ne l'ai janiais été ni plus ni moins; philosophe! j'aurais à cœur de l'être; mais je suis poêle, et cela me suffit.
— Je ne t'adresse pas un blâme, cher Claude; Car moi-même je n'ai pas changé d'opinion pour m'être fait moine, et quoique je me vante à part moi de suivre la loi de
vendait pas, et jugeant que ces Songes véritâ" bleSj traduits de l'espagnol, ne se vendraient jamais, a épuisé lui-même presque toute l'édition pour allumer son poêle pendant ce rude hiver que nous avons eu...
— Ce Pepingué est un maître sot! repi'it Lepetit avec vivacité et dépit. Je ne veux plus de lui pour publier et vendre mes vers.
— Eh ! mon ami ! Pepingué trouve aussi que tes vers dans un poêle coûtent plus cher et chaufTent moins que ne ferait une voie de bois.
— Raille à ton aise, Pierre; les applaudissements du public me vengeront de tes moqueries. La traduction que j'ai faite de l'ouvrage espagnol d'Antonio Pietra de Buena n'était qu'un apprentissage de poète, et, depuis cinq ans, je n'ai point dégénéré dans l'art des vers...
— • C'est-à-dire que tu rapportes de tes voyages en Afrique et en Asie une cargaison de poëmes français?
— Je te promets que tu auras matière a loiiei' dans toute cette poésie dont je vais
HISTOIRE DU tfeMI>S DE LOUIS XIV. 43
ihonder les boutiques de libraires du Palais et du Pont-Notre-Daiiie. Tiens, Piètre, dit-il en sortant de sa poche un inanuscHt qu'il lui présenta d'uil air de satisfaction ; tu verras si le poète n'est pias digne dé prendre rang sur le Parnasse, et tu m'approuveras d'être enfin venu à Paris, où se font toutes les gloires.
— Les plus belles Pensées de saint Augustin , prihce et docteur de P Eglise , mis(ss en vers français ^ lut Pierre du Pelletier qui jeta les yeux sur le titre du manuscrit. Tu traduis saint Augustin , et en vers encore ! Est-ce un vœu que tu as fait, en péril de naufrage? es-tu donc devenu bon chrétien, de philosophe que tu étais à l'Université de Poitiers? Saint Augustin ! il y a dans ce nom une conversion ehtlère.
' — Chrétien! je ne l'ai janAais été ni plus ni moins; philosophe! j'aurais à cœur de l'être; mais je suis poêle, et cela me suffit.
— Je ne t'adresse pas un blâme, cher Claude; dar moi-même je n'ai pas changé d'opinion pour m'être fait moine, et quoique je me vante à part moi de suivre la loi de
l'Évangile et les préceptes de Jésus-Christ, je m'entends traiter d'athéiste par des gens qui ne peuvent comprendre ma religion et qui ne me font pas envier la leur. Je suis heureux de voir que nous pensons toujours de même!
— Oui, de même, répéta Lepetit avec enthousiasme. Souviens-toi de nos promenades du soir à l'Amphithéâtre romain, à l'Aqueduc, à la Pierre-Levée, où nous nous entretenions des mystères de la nature et des grandeurs de Dieu , en élevant nos âmes vers lui et nos regards vers le ciel ! Souviens-toi de nos extases de poète, en face de ce ciel étoile qui étincelaitsur nos têtes, en faced'unver luisant qui brillait dans l'herbe à nos pieds ! Souvienstoi de nos rêveries silencieuses au bord du Clain, en allant à Legugé! Quel était alors le sujet ordinaire de nos conversations? Dieu, Dieu sans cesse ; mais non pas ce Dieu qu'on rapetisse pour le loger dans des églises ou des temples; non pas ce Dieu qu'on dégrade en lui donnant les passions et presque les vices des hommes!...
— Claude, tais-toi! interrompit Pierre du Pelletier, qui entendit un frémissement de la feuillée, et qui mit la main sur la bouche de son ami. On nous écoutait!... Si c'était le père Chevassut, notre grand-chantre ou plutôt grand-inquisiteur!... Non, c'est frère Eustache, le concierge de l'abbaye.
