CHAPITRE X
LE PRETRE-lEAN.
On devait signer, ce soir-là, le contrat de mariage d'Angélique, à l'hôtel de Harpedaille. Le procureur-général et le président avaient convié leur famille et leurs amis à cette réunion , qui ne pouvait pas être très-divertissante, eu égard à l'âge respectable et aux graves fondions de la plupart des invités : le
seul passe-temps que ceux-ci pussent espérer dans la maison du vieux président de Neuville se bornait au jeu d'échecs, au jeu d'hombre, qui était alors en vogue, et à des conversations parlementaires. Cette maison avait une physionomie trop sévère et trop monotone en temps ordinaire, pour qu'on y fit venir le facétieux Fagotin et les marionnettes de Brioché , qui avaient leurs entrées dans les salons et les ruelles à la mode. Quant aux rafraîchissements, ils ne promettaient pas d'être très-choisîs ni très-abondants, puisque le soin de ces détails d'intérieur étaient confiés à l'avarice et à l'inexpélience de dame Lemasle. Angélique n'eût pas daigné s'occuper de semblables misères , elle dont l'esprit s'élevait en extase vers les espaces infinis de l'illusion, et qui vivait le moins possible de la vie réelle : en outre, dans la circonstance présente, elle eût bien plutôt employé tout ce (ju'elle avait d'intelligence à créer des désagréments et des déplaisirs aux personnes qu'on lassemjjlait, pour les faire souvenir de son malheur; de tout le
HISTOIRE DU TKMPS DE LOUIS XIV. 5fj5
jour, elle n'était pas sortie une fois de sa chambie, où elle pleurait en se souvenant et en attendant.
C'était dans la bibliothèque , éclairée par un lustre et des candélabres en cristaux, que le président recevait sa société; car la signature d'un contrat lui paraissait chose assez sérieuse pour qu'on l'entourât d'une sorte de solennité austère : il voulait qu'on se crût transporté dans l'étude d'un notaire, au milieu des cartons et des dossiers , puisque le notaire allait remplir sa charge dans une assemblée mondaine. Il avait fait seulement enlever le tapis de nattes de paille qui couvrait le carreau de la salle, suivant les habitudes de l'ancienne magistrature , et poser un lapis de laine qui ne servait que dans les grandes occasions; le bureau, le fauteuil de travail et les papiers judiciaires avaient été relégués ailleurs. Mais rien ne fut ajouté à la décoration de cette haute et vaste salle, donllesparoisétaientgarnies délivres, et dont le plafond peint représentait un sujet mythologique : on avait distribué dans les embra-
sures des fenêtres plusieurs tables de jeu, pour les échecs, le hocca, l'iiombre, le quadrille ou autres jeux de cartes usités dans le monde du Parlement, et, au milieu de la chambre, une petite table avec tapis de serge verte pour le notaire.
Le plus grand nombre des invités étaient arrivés déjà, quoiqu'il ne fût guère que sept heures. Les présidents et les présidentes , les conseillers et les conseillères, les procureurs et les procureuses, les avocats et les avocates composaient la majeure partie de cette assemblée, où l'on ne voyait que des costumes noirs chez les hommes et des toilettes exorbitantes chez les femmes; car ce n'était qu'à la cour qu'on trouvait du bon goût, de la simplicité et de l'élégance. Ces dames portaient donc des modes qu'on ne portait plus depuis quinze ans, ou qui ne devaient être portées que quinze ans plus tard ; du reste , force cheveux bouclés et crêpés , faux plutôt que véritables ; force bijoux d'orfèvrerie lourde et magnifique, force perles, force dentelles, force étoffes de soie changeante,
brochée en or et en argent, force rubans en nœuds, enfin, tout ce qui aurait pu faire des parures aussi riches que charmantes; mais le génie du mauvais goût avait comme présidé à l'emploi de ces belles choses. Le président et son gendre , tous deux en habits de cérémonie, faisaient les honneurs de la soirée : , la future, qu'on disait retenue dans sa chambre par les préparatifs de sa toilette , n'avait point encore paru, et M. de Harpedaille regardait souvent d'un air inquiet et sombre la porte par laquelle Angélique entrerait: mais cette porte restait close , et aucun bruit n'annonçait que la mariée se disposât à paraître.
