‹ Le Sipylos et ses monuments: ancienne SmyrneChapitre 6 sur 9 · HÉRODOTE, I · texte numérisé non relu

HÉRODOTE, I

(2) 1229, d'après les indications d'Hérodote. Les monuments assyriens prouvent qu'il faut baisser cette date d'une vingtaine d'années au moins (Maspero).

de la royauté. Ce fut Tavénement de la troisième dynastie, celle des Mermnades^ avec laquelle nous entrons dans les temps historiques.

Dans les pages qui précèdent, ce sont les auteurs anciens, grecs ou romains, qui ont été mis à contribution ; leurs don" nées seraient certainement bien incomplètes en ce qui concerne l'histoire primitive de l'Asie-Mineure, si les monuments assyriens et égyptiens ne jetaient pas sur ce pays un jour tout nouveau. Les résultats obtenus jusqu'à présent sont une garantie de ce qu'on est en droit d'attendre; quand Karkémish, et surtout Sardes, auront dit leur dernier mot, il sera peutêtre possible de refaire l'histoire d'u;ie contrée où il n'y a, le plus souvent, que légendes et contradictions.

C'est l'Egypte qui a fourni, jusqu'ici, le plus grand nombre de renseignements sur les populations du bassin de la mer Egée. Dès le dix-septième siècle, sous la dix-huitième dynastie, les décorations du tombeau de Bekhmara, à Thèbes, nous montrent les chefs des peuples des îles de la mer venant, avec les Phéniciens, offrir des présents à Thotmès III (M. Longpérier a remarqué que les formes et les ornements de ces vases, sont précisément ceux que les Grecs ont adoptés plus tard et qu'on a retrouvés dans les fouilles de Santorin et de MiloO) Le même groupe d'hiéroglyphes qui, sur les monuments des Ptolémées, désignait les Grecs, et qu'on lisait « Uïnim » se retrouve aussi sur ceux de Thotmès III et IV (2).

Au quatorzième siècle, sous la dix-neuvième dynastie, les populations de l'Asie-Mineure sont fréquemment en guerre avec les Pharaons. La première attaque fut une tentative d'invasion contre le Delta. Les Shardanes, les Tourshâ ( Tyrsênes ) débarquèrent sur la côte d'Afrique et s'allièrent aux Lybiens.

(1) Jules SouRY. Revue des Deux-Mondes, 15 oct. 1873, p. 902.

(2) E. CuRTius, Gr. Gesch, 1. 1, p 37 ; voir aussi Maspero, Hist. anc, rhymne à Tholmés III, p. 206.

C'était vers la fin du règne de Séti 1; son fils, Ramsës II, le Sésostris d'Hérodote, alors régent, les battit et incorpora les prisonniers dans la garde royale. Le reste retourna en Asie- Mineure, emportant un tel souvenir de sa défaite, que l'Egypte fut à l'abri de leurs incursions pendant près d'un siècle.

Vers la fin de l'an IV de' Ramsès II, une nouvelle guerre éclata. Tous les peuples de la Syrie du Nord, les Khêtas ou Hittites, Karkémish, Kadesh, Arad, formèrent une coalition dans laquelle entrèrent les principaux peuples de l'extrémité occidentale de la Péninsule. L'espoir de piller, sinon l'Egypte elle-même, du moins les provinces égyptiennes de la Syrie, décida Ilion^ Pêdasos, les Dardaniens, les Mysiens, les Lyciens^ à s'allier aux coalisés contre Sésostris, qui les défit à Kadesh.

Une nouvelle invasion, sous la conduite des Lybiens, eut lieu dès les premières années du règne de Ménephtah, fils et successeur de Ramsès IL On apprit soudain, à Thèbes, que les flottes de l'Archipel avaient débarqué, sur les côtes de la Lybie, des bandes de Tyrsênes, de Shardanes et de Lyciens^ accompagnés d'auxiliaires jusqu'alors inconnus , les Achéens et les Shakalash,

Enfin, à la veille du treizième siècle, sous Ramsès III ( 20® dynastie ), les peuples de l'Asie-Mineure et des îles de la Grèce; encouragés par le désordre où l'Egypte était plongée alors, se levèrent en masse et prirent le chemin du Delta. Les Dandens, les Tyrséniens, les Shakalash j les Teucriens, les LycienSy les Philisti^ entrèrent dans la confédération. Les uns, montés sur des navires, devaient attaquer les côtes ; les autres devaient traverser la Syrie entière et assaillir les forteresses de l'isthme. Malgré leur grand nombre et le secours des Khêtas, ils furent défaits, l'an VIII, par Ramsès III, qui imposa aux vaincus un tribut d'étoffes et de grains. Les peuples de l' Asie-Mineure étaient donc déjà des agriculteurs et d'habiles tisseurs aux treizième et quatorzième siècles, avant la thalassocratie chananéenne dans la Méditerranée. Quatre cents ans aupara-

vant, les peintures égyptiennes de Tépoque de Thotmès III, ont montré qu'ils n'étaient plus des sauvages depuis mille ans au moins.

