‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 12 sur 56 · CHAPITRE PREMIER LES PRINCIPES. - VUE D'ENSEMBLE DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES PRINCIPES. - VUE D'ENSEMBLE DE LA QUESTION

§1. — Importance particulière de la socialisation

DES CHOSES dans LE PROGRAMME SOCIALISTE.

Après rassociation des personnes, le socialisme préconise la socialisation des choses. Cette question nouvelle a une place de premier ordre, parmi toutes les questions que ce livre doit traiter : elle porte sur un des moyens les plus essentiels qui tendent à notre but.

Le socialisme, nous le savons, se propose de sauvegarder, de réaliser au mieux les intérêts de la société, considérée comme la collectivité des hommes présents et futurs ; il veut porter au maximum le bonheur et la liberté des individus par une organisation équitable et rationnelle. Pour atteindre ces fins, il a été dit déjàqu'une transformation profonde de Tordre économique était nécessaire. Cette transformation, Tassociation des travailleurs et les autres moyens indiqués jusqu'ici nous y acheminent, ils la commencent même ; mais ils ne suffisent pas pour Topérer.

La législation protectrice du travail, Teffort des syndicats — outre qu'ils ont pour résultat, en améliorant la condition de la classe ouvrière, d'accroître les énergies de celle-ci, et de faciliter par là la victoire complète du

socialisme — augmentent la somme du bien-être dans la société par cela même qu'ils diminuent l'inégalité des conditions. Mais ils n'arrivent pas à instituer ce contrôle de la société sur la production que réclame le socialisme. Et s'ils améliorent la répartition des richesses, c'est par des méthodes que Ton peut comparer à celles dçla médecine dite symptomatique. Ils corrigent la répartition trop inégale : ils ne s'attaquent pas à la cause profonde de cette répartition inégale, qui est le régime de la propriété.

Pour résoudre complètement le problème économique du socialisme, on a pu fonder des espérances sur la coopération. La coopération de consommation notamment, faisant bénéficier les consommateurs du gain que le marchand effectue, leur permettrait de produire euxmêmes les marchandises qui leur sont nécessaires, de monter des industries, d'acheter des terres. Supprimant le profit commercial, on préparerait la suppression du profit industriel et de la rente foncière. Et au terme de cette évolution qu'ils conçoivent, les coopératistes nous montrent une société nullement différente de celle qu'imagine le socialisme : une société où les consommateurs, c'est-à-dire la collectivité, auraient la direction de toute la vie économique. Mais il y a quelque chose de chimérique dans les espoirs des coopératistes. Ils veulent ne se servir, pour socialiser la richesse, que de ces bonis que la coopération permet aux consommateurs d'épargner : c'est un levier trop faible pour un effort si grand ; à n'employer que lui, on se condamnerait à attendre trop longtemps des effets appréciables.

La socialisation légale de la richesse, voilà donc, semble-t-il, l'article le plus important du programme

106 L6 PKOBLÈMB ÉCONOMIQUE

socialiste. Et Tactivité du parti socialiste devrait être tendue d'une manière particulière vers toutes les possibi* lités qui se présentent d'une application au moins partielle de cet article.

§ 2. — Lbs biens qui ne peuvent etrb socialisés, comment il convient de les répartir.

Le socialisme veut socialiser les richesses. Il ne faudrait pas croire, toutefois, que tous les biens soient susceptibles d'être socialisés. Il est une catégorie très importante de biens qui, par leur nature même, sont destinés à demeurer toujours propriété privée: ce sont, parmi les biens qui servent à satisfaire les besoins des hommes, ceux qui ne les satisfont qu'à la condition d'être détruits, soit instantanément, soit dans un temps relativement court ; ainsi les aliments, les vêtements, etc.

Ces biens — auxquels on peut appliquer proprement le nom de biens de consommation — doivent être répartis entre les individus. Il convient d'indiquer comment, dans une société socialiste, cette répartition devrait être faite.

Si l'on veut se contenter d'une approximation asaes grossière, le principe qu'il y a lieu d'adopter ici est le principe de l'égalité.

