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L'OMBRE DE THEOPHILE

— Qui frappe à cette heure et de la sorte? demanda Desbarreaux en s'interros'eant luimême, et en legardant ses convÎTes effrayés.

— C'est. peut-être un trépassé des Saints- Innocents qui aura ouï qu'on parlait de lui , dit La Chapelle, et qui s'en \ient voir ce qu'on lui veut.

— Eh ! messieurs, c'est notre frère Saint- Pavin! s'écria un des buveurs en s'apprétant à boire encore. Mais quelle voix lamentable a-t-il ce soir?

Les coups redoublés qu'on frappait ainsi à la porte étaient, en effet, accompagnés d'une manière de plainte inarticulée que couvrait le fracas du marteau retentissant. On entendait pourtant, par intervalles : Au nom de Dieu! au nom du ciel] (|ue la voix répétait avec des gémissements , et quelquefois avec des cris suppliants. Desbarreaux fit signe d'ouvrir la fenêtre et d'écouter ; la voix devint alors plus distincte, et tout le monde put la reconnaître pour celle de Saint-Pavin , quoique affaiblie, cassée, et empreinte d'un effroi indéfaiissable.

— Messieurs , mes amis ! disait-il en frappant plus fort, sans écouter si quelqu'un lui répondait j ouvrez , au nom de Dieu, au nom de tous les saints !

— En vérité, c'estSaint-Pavin en personne , s'écria Desbarreaujt en riant; mais il est ivre,

à coup sûr, puisqu'il invoque le nom de Dieu et des saints!

— Il veut parler du dieu du vin , repartit La Chapelle avec sa gaîté ordinaire; nous pouvons encore admettre en poésie le dieu d'amour, et même les dieux de l'Olympe.

— Le feu est peut-être quelque part! dit Claude Lepetit qui s'élança tout inquiet à la fenêtre , et regarda l'hôtel de Harpedaille.

Quelqu'un était allé introduire le convive attardé, qui monta l'escalier en poussant de profonds soupirs , et en continuant à interpeller Dieu et les saints. Desbarreaux fronça le sourcil; ses hôtes, pleins devin la plupart, éclatèrent de rire, et se demandèrent où Saint-Pavin avait ramassé Dieu , sur son chemin. Claude Lepetit, qui connaissait les poésies légères de Saint-Pavin, se réjouissait d'en voir l'auteur.

Il parut à l'entrée de la salle et s'y arrêta, en levant les bras et les yeux au ciel. C'était un petit et gros homme, de l'aspect le plus désagréable et le plus ridicule : une énorme tête enfoncée dans les épaules, un ventre

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prolubérant, un dos accompagné de certain amas d'os et de chair fait eh pointe comme un clocher , selon son expression burlesque, un corps exigu porté sur des jambes démesurément hautes , des bras qui pouvaient attacher ses jarretières sans qu'il se baissât-, tout cela formait un ensemble qu'on aurait pris volontiers , de son propre avis, /»om/' un moulin à vent. Sa figure n'était pas à l'avenant de ce grotesque; elle avait de la douceur, de la finesse, et même de la grâce : ses yeux noirs brillaient des éclairs du génie, et 'on finissait par oublier son long nez pointu et sa trop large bouche.

Denis Sausuin de Saint-Pavin était alors âgé de soixante ans; fils d'un président aux enquêtes , il avait reçu une éducation trèssoignée , et il eut de sa famille , qui était apparentée au chancelier Séguier, quelque patrimoine qui lui permit d'être poète sans se mettre à la solde d'aucun grand seigneur, il obtint pourtant une abbaye , celle de Livry , qu'il conserva jusqu'à sa mort, quoiqu'il n'y allât jamais que comme dans une maison

des champs , où il accueillait ses amis et les traitait plutôt en épicurien qu'en abbé. Le prince de Condé , qui se plaisait à l'entretien spirituel et instructif de Saint-Pavin , passait un jour ou deux à l'abbaye de Livry , au retour de ses campagnes. L'hôte du grand Condé eût été recherché par tout ce qu'il y a\ait de beaux esprits à la cour et dans les ruelles, s'il avait voulu répondre aux avances qu'on lui faisait de toutes parts; mais il préférait vivre solitairement avec ses livres , et dans le commerce intime d'un petit nombre d'amis. Il ne restait à Paris que les mois d'hiver , dans son logement qu'il occupait seul depuis la mort de son maftre, comme il appelait toujours Théophile Viaud : ce logement y situé à l'angle du quai des Orfèvres ^ et vis-à-vis du cheval de bronze, lui offrait une vue magnifique, s'étendant des coteaux de Saint-Cloud à ceux de Saint-Germain , et lui rappelait la campagne , dont il sentait si bien les charmes poétiques.