L'an XI, les Lybiens, aidés par des auxiliaires tyrséniens et lyciens. envahirent pour la dernière fois le Delta, « pour en labourer les vallées et les plaines, comme leur propre territoire.» Ramsès III leur infligea des pertes si considérables que désormais ils se gardèrent de troubler la paix de l'Egypte.

Au neuvième siècle, le prophète Joël (III, 6), reprochant à Tyr et à Sydon de vendre aux « fils des Javanim t> les enfants deJuda et de Jérusalem, confirme les rapports commerciaux que les peintures de Thèbes attestent avoir existé entre les Ioniens (i) et les Phéniciens.

En présence de ces données historiques sur le pays qui nous occupe, on ne peut que répéter avec M' J. Soury : « L'antiquité d'une civilisation aryenne chez les peuples qui, comme les Ioniens de l'Asie-Mineure, ont été dans l'Occident les porteurs d'une culture supérieure, nous paraît de nature à modifier les idées qu'on s'était faites jusqu'ici des premiers temps de l'Hellade. »

A plusieurs reprises, dans le courant de ces pages, il a été question des Hittites ou Khétas ; le lecteur nous saura gré de résumer ici les données que les recherches modernes ont mises au jour sur ce peuple, et surtout sur l'existence d'un empire hittite dans l'Asie occidentale, empire qui semble avoir été complètement ignoré de l'antiquité classique.

Les Hittites sont mentionnés, pour la première fois, dans la Genèse (XXIII, 3, sqq.), au temps des patriarches; c'était une petite tribu qui habitait les environs d'Hébron.

Dans le Livre des Rois, il est encore fait deux fois men-

(1) En grec laânes; ancien perse, Yaouna; indou, Yavana; hébreu, lavan; en égyptien, Ouïnim; en arabe, persan et turc, Yaoumni; en syrien, Yaounoïo; en arménien, Yoïn, Xouïnow Houïn.

tion de ce peuple : Salomon prélève une taxe sur les chevaux que les marchands Israélites vont chercher en Egypte et vendre aux rois des Hittites ou Héthiens (I Rois, X, 29). Une autre fois , ils sont les rivaux dangereux des rois syriens (II Rois, VII, 6).

Telles étaient les notices énigmatiques qui existaient sur ce peuple. Les inscriptions assyriennes et égyptiennes ont éclairci la question et nous permettent de faire un tableau rapide de rhistoire de ce peuple qui était assez puissant pour tenir en échec, pendant des siècles , l'empire d'Assyrie, au nord, et celui de l'Egypte, au sud, et de porter les arts et la culture de l'Euphrate jusqu'au pont Euxin et à la mer Egée.

Les Hittites, appelés Khêtas par les Egyptiens, et Khattis par les Assyriens, apparaissent, pour la première fois, comme les « Ouïnim » ou Ioniens, sur les monuments de Thotmès III, vers le dix-septième siècle avant Jésus-Christ. Thotmès avait soumis la plus grande partie de l'Asie occidentale. Ninive et Babylone lui payaient tribut et les Hittites, qui occupaient le nord de la Syrie, faisaient partie de son empire.

D'abord longtemps cantonnés sur les croupes de l'Amanos, les Khêtas avaient longtemps subi l'ascendant des Routen et fait partie de la grande confédération commandée par ces peuples, vaincus en même temps qu'eux ; ils avaient, comme eux, payé tribut à Thotmès III et à ses successeurs. Vers l'époque des rois hérétiques, ils s'affranchirent de la sujétion dans laquelle ils avaient vécu jusqu'alors. Leur suprématie s'étendit bientôt de Kadesh la « Sainte », sur l'Oronte, jusqu'à Karkémish^ sur l'Euphrate, et le premier de leurs rois que Ton connaisse, Sapalel, attaqué par Ramsès I, força ce prince à le traiter d'égal à égal. Dès la seconde année de son règne, Séti I le rencontra à la tête d'une grande confédération de tribus cananéennes et syriennes. La lutte se prolongea plusieurs années. De guerre lasse, Séti traita avec le roi Motour (Motener), et conclut une alliance offensive et défensive qui