Une distribution inégale, en effet, diminue la somme du bien-être chez l'ensemble des individus entre lesquels elle se fait. Il y a dans notre société des gens puissamment riches à côté d'autres qui sont misérables; si l'on donnait à ceux-ci les sommes que les autres dépensent pour satisfaire de simples caprices, ces sommes seraient employées à apaiser la faim, à calmer

LA SOCIALISATION DSS GHOftES 107

des souffranoes cruelles, à assouvir des besoins impé* rieux ; il y aurait d'un côté une diminution à peu près nulle, de l^autre une augmentation très importante du bonheur. Et c'est à ce qu'il semble le fondement le plus solide du socialisme, bien que Tattention ne se soit pas suffisamment portée là-dessus, que la constatation de cette déperdition énorme de bien-être qui résulte, dans le régime social présent, de Tinégale distribution des richesses.

La répartition la meilleure est la répartition égalitaire. Cette formule, cependant, appelle des correc- ' tions.

11 faut tenir compte, premièrement, de ce que, la répartition se faisant entre les individus qui travaillent, beaucoup de ces individus auront d'autres individus à entretenir : il faut tenir compte des charges de famille.

En deuxième lieu, il faut considérer que les individus ont, comme Ton dit, des besoins différents. Tel est heureux à peu de frais ; à tel autre il faut une grande quantité de biens pour satisfaire aux exigences de sa nature. Les besoins d'un Européen sont plus grands que ceux d'un Papou ; et dans un pays d'Europe des inégalités du même ordre se retrouvent. On prendra garde, toutefois, que ces dernières inégalités résultent très souvent de l'éducation que les divers individus ont reçue, ou d'une hérédité point très ancienne, qu'elles sont la conséquence,. ainsi, de l'organisation sociale actuelle, et qu'elles ne manqueraient pas de disparaître très rapidement avec l'établissement d'un régime socialiste. Ajoutons qu'il sera très difficile de proportionner les revenus aux besoins des individus : ces besoins, à l'ordinaire, ne sont point chose mesurable ; et si l'on entre dans une

telle voie, chacun cherchera à faire croire qu'il a une nature raffinée et exigeante. La considération que nous indiquons ici ne devra guère intervenir que dans certains cas très nets, comme celui de Thomme affaibli ou malade à qui il faut des soins particuliers.

Enfin, une dernière correction au principe égalitaire résultera de la nécessité de se servir de la répartition pour stimuler l'activité productrice des individus. Le travail doit être libre. Si l'on veut, dès lors, que les hommes contribuent sérieusement à la production des richesses, il faudra qu'il y ait un certain rapport entre la quantité et la qualité du travail fourni, d'une part, et d'autre part la rémunération de ce travail. Nous ne parlerons pas, comme ont fait tant de théoriciens socialistes, du droit du travailleur au produit intégral de son travail : c'est que, avec la technique actuelle de la production, la plupart des biens sont produits par le travail de plusieurs individus, et qu'il est impossible de dire la part que chacun de ces individus a prise à la production ; c'est aussi que la valeur des biens résulte de causes, de conditions sociales, point du travail de production ; mais c'est, tout d'abord, qu'avec le principe du droit au produit intégral du travail on s'écarte de la répartition égalitaire — laquelle en soi est la meilleure — plus que l'intérêt de la production ne l'exige. Ceux qui travailleront plus longtemps — si tant est qu'il soit possible d'admettre des journées de travail d'inégale longueur — , ceux qui travailleront mieux seront payés davantage, pour autant que Taccroissement de production ainsi obtenu compensera les inconvénients de l'inégalité introduite dans la distribution ; mais on ne leur donnera comme supplément de rémunération que ce qu'il faudra leur donner pour obtenir d'eux cet effort plus grand.

