B.- TEMPS HISTORIQUES
Fondation de la Smyrne hellénique.
Emplacement. — Mélës.
Guerres contre les Lydiens.
Les temps qui précédèrent la fondation des colonies grecques en Asie-Mineure, furent très-agités ; des deux côtés de la mer Egée, il y eut de grands bouleversements, des déplacements considérables : des empires s'écroulent, d'autres se fondent. Pour le monde hellénique, c'est l'histoire qui commence. La tradition la plus complète de cette révolution, l'événement qui laissa les plus longs souvenirs dans la mémoire des hommes et exerça, sur l'art et la poésie, la plus durable influence, fut la guerre de Troie que le génie d'Homère immortalisa dans son Iliade.
Quatre-vingts ans après la prise d'Ilion, l'invasion du Péloponnèse par les Dorions, met tout en mouvement dans la Grèce européenne; l'âge de la colonisation est arrivé pour les Hellènes; la terre Anatolique les appelle dans son sein fécond. Les Eoliens, les premiers (1124), ont occupé les régions situées au nord-ouest de la péninsule. Les Ioniens^ à leur tour (1044), s'emparent des provinces plus éloignées des souffles glacés de la Thrace, moins estimées que la terre mysienne pour les qualités du sol, mais justement célèbres par la douceur et la beauté de leur climat.
Sur toute l'étendue de ces territoires, les Eoliens, aussi bien que les Ioniens, trouvèrent établies les populations cares ou léléges, et, pour les colons grecs, la prise de possession de cette nouvelle patrie ne s'accomplit pas partout sans efforts,
sans combats. Ces guerres sont mentionnées par Strabon et Pausanias; mais ce serait une erreur de croire que les vaincus aient été entièrement détruits ou forcés de s'établir ailleurs. Ils se soumirent, en partie, aux vainqueurs et finirent par s'assimiler avec eux ; comment s'expliquer autrement que l'émigration grecque, dont il ne faut pas s'exagérer la grandeur numérique, ait réussi h créer une Grèce nouvelle sur ces rivages du Levant. « La culture des Hellènes asiatiques présente un problème inexplicable, à moins d'admettre que sur les côtes de l'Asie-Mineure, avant qu'ils y vinssent fixer leur séjour, il existait déjà des races liées de parenté avec eux, et que c'est par cette raison que les anciens et les nouveaux habitants finirent par s'unir, avec tant de facilité et de succès, en un seul corps de nation. »
La ville de Smyme fut donc conquise, par les Eoliens, sur ses anciens habitants. De lélége qu'elle était, ils la firent grecque au sens étroit de ce mot. Aussi, parmi les prétendants à l'honneur de sa fondation, les Eoliens tiennent-ils le second rang et les Ioniens sont relégués au troisième, malgré les titres qu'ils faisaient valoir et que nous apprécierons tout- à-l'heure. 11 suffit de jeter un coup d'œil sur la carte de TAnatolie, pour comprendre que les Eoliens, dont les colonies avaient formé, pour ainsi dire, l'avant-garde de l'émigration grecque, en Asie, et pris pied dans la Mysie et la Troade, près d'un siècle avant que les Ioniens n'en fissent autant en Lydie, pm'ent s'étendre vers le midi sans rencontrer de rivaux, et eurent tout le loisir de porter leurs conquêtes jusqu'à l'Hermos, de traverser ce fleuve et les monts qui le bordent, et d'aller asseoir leur domination sur les régions qui entourent le golfe. Ils s'emparèrent alors de la bourgade lélége, lui donnèrent sa première population de race hellénique, et l'on peut croire que bientôt ils l'agrandirent, la rendirent florissante et la rangèrent au nombre de leurs douze cités. Dans les idées et le langage de l'antiquité et de ses colonies, c'était en être les vrais fondateurs.
L'emplacement de cette ville hellénique sera facile à déterminer ; d'après les données des anciens, elle fut conquise sur les Léléges et était située à « vingt stades environ (Strabon, XIV, 4, 4) » de la ville d'Alexandre. Ces deux indications nous conduisent forcément à Hadji-Moudjo ; en effet, sur tout le parcours du golfe de Smyrne, c'est le seul endroit qui ait conservé des traces de ruines antiques et qui présente les caractères d'un centre d'habitation quelconque. Les « vingt stades environ, "» comptés, non du Pagus, mais de l'extrémité septentrionale de la ville, au temps de Strabon, tombent aussi aux environs de la même ferme, c'est-à-dire sur l'emplacement de l'antique Navlochon (G, sur la carte). C'est de cette ville que les Eoliens chassent les Léléges et fondent leur nouvelle colonie, un peu plus vers l'Est, en conservant toujours le même port, comblé aujourd'hui par les alluvions de la petite rivière(l), au sud de la colline C. La découverte de l'acropole E, met fin à tous les débats sur cette question si controversée et donne raison à tous ceux qui placent l'ancienne Smyrne entre Hadji- Moudjo et Bournabat (2).