dura jusqu'à sa mort. Ramsès II, son fils, dont Tavénement peut se placer vers Tan 1400 avant J.-C, fut attaqué, Tan IV de son règne, par une confédération encore plus grande de peuples asiatiques qui , tous , reconnaissaient la suprématie des princes hittites de Karkémish et de Kadesh. Le monarque hittite avait réuni, sous sa bannière, les tribus de la Mésopotamie, de l'Arménie occidentale et de TAsie-Mineure, comme nous avons vu plus haut (p. 83). La bataille se livra sous les murs de Kadesh, et le récit nous en a été conservé par le poète de cour Pentaxmr. La paix ne fut signée que l'an XXI de Ramsés IL La minute de ce traité avait été rédigée primitivement dans la langue des Khêtas ; elle était gravée sur une lame d'argent. Egalité et réciprocité parfaites entre les deux peuples, alliance offensive et défensive, extradition des criminels et des transfuges, telles sont les principales conditions de ce traité, qu'on peut considérer, jusqu'à présent, comme le monument le plus ancien de la science diplomatique (i).

Ce traité resta en vigueur pendant près d'un siècle. Ramsès III (environ 1280 avant J.-C), marcha contre les Khêtas^ qui avaient recommencé les hostilités; il conduisit les Egyptiens à Karkémish et retourna dans son pays, chargé des dépouilles des villes hittites. De ce moment, les Khêtas n'apparaissent plus si formidables comme autrefois. Refoulés vers le nord par les royaumes naissants de Syrie, ils durent chercher une compensation par des conquêtes dans le nord et vers l'ouest. Malheureusement pour eux, ils auront affaire à un peuple bien plus agressif que les Egyptiens ; en effet, les Assyriens avaient une tout autre politique, quant à leurs conquêtes, que les Pharaons ; là, où les rois d'Egypte se contentaient d'exiger un tribut annuel, ceux d'Assyrie réduisaient tout en provinces soumises à leur pouvoir immédiat. Cependant , du temps de Touklat-Habal-Asar I ( Tiglat-Piléser )

(1) Maspero, HisL aiic., p, 222.

(1130 avant J.-C), les Khétas étaient toujours les premiers entre TEuphrate et le Liban. Les Colchidiens, et les Urumiens qui habitaient la Cappadoce, étaient tributaires du roi de Karkémish et lui fournissaient des troupes, dont quatre mille furent défaits par l'envahisseur assyrien.

Mais, dès ce moment, le pouvoir des Hittites marcha vers son déclin. Au neuvième siècle , leur puissance fut détruite par les rois d'Assyrie , Assour-Natsirpal (883-858) et son fils, Salmatieser II (858-823). Karkémish dut payer un immense tribut en or, en bronze, en plomb, en pierres précieuses et en étoffes. Enfin, un siècle plus tard, son dernier roi, Pirisis ^ fut vaincu par Sargon (717 avant J.-C), et Karkémish devint la résidence d'un gouverneur assyrien. Tout en perdant son importance politique, l'ancienne capitale de l'empire des Hittites resta encore, pendant des siècles, l'entrepôt d'un commerce étendu entre la mer et la Mésopotamie.

L'emplacement de Karkémish a été longtemps débattu(l). C'est à MM. Skene, ancien consul anglais à Alep et à G. Smith, de regrettée mémoire, qu'en est due la découverte. Sur la rive droite de l'Euphrate , entre les villages de Sadjour et de Birédjik, s'élève une colline de terre couverte de ruines trèsétendues et dominant le gué de l'Euphrate, que fréquentent encore aujourd'hui les caravanes. Ces ruines, appelées JCj/eVabis, appartiennent à différentes époques. Les dernières en date sont une fondation macédonienne, Europus (Djérabis est la prononciation arabe du grec El^pwrs; ), ville qui a joué un rôle sous les empereurs byzantins, comme place de frontière de l'empire romain contre les Perses et les Arabes, Mais les fouilles de M. Hendersen, consul anglais d'Alep, ont démontré que la

(1) Circésium iowxi longtemps de cet honneur; M. Maspero proposa MumHdjiy Tancienne Bambyce, à l'est d'Alep; voir aussi E. Schrader, Keilimchriften u, Geschichtsforschung^ p. 221 et suiv.

cité grecque s'élevait sur les ruines d'une autre ville bien plus ancienne, sur celle de Karkémish elle-même W,