Saint-Pavin, tout abbé qu'il fût, professait, de même que Théophile, l'athéisme et l'épicu-

réisme; mais, comme il n'affichait pas ces opinions dangereuses dans ses écrits , ou du moins qu'il ne publiait de ses écrits que des pièces inoffensives, éparses dans des recueils de vers, il n'avait pas été aux prises avec les tracasseries judiciaires, de même que Théophile , qui faillit être brûlé par arrêt criminel du parlement. OnfU'eût point osé, d'ailleurs, le tourmenter d'un procès, parce qu'il avait des admirateurs passionnés et puissants; il se trouvait aussi, eu égard à ses idées philosophiques, à la tête d'un parti considérable des écrivains, qui auraient pris fait et cause pour lui. Son caractère bon, serviable, doux, mais faible et flottant, ne lui faisait pas d'ennemis : cette faiblesse de volonté provenait sans doute d'une singulière défiance de lui-même et du besoin d'être dominé. C'était encore le souvenir de Théophile qui le dominait; mais ceux qui le voyaient dans le particulier et à cœur ouvert pouvaient déjà remarquer comme à ce souvenir succédait par degré l'influence de son frère l'abbé Sanguin, et celle de Claude Joly, curé de la

paroisse de Saint-Nicolas. Saint-Pavin, qui aimait avant toute chose le repos et la liberté, devait tôt ou tard abandonner des convictions qu'il était forcé de soutenir dans une lutte continuelle. Desbarreaux le raffermissait en vain dans sa philosophie d'athéiste, que les douleurs delà goutte battaient en brèche. Ce petit moulin à vent, ainsi qu'il s'était surnommé lui-même, en appliquant peutêtre la comparaison au moral et au physique à la fois , avait éprouvé quelque terrible secousse lorsqu'il apparut, avec les signes d'une émotion tour à tour douloureuse et terrifiante , pâle , les traits altérés , les yeux hagards, les cheveux en désordre et presque hérissés sur son front , le cou et la tête nus, les vêtements à peine attachés, ayant, en un mot, l'apparence et la figure d'un homme qui vient d'échapper à un grand danger et qui craint encore d'y retomber. Il portait sous le bras un portefeuille de maroquin noir, qu'il déposa sur ses genoux en se jetant, tout effaré et tout sanglotant, dans un fauteuil, le visage caché entre ses mains.

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Tous les assistants furent consternés de cet effroi et de cette douleur, avant d'en savoir la cause.

— Messieurs, mes arpis, dit Saint-Pavin avec un accent plaintif et désolé, repentezvous, repentez-vous, repentez- vous !

— -Qu'est-ce, mon pauvre Saint-Pavin? lui demanda d'un air de pitié Desbarreaux qui était venn pï'ès de lui et qui essayait de lui desserrer les mains.

— Ne me touche pas ainsi, tu me brûles! çriaif Saint-Pavin en se débattant pour se ^oustjaire au contact de son ami.

— Que t'est-il donc arrivé , mon pher Saint-Pavin? reprit Desbarreanx étonné de ce qn'U voyait et entendait. As-tu été attaqué par des voleurs? es-tu tombé en quelque guetapens? tu n'es point blessé? ton abbaye de Livry n'est pas détruite p^^r i'eau ou par le feu?

— Le feu! le feu éternel! répéta, en tressaillant, Saipt-Pavin qui n'avait plus la tête à lui. Je le vois, je le vois encore ! s'écria-t-il , avec un mouvement d'borreur, joignant les

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mains et fixant ^es regards immobiles sur un objet qui n'était visible que pour lui.

r— Il est fou! commença-t-on à dire autour de lui : c'est un accès de fièvre chaude ; il se sera enfui des griffes de la Faculté.

— Saiiit-Pavin , lui dit La Chapelle qui lui présenta un grand verre plein, bois ce julep bachique et anacréontique, tu t'en trouveras bien.

— Il aura lu V Imitation de Jésus-Christ en vers français, de M. Pierre Corneille, dit un autre : c'était pour le rendre enragé.

