VIT
point siilfisant, pour légitimer son existence (encore que comme tant d'autres, elle n'ait point l'autorisation du i^ouvernement), que de grouper dans son sein, poètes, orateurs, artistes, soldats, — réunir Apollon et les Muses, Bacchus, Vénus et Bellone, en un mot tous les dieux de l'Olympe.
Place, place au banquet !
La Ligue est ouverte à tous; à tous ceux qui feront preuve d'esprit et de talent.
N'allez point croire toutefois que ces intrépides disciples de Rabelais, que ces Lézards, en dépit de leur nom, aient pour la Paresse le môme culte que pour les autres divinités.
Bienau contraire, ce sont des chercheurs, et leur Archiviste-Paléographe pourrait seul dire avec quelle assiduité surprenante et quelle ardeur souvent enivrante, il fouille et refouille les coins de sa bibliothèque, pour se pénétrer de son contenu!
Or, il est advenu qu'un jour, dans ses recherches, notre Grand Aumônier a fait une découverte merveilleuse.
Cette découverte, c'est le YP acte de Ruy-Blas.
Mesdames, qui l'eût cru.
Messieurs, qui l'eût dit?
— VÎII —
Il y avait un VP acte de Ruy-Blas !
Vous n'en connaissiez certainement que cinq, jusqu'à ce jour, ni moi non plus !
Et cependant, cela était ! Il y avait un VP acte.
Et quel VP acte ! Un sixième acte révolutionnant absolument toutes les idées, et révélant un Victor Hugo inédit, j'oserais dire fm-de-siècle.
On tint conseil. Le manuscrit était-il authentique ?
Pour moi, j'aime mieux vous le dire, je n'oserai en jurer, — car, dit le proverbe, il ne faut jurer de rien.
Mais je ne doute pas que, lorsque vous aurez entendu l'œuvre, vous ne disiez comme nous, que si elle n'est point de Victor Hugo, elle serait digne d'en être !
Permettez- moi de vous rappeler en quelques mois ce sombre drame intitulé: « Ruy-Blas », que vous croyiez bien fini, et dans lequel nous allons vous replonger tout-à-l'heure.
Vous vous souvenez que vers l'an de grâce 1700 un certain don Sallusto, ministre du roi d'Espagne, Charles II, ministre à poigne, peu scrupuleux, grand amateur de pots de vin et autres petits bénéfices accoutumés de la politique, s'était vu enlever son portefeuille, par ordre de la Reine, pour avoir refusé d'épouser une fille qu'il avait mise à mal.
On ne badinait pas avecTamour, en ce temps-là.
Vous vous souvenez aussi que, pour se venger de la Reine et revenir au pouvoir, il avait essayé de la faire compromettre par son parent, don César de Bazan, riche d'honneur, mais pauvre d'argent, plus connu dans le monde des escarpes que dans celui des courtisans, et, sous le nom de Zafari, grand ami de Matalobos, le roi des voleurs de Madrid.
Sur son refus de se prêter à ses noirs desseins, le bon Salluste avait fait enlever et conduire en Barbarie (de nos jours on dirait faire un voyage à la Nouvelle), — son parent récalcitrant, et l'avait remplacé jjar son laquais Ruy-Blas.
Le Roi ne s'occupait ni des affaires de TEtat — ce qui valait peut-être mieux — ni, ce qui était pire, de sa femme que cela ennuyait prodigieusement; restait continuellement à la chasse aux loups, en laissant la Reine aux soins jaloux d'une vieille duègne, la duchesse d'Albuquerque, et d'un vieux majordome^ le sec don Guritan, qui se permettait cependant d'être amoureux, mais transi, de sa souveraine.
Or il advint, ce qui devait arriver, que Ruy-BIas, qui était déjà amoureux de la Reine avant de la voir, en devint absolument fou quand il l'eut vue^ — que la Reine qui s'ennuyait de son côté ne resta pas insensible aux assiduités et aux prévenances du ministre, — et parce qu'il était joli garçon, — ce qui est bien humain, — et parce que le roi était toujours à chasser le loup, — Victor
Hugo aurait dû dire le cerf, — et enfin parce qu'il était honnête, — ce qui ne laissait point que de la surprendre.
Il paraît que c'était chose rare qu'un ministre honnête, même de ce temps-là.
Et puis, comme toujours, lorsque tout allait bien, que Ruy-Blas avait jeté à la porte tous les chéquards... je veux dire les corrompus, qu'il était fait duc d'Olmedo, que sa flamme allait être couronnée, voilà le traître don Salluste qui reparaît et machine une nouvelle trame en amenant la Reine dans la maison de Ruy-Blas pour arriver à la perdre.
Et alors les événements se précipitent! Don César de Bazan, le vrai, revient de son voyage forcé, tout juste pour tuer par erreur le vieux jaloux de Guritan, au moment où celui-ci allait demander compte à Ruy-Blas de son amour pour la Reine et surtout de son succès. Et aussi pour se faire arrêter sur la dénonciation de don Salluste, qui le fait passer pour Matalobos le bandit, quelque chose comme le Ravachol de cet heureux temps, qui ne .connaissait point la dynamite.
La reine est tombée dans le guet-apens, — elle a abandonné le palais royal — et est venue chez Ruy-Blas.
Pour quoi faire?
Amour et mystère ! ! !
Don Salluste va triompher, la Reine est perdue, quand Ruy-Blas sort de sa torpeur, tue
don Salluste avec sa propre épéc et s'empoisonne lui-même pour ne pas survivre à son déshonneur et au mépris de la Reine, qui, à ce moment suprême, lui donne le baiser de la consolation.
J^^t pendant ce temps-là, le roi Charles II chassait toujours le loup ! ! !
Et tout le monde est mort! Et vous sortiez du spectacle, comme moi, tout émus et tout bouleversés de ce drame épouvantable qui surpasse l'imagination et glace Tâme d'un eiïroi mortel!
Eh bien! voilà qui va vous surprendre! Et ce n'est pas le moindre étonnement que vous éprouverez tout àTheure, que de voir tous les personnages ressusciter, reprendre leur état, selon l'ordre naturel des choses, et la pièce se dénouer le plus tranquillement du monde, sans effusion de sang, sans absorption de poison.
Mais je n'en dis pas davantage. Ne me pressez pas! ce serait peine perdue. Je ne dirai rien.
Ce serait déflorer la pièce, et vous enlever le charme de la surprise.
Qu'il me soit permis, avant de terminer, d'adresser tous nos remercîmeuts aux interprètes du YP acte de Ruy-Blas.
Et tout d'abord à notre toute jolie et toute gracieuse Reine, qui a déjà su remporter des succès à