La découverte de Karkémish et la résurrection de l'empire hittite, ont amené des résultats importants et inattendus sur l'histoire de récriture et de la civilisation de l'Occident. Karkémish était un centre d'où les arts, la religion et la civilisation de l'est, ont été portés à travers l' Asie-Mineure, à la mer Egée et, de là , en Grèce. Ses habitants pouvaient, en outre, se vanter d'appartenir à une race qui a inventé un système d'écriture ; ils employaient, à cet effet, des caractères hiéroglyphiques. Ce trait littéraire des Hittites était connu par les monuments égyptiens qui font mention d'un certain a écrivain des livres de la vile Khèta. ^ La capitale de la tribu hittite qui demeurait à l'ouest d'Hébron, ne s'appelait-elle pas aussi Kirjath'Sepher^ c'est-à-dire « la ville des livres. »

A quelle race appartenait ce peuple remarquable? Quelle langue parlait-il? Autant de questions qui restent encore sans réponse. Les hiéroglyphes trouvés jusqu'à présent ne permettent pas encore une lecture certaine; lorque les fouilles auront amené de nouvelles découvertes d'inscriptions et rendu possible leur déchiffrement, il sera certainement d'un haut intérêt de lire une nouvelle page des annales du passé et d'apprendre « que cet Empire, dans la plus haute antiquité, était d'une importance au sujet de laquelle nous ne pouvons faire, à présent, que des hypothèses. »

(1) Gazette de Cologne, 2 janv. 1880, et t Times weeklp édition, » 30 janv. 1880.

Considérations sur Tantale et son Empire.

Les anciens attachaient une haute importance historique et religieuse à la montagne qui fut, en quelque sorte, le berceau de la ville de Smyrne. A leurs yeux, comme nous avons vu plus haut, les dieux eux-mêmes y fréquentaient les mortels, c'est-à-dire que son histoire remonte aux siècles les plus reculés et que le Sipylos était le siège d'un empire célèbre par ses richesses et sa puissance. La civilisation y atteignit un degré de perfection relative fort remarquable, comme le prouvent les monuments répandus sur ses flancs. D'un autre côté, le sort de Tantale et de ses enfants est devenu à tout jamais le symbole de l'instabilité des choses d'ici-bas. A ce point de vue, c'est peut-être le mythe le plus profond et le mieux pensé de la félicité et de la présomption humaines, suivies de la ruine la plus complète. Il pourrait se passer partout, en tout temps et en tout pays ; de prime abord, il apparaît sans fond historique; mais le parallèle profond et constant avec des phénomènes naturels d'un caractère purement local, ainsi que certains traits des héros, prouvent d'antiques souvenirs historiques.

« Dans les temps préhistoriques, il existait sur les flancs du Sipylos et s'étendait, de la vallée de l'Hermus jusqu'au golfe de Smyrne, un Etat puissant, au milieu d'une population apparentée aux Grecs, et répandue sur toute la côte de l'Asie- Mineure. La fécondité du sol, surtout celle des alluvions dos fleuves, une agriculture florissante, une culture variée, des arbres importés de l'intérieur de l'Asie, surtout de la vigne, l'élève du bétail et des chevaux, le travail des mines, des con-

najj^sances dans l'art nautique, tout se réunit pour assorer à ce royaume de Féelat et de rinfloence. Beaucoup de branches d'industrie, telles que la teinture, le tissage, Tart de travailler rivoire, les métaux précieux, étaient connues ici bien plus tôt qu'eu Grèce,

€ Cet Etat di^ïarait, se brise; impossible de savoir si ce fut par une seule catastrophe ou par des coups répétés. Mais l'on ne saurait méconnaître le transfert de cette puissance en Grèce et tout partîeulîèreinent dans le Péloponnèse. L'^nigration des familles princières est accompagnée de celle des richesses, de l'industrie, des cultes, des motife d'architecture, jusqu'à de nouveaux points de vue dans la vie politique.

c Deux &cteurs ont concouru à la destruction de cet empire du Sipyle : ce sont de grands phénomènes physiques et d'importants mouvements historiques des peuples. Les bouleversements de la montagne trouvent leur raison d'être dans la formation géologique du sol ; il en a été question plus haut.

« Les £aits historiques sont, d'un côté, l'élément sémitique qui pénètre dans l'Asie, l'invasion d'une dynastie assyrienne dans la vallée supérieure de l'Hermus, qui fonde, à Sardes, un nouveau centre d'un caractère tout différent ; de l'autre, l'hégémonie de l'Etat troyen , qui s'étend juc[u'au-delà de la vallée de l'Hermus et dans lequd les influences, spécialement asiatiques, sont beaucoup plus fortes que dans l'Etat de Tantale, Il est question de guerre entre Ilus et Tantale, d'une défaite complète des Tantalides, et, par suite, de l'émigration de Pélops. Dans Homère, les Méones de la vallée de l'Hermus, comme les Pélasges des côtes, sont les vassaux des Troyens.