— \] Imitation a des choses qui sentent le philosophe, reprit un autre, et l'on ne se gâte pas à lire ce livre, même en vers tragicomiques.

— Point; il a lu le Saul chrétien y dit un troisième; ou plutôt, j'y songe, les poésies chrétiennes de M. Godeau, évéque de Grasse.

— -Messieurs, cessez, interrompit Desbarreaux qui était parvenu à rassurer et à calmer un peu son ami. Nous allons savoir ce que c'est.

— Ah! mon pauvre Desbarreaux! s'écria

Saint-Pavin en lui sautant au cou et en l'embrassant avec effusion. Damné ! damné!

— A qui en as-tu ? reprit Desbarreaux que le ton de cette scène impatientait. Sors-tu du sermon du père Chevassut? quelles sottises nous débites-tu là? jouons-nous la comédie? Ces sornettes sont bonnes à conter à tes moines de Livry ; mais à nous !

— Messieurs, mes amis ! repartit Saint-Pavin avec une nouvelle explosion de plaintes et de larmes, repentez-vous! repentez-vous!

— Encore! dit Desbarreaux fâcbé et presque offensé. Corbleu ! ce n'était pas la peine de venir si tard pour troubler notre fête!

— Allons, Saint-Pavin, sieds-toi et buvons, ajouta La Chapelle qui voulait l'entraîner à able. Tu ne te repentiras pas d'avoir bu ce vin.

— Si Saint-Pavin ne veut parler, dit un autre, nous le condamnons à la question ordinaire, c'est-à-dire à vider six verres d'eau pure.

— J'ai le mot de l'énigme, dit Lalanne à ceux qui l'entouiaient : dans notre dernière

réunion, rappelez-vous qu'on a été d'avis de reconnaître que les animaux sont de même espèce que l'homme , et n'ont ni plus ni moins d'âme que lui; Saint-Pavin, qui différait d'opinion là-dessus, nous convie à nous repentir de l'avoir eue, et il nous apporte quelque grande preuve du contraire, au préjudice de messieurs les animaux !

— Les théologiens, ajouta un plaisant, pensent que les animaux n'ont pas d'âme, parce qu'on ne voit nulle part, dans les casuistes ou dans les pères de l'Église, qu'un chat ait encouru d'être damné pour avoir mangé une souris, un singe, pour avoir mordu son maître, un renard...

— Si tu n'es pas malade , disait Desbarreaux à Saint-Pavin , si tu n'as pas essuyé une perte de parents ou de fortune, qu'as-tu donc?

— J'ai !... répondit Saint-Pavin qui regardait avec stupeur autour de lui, j'ai vu... j'ai vu... j'ai vu l'ombre de Théophile !

— L'ombre de Théophile ! s'écrièrent les auditeurs de celte étrange assertion, les uns

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riant, Jes autres haussant les épaules, tous incrédules.

— L'ombre de Théophile! répliqua Desbarreaux avec la majesté d'un grand-prétre: elle est ici au milieu de nous!

— Tu la vois aussi? demanda Saint-Pavin dont les transes recommencèrent, quoiqu'il n'aperçût pas cette ombre que son ami déclarait voir.

— Elle est toujours où nous sommes, continua Desbarreaux sur le même ton ; car c'est son esprit qui nous inspire et qui nous guide; ses écrits, ses paroles sont gravés dans notre mémoire, et nous exécuterons les beaux desseins qu'il avait formés pour le renversement...

— Tais-toi, Desbarreaux, ne blasphème pas! interrompit Saint-Pavin qui l'empêcha d'achever. C'est Théophile qui nous y invite: repentons-nous!

— Trêve à ton tour, dit rudement le maître du logis : si tu es venu si tard pour baliverner de la sorte, tu pouvais rester chez toi, ou plutôt chez ton frère l'abbé... Mc\is,

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mon ami, rouvre les yeux à la lumière de la sagesse, pense, parle, agis comme doit le faire Saint-Pavin.

— Saint-Pavin abjure sa vie passée, répliqua-t-il avec Tentliousiasme d'un néophyte des temps de persécution; Saint-Pavin se repent, Saint-Pavin se convertit, Saint-Pavin reconnaît l'existence de Dieu, d'un Dieu juste et bon, mais terrible et impitoyable; il s'agenouille et l'adore.

— Tu rêves, tu es fou ! lui dit Desbarreaux qui le retint au moment oii il pliait les genoux pour se mettre en prière.