Il n'y a pas lieu, ici, de préciser davantage la théorie de la répartition optima ^ . Ce qu'il importe de voir, ce sont les moyens qu'il est possible à la société d'employer pour appliquer cette théorie, les forces sur lesquelles on peut compter pour réaliser les principes posés ci-dessus. Certains de ces moyens, certaines de ces forces ont été étudiées dans la section précédente. 11 est des lois qui nous rapprochent de la répartition optima : telles les lois qui établissent un minimum de salaire. L'action syndicale, le développement des coopératives tendent d'une manière plus ou moins directe, avec plus ou moins de bonheur, à diminuer l'inégalité des conditions sociales. Mais, comme il a été dit plus haut, ces méthodes ne peuvent que corriger une répartition mauvaise. Pour pouvoir appliquer rigoureusement la théorie que nous venons d'esquisser, il faut que la société dirige la production. Nous aurons à voir bientôt dans quelle mesure et de quelle manière il lui est possible d'assumer cette direction de la production.

§ 3. — Biens pour lesquels il y a lieu d'adopter un ^ régime intermédiaire. — la propriété intellectuelle.

Il a été parlé dans les pages précédentes de ces biens pour lesquels on ne saurait concevoir d'autre régime que celui de la propriété privée. A côté de ces biens, il en est d'autres pour lesquels il y a lieu d'adopter un régime différent : la jouissance en serait accor-

1. Voir, sur cette théorie, Landry, Lutilité sociale de la propriété individuelle (Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, 1901), II* partie.

i\0 LE PBOBLÈMB ÉCONOMIQUE

dée aux particuliers pour une durée plus ou moins longue.

Parmi les biens auxquels convient ce régime nouveau , il y a tout d'abord certains biens qui servent à satisfaire nos besoins. Nous citerons ici, notamment, les maisons d'habitation.

Le même régime, d'autre part, conviendra à certains biens productifs et lucratifs. C'est lui qu'il faut appliquer, en particulier, à certaines sortes de a propriétés » immatérielles: la propriété littéraire et artistique et la propriété des brevets d'invention. Ces propriétés, au reste, sont organisées aujourd'hui déjà conformément au principe que nous préconisons. Etudions sommairement cette organisation, et voyons comment on pourrait l'améliorer.

La propriété littéraire a son origine première dans les privilèges que les rois accordaient jadis aux auteurs. Mais cette propriété n'a été créée véritablement que par 1^ loi de juillet 1793, qui a créé en même temps la propriété artistique. Cette loi, complétée et corrigée par les lois de 1866 et de 1902, réserve aux écrivains, musiciens, peintres, dessinateurs, architectes, statuaires, le droit de reproduire ou de faire reproduire leurs œuvres : elle leur permet ainsi de tirer de ces œuvres tout le profit pécuniaire qu'elles peuvent donner ; et c'est pour les écrivains surtout qu'elle est importante, puisque, à la différence de l'œuvre d'art, qui vaut beaucoup plus en original qu'en reproduction, l'œuvre littéraire a autant de prix dans les impressions qu'on en peut faire que dans le manuscrit de l'auteur. La propriété littéraire et artistique, toutefois, n'est pas perpétuelle : le conjoint de l'écrivain ou de l'artiste en a l'usufruit après la mort de celui-ci, les héritiers, donataires ou légataires en jouissent ensuite ; mais cinquante ans après la mort de

Tauteur, le droit de reprodutioR des œuvres entre dans le patrimoine commun de la collectivité ^

Par son histoire, la propriété des brevets d'invention ressemble à la propriété littéraire et artistique. Elle aussi apparaît dans Tancien régime sous la forme de privilèges royaux ; elle aussi elle a été constituée vraiment pendant la Révolution, parla loi du 7 janvier 1791, modifiée en juillet 1844. Et les dispositions législatives sont ici à peu près les mêmes que tantôt. Comme les oeuvres littéraires et artistiques, les découvertes industrielles ne sont la propriété de leurs auteurs que pendant un temps qui a été fixé à cinq ans, dix ans ou quinze ans, à la volonté de l'inventeur. A parler exactement, même, ici comme tantôt ce n'est pas un véritable droit de propriété en présence duquel nous sommes — la propriété étant définie comme perpétuelle — , mais plutôt un droit de jouissance.