Mais contre cette conclusion, il s'élève une difficulté; l'ancienne Smyrne était située tout près du Mélès. C'est là un fait sur lequel les auteurs sont unanimes. Or, le torrent qui porte actuellement ce nom classique, a son cours dans une tout autre partie du pays, sur le rivage opposé du golfe. La difficulté est pourtant moins grave qu'elle ne parait au premier coup d'œil; les Smyrnéens, en allant rebâtir leur ville au pied du Pagus, apportèrent, dans cette nouvelle demeure, leurs traditions locales, et se complurent à en rattacher les souvenirs aux lieux et aux sites qui maintenant les entouraient. Le culte divin qu'ils continuaient à rendre à leur poète, fils de leur fleuve
(1) Ne pas confondre celte rivière avec celle de Bournabat, qu'on a identifiée avecle Mélès d'Homère.
(2) Voir M. TsAKiROGLOU, Smyrnaïca, II, 30.
sacré, et, comme tel, vénéré sous Tépithète de Mélésigène^ favorisa ces imaginations populaires et le ruisseau, au bord duquel s'élevait sans doute l'Homérion, ne pouvait être que le Mélès. De là, cette homonymie qui n'est pas insolite chez les anciens ; les peuples, en se déplaçant, aiment à replacer autour d'eux les fleuves et les monts qui leur parlent de leur passé. Nous sommes donc libres de retourner aux plus vieilles traditions et d'aller chercher à la distance imposée par Strabon, près du Sipyle, le cours d'eau qu'elles célèbrent. Or, la plaine de Bournabat en possède un qui remplit toutes ces conditions topographiques, et nous pouvons reconnaître avec MM. Hamilton,B. Stark, Hirschfeld, le vrai Mélès, le Mélès authentique, dans la rivière qui descend du Kiz-Gôl et gagne la mer en traversant la plaine (voir la carte du Sipylos ) (l).
Comparons enfin les données d'Hérodote avec celles de Strabon, au sujet de la fondation de la ville de Smyrne. c Jadis les Eoliens avaient douze villes sur le continent ; mais l'une d'elles leur a été enlevée par les Ioniens : c'est Smyrne. Les Eoliens la perdirent de la manière suivante : Cette ville avait recueilli des Colophoniens, chassés de leur patrie par suite d'une sédition, où ils avaient eu le dessous. Les exilés épièrent un jour où les Smyrnéens célébraient, hors des murs, une fête en l'honneur de Bacchus, fermèrent les portes et s'emparèrent de la ville. Toute l'Eolide accourut en armes, mais il fut convenu que les Ioniens rendraient aux Eoliens les effets qui leur appartenaient, et resteraient maîtres de Smyrne. Les Smyrnéens y consentirent et furent répartis dans les onze autres villes^ dont ils devinrent citoyens (Hér., 1, 150). »
Tel est, selon le récit d'Hérodote, l'événement qui détacha Smyrne de la confédération éolienne, en la faisant tomber au pouvoir des Ioniens. Sur quelques points notables, Strabon est en désaccord avec l'historien; si on veut l'en croire, les
(1) M. TsAKiROGLOU, Smymaïca, II, 43.
Smyrnéens, tribu éphésienne, s'étant détachés du reste de leur nation, émigrèrent dans le pays où Smyrne existait de son temps et continue d'exister de nos jours, lequel était occupé, par les Léléges, et, les ayant expulsés, ils bâtirent l'ancienne Smyrne, à vingt stades de la nouvelle. Mais, dans la suite, en ayant été chassés par les Eoliens, ils se réfugièrent à Colophon, et se joignirent à ses habitants pour une expédition dans laquelle ils reprirent possession de leur ville.
On voit qu'il s'agit de choisir entre ces deux versions, car elles sont en contradiction formelle ; le silence d'Hérodote a la valeur d'un témoignage négatif; on ne conçoit pas qu'il ait pu ignorer des faits aussi importants qu'une fondation antérieure de Smyrne par une colonie d'Ioniens, Il egt permis de soupçonner que la vérité fut altérée, peut-être après lui, par les prétentions des Ephésiens et des Colophoniens. C'est ainsi qu'a dû l'entendre Pausanias, ou bien ses informations particulières s'accordaient avec celles d'Hérodote; car, en deux endroits de sa Périégèse, il s'y conforme exactement, et garde le silence sur le reste.
