‹ Le socialisme à l'œuvreChapitre 8 sur 56 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le socialisme a pour fin, ainsi qu'il vient d'être rappelé, d'assurer à tout être humain la possibilité d'un développement intégral en instituant une répartition convenable des travaux et des biens dans une société rationnellement organisée ; îl a pour caractère et pour mérite propre d'avoir aperçu que, pour atteindre à ce but, qui peut être accepté aussi par d'autres doctrines, une transformation radicale était nécessaire dans Tordre économique et non pas seulement, comme ces autres doctrines le disent volontiers, dans l'ordre politique ou moral. Sans avoir jamais négligé, autrement qu'en apparence ou en illusion, le problème politique et le problème moral, la doctrine socialiste a donc fait porter son effort le plus insistant et le plus connu sur le problème économique. A mesure que, soit par elle, soit par les doctrines concurrentes, l'analyse économique de la société actuelle a progressé, à mesure aussi que la vie même du système économique contemporain s'est déroulée devant elle et lui a permis d'en mieux apercevoir les tendances

a LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE

et révolution réelles, la doctrine socialiste économique a dû faire effort pour apporter aussi des solutions plus précises, plus complexes ; entre les opinions différentes qui, à l'intérieur même du socialisme, peuvent s'opposer sur tel ou tel point, elle ne veut fonder son choix que sur les résultats acquis par la science ; et, pour tout ce qui dans l'avenir de notre société reste incertain ou insuffisamment connu, elle ne peut — et c'est, comme il a été dit dans la préface, le dessein du présent ouvrage — qu'indiquer les différentes voies qui, en Tétat des connaissances, paraissent pouvoir conduire au but proposé.

Le système économique qui a établi sa prédominance dans la civilisation occidentale moderne, et surtout contemporaine, a pour caractère de présenter à la fois une grande complexité et une grande anarchie. Sauf pour le nombre de plus en plus restreint des produits obtenus par l'individu, par la famille, par le petit groupe même qui les utilise, production et consommation sont aujourd'hui nettement séparées; plus encore, la production elle-même est, pour la plupart des denrées et objets qui servent à satisfaire nos besoins, divisée en un nombre souvent assez grand de travaux distincts, accomplis par des producteurs isolés les uns des autres ; les matières premières, les produits demi-fabriques, les produits terminés vont d'un lieu à un autre, et s'échangent beaucoup plus et de beaucoup plus loin qu'autrefois. En même temps s'est développée une forme de production nouvelle, plus économique à divers égards, la grande production, qui s'est fortement aidée du développement du machinisme. Mais tout cet ensemble a été soumis au principe qui, sous le nom de liberté économique (liberté des échanges, liberté de la production, liberté de« con-

l'association oes personnes ' 3

tpats), institue en réalité Fanarchie économique et la domination du plus faible par le plus fort. Le régime d'organisme producteur qui a prévalu réunit, pour les opposer, un patron qui possède les matières premières, les instruments de production et le droit entier sur le produit, et ^e^ ouvriers qui ne possèdent rien et ne peuvent que louer leur travail. La règle de la liberté des contrats, avec son corollaire, l'individualité des contrats, aboutit à mettre en présence, soit entre patron et ouvrier, soit entre gros producteur et petit producteur ou entre gros commerçant et petit boutiquier, un contractant qui peut attendre ou s'accommoder ailleurs et un contractant qui ne le peut pas et doit céder. La concurrence, sans règle et sans frein, aboutit, en provoquant la concentration et en amenant le trust ou le monopole» à se contredire elle-même en même temps qu'à mal servir les beaohf^.des consommateurs. Ni les individus ne sont placés dans s ^a conditions initiales égales et n'ont ainsi une véritabWiiberté de conduite économique, ni l'ensemble des intéressés, la collectivité n'a de pouvoir effectif pour faire que l'œuvre de production réponde au but qu'elle voudrait lui assigner et qui est de satisfaire au mieux tous les besoins de ses membres.

Le problème économique que se pose le socialisme est donc double : d'une part, organiser les rapports économiques entre les membres de la société; d'autre part, attribuer le pouvoir économique sur les choses, suivant les règles que réclament à la fois une justice égale et l'utilité commune. C'est à ce double objet que répondent les deux sections de cette première partie.

Pour découvrir > les voies qui conduisent ou peuvent conduire à iine juste organisation économique des personotft» la méthode dont nous nous réclamons

nous indique d'étudier, dans la société actuelle, tous les premiers linéaments, toutes les préparations, tous les commencements d'une telle organisation que nous pouvons y rencontrer. De bonne heure, les ouvriers ont senti que l'isolement individuel où la législation et les puissances économiques voulaient les maintenir faisait leur principale faiblesse ; et, en se groupant d'abord ep coalitions temporaires, puis en associations professionnelles régulières et stables, ils se trouvent avoir commencé de constituer une organisation de la répartition des tâches et des rémunérations telle que la société socialiste aurait à en assurer une ; la fonction que tend à remplir le syndicat dans le système économique actuel subsisterait et devrait être encore remplie dans le système que le socialisme veut instituer ; tous les problèmes essentiels dont le syndicat cherche sous nos yeux, souvent non sans tâtonnements et sans )^iris, la solution, se poseraient encore sous l^^jrme correspondante; ainsi l'analyse de rorganisatio« présente de défense professionnelle, de sa constitution, de son mécanisme, de son action, de ses tendances, nous indique avec sûreté le sens et la portée des solutions qui peuvent être données à ce premier problème : notre premier chapitre sera donc consacré à cette étude. — Réagissant peu à peu contre les principes du prétendu libéralisme, qui lui commandaient une abstention, une abdication totale, la collectivité s'est aperçue que le jeu d,es intérêts individuels laissé à lui-même dans les conditions de la société actuelle n'aboutissait pas à les harmoniser au mieux ; elle s'est mise, surtout dans la seconde partie du siècle dernier, à prendre en main les intérêts des faibles économiques, et a voulu les protéger contre les abus que leur faiblesse leur laissait imposer ; et, entraînée par la

logique même de cette intervention, elle s'est peu à peu donné à tâche de ménager à tous, par de nouvelles institutions, par les principes d'un droit nouveau, les conditions d'une vraie liberté. Par là, la société, l'État se trouve avoir commencé à prendre une partie du rôle qui lui serait dévolu dans un système socialiste ; et il n'est pas sans importance de connaître jusqu'où s'étend et veut s'étendre cette action et ce qu'elle comporte de développement possible à l'avenir : ce sera là l'objet de notre second chapitre. — Mais ce n'est pas seulement de ces deux façons et en ces deux directions que, dans notre société même, le système économique dont nous avons rappelé les principaux traits se trouve être dès maintenant battu en brèche et virtuellement transformé : dans Tordre de l'œuvre productrice aussi, un régime nouveau a tenté de s'instituer, sous diverses formes plus ou moins différentes du régime condamné, et appelées, semble-t-il, à un succès plus ou moins grand, plus ou moins durable, mais toutes ayant ce caractère commun d'enlever aux privilégiés de la fortune acquise la direction et le bénéfice de la production collective et de restituer cette direction et ce bénéfice à l'ensemble même des participants et des intéressés ; ce que sont et ce que paraissent devoir devenir ces divers types nouveaux d'organisation productrice, ce qu'ils résolvent ou paraissent pouvoir résoudre du problème général d'organisation et de direction de la production tel que le pose le socialisme, telles sont les questions auxquelles notre troisième chapitre tâchera de répondre.

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