Rien n'est plus juste, à coup sûr, que le principe de cette législation. Il faut que la production littéraire et artistique soit rémunérée, et de même l'invention : car cette production, cette invention représentent un travail, et il importe que la littérature, Fart, la recherche de procé-

1. On sait qu'il s'est constitué des sociétés puissantes — la Société des gens de lettres» la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, la Société des compositeurs de musique — pour permettre aux écrivains et aux artistes, ainsi qu'à leurs ayants droit, de bénéficier pleinement des dispositions de la loi. L'action de ces sociétés a prêté quelquefois à la critique. La Société des auteurs et compositeurs dramatiques, par exemple, a eu des démêlés retentissants avec des directeur de théâtre parce qu'elle prétendait leur interdire de jouer les pièces des auteurs qui n'étaient point inscrits parmi ses membres. La même Société contraint les directeurs, sous peine de leur refuser les pièces de ses membres, à payer des droits pour les pièces tombées dans le domniue public.

dés techniques meilleurs ne soient pas réservés à ceux qui n'ont pas besoin de gagner leur vie. Et s'il est regrettable que l'écrivain et l'artiste quelquefois, par la possibilité qui leur est donnée de gagner de l'argent, soient incités à chercher des succès de vente aux dépens de l'art véritable, dans Tordre industriel les inventions les plus utiles — si on les considère en elles-mêmes et si on ne se préoccupe pas des inventions ultérieures qu'elles rendent plus faciles — sont bien celles qui assurent les plus grands bénéfices à leurs auteurs. D'autre part, cependant, donner à l'écrivain, à l'artiste,^ à l'inventeur un droit de propriété complet sur son œuvre, sur son invention, c'est mettre à jamais des entraves à la diffusion de cette œuvre, à l'utilisation de cette invention ; c'est ralentir pour toute la suite des temps le progrès intellectuel, esthétique, économique de la société.

Mais s'il faut approuver le principe de la législation qui régit la propriété littéraire et artistique et la propriété des brevets d'invention, il est permis de trouver que les gains assurés par cette législation aux auteurs, aux artistes, aux inventeurs, sont souvent excessifs. Ces gains en effet — qui correspondent à un dommage subi par la société — peuvent dépasser de beaucoup ce qui est nécessaire pour stimuler la production et la recherche.

Comment pourrait-on s'y prendre pour limiter raisonnablement la rémunération des auteurs, des artistes, des inventeurs? Au lieu qu'ils exploitent leur œuvre, leur invention pendant un temps donné, on pourrait décider que leur droit cesserait lorsqu'ils en auraient tiré un certain bénéfice. Seulement il serabien malaisé de connaître les gains réalisés. Et la même raison empêchera de limiter à un tant pour cent, pendant le temps que

l'œuvre ou Tinvention sera propriété privée, le bénéfice que son exploitation pourra donner.

D'autres propositions, cependant, ont été faites, qui tendent à changer le mode de rémunération. Ne pourraiton pas, par exemple, faire entrer tout de suite Tœuvre, rinvention dans le domaine public, moyennant une rétribution préalable que TÉtat donnerait? On objecte, il est vrai, que ce n'est guère possible : car sur quoi se baserat-on pour déterminer le montant de cette rétribution? Et le système du domaine public payant, comme on l'appelle, est, lui aussi, rejeté communément comme peu pratique : car si Ton doit permettre à tous de reproduire les œuvres, d'utiliser les inventions moyennant le paie^ment d'une redevance à l'auteur, à l'inventeur, il faudra que l'on fixe le montant de cette redevance, et les diffi<> cultes de tantôt reparaissent.