« Comme preuves visibles de cet ancien royaume de Tantale, on citait, dans l'antiquité même, diiîérents monuments ; Pausanias dit qu'il y avait, au Sipyle, le tombeau remarquable de Tantale, qui était donc, comme un ancien héros du pays, solennellement enterré dans sa patrie et honoré d'un tumulus. On se montrait un trône de Pélops, sur le sommet de la mon-

tagne, au-dessus du hiéron de la Mère de Plakia, et d'où l'on dominait, des deux côtés des monts, toute la contrée; ces trônes de rois sont cités souvent dans l'antiquité hellénique. On tenait en haute vénération d'antiques images de la Mère des dieux et d'Aphrodite, en bois de myrte, fondées par les fils de Tantale. On contemplait attentivement le lac de ce roi et l'image vénérable de Niobé en pleurs, qui, de près, ne paraissait qu'un jeu de la nature, un rocher détaché (U. »

Telles sont les réflexions dont un savant archéologue allemand accompagne la description des ruines de l'ancienne Smyrne ; il ne nous reste qu'à développer certaines d'entre elles, et à tirer les conséquences de quelques autres.

S'il est impossible de nier l'existence d'un empire sur le Sipylos, il n'en est pas de même de celle de Tantale lui-même. Tout se réunit, en effet, pour faire de ce nom un type figuré, la personnification mythique de toute une dynastie. L'imagination populaire s'est donné libre carrière pour orner son héros de qualités et de défauts, de succès et de revers qui, dans la réalité, ont dû se répartir sur une longue suite de rois. Certes, il faut des période^ plus longues que celle de la vie d'un homme, pour fonder un empire, des villes, en porter la puissance à l'apogée, périr tragiquement par un jugement des dieux, et laisser de tous ces faits des souvenirs si tenaces, qu'ils forment les plus anciennes traditions du pays. Nous ne rappelons que pour mémoire, les jeux de mots et les expressions proverbiales auxquels le nom de Tantale a donné lieu chez les anciens.

De même, si Pélops est appelé fils de Tantale par quelques historiens, ce n'est là qu'une manière de parler fort commode, pour passer par-dessus les difficultés historiques; certes, l'existence personnelle de ce héros est beaucoup plus certaine que celle de son père putatif; nous ne citerons que les tradi-

(1) B. Stark, Nach dem griech. Orient, p. 231 sqq.

lions du Péloponnèse W ; mais tout ce qu'il est possible d'affirmer, au moins jusqu'à présent, c'est qu'il était le dernier roi de cette dynastie et que, par suite de quelque invasion étrangère, il fut forcé d'émigrer avec son peuple, ou une partie du moins. Au reste, ni Homère, ni Thucydide ne font Pélops fils de Tantale ; l'historien grec se contente de le faire venir de Phrygie.

Après ces considérations, il est presque inutile d'ajouter que la date de la mort de Tantale — 1410 avant Jésus-Christ — n'a aucune valeur historique. En effet, elle repose entièrement sur l'hypothèse que ce personnage mythique est l'aïeul direct des Atrides, par Pélops; or, nous avons vu combien cette supposition est précaire. Au reste, cette date, beaucoup trop basse, donne lieu à d'autres difficultés chronologiques (2)^ sans compter qu'elle est en contradiction avec celles fournies par les inscriptions hiéroglyphiques.

En fait de chronologie, tout ce qu'il est possible de se demander, c'est l'époque où cet empire du Sipylos a prospéré, et celle où il a pris fin.

Nous avons vu plus haut que les Phrygiens pouvaient être considérés comme le plus ancien peuple aryen de l'Asie-Mineure, celui qui y fonda le premier empire régulier. Bientôt, des tribus entreprenantes se détachèrent du centre et formèrent, autour de ce noyau, une série d'Etats nouveaux. Les Méones s'établissent dans les vallées de l'Hermus et du Gaystre; c'est à ce peuple que se rapportent les traditions de Tantale et de son empire. Cette filiation explique seule, dans les auteurs anciens; la différence de dénomination donnée à ce prince ; en effet , il est , à la fois , roi de Phrygie , de Méonie et de Lydie. On sait que les Méones reçurent plus tard le nom de Lydiens; Homère ne connaît pas ce dernier nom.

(1) Et. de ByzANCE, v. Thyatira, rapporte aussi que Fancien nom de cette ville était Pélopie.

(2) B. Slaars, Eùude sur Smj/rne, p. 87.

au moins ne l'emploie-t-il jamais. Il s'ensuit que l'empire de Tantale est antérieur à celui des Atyades.