— 11 est fou ! le pauvre Saint-Pavin est fou! se dirent entre eux les convives, qui lui tournèrent le dos la plupart et se rassirent ^ table. Buvons à lui!

— Je t'ep conjure , mon vieil ami, disait Pesbarreaux en pressant les mains de Saint- Pavin qui se tranquillisait par degrés , instruisnous de ce qui s'est passé.

— C'est pour cela que je suis venu, reprit Saint-Pavin d'une voix sourde et altérée.

Voici comment l'ombre de Théophile m'est apparue.

Ces mots, prononcés avec un air d'assurance et de bonne foi remarquables, imposèrent silence à l'assemblée, qui prêta l'oreille en regardant le narrateur. Quant à Claude Lepetit, quoique vivement impressionné par cet épisode du souper mystérieux , il n'y donnait plus guère d'attention, mais ses yeux et sa pensée se portaient vers une fenêtre du premier étage de l'hôtel de Harpedaille, laquelle venait de s'éclairer , comme si les volets eussent été entr'ouverts, et sur les vitres de laquelle se dessinait la silhouette d'un homme ou d'une femme. Il n'osa pas troubler le récit de Saint-Pavin, en s'approchant de la fenêtre de la salle qu'on avait oublié de fermer; mais cette contrainte lui était intolérable, et il faisait des vœux pour qu'un prétexte s'offrît de prendre congé de cette compagnie de poètes , d'ivrognes et de fous.

— Vous savez, messieurs et amis, raconta Saint-Pavin, quelle admiration j'avais pour notre grand Théophile, qui me semblera

maintenant bien petit, bien chétif en face du Dieu redoutable que j'ai nié avec vous et que je reconnais en me prosternant devant lui...

— Passons ces capucinades , ou je vous quitte la partie, interrompit Desbarreaux avec une indignation presque fanatique.

— Mon frère était cliez moi à l'heure du coucher du soleil, continua Saint-Pavin , et, de la fenêtre de mon cabinet , qui a vue sur la Seine, nous assistions ensemble à ce splendide spectacle de la fin du jour, quand le soleil , rouge et enflammé comme une fournaise , semble se plonger à l'horizon , et disparaît pour s'en aller illuminer l'autre hémisphère. J'admirais en silence les teintes des nuages qu'on eût dit embrasés, et je considérais, avec un certain trouble, les reflets de feu que le couchant envoyait par toute la nature...

— Voilà notre poète bucolique qui ronsardise ! murmura Mézerai qui était trop historien pour sentir la poésie. Au fait, bourreau, au fait !

— Je sentis mes paupières se mouiller et

mon cœur s'attendrir : u Ah ! m'écriai-je, que cela est beau ! — Si l'œuvre est belle, répliqua mon frère, ne faut-il pas louer l'ouvrier? — L'ouvrier! repris-je, oui, le hasard est un puissant dieu. — Le hasard! fit-il 5 pauvre aveuglé, ne vois-tu pas partout le doigt de Dieu, du Dieu unique , immuable , éternel , que nous adorons, nous chrétiens ? — Eh bien ! si ce Dieu existe , dis-je pour couper court à ce propos, qu'il se montre, et je croirai en lui. — Il se montrera un jour, bientôt peut-être, répondit-il prophétiquement, et je le prie sans cesse, mon cher frère, qu'il ne se révèle pas par la sentence de Balthazar, écrite en traits de flamme aux murs de la salJe du banquet. » Ces paroles me touchèrent malgré moi, car je me rappelais que le soir même nous soupions chez vous , Desbarreaux. Mon frère parti , je fus saisi d'un si invincible sommeil , qiie je m'y abandonnai dans mon grand fauteuil. Je ne sais combien de temps je dormis , mais lorsque je me réveillai, la nuit était close , et je me trouvai dans les ténèbres avec une horreur que je

u'avais jamais éprouvée auparavant. Je me levai pour me rendre où j'étais attendu, et avant que de m'étre accoutré pour sortir, je tirai d'une layette le recueil de mes poésies philosophiques que j'ai promis de vous faire voir... Apeinel'avais-jeà la main, que j'ouïs dans l'escaiier une voix pitoyable qui n'avait rien d'humain et qui pourtant ressemblait fort à celle de Théophile : on m'appelait par mon nom. Je n'eus garde d'y aller voir , mais la voix, qu'on entendait de plus en plus proche, répétait : « Saint-Pavin , je suis damné! « Oh ! rien ne saurait peindre le son de cette voix qui s'exhalait comme des entrailles de la terre.