On félicitait, on complimentait tout haut l'époux. Tout bas , on le décriait , on le déchirait, on le raillait : « il était si monstrueusement laid ! si vieux! si difforme! si cafard! si méchant! si faux! » C'était à qui, homme ou femme, donnerait un coup de langue plus ou moins perçant ou empoisonné à ce malheureux époux. M. de Harpedaille , malgré le chemin brillant et rapide qu'il avait
fî^it dans la magistrature, y comptait peu d'amis : on le considérait comme un intrigant hypocrite , qui était devenu le protégé des gens d'église et des dévots, en prenant le masque et le ton d'un zèle religieux des plus ardents et des moins clairvoyants. Quant à l'épouse, on était impatient de la voir : les hommes , pour juger des impressions que le mariage ferait naître en elle ; les femmes, pour amuser Ijcur critique malveillante aux dépens de sa figure et de sa mise. On commençait à s'étoj?iner,,à se scandaliser, à se piquer de son ahsence, quand le notaire fut introduit , accompagné de son clerc, tous deux en robe noire avec rabat et bonnet carré. On le fit asseoir devant la table, oii il acheva de eollationner le contrat écrit sur véUn.
— Mon gendre, dit le président qui ne soupçonnait pas une résistance possible de la part de sa fille, voici tout à l'heure notre çionde réuni ; on lira le contrat dès que le révérend père Chevassut, qui a promis de venir^ sera céans, et je ne crois pas qu'il tarde, puisque Y Jngelus est sonné. Donc, je vous
prie d'aller voir lù-dedans cç qui empêche ma fille de se montrer à nous.
=-- Vous savez, monsieur le président, ré^ pondit le procureur du roi pour ne pas lais-ser s'établir de suppositions défavorables dans l'esprit des assistans , vous save^i qu'elle se plaignait fort du mai de tête hier, et.., D'ailleurs, m'a-t-on dit, elle est encore au^ mains de la tailleuse.
— Une fille qui se marie, dit M. de ^^euville dans la bouche de qui un mot plaisant ou même léger n'eût pas été à sa place, n'est ja-^ mais mieux parée que de sa pudeur et de son obéissance; mais je l'excuse pourtant d'un retard qui a pour objet de plaire davantage à son époux.
Dans ce moment, Ja gothique chaise de Guy-Patin s'arrêtait à la porte de l'hôtel : quoique cette porte fût ouverte et éclairée , quoique le vestibule et les antichambres fussent remplis de chaises avec leurs porteurs, le vieux médecin avait crié aux siens , en latin : Sta ! avec une voix trop aiguë , pour que ces noirs valets d'apothicaire se ha-
sarclassent à faire un pas de plus. Aussitôt il passa la tête hors de la portière et appela un homme qui se tenait assis sur une borne avec un grand singe à ses pieds.
Cet homme , sur lequel ne tombait pas le reflet des fenêtres et de la poite qui projetaient dans la rue une assez vive clarté, semblait être un de ces Italiens ou Bohémiens vagabonds, qu'on trouvait souvent dans les foires, et qui montraient, au son d'un instrument, le savoir-faire d'un animal, singe, ours, chien ou renard , qu'ils avaient dressé à des exercices d'agilité ou à des tours singuliers et surprenants. On ne distinguait pas ses traits sous un large chapeau qu'on eût dit choisi exprès pour les cacher; on ne voyait pas mieux son costume sous un ample manteau brun qui l'enveloppait -, mais on remarquait sa guitare tout ornée de nœuds et de rubans jaunes, et son singe habillé en marquis, avec tant de recherche et de fidélité, qu'on le prenait pour une marionnette, sinon pour un abrégé vivant de marquis : ce singe avait un justaucorps de soie écarlale, tout enrubanné.
des canons d'une bonne grosseur, en brocart d'argent, des bas rouges qui ne faisaient que mieux ressortir ses jambes grêles, des souliers même qui avaient l'air de chausser un pied d'enfant, et une épée, soutenue par un baudrier et relevant par derrière la basque de l'habit. Quant au visage, c'était toujours une grimace de singe, mais humanisée en quelque sorte par une perruque blonde, qui contrastait étrangement a% ec le teint de l'animal, que le voisinage de la collerette et de la cravate n'éclaircissait pas. Il tenait en main son chapeau emplumé et s'apprêtait à obéir au premier signal de son maître.