— 3Ion frère, on m'envoie vous avertir que M. Guy-Patin vous attend à la bibliothèque, dit Eustache, dont la rougeur et l'embarras témoignaient qu'il avait été surpris en flagrant délit de curiosité. Ah ! frère Pierre, ajouta-t-il à demi-voix, les athéistes sentent le fagot !
— Priez M. Guy- Patin de vouloir bien prendre patience un instant, répondit sèchement Pierre du Pelletier en lui tournant le dos.
— Au diantre soient et le frère portier et M. Guy-Patin qui nous rompent notre entrevue ! dit Lepetit suivant le moine qui marchait.
— Je me réjouis, au contraire, de la venue de M. Guy-Patin, reprit Pierre du Pelletier
qui av^it quitté 1î^ plf»ce pour s'éloigner de l'indiscret Eustaclie, mais qui ne se pressait pas de rentrer au iTionastère : il faut que je lui dernande de te protéger et de te produire à la cour.
■ — Tu vas au-devant de mon plus extrêipe désir : paraître à la cour, c'e^t là tout ce que je souhaite. A la cour ! j'ai hâte d'y être déjà.
— M. Guy-Patin te mènera aussi dans les ruelle^ des précieuses et dans les assemblées des beaux esprits : chez M. Chapelain , qui est le grarjd dispensateur des grâces et des pensions du roi parmi les geps de lettres; chez M. Conrard, dont le beau génie vaut à lui seul toute une académie; chez M™* de Montausier, fille de feue la célèbre marquise de I^ambouillet, cette terrerpromise des poètes; chez M. le chancelier...
- — A la cour ! à la cour ! Je sens là je ne sais quelle ardeur qui me répond du chemin que je ferai dans ce pays nouveau.
— Oui^ mais la vie qu'on y mène est coûteuse, et l'on a vite dépensé son revenu en habits, chaise, petit laquais, lois mépie qu'on
np donne pas de fêtes ni de cadeaux galants aux dames. Ton père ne t'a pas laissé qij gros héritage ?
— TT Le plus fort de sa succession consistait ep vieilles créances sur les écoliers et les maîtres ès-arts de l'Université de Poitiers; je les ni vendues pour quelques écus à maître Hordou le procureur- Il y avait, en outre, des pièces d'étoffe et de rubans, avec lesquelles j'ai renouvelé moi-même ma garde-robe, que les voyages d'outre-mer avaient fort endommagée et diminuée...
— Quel malheur que tu ne sois pas tail- Jeur! s'écria Pierre du Pelletier avec une gaîté malicieuse qui prenait rarement le dessus dans ses habitudes de paresse et d'indifférence; tu trouverais plus de chalands pour tes habits, que non jamais pour tes livres !
— Pierre, je reconnais tes griffes du collège, répondit Lepetit en riant, mais avise que les miennes ont poussé depuis, et nous sompnes à deux de jeu. Au fait, j'accepte tes louanges pour mon savoir-faire de tailleur d'habits; car je ne suis pas trop mécontent
de l'air que je me suis donné avec quelques aunes de poult de soie, de ratine, de drap et de dentelles.
— C'est un air de marquis, voire même de prince, comme disait notre portier Eustache; mais achève le menu de l'héritage...
— Une cinquantaine d'écus d'or du règne de Louis XIII , au fond d'un pot à la cave, l'enseigne du Singe gracieux...
— Et le singe ? ce méchant Prêtre-Jean , qui faisait la hahoue aux vieilles femmes et aux moines?
— Oh ! c'était là le plus clair de la succession , et les procureurs n'avaient rien à y prendre; je l'ai emmené à Paris avec moi.
— Avec toi ? Eh ! mon cher Claude , que veux-tu faire de ce singe à Paris?
— Je n'y ai pas encore pensé, je t'assure, feu mon père aimait beaucoup ce coquin de Prêtre-Jean qui avait fourni l'enseigne de notre boutique et qui l'achalanda, du temps qu'il nous fut donné par M. de Monconys, à son retour de l'Asie : je le gardai donc en mémoire de mon père , et aussi parce que
Prêtre-Jean me divertit quand j'ai l'humeur noire.
— Il me divertirait de même, et je voudrais pouvoir le faire admettre comme moine dans notre congrégation.
— Vraiment! il y ferait de beaux scandales avec la haine qu'il a contre la robe que tu portes!