— Tu révais, mon ami, lui dit Desbarreaux avec un sentiment de dédain et de dépit qu'il ne pouvait dissimuler. Tu auras songé à ton ami Théophile , comme je songe souvent aussi à mon ami Picot, hélas ! et ton Imaginative t'a présenté un fantôme vain qu'il faut chasser...

— Non, je ne rêvais point, reprit Saint-

Pavin avec force, j'étais tremblant, épouvanté, au point de choir pâmé , mais j'avais tout mon jugement, et je vous jure que mes oreilles ne s'abusèrent pas : « Saint-Pavin , je suis damné! damné, damné pour l'éternité! » Je crois encore l'entendre!... Ce ne fut pas tout que la voix ; les degrés craquaient sous les pas de quelqu'un qui montait, et la voix avançait avec les pas. La porte, qui était fermée, s'ouvrit d'elle-même, et je vis... Oh! messieurs, je l'ai vu!... Théophile , tel qu'il était le jour de sa mort , il y a quarante ans de cela, jour pour jour, heure pour heure : je le reconnus bien, etlui, fit de même, car il me sourit , mais d'une façon si triste que l'on comprenait qu'il souffrait trop pour être capable d'un mouvement de joie. Je me jetai par terre et criai grâce , sans oser regarder ; il marchait vers moi, et son pas résonnait sur le plancherplusprès, plus près, plus près encore; il allait me toucher, et je fus environné d'une flamme qui me brûlait jusqu'à la moelle des os sans entamer mes vêtements : (( Théophile, lui dis-je, je brûle, je brûle,

épargne-moi ! — Tu sais désormais ce que je souffre, fit-il, repens-toi ! »

— Mon pauvre Saint-Pavin, tu es plus malade que je ne le craignais ! dit Desbarreaux avec incrédulité: un médecin! mandons un médecin !

— Le médecin! s'écria Saint-Pavin exalté; c'est le médecin des âmes gâtées ou meurtries; c'est le Dieu de vérité ; c'est 1^ Dieu de l'Évangile !

— Malheureux ! tu blasphèmes contre la raison , interrompit Desbarreaux. Saint-Pavin, au nom de Théophile, reviens à toi !

— Au nom de Théophile, messieurs et amis, répliqua Saint-Pavin dont l'exaltation croissait par l'effet de la contradiction, repentez-vous, amendez-vous !

— Saint-Pavin, je ne suis plus ton ami; je vais te mépriser, te haïr!... Sois faible et pusillanime à ton aise, mais laisse-nous être forts!

— La conclusion de cette belle histoire, dit La Chapelle qui en avait été moins ému que le reste de l'auditoire. Théophile t'a-t-il ap-

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pris s'il y avait des vignes en enfer, et si Je vin qu'on y buvait valait celui de ce païen de Desbarreaux ? A la santé de l'ombie de Théophile !

— Impies, malheur à vous! s'écria Saint- Pavin avec l'emportement et la parole vibrante d'un prophète irrité. Encore un peu de temps , et vous ne pourrez plus vous repentir, et la droite du Seigneur s'appesantira sur vous. Impies, repentez-vous! c'est l'avertissement du ciel; c'est Théophile qui vous le crie par ma bouche : repenteK-vous 1 repentez-vous! repentez- vous , athéistes!

— Fermez donc cette fenêtre, dit à quelqu'un Desljarreaux , mécontent de trouver tant de pusillanimité parmi sfes convives interdits : on n'aurait qu'à entendre de là rue les extravagances de Saint-Pavin , je serais perdu d'honneur, et l'on me montrerait du doigt comme un bigot.

— Je prétends savoir, pourtant, ce qu'est devenue l'ombre de Théophile , après cette comédie, insista La Cliapelle.

— Elle s'est abîmée en terre avec des

flammes, comme la statue du Festin de Pierre de Molière, dit un esprit fort de l'assemblée.