— Hé! monsieur du singe! cria Guy-Patin qui avait une prédilection marquée pour cette espèce d'animal, peut-être parce qu'il trouvait dans la malice du singe quelque analogie avec la sienne. Qui de vous deux, mes amis, est l'instituteur et le maître de l'autre?
— Monsieur! répondit en hésitantl'homme à qui s'adressait cette allocution , et qui ne s'avança point vers le docteur, comme le lui ordonnait sa condition de meneur de
§6â LE SlNGË,
singe; monsieur^ajouta-t-il d'un ton papelard après s'être ravisé, m'est avis souvent que je suis le singe de ce merveilleux animal.
— Oui-da! approche un peu, que je voie cette maligne bête? reprit Guy ^ Patin qui ne reconnut pas sous ce déguisement Claude Lepetit affublé d'une petite perruque rousse et d'une vilaine barbe crépue, entre lesquelles on n'apercevait pas la moitié de sa figure noircie au charbon.
— Il n'en est pas une telle dans l'univers, dit Lepetit qui changeait sa voix en imitant Taccent des paysans tourangeaux. Eh bien! monsieur, croyez que les gens de là-dedans ne sont pas curieux de la voir? j'ai voulu y entrer, et les valets m'ont menacé du bâton, si je ne m'éloignais.
— Pardieu! ces valets-là sont des malotrus qui ne savent pas leur monde ; je suis tout assuré que ce singe divertirait fort la compagnie.
— -- Vraiment! monsieur, ce serait bien fait à vous, que de nous introduire céans,
inoti singe et moi! nous vous en serions tuès^ obligés l'un et l'autre.
— Je le veux bien, bonhomme; mais qui est-ce qui paiera? dit l'avare médecin : c'est aux danseurs à payer les violons, et je ne suis pas en posture de régaler la compagnie de ce petit spectacle; je donnerais bien un écupour cela, mais pasla rognured'un second.
— ÎSe vous souciez pas de cette bagatelle , repartit Claude Lepetit qui faillit se trahir en déclarant qu'il n'entendait pas être payé du tout. Je débarque à Paris avec mon singe, et nous ne connaissons personne en cette grande ville. Or, ce qu'il nous faut, c'est d'être connus, pour être estimés ce que nous valons. Oh! mon bon monsieur, montrez-nous à cette belle assemblée , et je ne demande qu'un écu, avec une croquignole pour mon singe.
— Tiens, voici l'écu , dit Guy-Patin tout joyeux de donner la comédie à si peu de frais et tout impatient d'en prendre sa part de gaité. Fais de ton mieux!
— Merci, monseigneur! s'écria Lepetit
qui augura bien de sa mascarade, en recevant la pièce de monnaie. Vous ne regretterez pas votre argent.
Guy-Patin lui dit de suivre la chaise qu'on portait sous le vestibule , et là , il le protégea contre les valets qui voulurent d'abord le chasser brutalement, et qui ne lui livrèrent passage qu'avec la garantie du médecin. Celui-ci riait déjà à gorge déployée en voyant les airs du singe qui marchait le poing sur la hanche , en saluant du chapeau ceux qui se baissaient pour l'examiner de plus près. Ce fut au bruit des éclats de rire de la valetaille, que Guy-Patin fit son entrée dans la salle où l'on se disposait à la lecture du contrat : il était précédé du singe, que l'aspect de l'assemblée n'intimida pas, et qui s'avança, d'un pas ferme et presque imposant , avec des saluts prodigués gracieusement à droite et à gauche. Derrière le médecin se glissait Claude Lepelit, honteux de son déguisement, osant à peine lever les yeux , mais les promenant rapidement parmi cette foule parée, pour y découvrir Angélique : il eût été tout
troublé en la voyant, mais il le fut encore plus en ne la voyant pas. Sa tête, échauffée par la passion , enfanta d'un seul jet cent idées tristes et accablantes, pour expliquer l'absence d'Angélique : était -elle mariée? son mari l'avait-il déjà emmenée dans la chambre nuptiale? La vue du notaire le rassura et raffermit son courage. Ce mariage, dont il avait ouï parler en se mêlant aux porteurs de chaise , n'était pas accompli : on signait seulement le contrat.