Ces difficultés, il ne semble pas qu'on les exagère, quand il s'agit des œuvres littéraires et artistiques, car Tapprédation de ces œuvres est chose essentiellement subjective. Mais il en va autrement quand il s'agit des inventions : on peut constater, mesurer avec une certaine exactitude les services qu'elles rendent; et peut-être y aurait-il de sérieux avantages, dans un pays de mœurs politiques honnêtes, non pas à établir le système du domaine public payant — le fonctionnement en serait trop compliqué —, mais à acheter les inventions pour le compte de la communauté ^

1. Une proposition intéressante, et qu'il convient de signaler, est celle de la constitution de SociétéB coopératives pour la mise en œuvre des inventions. Cette proposition vise, d'une part, à empêcher que les inventeurs soient dépouillés, comme il arrive souvent, par les capitalistes avec qui ils traitent, et d'autre part à opérer, dans une certaine mesure, la socialisatioli des inven^ tions (voir l'article de G. Renard, Inventeurs et inventions^ dans la Petite képublique du 13 novemlare 1904),

il4 LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE

Pour ce qui est de la propriété littéraire et artistique, le mieux à faire, semble-t-il, c'est d'en réduire la durée. On justifie cette durée^ qui est plus longue que celle des brevets d'invention, en représentant que les inventions sont dues à leurs auteurs beaucoup moins que les ouvrages littéraires ou artistiques : dans une œuvre littéraire ou artistique, dit-on, la marque originale de l'écrivain, de l'artiste est tout; un inventeur ne fait qu'achever les travaux de ceux qui l'ont précédé, et quand il produit son invention il devance de peu de temps, à l'ordinaire, un individu qui se préparait à la produire. Mais attachons-nous à la considération de l'intérêt social, qui est ce qui nous importe : il nous paraîtra, à coup sûr, que pour payer l'écrivain ou l'artiste de sa peine, pour l'inciter à travailler, il n'est pas besoin, tant s'en faut, que cinquante ans encore après sa mort ses héritiers tirent profit de son œuvre; en outre de l'amour qu'il peut avoir de son art, et du désir de la gloire, la perspective de bénéfices moins prolongés sera pour lui un stimulant suffisamment efficace.

En revanche, il conviendrait de mieux garantir aux auteurs les droits qui leur sont reconnus. On a proposé que les couvertures des livres fussent timbrées par l'Etat : cette mesure, très facilement applicable et très peu coûteuse, permettrait aux écrivains de savoir exactement combien d'exemplaires de leurs livres sont mis en vente, et de contrôler ainsi l'industrie des éditeurs avec lesquels ils traitent.

Daas un ordre d'idées analogue, on a proposé d'attribuer aux peintres, aux sculpteurs un tantième du prix que leurs œuvres obtiennent dans les ventes publiques ou autres. Ils bénéficieraient ainsi des plus-values parfois énormes de ces œuvres. Et le paiement de ce tan-

tième serait assuré très facilement, fût-il même facultatif^ s'il était la condition de l'apposition d'un timbre d'État qui authentifierait l'œuvre.

Mentionnons enfin, au sujet de la propriété industrielle, que tandis que la propriété des brevets d'invention est assez étroitement limitée dans le temps « la propriété des dessins et des modèles de fabriques, réglementée par divers textes, et notamment par la loi de 1806, a un caractère perpétuel. Il y a là une anomalie dont les jurisconsultes ont depuis longtemps [demandé la suppression.

§ 4. — Les biens a socialiser. — Les biens d'usage.

Nous arrivons maintenant aux richesses qu'il convient de socialiser.

Parmi ces richesses, il faut classer tout d'abord certains des biens qui sont destinés à satisfaire d'une manière directe nos besoins. Ce sont ceux de ces biens qui peuvent servir, successivement ou simultanément, à une multiplicité de personnes sans qu'aucune de ces personnes ait lieu de regretter beaucoup de n'en avoir pas la jouissance exclusive, et qui sont tels, en même temps, qu'on ne peut pas les multiplier à volonté. Nous prendrons deux exemples : celui des œuvres d'art, et celui des forêts et des parcs.