On a fixé la date de Tavénement de la première dynastie en Lydie, à Tan 1579 avant J.-C. ; celle de la seconde est, d'après Hérodote, — 1229 — (d'après les inscriptions cunéiformes, — 1210). Cette durée de trois cent cinquante ans n'a rien d'improbable en présence de celle des HéracUdes qui s'étendit de 1210 à 700 (1' ; elle trouve de nouvelles preuves à l'appui dans les données égyptiennes sur les peuples de ces contrées.

Au quatorzième siècle, sous le règne de Séti I, les Shardanes et les Tourshâ (Tyrsénes), firent une invasion en Egypte, de concert avec les Lybiens. Dès cette époque, jusqu'au siècle suivant, les peuples de l'Asie-Mineure ne cessent de profiter de toutes les occasions pour attaquer l'empire des Pharaons ; tantôt avec les Lybiens, tantôt avec les Khètas, ils sont toujours prêts à marcher contre l'Egypte.

. Ces expéditions répétées qui, souvent, sont des émigrations (comme celle citée plus haut par Hérodote), prouvent que ces nations étaient parvenues à un certain degré de culture et surtout d'excès de population qui les poussait à se répandre au dehors. M. Maspero dit : Quoi qu'en dise Hérodote, ces migrations ne se firent pas dans une seule direction ; elles se prolongèrent, pendant prés de deux siècles, du temps de Séti I, au temps de Ramsès HI, et portèrent sur les régions les plus diverses.

On trouve les Pélasges tyrrhéniens à Imbros, à Lemnos, à Samothrace et dans la péninsule de Ghalcis, sur les côtes et dans les îles de la Propontis, à Gythère et à la pointe méridionale de la Laconie(2).

Les Shardanes et les Tourshâ sont les deux peuples qui

(1) Maspero, Ilisl. anc, p. 481.

(2) Maspero, HisL anc, p. 250.

nous intéressent le plus ; ils habitaient les vallées de l'Hermas et du Gaystre et composaient le royaume de Lydie proprem^it dit, celui de la première dynastie. Ces migrations partielles de la population semblent prouver une assez longue existence de la dynastie des Atyades, de sorte que la date de 1579 n'aurait rien d'exagéré. En même temps, il est permis d'en déduire que l'empire du Sipyle n'existait plus à cette époque; car les Shardanes et les Tourshâ, pour leurs expéditions maritimes, doivent forcément s'embarquer à Navlochon, l'ancienne Smyme ; cette ville a donc été soumise par eux, ainsi que tout le royaume de Tantale. Il s'en suit que les Tantalides, au lieu d'être les contemporains des Atyades, ont été, au contraire, leurs prédécesseurs. Il est impossible jusqu'ici, de préciser davantage les dates de l'origine, de la puissance et de la chute de cet empire du Sipyle ; en tous cas, faut-il le faire remonter plus haut qu'on ne le fait généralement.

Quant aux causes de cette destruction, B. Stark en a indiqué plus haut les éléments essentiels ; il est possible que bientôt l'historien consciencieux devra tenir compte de nouveaux faits bien remarquables concernant l'histoire des peuples de l'Asie-Mineure, faits encore imparfaitement révélés, puisqu'on ne les doit qu'à des recherches qui n'ont pas dit leur dernier mot, mais qui promettent déjà une abondante moisson. Les fouilles de Karkémish et l'interprétation des hiéroglyphes hittites jetteront, sans nul doute, un grand jour sur bien des points obscurs de l'histoire de la presqu'île anatolique.

Ce qui est aujourd'hui acquis à la science, c'est que les trois grandes races historiques, les Touraniens, les Sémites et les Aryens se sont rencontrés en Asie-Mineure ; c'est dans les plaines de l'Hermus et du Méandre, dans les deux péninsules de la Troade et de la Lycie qu'a eu lieu le contact fécond du génie sémitique et du génie aryen. « Tandis qu'une partie de la grande migration aryenne vers l'Occident s'était arrêtée sur les hauts plateaux où fut la Phrygie, une seconde partie.

traversant THellespont et la Propontide, avait pénétré dans les vallées et dans les montagnes de la Thrace et de la Macédoine, d'où elle descendit plus tard vers le sud, dans la presqu'île hellénique, sous les noms d'Eoliens, d'Achéens et de Doriens. Une troisième partie de la famille aryenne s'avança, peu à peu, des hautes régions de l'Asie-Mineure, vers les côtes, en suivant le cours des fleuves ; c'est la famille des Grecs d'Orient ou Io)xiens ; en regard des Grecs d'Occident ou Hellènes^ ils ont un art, une culture particulière. Ils ne restèrent pas moins distincts des peuples de l'intérieur de la péninsule.