Un rire universel accueillit l'apparition du singe, et chacun pensa que c'était une amusante surprise que le président avait ménagée à ses hôtes; mais celui-ci, que l'indignation avait rendu pourpre , se montra fort peu enclin à tolérer cette comédie en sa présence.
— Chassez, chassez cette mauvaise bête ! s'écria-t-il en s'apprêtant à joindre l'effet à la menace, et levant le pied pour expulser le singe.
— C'est un de mes malades que je vous présente , lui dit Guy-Patin qui l'avait ar-
266 Ul SINGE,
l'été au milieu d'un "este redoutable : il demande l'honneur insigne d'amuser la compagnie, et il promet de la faire rire, si l'on veut bien lui accorder audience. Je gage qu'il n'est pas Mazarin , ce digne singe?
— Quoi! docteur, reprit le président rouge de colère, vous nous amenez ici les farces du Pont-Neuf! ce n'est ni le lieu ni le moment.
— Bon ! tous les moments et tous les lieux sont bons pour rire, répliqua Guy-Patin qui avait toujours et partout son franc- parler. J'ai rencontré cet honnête singe à votre porte , et quoiqu'il ne fût sans doute pas des conviés, jai pensé que la compagnie lui ferait accueil.
— Mais, docteur, vous n'y songez pas, dit M. de Neuville qui n'eût pas gardé tant de ménagements avec tout autre que son médecin. Il ne s'agit pas de rire aujourd'hui, puisque nous allons lire et signer le contrat de mariage de ma fille avec M. de Harpedaille.
— Raison de plus pour rire, mon cher
président : bien heureuses sont les épousailles qui se font Eçaîment et joyeusement ! Chez les anciens , on agitait des noix, on secouait des vessies avec des pois dedans , on chantait Hymen iohymenéel Écoutez le proverbe populaire : noccH gaies ^ sous les saussaies; c'est-à-dire chants, danses, festins, amourettes et le reste, n'en déplaise aux rigoristes d'à présent.
— Mais enfin, docteur, un singe n'est point séant en cette solennité, disait le président auprès de qui les rires de l'assemblée in tercédaient en vain en faveur du singe. Que pensera-t-on de nous , bon Dieu ! Mon cher docteur, je vous adjure défaire cesser ce scandale, qui a trop duré...
— C'est moi qui paie ce divertissement, interrompit Guy-Patin avec cet air et ce ton d'autorité qu'il prenait vis-à-vis de ses clients; souffrez que je l'offre aux personnes ici présentes, qui n'en seront pas si fort scandalisées et qui n'en écouteront pas moins, après, votre contrat.
— - Non, je ne puis tolérer cette énormité,
dit le président bas à l'oreille du médecin; vous me perdez d'honneur, mon ami.
— D'honneur ? repartit Guy-Patin en ricanant; vous êtes insensé de mettre l'honneur dans ces sortes de choses. Remémorezvous que notre grand roi Louis XIII avait des singes, des oiseaux, des bouffons et des mores : il n'en fut pas, ce peosé-je, déshonoré? Au contraire, ce fripon italien il signor Mazarino n'avait que des poètes et des flatteurs à son service, en guise d'animaux : en fut-il plus honoré, le drôle?
— Eh bien ! finissez-en promptement avec votre singe, reprit M. de Neuville en soupirant; il faut que ce soit vous pour qu'on y consente !
Les assistants, en dépit de leur gravité ordinaire , se prêtaient de très-bonne grâce à l'intermède comique qu'ils devaient au facétieux Guy-Patin; on faisait cercle autour du singe, et les éclats de rire se renouvelaient à chaque instant, plus bruyants et plus unanimes. Ce fut bien pis lorsque Claude Lepetit, sur un signe du médecin qui lui ordonnait
de commencer ses exercices, se mit à jouer de la guitare , et que le singe dansa un menuet galant avec toutes les poses et tous les pas de cette danse noble, qu'on appelait basse parce que les pieds ne quittaient pas le sol ; jamais danseur n'observa mieux la mesure et ne régla mieux sa danse sur l'air de la musique. On se pâmait de rire : il n'y avait pas de conseiller , si vieux, si majestueux, si emperruqué qu'il fût, capable de tenir son sérieux. Le président de Neuville tournait le dos à cette scène amusante, et témoignait de son mécontentement par une pantomime expressive et indignée.
