‹ Le socialisme agraire; ou, Le collectivisme et l'évolution agricoleChapitre 1 sur 96 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Ouand on parle du collectivisme dans ses applications à l'agriculture, beaucoup de gens entendent qu'il s'agit de l'appropriation collective du sol, de la socialisation du domaine foncier.

Cette notion du collectivisme agraire est, à la fois. trop large et trop étroite.

Trop large, parce que la propriété foncière ne comprend pas seulement le sol, mais le sous-sol ; pas seulement les terres arables, mais les terrains bâtis du à bâtir.

Trop étroite, parce que le problème de la socialisaion ne se borne pas à la propriété de la surface cultivée, il se pose, m outre, pour la propriété desmoyens

de production et d'échange employés en agriculture,

Si l'on peut concevoir un état social dans lequel h terre serait propriété collective, mais serait donnée en location à des particuliers, propriétaires individuel* de leurs moyens de travail, on peut concevoir également, un état social où le sol serait, en tout ou er partie, propriété individuelle, mais où les principale* industries qui se greffent sur l'agriculture scraienl socialisées : les terres arables resteraient partagées entre des millions de propriétaires, tandis que les che mins de fer, les distilleries, les minoteries, les sucreries, etc., seraient, avec les autres branches principales de la production industrielle, propriété collective.

Nous aurons donc, dans cette étude, à examinei deux questions qui se lient intimement, mais qu: n'en sont pas moins distinctes : A qui le sol cultive doit-il appartenir ? Comment les moyens de production et d'échange qui se rattachent à l'agriculture doiventils être appropriés.

Pour étudier utilement ces questions, nous es1 avis qu'il faut savoir se restreindre, et que, la situation agricole et foncière variant extrêmement de contrée à contrée, il vaut mieux l'étudier dans quelques pays déterminés, que de risquer, sans documentation suffisante, des conclusions hâtives sui l'ensemble de l'évolution agricole.

Kautsky a procédé de la sorte, dans sa Question agraire, en prenant la plupart de ses exemples en Allemagne.

Nous nous proposons de faire de même pour l'Angleterre, avec l'Irlande, et la France avec la Belgique.

Ces deux grands et ces deux petits pays, nous présentent, d'ailleurs, la plupart des contrastes que l'on peut rencontrer en Europe, tant au point de vue des formes de la propriété que des modes de faire valoir.

En Angleterre, y compris l'Ecosse et le pays de Galles, la majeure partie du territoire appartient à un petit nombre d'individus. Une législation de privilège tend à conserver les grands domaines. La propriété paysanne n'existe plus qu'à l'état de survivance. Les grandes fermes dominent. Il y a beaucoup plus de salariés que de cultivateurs autonomes. L'évolution s'accomplit sous le régime du libre échange, sans que rien ou presque rien ne vienne faire obstacle à l'introduction des produits étrangers.

En France, on estime qu'il y a plus de huit millions de propriétaires ruraux. La législation civile et le droit successoral, fondés sur le partage égal et forcé, sont les mêmes pour tout le monde. La Révolution a supprimé radicalement les institutions féodales. La petite et la moyenne cultures l'emportent sur la grande. Les exploitants autonomes sont plus nombreux que les salariés, et, tandis qu'en Angleterre, l'industrieoccupe l'immense majorité de la population, la France est restée surtout un pays agricole, évoluant avec lenteur, a l'abri de ses tarifs protectionnistes.

Il est très difficile, au surplus, d'émettre une

appréciation qui ne soit pas essentiellement subjective sur les avantages et les inconvénients de ces deux régimes.

On peut dire, par exemple, que le système français est préférable au système anglais, parce qu'il est plus égalitaire, parce qu'il ne comporte guère de ces fortunes terriennes monstrueuses, qui concentrent des milliers d'hectares aux mains d'une seule famille, parce qu'il a pour résultat de créer une classe nombreuse de petits propriétaires, qui forment la base solide des institutions démocratiques du pays.

Mais cette petite propriété paysanne n'cst-elle pas, en même temps l'une des causes principales du faible développement de la population, de la lenteur des progrès de l'industrie, de la stagnation relative des conditions économiques? Ne vaut-il pas mieux en définitive, des inégalités sociales, si choquantes soient-elles, des antagonismes de classe, si âpres soient-ils, mais un développement rapide de la population, de la richesse et de l'industrie?

Ce sont là des questions que chacun résoudra, nécessairement, au gré de ses préférences personnelles.

La seule chose qui ait une portée scientifique, c'est la constatation des faits, la mise en lumière des tendances, l'étude des moyens à mettre en œuvre pour augmenter la part du travail et diminuer celle de la propriété rentière.

C'est le but que nous avons poursuivi i n écrivant

ce livre, qui complète, au point de vue agricole, notre petit volume publié en 1902 : Le Collectivisme et révolution industrielle (1).

I. Bibliothèque socialiste. Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition.

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