Recensement général en i8g$. Introduction, p
produit par les ravages du phylloxéra dans les régions où domine la viticulture directe ; puis la diminution constante du nombre des fermiers, métayers et journaliers propriétaires, dont une partie est venue grossir soit les exploitants directs ne cultivant pas leurs biens, soit la classe des exploitants ou propriétaires dont le chiffre a augmenté de 143.862, de 1882 a 1892, sans compter un certain nombre d'entre eux qui ont abandonné la vie rurale.»
Nous ne comprenons guère ce que l'on entend par des fermiers et des métayers qui deviennent des exploitants directs ne cultivant pas leurs biens.
En tous cas, il semble que les explications données dans l'introduction de l'enquête de 1892 sont trop spéciales pour rendre compte d'un phénomène aussi général que le recul du faire valoir direct.
Partout, en effet, on constate la même tendance.
C'est ainsi, par exemple, qu'aux Etats-Unis, le Census de 1900 constate que le nombre des exploitations en faire valoir direct a augmenté comme celui des exploitations en faire valoir indirect. Mais, dans le premier cas, elle a été de 24 0/0, pour la période de 1880 à 1900, tandis qu'elle était de 133 0/0 pour les cash-tenants et de 81,3 0/0 pour les share-tenants.
« Comme résultat de cette augmentation relative plus grande de la catégorie des locataires— dit l'introduction du Ct'//5//s — le pourcentage des fermes exploitées en faire valoir direct a diminué depuis 1880, mais surtout depuis 1890. En 1880, 74,5 0/0 des fermes
étaient exploitées en faire valoir direct; en 1890, la proportion n'était plus que de 71,6 0/0 et, en 1900, de 64,7 0/0, soit en vingt ans, une perte relative de 13,3 0/0. Le mouvement opposé se manifeste, naturellement, pour les deux catégories de fermiers : cash et sh are-tenants. La première classe était représentée par 8,7 0/0 des fermes en 1880, 10 0/0 en 1890 et 13,1 0/0 en 1900. La classe des share-tenants s'est accrue de 17,50/0 en 1880 à 18,4 0/0 en 1890 et 22,20/0 en 1900. En additionnant les deux classes on voit que les fermes exploitées en faire valoir indirect ont augmenté de 25,5 0/0 en 1880, à 35,3 0/0 en 1900, soit un gain relatif de 38,4 0/0, au regard de la diminution relative de 2},^ 0/0 dans le nombre des exploitants en faire valoir direct. »
L'introduction du Census fait observer, il est vrai, que malgré tout le nombre des propriétaires augmente plus rapidement que celui de la population agricole et que, par suite de la diminution des ouvriers, il y avait en 1900423 propriétaires sur 1. 000 per sonnes occupées dans l'agriculture, contre 422 en
Mais il n'en reste pas moins qu'aux Etats-Unis, comme ailleurs, l'affermage gagne du terrain, relativement au faire valoir direct.
Ce qui, du reste, est plus caractéristique encore que cette évolution dans le temps, qui s'effectue avec lenteur, c'est l'évolution dans l'espace qui apparaît très
nettement quand on étudie la carte du taire valoir dans un pays déterminé.
Presque toujours, en effet, le faire valoir direct domine dans les pays pauvres, à population clairsemée, le faire valoir indirect au contraire, dans les pays riches, à population dense.
En France, par exemple, le fermage domine dans les régions du Nord et du Nord-Ouest ; l'exploitation par les propriétaires l'emporte dans les départements, moins avancés ou moins favorisés, du Midi et du Massif Central.
En Belgique la terre aux paysans n'existe plus, comme forme dominante, que dans les parties les plus pauvres du pays: le Luxembourg, les contrées forestières de la province de Namur, la Fagne et la Thiérache de l'ancienne principauté de Chimay, ainsi que la Campine Limbourgeoise. Par contre, l'exploitation par locataires est la règle dans les plaines fertiles de la Hesbaye et des Flandres.
D'une manière générale, donc, on peut admettre que le développement de la population et de la richesse, qui caractérise les pays industriels, favorise le divorce du travail et de la propriété foncière. Dès l'instant où pour satisfaire à une demande plus active des produits alimentaires, la culture devient intensive, le capital agricole plus abondant, la terre échappe à ceux qui la cultivent, la propriété paysanne recule devant la propriété rentière.
Cependant ce serait une erreur de croire qu'il n'y ait pas d'exceptions à cette règle et que, dans des pays où l'on constate le recul du faire valoir direct, la tendance contraire ne se manifeste pas dans certaines régions.
Il en est ainsi, par exemple, dans des contrées comme la Creuse et le Luxembourg, où des ouvriers industriels, sortis de la classe paysanne, font des économies pour acheter un lopin de terre, qu'ils cultivent dans leurs vieux jours.
Ce peut être le cas, également, dans des pays comme l'Irlande, où le législateur intervient pour transformer les tenanciers en propriétaires, ou bien encore dans des pays où une crise imprévue apporte, tout à coup, des modifications profondes de l'organisation traditionnelle des cultures et des propriétés.
Rien de plus curieux, par exemple, que les effets de l'invasion du phylloxéra sur les modes de faire valoir.
Dans les départements du Midi de la France, la destruction des vignes a eu pour conséquence l'introduction de la culture capitaliste par de grands propriétaires et même par des sociétés anonymes.
Ailleurs, au contraire, il en est résulté un renouveau de la propriété paysanne.
Dans la monographie de Laurin sur Ceyzériat, village de l'Ain, nous lisons notamment ce qui suit :
« Avant l'apparition du phylloxéra, les petits propriétaires étaient moins nombreux qu'aujourd'hui et
possédaient moins. Quand les vignes furent détruites, un. certain nombVe de bourgeois vendirent, en effet, leurs terres, plutôt que de les replanter en risquant un capital dont le rapport était problématique, ou plutôt que de les laisser incultes, tout en payant les impôts. Beaucoup de cultivateurs purent alors acquérir des vignes en friches, à un prix dérisoire et, pendant l'hiver, les nouveaux propriétaires défrichèrent leurs terrains, arrachant les vieux ceps pour faire des plantations au printemps. Il est vrai que la plupart ont dû contracter des emprunts pour l'achat de ces plants, qui étaient très chers au début et ce n'est que depuis trois ans que ces vignes ont commencé à rapporter ; aussi les propriétaires nominatifs sont-ils peut-être plus nombreux qu'on ne le pense (i). »
On peut se demander, en effet, d'après les renseignements que Laurin fournit dans la suite de sa monographie, si ce progrès de la petite propriété ne se traduit pas, en définitive, par un progrès dans l'endettement des petits propriétaires.
Après avoir constaté que les propriétaires récoltants forment deux catégories : les moyens, au nombre de vingt-cinq à trente, et les petits, qui sont plus de cent, il ajoute :
« Une bonne moitié de l'avoir des moyens propriétaires est en argent, prêté le plus souvent aux petits propriétaires, dont la moitié, et même davantage,