Au menuet succéda la sarabande, et le singe y parut aussi habile danseur , exécutant les passes, les sauts , les voltes et les figures de cette danse haute. Les applaudissements des spectateurs le payèrent de sa peine, et les bonbons pleuvaient si dru autour de lui, qu'il n'avait pas la main assez prompte ni assez grande pour les ramasser tous , quoiqu'il les mangeât à pleine bouche. Claude Lepetit ne s'occupait guère de son singe et touchait ma-
cbinalement son luth, en fixant les yeux sur une porte du fond, ([u'il jugeait devoir communiquer avec l'appartement dWngélique ; son cœur battait fortement, et l'on aurait pu lire son émotion sous la teinte charbonnée qui couvrait son visage. Ce fut par distraction , ou du moins par une de ces réminiscences imprévuesquiressemblentà un dessein calculé d'avance, qu'il joua justement la sym^ pbonie que M. de Harpedaille avait interrom^ pue la veille au soir, en ouvrant la fenêtre et en interpellant le musicien. Le président de Neuville n'avait pas la mémoire musicale, et il ne se rappela point cette sympbonie qui fut entendue par Angélique, et qui la décida tout à coup à sortir de sa chambre.
Elle entra donc avec M. de Harpedaille, et du premier coup d'œil elle devina quel était ce joueur de lulb, qui baissa aussitôt la tète sur son instrument. M. de Harpedaille avait aussi reconnu la musique de la veille , et il soupçonna que le musicien pouvait être le même, quoique celui-ci eût l'apparence d'un pauvre opérateur eii guenilles, tandis que
HISTOIRE DU TEMPS Df. LOUIS XIV. 271
l'autre avait la tournure d'un gentilhomme. Angélique fit bonne contenance , et ne se montra pas moinsbien assurée, dans son maintien et dans son air, qu'une femme faite qui sait dissimuler. Elleavaitappelé àson aide tous les souvenirs de ses lectures de romans, pour ne pas compromettre l'homme qu'elle aimait, et pour paraître indifférente devant lui. Sa pâleur, augmentée par ses habillements blancs , et entourée comme d'un nuage par les dentelles qui flottaient dans sa coiffure , cette pâleur ne fut attribuée qu'à son trouble déjeune fille, en face des préliminaires d'un mariage; mais le procureur du roi y vit un indice de complicité ou d'intelligence avec ce rival inconnu qui osait s'introduire déguisé dans la maison du père d'Angélique. Il n'éclata pas cependant, et pour éviter un esclandre désagréable et embarrassant pour tout le monde, il s'approcha, comme par hasard, du joueur de kilh, qui restait muet et immobile, mais s*animant tout bas à continuer son rôle et à;eiifermer en soi ses plus vives émotions. M. de Ilarpedaille le toucha du
doigt et se pencha vers lui pour lui parler à l'oreille, tandis que la mariée se trouvait environnée et obsédée de regards, de félicitations, de vœux et de caresses, qui ne lui permettaient pas de voir ce qui se passait au fond de la salle. Guy-Patin , ravi des qualités extraordinaires de ce singe danseur, le traitait avec une considération qu'il n'eût point accordée à des êtres humains, et lui adressait la parole aussi sérieusement que s'il eût attendu une réponse.
— En vérité, vous sortirez d'ici, et tout à l'heure! disait le procureur du roi à Claude Lepetit qui avait peine à se contenir dans les limites du respect, vis-à-vis de l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son amour pour Angélique. Sortez donc, qui que vous soyez, et n'y revenez plus !
— Monsieur! répondit le poète avec calme, mais en mordant ses lèvres et serrant les poings, je sortirai dès que j'aurai fini mon jeu.
— Malheureux! lui dit M. de Harpedaille,
à voix bdssej prends garde (jiie je ne te fasse enfermer, les fers aux jjiedset aux mains!
— Vons êWs tibp juste Jjotir éommëtlre cette iniquité, reprit humblement Lepetit qui se fit violence pour conserver son précieux incognito. Je suis un liomme d'honneur qui n'ai jamais méfait, et je fus amené céans sous le-» auspices du digne M. Guv-Patin...