Un tableau de maître est la propriété d'un particulier. Les tableaux de maîtres sont rares ; et chacun d'eux, s'il a une parenté avec les autres chefs-d'œuvre de la peinture^ et spécialement avec certains d'entre eux, s'il peut être remplacé dans une certaine mesure, au point de vue du plaisir esthétique qu'il procure, par d'autres ta-

bleatix, a cependant son individualité. Le particulier qui garde un tableau chez lui réduit donc, s'il tient sa maison fermée ^ le nombre des belles œuvres d'art dont ses semblables peuvent avoir la jouissance, et il les prive du plaisir de voir une certaine œuvre à laquelle nulle autre n'est exactement pareille. Perdrait-il beaucoup à ce que ce tableau fût transporté dans un musée ? En règle générale, point. Ce tableau, le plus souvent, il l'a acheté ou il le conserve à cause de son grand prix : dans ce cas, il pourrait le remplacer par d'autresbiens qui coûtent très cher simplement à cause de leur rareté, et qui ne sont pas beaux. Si même notre particulier est un amateur digne de ce nom, il est à croire que sauf dans les premiers temps de l'acquisition, il ne jette pas les yeux souvent sur son chef-d'œuvre, qu'il se contente de savoir qu'il le possède, qu'il n'en jouit pa& — dans le sens véritable du mot — beaucoup plus que si ce chef-d'œuvre était dans un musée et qu'il allât le voir de temps à autre. Et de quelle somme de jouissances, cependant, ne prive-t-il pas ses semblables ?

Un raisonnement analogue peut être tenu à propos des forêts et des parcs. La quantité en est limitée, surtout par rapport à cette population à qui le voisinage les rendrait aisément accessibles. De plus chaque site, comme chaque œuvre d'art, a son individualité qui lui confère une valeur singulière. Et certes chacun peut désirer avoir un morceau de terre où il se trouvera chez lui, à l'abri des regards indiscrets, maître absolu de lui-même. Mais ce morceau, il n'est pas nécessaire qu'il soit bien grand.

1. En Hollande, les particuliers qui ont des collections artistiques les laissent visiter aux personnes de passage, tout au moins quand ils sont absents ; ils mettent souvent aussi ces collections en dépôt dans les musées.

LA ÔOCtALtSAtlON t)E8 CHOSES il^

S'il s'agit d'un bois de quelque étendue, Tavautage est bien intermittent, et somme toute bien mince, qu'on peut trouver à en exclure tant de gens qui auraient plaisir à s'y promener.

Il serait dpnc très bon que les biens dont nous venons de parler devinssent biens communs. Sans même invoquer des intérêts comme ceux de l'éducation esthétique ou de l'hygiène, la seule considération de l'agréinent, du plaisir immédiat des citoyens justifie ce vœu» et les n^esures que Ton prendra pour le réaliser. Et si le communisme complet ne peut être établi, que du moins l'on cherche à ôter à la propriété individuelle ce qu'elle a de fâcheusement exclusif. Il n'est sans doute pas possible d'obliger les collectionneurs à ouvrir leurs salons aux gens curieux d'art. Mais on pourrait peutêtre obliger ceux qui possèdent des propriétés d'agrément d'une certaine étendue à les ouvrir et à y laisser pénétrer le monde librement, tout au moins à de certains jours.

Nous venons de parler de ces biens d'usage qu'il y aurait lieu de socialiser. Mais ce qu'il importe le plus de socialiser, ce sont ces biens dont la possession permet de vivre sans travailler, ou assure un privilège, une souveraineté économique à qui les détient : ce sont les moyens de production proprement dits et les moyens de circulation, les terres, les mines et carrières, les usines, les routes, les canaux, les chemins de fer, etc. C'est à eux surtout que se rapporteront les considérations où nous allons entrer; c'est d'eux surtout que nous aurQus à nous occuper dans 1^ fin de ce chapitre et dans les troi3 chapitres qui suivront.

§5. — De Là politique que le socialisme doit suivre , vis-a-vis de la petite propriete.

Le socialisme veut socialiser une grande partie des richesses, et en particulier les moyens de production et de circulation. Cette méthode est la seule en effet par laquelle on puisse songer à universaliser la propriété. L'autre méthode que Ton pourrait concevoir ici, celle qui consisterait à multiplier la propriété individuelle, en favorisant le morcellement du sol, en aidant la petite industrie à reconquérir le terrain qu'elle a perdu, etc., ne saurait être adoptée par lui. C'est que seule la méthode de la socialisation crée une solidarité étroite entre les individus, seule elle concilie l'intérêt général et l'intérêt particulier, seule enfin elle permet une répartition quasi égalitaire par l'attribution d'un dividende à chaque membre de la vaste coopérative en laquelle, par l'application de cette méthode, la société se trouvera transformée.