« De très-bonne heure, les Ioniens écumèrent la Méditerranée en hardis pirates, de concert avec les Phéniciens, et ils fondèrent, sur le continent, des établissements beaucoup plus considérables que ceux-ci. Par le commerce et parla conquête, les Ioniens ont plus contribué peut-être que les Phéniciens à la civilisation de leurs frères d'Europe, les Hellènes. Comme l'a remarqué M. E. Renan, il semble bien que « le nom des Phéniciens couvrît en réalité des migrations de peuplades ioniennes vers l'Occident. » En tous cas, on sait quelle haute antiquité le témoignage des monuments assure aux Pélasges des îles et des côtes de l'Asie-Mineure.

«Aux époques historiques, quand après l'invasion dorienne, les peuples de la Grèce occidentale émigrèrent en Asie, ce ne furent donc point des « barbares » qu'ils rencontrèrent sur les rives et dans les îles de la mer Egée. Partout les nouveaux colons retrouvèrent une Grèce véritable. Plus d'un Ionien rentra, sans le savoir, dans son ancienne patrie. La guerre de Troie, chantée par les Ioniens, fut une lutte entre peuples de même famille, entre Achéens et Dardaniens. Les rapsodes homériques parlent-ils jamais d'Hellènes et de barbares? Gomme l'a très-bien vu Thucydide, Homère n'a pas fait cette distinction (1). »

(1) J. SouRY, Revue des Deux-Mondes, V Asie- Mineure^ 15 oct. 1873, p. 902.

« De ces considérations d'histoire et d'ethnologie anciennes, il résulte qu'il faut abaisser cette haute barrière que les humanistes d'autrefois aimaient à dresser entre Hellènes et Barbares ; cette frontière fictive s'eflface et s'évanouit. Est-ce à dire que l'hellénisme y perd quelque chose de son originalité, de sa beauté sans rivale? Non, certes, nous n'en concevons qu'une plus haute idée de l'activité créatrice du génie hellénique, lorsque nous voyons ce qu'il a su faire d'éléments sans forme, que l'Orient ne savait exprimer que par une accumulation de symboles (i). »

A ce point de vue, il est hors de doute que l'empire du Sipylos a joué un r61e important d'intermédiaire entre les peuples de l'intérieur et ceux des deux rives de la mer Egée ; les mythes et les traditions, comme nous avons vu plus haut, établissent, pour ainsi dire, jusqu'à l'évidence, ces rapports intimes entre l'Asie-Mineure et la Grèce proprement dite. Au reste, ce n'est qu'à cette condition qu'on pourra s'expliquer le développement si rapide et si heureux de la force et de la consistance politique des colonies grecques» sur ces côtes si favorisées de la nature.

(2) G. Perrot, Revue des Deux-Mondes, l'Ile de Cypre,15 mai 1879.

L'Amazone Smyrna.

Un des traits les plus intéressants des origines de Smyrne, c'est la tradition qui attribue sa fondation à une Amazone.

Nous avons vu plus haut (p. 64), que les peuples antiques de TAsie-Mineure adoraient, sous le nom de Md, d'Anaïtis^ de Cybèle ou d'Artémis, une grande divinité du sexe féminin, dont le culte, de nature orgiastique et barbare, inspirait la terreur.

Une religion, tellement semblable à celles de Ninive ou de Babylone, ne pouvait manquer d'avoir également ses collèges de prêtresses, et, en effet, Artémis, la déesse lélége, avait ses nombreuses corporations d'hiérodules armées et célébrant sa puissance par des rites sauvages et des danses guerrières. Ces hiérodules d' Artémis sont devenues célèbres dans la fable et • la poésie, sous le nom d'Amazones, Leur nom, dont le vrai sens est celui de mameluesy vient de ce qu'elles conformaient leur extérieur et leur costume à celui de leur déesse, considérée comme principe de fécondité.

Les contrées où se propagea primitivement cette hiérodulie avec le culte qu'elle desservait, se trouvent être les mêmes que nous avons vues occupées par les Léléges, c'est-àdire les côtes occidentales de l'Asie-Mineure. Lorsque la poésie et l'histoire les ont reléguées au nord de cette péninsule, dans le voisinage de la mer Noire, sur les bords du Thermodon ou à Thémiscyre, ou, plus loin encore, dans les steppes de la Scythie, on avait entièrement perdu de vue le véritable caractère aussi bien que la véritable patrie de ce sacerdoce féminin, et on les confondait avec les femmes guerrières des hordes scytiques et cimmériennes. La tradition authentique n'était pourtant pas tombée dans un oubli absolu, et elle fournit les moyens de démêler un fond de vérité dans les légendes consacrées qui

représentent les Amazones envahissant TAttique et livrant bataille, dans sa ville même, à Thésée, ce héros législateur d'Athènes. Ces fables, comme tant d'autres, déguisent, sous le voile brillant du merveilleux, des faits qui appartiennent à l'histoire primitive de la civilisation. Les Léléges, cantonnés d'abord sur les rivages de TAttique, poussaient leurs invasions dans l'intérieur, y portant avec eux les rites et le sacerdoce de leur farouche divinité ; il s'agit ici d'un antagonisme entre religions opposées ; les cultes des Léléges et ceux des Pélasges se disputaient le terrain; l'esprit d'humanité et de progrès du peuple athénien, personnifié dans son héros, remporta la victoire W.

