‹ Le sixième acte du Ruy-BlasChapitre 2 sur 16 · PRÉFACE CRITIQUE · texte numérisé non relu

PRÉFACE CRITIQUE

Vous ne connaissez peut-être pas la Ligue des Lézards décoratifs? Je vous excuse y je n'y avais moimême guère fréquenté avant samedi dernier^ et je crois bien que c'était la 'première manifestation officielle de son existence. Cette Ligue ^ dont le nom aux allusions paresseusement esthétiques est né d'un calembour, ri avait à sa formation aucun but^ et aujourd'hui, nous affirme son avocat général dans sa conférence, elle nen a pas davantage. Cette société a donc une raison majeure pour faire de grandes choses.

En l'absence de la Comédie-Française , la Ligue a pensé que le moment était venu de se montrer et de prouver que M. Clarelie et ses employés ni! avaient pas emporté dan'i leurs sacs de nuit toute la gloire dramatique de la France. A la Comédie^ on joue généralement Ruy-Blas en cinq actes; la raison en est que jusqu'à ce jour on croyait qup Victor Hugo s^ était arrêté là dans son œuvre. Les Lézards prétendent, eux, que, vers la fin de sa vie, très attristé du dénouement si noir qu'il donnait au drame, l'au-

teiir avait écrit^ pour remettre les choses en place, un sixième acte, qu'ils livrent aujourd'hui à V admiration de la fouh. Ce diable de génie a laissé tant d' œuvres posthumes que, ma foi, il ntj aurait rien d'impossible!

Quoi qu'il en soit, on comprendra que la chose mérite d'être étudiée longuement, et voici ce sixième acte tel quil nous fut donné.

Les hugolâtres crieront au sacrilège, comme si le grand poète était de ceux qu'une innocente plaisanterie peut atteindre. D'ailleurs, le lézard Hanotelle, auteur de cette mystification, me semble connaître trop bien Hugo^ être trop imprrgîié de son œuvre, pour ne pas compter parmi ses resjjectueux admirateurs] avouez maintenant qu'il a joué des procédés romantiques avec malice et « débiné le truc » avec infiniment d'esprit et de verve.

Je ne veux point parler de l'ingéniosité des moyens employés pour ramener vers un sens plus humain les personnages extravagants; ces moyens sont ficelles semblables à celles dont on usa pour tes faire sortir du commun des mortels. Mais sans accorder à cette amusette plus d'importance que l'auteur ne lui en donne, les caractères, le fond, s'il se peut dire en semblable pochade, ne manquent pas d'intérêt et d'intérêt bien moderne. Ce roi qui pardonne pour conserver int et le prestige de la royauté; cette reine qui si vite oublie pour le

bellâtre le ver de terre amoureux dune étoile^ quelle philosophie! Et V avènement de ce don César! le roublard aux appétits formidables succédant au benêt intégrée!

Cenestpointlà, àproprementparler , uneparodie, puisque cest une suite de la pièce ^ un revirement du romantisme, et dans ce pastiche satirique le comique naît, tout naturellement, du contraste entre la solennité qui reste et la familiarité qui monte. Le vers, souvent bien frappé^ a des trouvailles curieuses et des chutes désopilantes. Nous verrons ce sixième acte l hiver prochain sur un vrai théâtre; à la bonne heure!

Jean Jullien.

(Extrait du Paris du 18 juin 1893.)

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