Il existe toutefois, actuellement, une petite propriété ; et c'est une question grave, en même temps que difficile, de savoir quelle attitude le socialisme doit adopter à son égard.

Pour une certaine école socialiste, récolejnarxiftte. la petite propriétéjj&t-eoudamrlée à disparaître, l'évolution écoEtomique contemporaine étant~c5ractérisée par une concentration progressive de la production ^ Les entre-

1. La concentration de la production et la concentration de la propriété, de la richesse, ne s'accompagnent pas nécessairement l'une l'autre. Les grands établissements peuvent appartenir à des sociétés. 11 y a cependant un parallélisme approximatif entre ces deux choses, et il est permis, jusqu'à un certain point, de les confondre.

LA SOCIALISATION DES CHOSES il^

prises, les exploitations de toutes sortes se feraient de jour en jour moins nombreuses, les petites étant absor7 bées par les grandes, lesquelles ont Tavantage de frais généraux relativement moins élevés et d'une meilleure technique. Dans la doctrine de Marx, d'ailleurs, c'est cette concentration industrielle qui, opposant d'une manière chaque jour plus nette la minorité des possédants à l'énorme masse des déshérités, est la principale cause qui prépare et qui rendra prochainement inévitable l'expropriation de la classe capitaliste.

Cette théorie marxiste apparaît aujourd'hui comme vraie d'une vérité seulement partielle. Les conditions de la production varient d'une industrie à l'autre : et c'est ce qui explique le fait suffisamment constaté que tandis que certaines industries, certaines branches du com^ merce, encore, sont arrivées à un très haut degré déconcentration, ailleurs les petits établissements, les petites exploitations vivent, prospèrent, et même se multiplient * .

Quand même d'ailleurs la théorie marxiste serait vraie, il n'en resterait pas moins que, pour l'instant, la question de la petite propriété se pose. Et cette question est une question aiguë. Soit que la petite propriété souffre réellement, soit qu'elle veuille simplement profiter des tendances démocratiques et égalitaires de notre époque, et se servir de la puissance politique que donne le nombre, la petite propriété défend ses intérêts avec éner-. gie, réclame la protection de l'État. Elle est organisée en une association internationale, elle tient des congrès réguliers qui travaillent à l'élaboration de tout un pro-

1. Voir Bourguin, Les systèmes socialistes et V évolution économique^ Paris, Colin, chap. xi à xiii.

gramme législatif ^ Dans ehaquepaya, et an Frstnee ea partioaliep, neus voyons à chaque matant les petits commerçants demander l'élévation des patentes pour les grands magasins, voire Tinterdiction pour les fonctionnaires de sHnsorire dans des coopératives, Iqs petits agrieulteuFs demander des dégrèvements. Et ces demandes, SI elles ne sont pas toujours aoûueillies immédiatement, •ont écoutées du moins avec une faveur marquée. C'est que les conceptions régnantes veulent que tous les petits soient intéressants — qu^on remarqua par asemple, dans certaines discussions parlementaires, cette sollicitude étrange qui se manifeste à Tégard des petits fraudeurs ou des petits faillis — C'est aussi qu'il s^agit ici da catégories nombreuses, et qui jouent dans les élections i|n râle in^t portant. Et c'est enBn que Ton voit dans le maintien môme artificiel des classes moyennes la meilleure méthode pour enrayer les progrès du socialisme, pour empêcher eelui->ci de conquérir la majorité.

