Monographie de la région limoneuse et sablonneuse, p
S'il en était autrement, d'ailleurs, la diminution du nombre des salariés agricoles, coïnciderait avec une augmentation correspondante du nombre des cultivateurs indépendants.
Or les statistiques démontrent qu'il n'en est pas ainsi.
En Allemagne, de 1882 à 1895, tandis que l'ensemble de la population s'élevait de 45.000.000 à 51.000.000 d'habitants, le nombre des personnes s'occupant surtout de travaux agricoles, tombait de 8.063.96638.045.441, soit une diminution de 18.525 ; et, tandis que le nombre des travailleurs salariés diminuait de 318.046, le nombre des chefs d'exploitation et des régisseurs augmentait de 299.521.
A supposer que ces chiffres soient exacts (1), on pourrait croire que la diminution du nombre des ouvriers agricoles est à peu près compensée par l'augmentation du nombre des petits cultivateurs ; mais, en réalité, si le nombre des chefs d'exploitation augmente c'est dans la majorité des cas, parce que la natalité des familles paysannes est très forte et non pareeque des salariés passent dans la catégorie des producteurs autonomes.
La preuve, c'est que les phénomènes se présentent tout autrement dans un pays comme la France, où la natalité est faible.
1. V. sur la véritable portée de ces chiffres, les observations critiques de Kautsky. Le Marxisme et son critique Bernstein, trad. fr., pp. 136 et 137.
En France, pendant la période quinquennale 1896- 1901, le nombre des chefs d'exploitation, y compris les fermiers, les métayers, les travailleurs isolés, est tombé de 3.249.000 à 3.229.000, soit une diminution de 20.000 ; et pendant le même laps de temps le nombre des salariés tombait de 4.064.000 à 3.570.000, soit une diminution de 494.000! (1).
En Angleterre, également, nous constatons une décroissance simultanée du nombre des ouvriers et du nombre des exploitations agricoles.
Il y avait 830.452 ouvriers agricoles (mâles) en 188 1 ; il n'y en a plus que 689.105 en 1901 (2) et, de 1885 à 1895, le chiffre des exploitations agricoles passe de 532.343 à 520.106, soit un déchet de plus de 12.000.
On ne saurait donc prétendre que, dans la majorité des cas, les salariés agricoles qui cessent de figurer comme tels dans le recensement passent dans la catégorie des producteurs autonomes.
Pour un journalier qui trouve le moyen de louer une petite ferme, il y en a dix qui abandonnent l'agriculture, soit pour entrer en service à la ville, soit pour devenir des salariés de l'industrie ou du commerce.
1 . Recensement général de la population effectué le 24 mars içoi, t. IV, p. i3i, Paris, 1906.
2. Wilson Fox. Second report on the wages, earnings, and condition of agricultur al labourer s in the united kingdom. Appendix XI. London, 1905. — Il y avait en outre 40.346 ouvrières agricoles en 188 1, et 11.963 seulement en
C'est ainsi que les villes se développent aux dépens des campagnes ou que, dans les campagnes même se forme une classe toujours plus nombreuse de prolétaires, occupés, sur place ou dans les localités voisines, à des travaux non agricoles : briquetiers, maçons, paveurs, ouvriers d'usine, etc.
Dans le premier cas, généralement, le plat pays tend à se dépeupler :
« Partout — dit Ridder Haggard, dans Rural England — les jeunes gens et les jeunes filles quittent les villages où ils sont nés et affluent dans les villes. Ainsi que nous l'avons montré maintes et maintes fois, au cours de notre enquête, il arrive aujourd'hui fréquemment que les lourdauds, les propres à rien restent seuls à la campagne, parce qu'ils sont inaptes à tout genre de vie. Et c'est ce résidu social qui fera les parents de la prochaine génération des Anglais ruraux ! Il faut ne pas oublier que les recensements ne nous disent pas toute la vérité à cet égard, parce que beaucoup de districts ruraux contiennent des agglomérations de certaine importance. Ainsi des vieilles gens, seuls, et beaucoup de jeunes enfants restent dans les villages, ces derniers destinés à être absorbés par le service des villes aux dépens de la communauté agricole. Lorsqu'ils deviennent des hommes ou des femmes adultes, ils quittent le pays natal et on ne les revoit plus. Il est certain — comme je l'ai noté à de nombreuses reprises — que certaines parties de l'Angleterre deviennent
aussi solitaires que le veld de l'Afrique australe (i).
On voudra bien reconnaître que cet exode rural, cette congestion des villes et des centres industriels, n'est pas précisément une garantie conservatrice.
Il n'en est pas autrement lorsque les ouvriers continuent à habiter la campagne, mais en exerçant au dehors, des professions industrielles.
Nous avons déjà dit que c'est le cas de la plupart les régions de la Belgique et spécialement de la Hesbaye.