— Haine de tailleur, m'est avis; mais aujourd'hui, hors de sa boutique, Prêtre-Jean se laissera apprivoiser, et tu en feras peutêtre un poète.
— Pourquoi pas ? le rôle d'un singe est d'imiter, et Prêtre-Jean excelle dans son métier de singe.
— Tes cinquante écus d'or, Claude, ne sont pas immortels; mais j'ai de quoi les ressusciter plus d'une fois. L'argent, dans mon état, est un meuble presque inutile, et je ne l'avais jamais tant estimé qu'aujourd'hui, où je vois qu'il peut te servir.
— Bon Pierre ! dit avec effusion Claude Lepetit en lui pressant les mains. Ai-je bien pu restersept ans éloigné d'un ami lel que toi ?
8e LE 6IN0E,
— On ne sent le prix des choses et des personnes que quand on en est privé quelque temps. Je t'accusais de m'oublier, ingrat!
— Dieu m'est témoin que tu as été toujours et partout présent à ma pensée; dans les déserts de l'Egypte , dans les murs de Jérusalem, durant les horreurs d'un naufrage, jeté voyais, je te parlais, je te priais d'excuser mon absence, et j'aspirais à te revoir.
— Enfin, nous sommes ensemble, s'écria le moine en l'embrassant comme un frère, et tu ne voyageras plus!
— Je reste ici, je deviens riche, puissant, grâce à mes vers, grâce aussi peut-être à ma figure; et le premier usage que je fais de mon crédit, c'est de te pousser dans la carrière des honneurs ecclésiastiques : qui sait si tu ne seras pas un jour abbé, évéque, cardinal —
— Grand merci ! j'aime mieux rester moine: cela cause moins de peine et d'ennui ; rien ne trouble du moins le sommeil que j'ai pour unique bien.
— Moine ! mais à quoi se passe ton temps ?
HISTOIRE DU fEMPS DE LOUIS XIV. Ol
qi|e fais-tu du présent ? qu'esp^ies-tu de Xfi-
, T — J'espère que l'avenir ne sera pas autre que le présent, et maintenant je dprs, je pense, je peips 4es manuscrits, oij jg pp fai^ rien.
— Mais tu ne songes pas qu'on te piande àlabjbliotlièque? M. Guy-Patin s'iippatientera d'attendre.
...Trr II n'aura gar4e, tant qu'il tiendra un livre en njain , le savant hopipie. Deniepre au jardin, et voici que je reviens avec lu».
Claude Lepetit se promena quelque temps sous les tilleuls, parcourut les parterres et les terrasses, écrivit, suivant sa manie, de nouvelles inscriptions en vers sur les piédestaux des statues et des vases, sp rapprocha des }jàtinjents 4p l'abbaye , et finit par se tçoviver devant upe porte latérale de l'égljse ; elle n'ér tait pas fermée ; il n'eut qu'à la pousser pour entrer, et il se mit à visiter l'église.
Cet é4ifiçp n'avait rien de remarquable : le style gothique du treizième siècle, qui avait beaucoup souffert des réparations faites en
1442, par ordre et aux frais de Charles VII, s'était presque entièrement effacé dans la restauration générale qui eut lieu sous le règne de François P'; de l'ancien monument contemporain de Guillaume de Champeaux, il ne restait que le portail , le clocher, la chapelle souterraine et les ogives des contre-nefs qui étaient, suivant les expressions de Sauvai, galantes, bizarres et hardies. Mais Pierre Lepetit accorda moins d'attention à l'architecture qu'aux ouvrages de statuaire et de peinture qui l'ornaient; il examina en connaisseur les tombeaux , les tableaux et les vitraux ; ces derniers surtout, dont le dessin et le coloris faisaient l'admiration des artistes verriers, le tinrent longtemps arrêté dans les chapelles de Saint-Lazare et de Saint-Sauveur; après avoir vu en détail la résurrection du Lazare et la Cène, représentées sur ces vitraux dus à l'art merveilleux de Pinaigrier, il passa dans la chapelle de Sainte-Claire, dont les verrières offraient l'histoire de l'Enfant prodigue, peinte avec autant de perfection que si c'eût été sur bois ou sur toile : il ne se lassait pas
de regarder les belles têtes de femmes qui semblaient s'animer sous le verre.
Tout à coup il entendit marcher et parler dans l'église: c'étaient deux voix de femmes.