Quelle attitude le socialisme prendra-t-il donc à l'égard de la petite propriété? On le voit bien souvent fléchir ici sa rigueur doctrinale, ^on seulement il promet aux pro-i priétaires des petites entreprises, des petites exploitait tions qu'il ne socialisera pas celles-ci, mais il va jusqu'à promettre de prendre en main leurs intérêts, de se cons^ tituer leur défenseur II le fait pour gagner des voix. Et il peut invoquer aussi, quand il le fait, une raison moins bassement politique : la socialisation de la production, en effet, n'a point sa fin en elle-même ; elle n'est dést-

1. L'association s'appelle Internationaler Verband zum Studium des Verhâltnisses des Mittelstandes (Association internatipnftje pour Tétude de la condition de la classe moyenne); elle a son Siège h Bruxelles. Les congrès se sont tenus à Namur, Anvers, Amsterdam et Liège; le dernier a eu lieu an idOë.

rable que parce qu'on la conçoit comme nécessaire pour rétablissement d'un régime qui assurera à tous les hommes, avec un minimum de bien-être, Tindépendance et la dignité de la vie; si donc une classe existe aujourd'hui déjà qui, sans exploiter les autres classes, jouit, grâce à sa propriété, de ce bien-être et de cette indépendance que Ton veut généraliser, n'y a-t-il pas lieu de Taider à se maintenir dans sa condition présente?

A ees arguments, toutefois. Ton répond par des arguments contraires. On dit que les petits propriétaires, réfractaires aux idées socialistes, sont Tobstacle le plus sérieux au triomphe du socialisme, et que celui-ci, en conséquence, doit souhaiter leur disparition. On représente que les petits propriétaires, à supposer que dans ee moment ils jouissent de ces biens que le socialisme voudrait étendre à tous, sont, quoi qu'on fasse, dans une condition instable, que de leur état actuel ils peuvent passer un jour soit à l'état de grands propriétaires, soit à l'état de prolétaires, et que les efforts dépensés pour consolider leur situation ne peuvent donner que des résultats précaires. On nie enfin que la petite propriété confère à ceux qui en sont nantis ces avantages que certains prétendent ; on soutient que les privations les plus dures, la vie la plus étroite et la plus dépendante sont le lot des petits propriétaires*.

Le problème est, somme toute, embarrassant. 11' convient, pour le résoudre, d'établir des distinctions.

Il semble difficile — tout en ayant beaucoup de sympathie pour les petits commerçants, dont la situation est si douloureuse — que l'on désire le maintien à perpétuité

1. Voir, par exemple, ce que dit Kautsky de la condition des paysans propriétaires dans sa Question agraire (trad. fr., Paris, Giard et Brière, 1900), chap. vi, 6.

du petit commerce. Le développement des grands magasins et des coopératives, dont les petits commerçants se plaignent tant, fournit d'ordinaire au consommateur des marchandises de meilleure qualité et leur procure toutes sortes de commodités ; il réalise surtout une économie considérable de personnel, et tend à réduire le nombre des intermédiaires au minimum : il constitue donc, dans Tensemble tout au moins, un progrès.

Le cas des petits industriels est moins net. On peut souvent critiquer chez eux l'insuffisance de l'outillage, qui rend leur production relativement plus coûteuse. Il faut reconnaître aussi que le travail dans la petite industrie est parfois irrégulier, et les conditions de ce travail, au point de vue de l'hygiène notamment, défectueuses. Mais il y aurait lieu, sans doute, de distinguer encore parmi les formes de la petite industrie, lesquelles sont extrêmement diverses, et ne permettent de formuler des conclusions générales qu'avec beaucoup de réserves. Sans compter que telles modifications de la technique pourraient survenir qui mettraient la petite industrie plus en harmonie avec l'idéal du socialisme, sous le double rapport de la production et des conditions de la vie.

Les plus intéressants, dans la classe moyenne, paraissent être les paysans propriétaires. Il faudrait toutefois que leur vie intellectuelle devînt plus riche. 11 faudrait que leur savoir professionnel s'accrût. Il faudrait enfin qu'ils se montrassent moins réfractaires à l'association, non seulement quand il s'agit d'acheter les machines, les semences, les engrais, ou quand il s'agit de travailler et de vendre les produits, mais encore quand il s'agit de cultiver leurs terres ^ .

Page 1