— Vraiment! M. Guy-Patin fait là un honnête métier! murmura M. de Harpedaille qui voulut détruire ou confirmer ses soupçons. Sors, dit-il d'un accent radouci, va-t'en, toi et ton singe; ne nous importune pas davan-. tage de ces folies, et je te promets trois louis d'or...
— Je vous remercie de votre offre, répliqua Lepetit en élevant la voix à dessein ; mais que dira M. Truy-Patin? que diront ces nobles personnes?
— Quoi! monsieur de Harpedaille, s'éciia lé médecin qui accourut à son nom très-clairement prononcé par Ihomme au singe, voUs conspirez contre nos plaisirs? ignorezvous que c'est moi qui vous donne cette fête,
alin (le chasser l'humeur noire de votre fiancée?
— ^ Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? dit Angélique qui feignit de remarquer le singe pour la premièie fois. Oh ! le gentil et gracieux animal !
— Kh bien! mademoiselle, reprit Guy-Patin, si j'eusse laissé faire M. de Harpedaille et aussi M. le président, vous ne l'auriez pas vu.
— Oi) ! que je suis aise de le voir ! dit-elle en affectant de rire, pendant que des larmes lui tombaient des yeux en regardant le maître du siiige.
— wS'il n'était pas si las, on le prierait de danser encore le menuet et la sarabande; mais, cependant qu'il se repose, voyons çà et; qu'il sait faire? monsieur le notaire, encore un moment, et M. le singe vous cédera la place. Çà, l'homme, commencez la comédie?
— Oui, la comédie rue semble fort plaisante, dit Angélique dont M. de Harpedaille n'osa pas contredire le désir, et qui feignit de se préparer à un grand divertissement. Com-
ment se nomme votre singe, monsieur? ajouta-t-elle timidement.
— I.e Prétre-Jean! répondit Lepetit qui , se voyant encouragé et presque secondé par >l"e de Neuville, se remit aussitôt dans son rôle.
— Donner à un animal de cette espèce le nom de Prêtre! s'écria M. de Harpedaille avec un geste de courroux. Avez-vous ouï, monsieur le président ? ajouta-t-il en s'adressant à M. de Neuville qui tF'ouvait que Guy-Patin abusait du consentement tacite qu'il lui avait accoidé. Ce singe a été nommé le Prêtre-Jean par son maitre,qui doit être quelque méchant bohémien idolâtre.
— Monsieur, vous vous méprenez'^ répliqua Claude Lepetit avec un accent plein de politesse et de bon goût, qui charma tout le monde et donna forl à réfléchir à Guy-Patin. Ce nom-là n'a rien que d'honnête, car il fut attribué à mon singe par l'illustre voyageur M. de Monconys, qui visita l'Afrique et l'Asie, et alla jusqu'aux frontières d'un grand empire voisin de la Chine, lequel est gouverné par
]\}i ii)\ (ju\)n Ml.>p«j|e jg Pi'èlre-.Ieaii. Le singe étair de ce pays el en lui amené dans le nôtre...
— Mé! U)n|j()|jvnie, vous semi>leî un peu bien jjaljile en géogifi})liie? intenompit Guvr l*atin , qui clieicliait à reconnaître sous ce déi^uisement quelqu'un qu'il avajt déjà vu Hjlleurs. On vous piendrail pour M. de .Vîuur conys lui-uiètne, s'il n'était pas mort... Mais revenons au Prêtre-Jean (|ue voilà?
— Prélre-Jeanldil Claude Lepelitqui avait à cœur de se vt^nger ostensiblement de M. de Uarpedailje (ju'il haïssait d'instinct connue lioprinie et ma<j;istiat, autant qu'il pouvait le iiaïi' de fait comme futur mari d'Aîigélique; jellples yeuv deçà et delà , et désigne la plus lijjde fjgure qui soit parmi l'honorable cojupaynie, ;i ]af|uelle je demanderai pour toi pardon de la !il)erté grande'
— jlolàl mon arrii , s'écria gaiement (tUv- Pijlin eu Taisant la rfîvérence au singe, je te prie de ne pus remarquer (jue je suis ici.