Les suggestions d'un patriotisme exalté, la rivalité naturelle entre Ioniens et Eoliens, un de ces anachronismes qui se glissent avec tant de facilité dans l'histoire, telle que la fait le peuple, tout cela n'explique-t-il pas d'une manière naturelle comment a pu se former la tradition que Strabon et Aristide adoptent avec tant de confiance. Les Ioniens d'Ephèse et de Colophon, ceux de Smyrne, citoyens d'origine de ces deux républiques, auront, à la longue, confondu les époques, genre d'erreur qui s'accrédite h mesure qm les événeoients s'effacent dans le lointain, et ainsi, d'une antique fondation lélége, émanée d'Ephèse encore barbare, ils auront fait l'œuvre d'une colonie de leur nation. Mais, avant de prendre rang parmi les villes grecques, Smyrne avait eu des siècles d'existence, témoin l'Amazone qu'elle plaçait en tête de ses annales et qui lui en rappelait la période primitive.
Entre les deux provinces limitrophes qui se disputèrent la possession de Smyrne, même controverse au sujet de son grand poète. Quoique les deux parties, Ëoliens et Ioniens, aient de bons titres à faire valoir, c'est du côté des Ioniens que semble pencher la balance, et leur cause peut se défendre sans recourir à la prétendue priorité d'établissement que leur prête Strabon. En rejetant les prétentions des Ephésiens, la critique ne doit pas négliger le fond de vérité qu'elles renferment. Les deux nations voisines et rivales, et pourtant de sang grec Tune et l'autre, menacées, dès les premiers temps de leur établissement par les Etats asiatiques de l'intérieur, ne durent point vivre l'une à l'égard de l'autre sur un pied de guerre habituel. Elles formèrent sans doute, de très-bonne heure, des relations de bon commerce que leur imposaient les dangers de leur situation. Rien n'empêche de supposer qu'à diverses époques, des familles de Colophon et d'Ephèse vinrent grossir la population de Smyrne qui n'en restait pas moins foncièrement éolienne. L'accueil hospitalier qu'elle avait fait aux réfugiés de Colophon, et dont ils profitèrent pour la trahir et la déposséder, suppose de nombreux précédents qui n'avaient point eu de funestes conséquences. Or, qu'y a-t-il d'absurde à faire remonter cet état de choses au-delà de la naissance d'Homère? Les Eoliens avaient des raisons pour recevoir favorablement, chez eux, ces familles d'aèdes, qui chantaient les nobles entreprises de leurs ancêtres, et dont le foyer originaire, selon les légendes que nous ont conservées les biographes d'Homère, était l'Ionie.
La période qui s'écoule entre la fondation éolienne de Smyrne et sa réunion à la confédération ionniene, dut être d'une haute importance pour l'histoire de l'hellénisme : les chants d'Homère en sont la preuve évidente. L'épopée grecque, tout en nous transportant dans l'âge reculé des héros et de leurs exploits fabuleux qui, pour elle, étaient l'antiquité, reproduit-elle , pour qui sait l'interroger, la physionomie des
temps où vécut le poète. Elle est l'indice d'une culture étonnamment riche et originale, dont rien n'avait affaibli les singulières polarités. L'œuvre d'Homère accuse le lieu et le moment où la nation grecque, bien autrement précoce en Asie qu'en Europe, est entrée dans le plein développement de ses instincts et de sa prodigieuse intelligence, et a pris^ pour ainsi dire, possession d'elle-même et de l'univers (i).
Au point où nous sommes arrivés dans l'histoire de Smyrne, sa population n'appartient plus à la même race, et ses destinées sont devenues inséparables de celles de Tlonie. Quelle fut la date de ce mémorable changement? Pausanias (V, 8, 7) rapporte que l'athlète OnomastuSy de Smyrne) gagna le prix du oeste aut Jeux olympiques, dans la 23® olympiade (688-685) et qu'à cette époque déjà, Smyrne appartenait aux Ioniens. Il est peut-être possible de remonter un peu plus haut dans la suite des temps ; en effet, Gygôs qui, le premier, attaqua la colonie grecque, monta sur le trône de Lj'die vers 716 et ne mourut qu'en 678 avant J.-C. C'est ce prince qui envahit les tet*ritDires de Milet et de Smyrne et se rendit maître deColophon. C'est l'Ionie qu'il attaque ; il est donc probable que Smyrne était alors déjà ionienne et, que l'eatrée de cette cité dans k confédération des Ioniens a précédé d'une génération, au moins, le règne de Gygès; l'on peut donc, sans courir de trop fortes chances d'erreur, placer cet événement vers Ite milieu du huitième siècle avant Jésus-Christ.