^^ Nûn^ elle était devant moi, reprit Saint- Pavin, et je sentais toujours dans ma chair un feu qui la consumait. Je m'armai de résolution désespérée , et me relevai d'un bond , fermant les yeux pour ne pas rencontrer cette figure qui me faisait mal à voir; puis je courus à la porte , descendis l'escalier en trois sauts, au risque de me briser les jambes, et m'enfuis dans la rue; mais l'ombre courait, descendait aussi vite que moi, et je l'avais à trois pas en arrière , répétant plus lugubrement encore : « Saint-Pavin, repens-toi ! repens-toi pour n'être pas damné ! »

-^ Les catholiques sont des philosophes auprès de nous , messieurs !, s'écria Desbarreaux , voyant l'impression de terreur produite par ce récit.

— Une fois je me retournai pour le supplier de me laisser en paix , dit Saint-Pavin fondant en pleurs; mais je n'eus pas le courage qu'il fallait, et l'aspect de cette figure blémo m'ùta la voix. Je longeai le (juai des Orfèvres,

toujours suivi du spectre , toujours oyant sa plainte. J'arrivai aux environs de Notre-Dame; si l'église eût été ouverte, j'y fusse entré pour faire amende honorable et abjurer mes erreurs , en proclamant le saint nom de Dieu ! Le fantôme me quitta dès que je fus comme protégé par le voisinage de la cathédrale , mais il reparut aussitôt que j'eus mis le pied sur le Pont-Rouge, et il me harcelait davantage à mesure que j'approchais d'ici : je crus qu'il me consumerait au contact de son embrasement intérieur, sinon, qu'il m'entraineraitavec lui dans la damnation éternelle!... Je suffoquais et ne pouvais prier. Lorsque je heurtai à la porte de cette maison j oh! dans ce moment, il étendit le bras pour me saisir , et je fis un signe de croix , recommandant mon âme au ciel...

— Messieurs, je vous adjure d'oublier les rêveries de ce pauvre Saint-Pavin , dit Desbarreaux : il en aura honte lui-même, s'il recouvre son bon sens.

— Messieurs et mes amis, reprit Saint-Pavin en se frappant la poitrine, pardonnez-

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moi de vous avoir donné du scandale , pardonnez-moi de vous avoir mal conseillés ! Mais aujourd'hui , je vous offie mon exemple à imiter. Repentez-vous, amendez-vous!... Écoutez !

On heurtait à la porte cochère par intervalles, avec une apparence de réserve et de mystère; mais, comme les convives n'attendaient plus aucun des leurs, ils se serrèrent les uns contre les autres et ne bougèrent pas, en s'invitant mutuellement du regard à descendre ouvrir. Claude Lepetit, qui était moins troublé que ses compagnons de table , probablement parce qu'il avait meilleure conscience qu'eux , se leva et prit un flambeau ; mais Desbarreaux savait trop bien vivre pour lui permettre de se déranger, et il alla savoir lui-même qui heurtait en bas.

— C'est l'ombre de Théophile ! criait Saint- Pavin se cachant le visage; oyez ce qu'il nous dit, messieurs : repentez-vous, repentez-vous, amendez-vous !

L'assemblée se taisait , dans l'attente et dans l'anxiété. Desbarreaux avait ouvert, et

un colloque à voix basse s'était établi entre lui et la personne qu'il introduisait. Cette personne , qui n'avait pas la voix d'un rêve-!' nant, consentit enfiu à le suivre jusque dans la salle du souper. La plupart s'attendaient peut-être à voir paraître une ombre, et ce fut la tête cicéronienne de Guy-Patin qui se montra : les plus peureux ne purent se défendre d'un éclat de rire , que l'irascible médecin accueillit avec un froncement de sourcils olympien.

— Peste! riez, messieurs! dit-il d'un accent railleur et colère. Le temps est bon pour rire ! dans un quart d'heure vous serez tous dans les prisons du roi !

Tous les assistants, qui ne s'étaient pas levés pour recevoir Guy-Patin , quittèrent leur place en tumulte et se préparèrent à sortir.

— Éteignez les lumières, pour faire supposer que vous êtes déjà partis, dit Desbarreaux, et remercions M. Guy-Patin qui vient lui-même nous avertir.