Reportons, à présent, nos regards du côté de l'Orient, vers les rivages et les golfes de l'Asie- Mineure ; c'est là que des cités renommées, Ephèse, Smyme, Cymé, Myrina, font remonter leur origine à des Amazones et, par conséquent, au peuple dont elles étaient les prêtresses, celui des Gares ou Léléges.

Bien des siècles peut-être avant l'arrivée des colonies grecques, ce peuple, s'avançant du midi au nord le long de la mer Egée, vient occuper une partie de la Lydie et de la Mysie; il y répand son culte, sa civilisation ; les sanctuaires qu'il élève deviennent des centres naturels d'agglomération et forment peu à peu des villes. Voilà l'origine d'Ephèse et, d'abord, de son temple de Diane si fameux, dans la suite, par sa magnificence. Avant de devenir la grande ruche ionienne, la cité des abeilles, Ephèse est le foyer d'une religion asiatique, d'une civilisation sacerdotale, et c'est de là que les Léléges et les Amazones, continuant leur marche vers le Nord, arrivent aux bords du golfe où ils fonderont Smyrne. On ne peut guère douter du point de départ de cette colonie et, par conséquent, de la première origine de cette cité, quand on lit dans Strabon

(1)E. GUHL, Ephesiaca, p. 132; n. 21, 22, 23.

qu'Ephèse avait porté elle-même ce nom hiératique de Smyrne, en rhonneur d'une Amazone, sa fondatrice, et que, du temps où vivait cet auteur, c'est-à-dire vers la fin du principat d'Auguste, ce même nom désignait encore un des quartiers de la ville, situé près du Gymnase. N'était-il point une des épithètes consacrées sous lesquelles on invoquait la déesse, épithèle qui aurait passé, comme dénomination honorifique k son archiprètresse? Smyrne, sous Tibère, disputant à Sardes le privilège de consacrer u • temple à cet empereur, faisait valoir sa fondation par une Amazone parmi ses preuves d'anciennetéd).

Pline (V,3i), Tacite (VI, 56), Ael. Aristide (1,425,434, 436), Etienne de Byzance, rapportent comme à Tenvi cette fondation. Les médailles d'un grand nombre de cités asiatiques représentent la figure de ces héroïnes, mais notamment celles de Smyrne, où un temple magnifique était consacré à l'une d'elles (2). La plupart des archéologues ont cru voir la représentation de cette fondatrice de Smyrne, dans un buste colossal qui se trouvait dans une niche à droite d'une des portes du château, sur le Pagus (3).

De tout ce qui précède, on est porté à tirer les inductions suivantes : Après la destruction de l'empire de Tantale sur le Sipylos et le départ de Pélops pour la Grèce, l'élément lélége devient prédominant dans l'ancienne Navlochon ; le nouveau culte l'emporte sur celui de Cybèle. Ephèse, la métropole, fournit, sans nul doute, la prétresse du nom de Smyrna^ comme, bien des siècles plus tard, elle en donnera une aux Phocéens qui iront fonder Marseille. L'ancien nom est négligé et celui de la prêtresse d'Artémis, de l'Amazone, sera dorénavant celui de la ville fondée par Tantale. Ce n'est donc réellement qu'une substitution de nom , et non une nou-

(1) A. Cherbuliez, ViUe de Smyrne, etc. p. 11.

(2) A. Maury, Hist. des Religions, III, p. 178.

(3) ToURNEFORT, Voyage du Levant, t. II, p. 504,

velle fondation, car la ville reste toujours la même, avec son acropole sur le sommet de la montagne et le port de Tantale à ses pieds. Ne serait-il pas permis d'attribuer les tumulus de la Nécropole à cette domination des Leléges? Du temps de Pausanias, les traditions des Amazones étaient complètement faussées; le grand périégëte ne rapporte donc que celles qui concernent Tantale et sa famille. Toute cette manière de voir peut être justifiée par plus d'un trait de la nouvelle colonisation de Smyrne par les tribus helléniques.

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