Tout ce que l'on sait de l'histoire des républiques ioniennes dans la période que nous venons d'aborder, se réduit à peu près à la lutte qu'elles eur&nt à soutenir oontre la deri»ère4lyB99(ie lydienne, lutte aussi longue qu'acharnée. Hérodote, aatrakié par la marche épique de son œuvre, n'a pas le loisir de répondre à toutes les questions du lecteur, et, pour ce qui regarde Smyrne, en particulier, les annales de cette ville, dans
(1) À. Cherbulkz, La viiie de Smyrne et son orateur Aristide^ p. 24.
une période si importante, se réduisent, pour nous, à deux événements.
Le premier eut lieu sous le règne de Gygès. Les armées lydiennes marchèrent contre les villes de Milet, de Smyrne et de Colophon ; cette dernière tomba en leur pouvoir (Hérod.
Cette brève notice nous laisse seulement apercevoir que Smyrne, attaquée par ce redoutable ennemi, se défendit avec succès. Pausanias y ajoute une circonstance intéressante. Les Smyméens, à ce qu'il paraît, avaient d'abord essuyé quelque grave échec, à la suite duquel leur ville fut prise par les Lydiens; mais cette occupation ne fut que momentanée; ils se soulevèrent et réussirent à chasser leurs oppresseurs à force de résolution et de courage. Minermne de Colophon, avait probablement en vue ce haut fait d'armes, iorqu'il célébrait, dans une de ses élégies, le combat où ce peuple avait vaincu Gygès et les Lydiens (Paus., IX, 29).
Quatre-vingts ans plus tard, leur courage s'était affaibli ou plutôt avaient-ils affaire à trop forte partie, lorsqu'ils eurent à se défendre contre Alyatte, père de Crésus. Ce troisième descendant et successeur de Gygès, après avoir chassé de l'Asie les hordes cimmériennes et arrêté, par ses victoires, les conquêtes des Mèdes et de leur roi Cyaxare, reprit contre les Grecs tous les projets de sa dynastie, et ne leur laissa plus ni trêve ni repos. Avant d'attaquer Milet, la plus puissante de ces républiques , il avait commencé par s'emparer de Smyrne, en 640 (Hérod., I, 46) (4). Strabon, plus explicite, nous apprend que les Lydiens la détruisirent et que ses habitants demeurèrent en bourgades ou villages pendant une durée de quatre (mieux trois) cents ans (2).
Ainsi, Smyrne perdit son indépendance dans la guerre
(1) K. Mylonas, De Smyrn. reb. gest. p. 27.
(2) K. MylonaS) De Smyrn. reb. gest, p. 26, n. 2.
lydienne; ses habitants demeurèrent cantonnés sur divers points de leur ancien territoire, sans prendre part aux événements du monde ; état qui, ces derniers temps encore, a été incorrectement apprécié, en ce qu'on a parlé, soit d'une ville complètement déserte pendant trois cents ans, soit en mettant en doute le fait d'une destruction, parce que Scylax cite la ville et que Pindare en fait mention (l).
Smyrne, comme confédération de cornes^ a continué d'exister sous l'ancien nom, avec une constitution et un gouvernement ruraux, sous la dépendance d'un pouvoir sacerdotal qui aura eu son siège dans le sanctuaire de la grande déesse du Sipylus(2). Nous voyons donc ici, au rebours de ce que Thésée avait fait pour Athènes, un peuple ramené de force, par la tyrannie d'un conquérant, à l'état de choses qui précéda ses premiers progrès dans la vie politique ; plus de cité, plus de commun prytanée; et pourtant, au jour où fut décidée la restauration de Smyrne dans un autre emplacement, il existait encore un peuple Smyméen , prêt à se reconstituer en cité, un peuple, aux souvenirs et aux traditions si vivaces, que la seule pensée d'un grand homme suffira pour la rappeler à l'existence et lui donner de longs siècles de gloire et de prospérité.
(1) Brandis, Mûnzwesen, p. 330. Grote III, 252. Pind. frag. 115.
(2) E. CuRTius, Beitràge. etc, p. 17.
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