— Je n'ai pas voulu être de votre académie, messieurs, dit Guy-Patin ; car, sans prétendre

ici vous faire la leçon, je vous avouerai que j'aime la liberté en pliilosophie plus qu'en toute chose. Mais aussi, par cet amour de la liberté, je n'entends point qu'on vous persécute. J'étais ce soir chez M. le chancelier, lorsqu'on est venu lui annoncer que votre académie étant rassemblée chez M. Desbarreaux, on pouvait l'envelopper dans un même coup de filet, pourvu qu'il en donnât ordre, ou du moins la permission : ce qu'il ne voulut pas faire sans le conseil de plusieurs gens recommandables qu'il fit appeler. Je tiens de bon lieu que ce conseil sera de vous arrêter et de vous faire juger criminellement: donc, je vous viens en hâte prévenir, afin que le nid soit vide lorsque l'oiseleur y cherchera les oiseaux.

— Adieu, mes amis! dit Desbarreaux, en serrant toutes les mains qui rencontraient les siennes dans l'obscurité. Voici enfin qu'on se décide à nous persécuter : c'est une nuée d'orage qui crèvera, et le ciel redeviendra serein. Jusque-là, patience, prudence, silence!

— Maître, ne nous faites pas cuver trop

longtemps notre vin d'aujourd'hui, répliqua La Chapelle. A quand notre prochain souper?

— Je ne suis plus athéiste, s'écria Saint- Pavin, en jetant sur la table son portefeuille dont il avait sans doute oublié le contenu : j'ai abjuré les doctrines de Théophile, je ne veux pas être dannié comme lui : je suis désormais pénitent dans le giron de l'Eglise catholique.

— Qui est cet apostat? dit Guy-Patin en riant. Tel fut pourtant le langage que tint au lit de mort ce diable rouge de Mazarin.

— C'est ce pauvre Saint-Pavin qui est en démence, répondit Desbarreaux : je vous prie de le reconduire chez lui et de le soigner dans sa folie.

— Aidez-moi, messieurs, à le mettre dans ma chaise que j'ai laissée à deux pas d'ici. Saint-Pavin croit en Dieu! est-il possible? si cela est, la fin du monde est proche, et je ne suis pas éloigné, moi, de croire à l'antimoine et au quinquina !

Quatre poètes , moins ivres que les autres, enlevèrent entre leurs bras Saint-Pavin (jui

recommençait à crier : Repens-toil en imitant la voix de l'ombre de Théophile, et on le transporta dans la chaise du médecin, qui l'escorta, à pied, jusque chez lui. Les convives s'étaient séparés sans bruit , après avoir ramassé à tâtons leurs chapeaux et leurs manteaux, qui changèrent ainsi de maîtres au caprice du hasard : ils se dispersèrent , qui deçà et qui delà, pour retourner chez eux, en se réjouissant de n'être pas mieux vêtus etden'avoirpas un sou vaillant dans leurs poches; car il était tard, et les voleurs devaient être à leur poste. Claude Lepetit , en voyant Guy-Patin, s'était détourné afin de n'être pas reconnu dans cette société dont il ignorait encore la véritable institution, et, les lumières éteintes à propos pour cacher sa présence aux yeux du médecin, il se garda bien d'élever la voix, quoique Desbarreaux demandât plusieurs fois ce que son convive était devenu. Il chercha en silence son luth, son manteau et son chapeau; il trouva bien l'instrument, mais le manteau et le chapeau qu'il prit pour les siens ne hii appartenaient pas, et il s'aper-

eut de cet échange lorsqu'il fut descendu dans la rue et que Desbarreaux eut refermé lui-même la porte de sa maison, tout son inonde congédié. Il ne put apprécier la condition du manteau, qui était de mince étoffe et sentait le tabac; il remarqua seulement que le feutre équivoque qu'il avait mis sur sa tête pesait autant qu'une calotte de plomb. Malgré cette désagréable métamorphose de sa toilette, il s'arrêta devant la fenêtre éclairée de l'hôtel de Harpedaille, à laquelle il distinguait encore l'ombre d'une personne debout, immobile et à demi enveloppée dans les rideaux; son imagination prêtait des formes et des couleurs à cette vision vague et indécise: il croyait reconnaître Angélique. Enfin, la fenêtre s'entre-bâilla à petit bruit, et une femme, vêtue de blanc comme un fantôme, se pencha en dehors. Claude Lepetit ne pouvait plus douter que ce ne fût M"' de Neuville; il tendit les bras vers elle, il allait parler, quand des cris redoublés, capables d'éveiller tout le quartier, partirent de l'étage supérieur et mirent en fuite le jeune homme,

(|ui entendait encore derrière lui, Au voleur! au voleur! au voleur! en heurtant de toutes ses forces à la porte de l'hôtellerie de la Femme-sa ns-Téte.

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