Mais le singe, après avoir rapideine|it passé eiî revue d'un coup d'qpil toute l'açsitir
HISTOIRE DU TEMPS DE LOLl!l \IV. 27?
tance, où bien des gens craignaient d'attirer son attention, fixa son choix sur M. de Harpedaiile, que Claude Lepetit lui avait peutêtre recommandé par un signe d'intelligence ordinaire entre eux; aussitôt il s'élança d'un bond vis-à-vis du procureur du loi, s'agenouilla comiquement à ses pieds en lui faisant la baboue, et ensuite tourna le dos ai une jacon assez peu décente, même de la part d'un singe; puis, il revint à la charge, s'assit sur son derrière et montia les dents à M. de Harpedaille, confus et rouge de honte ainsi que de colère. Un éclat de rire peu charitable piouva que le singe n'avait pas mal choisi sa victime,
— Console/-vous, monsieur le procureurgénéral, dit malignement Guy-Patin; ce n'est que l'opinion d'un singe, et M"* Angélique ne la partagera pas, après M. du singe.
— (]e cotpiin de Prétre-Jean n aurait pu sacçommoder avec feu M. le cardinal Mazarin , reprit Claude Lepetit qui se souvint de Ip uigrotte du médecin et qui se fit mi plai-:
sir de la caresseï- indirectement. Voyez plutôt : Prétre-Jean, aimes-tu les cardinaux?
Le singe, à ce nom, roula des yeux enflammés, grinça des dents, cria d'un air menaçant et lira sa petite épée , dont il s'escrima de droite et de gauche.
— Voilà un singe qui a plus de sens que la plupart des hommes, dit Guy-Patin enchanté: je ga^e qu'il se prononcera contre l'antimoine.
— (Quelle est la plus belle, la plus gracieuse, la plus divine personne del'assemblée? demanda Claude Lepetit à Prétre-Jean, en lui glissant dans les doigts un papier roulé que le singe se tint prêt à lemettre au premier signal; ne la reconnaîtrais-tu pas?
Le singe, qui n'agissait que d'après le regard de son maître , fit mine de chercher dans les rangs de l'assemblée, et alla droit à Angélique, qui lougit de cette préférence et aussi des bruyantes acclamations de Guy- Patin. Le singe se prosterna trois fois, la face en terre, devant ^1"' de iNeuville, lui lança un coup d'œil tendre el langoureux,
HISÏOIKK DU TEiMPS DE LOUIS VIV. 2^9
posa la main sur son cœur, soupira, gémit, et lui envoya un baiser avec le bout des doigts. Après quoi, un genou en terre, il lui présenta le papier, que la jeune demoiselle n'acceptait pas et ne voulait pas refuser ouvertement; mais, voyant que M. de Harpedaille s'avançait pour se saisir du billet, elle le prit d'une main tremblante et le cacha dans son corset.
— Il y a un billet! s'écria M. de Harpedaille, d'une voix tonnante. L'insolent , il ose!... iJonnez ce billet, mademoiselle!
— Prétre-Jean, dit Claude Lepetit satisfait de la réception de son billet et méditant de se retirer avec éclat, fais le poète !
Le singe avait comme flairé le contrat qui attendait sur la table verte les signatures des témoins : il sauta dessus, le roula dans ses niains, le rongea et le déchira avec ses dents, malgré les cris et les efforts du notaire , en représentant les fureurs poétiques de l'inspiration. Mais tout à coup il laissa là le parchemin, et courut se jeter sur le père Chevassut qui venait d'entrer, et qui n'était pas
28jt> 1,K SliSGE, KTti.
médiocrement surpris de voir un sini>e parader cfiez le président de Neuville, où il avait été invité pour signer un contrat de mariage. Ce singe, que la vue de Tliabil aïonastiquedu chanoine avait rendu furieux, houspillait, mordait, pinçait, égratignait le malheureux confesseur d'Angélique, à la grande satisfaction du poète, qui se trouva vengé ainsi par son singe. Le père Chevassut croyait avoir affaire au diable, et poussait des cris iamentahles accompagnés d'exorcismes et d'oraisons. L'assemblée entière était en rumeur; M"* de -Neuville s'évanouit, et on l'emporta dans sa chambre. Les laquais, qu'on appela au secours du moine, le tirèrent avec peine, tout sanglant, des griffes du singe, qui fut chassé ;i coups de bâton , avec son maître, jusque dans la rue.
FI?s DL TOME PREMIER.