La monographie des agronomes de l'Etat consacrée à la région limoneuse constate que, dans toute cette région, sauf une partie du Limbourg et du Brabant, la main d'oeuvre devint de plus en plus rare à la campagne, par suite de l'exode quotidien des ouvriers. La plupart de ces hommes vont travailler dans les charbonnages et les usines métallurgiques ; d'autres s'engagent dans l'industrie du bâtiment ou s'emploient à des travaux de terrassement.
Il y a même des ouvriers ruraux, spécialement dans les provinces de Haimant, de Narnur et des Flandres qui se rendent l'été à l'étranger, au moment où les fermiers ont le plus besoin de main d'oeuvre. C'est ainsi que l'on voit souvent des brigades entières de briquetiers partir pour L'Allemagne ou même la Russie et ne rentrer qu'en hiver dans leur village.
Dans la Flandre l'émigration est encore plus
1 Loc. cit., t. II, p. 539.
torte. Beaucoup d'ouvriers vont travailler, non seulement dans les usines et les fermes de provinces voisines, mais aussi dans les départements du nord et du centre de la France (i).
Souvent aussi les ouvriers agricoles qui abandonnent le travail de la ferme n'ont pas besoin de se déplacer. Ils trouvent de l'ouvrage dans le village qu'ils habitent, soit que l'on y ouvre des carrières et des mines, ou que l'on y installe des usines, pour utiliser les chutes d'eau ou pour se procurer la main d'œuvre à meilleur marché.
C'est surtout en Allemagne que cette industrialisation du plat pays a pris, dans ces dernières années une extension considérable.
En Westphalie par exemple, l'accroissement de la population, dans des communes rurales, par suite de progrès de l'industrie, a pris une telle proportion que le Bureau de Statistique de Prusse a pu commenter en ces termes les résultats du dernier recensement :
«Ces chiffres montrent qu'une population essentiellement industrielle habite de préférence la campagne, fait qui ne s'était jamais produit à ce point en Prusse. A côté de la population industrielle des villes se montre donc une nouvelle couche sociale, une population industrielle des campagnes, ayant des conditions de vie et de travail toutes spéciales, et
i . Monographie de la région limoneuse et sablo-lùnoneuse, p. 85.
dont l'importance dans l'Etat s'accroît tous les jours (1). »
La même tendance s'affirme dans le Nord-Est de la France et dans le Lyonnais, dans les vallées alpestres de la Suisse, de l'Italie, du Dauphiné, où l'on utilise la houille blanche, et, d'une manière générale, partout où les communications sont assez faciles pour rendre avantageuse cette transplantation de l'industrie.
Nous saisissons ainsi la signification véritable de la décroissance numérique des salariés de l'agriculture.
Ce n'est pas un facteur de conservation sociale ; c'est un facteur révolutionnaire au premier chef.
Les ouvriers qui abandonnent l'agriculture vont grossir la population des villes, ou bien continuent à habiter la campagne, mais en se livrant à des occupations industrielles.
Or, dans l'un comme dans l'autre cas, cette industrialisation du prolétariat est éminemment favorable à la propagation du socialisme.
En fait, si le socialisme commence à pénétrer dans les campagnes, c'est précisément parce que dans les villages d'aujourd'hui — nous songeons à la Belgique— il est bien rare que l'on ne trouve pas un noyeau d'ouvriers industriels, allant travailler en
1. V. Vandervelde. L'exode rural et le retour au champs, p. 255. Paris, Alcan, 1903.
ville, et occupés dans les établissements industriels de la localité.
Assurément, cette population industrielle rurale, plus isolée, plus attachée à d'anciennes traditions, est, en général, plus conservatrice, que la population industrielle des villes. Par contre, elle l'est beaucoup moins que les populations purement agricoles.
C'est ce que reconnaissent unanimement tous les observateurs qui ont porté leur attention sur ce point.
Voici, par exemple, ce que dit un écrivain catholique, H. Joly, à propos des trains ouvriers en Belgique:
« Prenons l'ouvrier dans le cours même de son voyage en wagon. Ici s'est produit tout un ordre de conséquences sur la réalité desquelles tout le monde est d'accord, mais que les uns bénissent et que les autres maudissent, suivant la couleur de leur parti. Les trains sont devenus de véritables meetings ambulants où la propagande socialiste s'est développée à outrance ; tel est le fait. Les ouvriers venus chaque matin à la campagne ont été endoctrinés par leurs camarades des villes et par leurs meneurs. Les plus hardis d'entre eux ont commenté ces leçons d'un compartiment à l'autre, ou bien ils se sont contentés d'en jeter des formules ou d'en crier les mots d'ordre. Le socialisme à la campagne — sinon le socialisme agraire — suivant une ingénieuse et exacte
distinction, a fait ainsi des adeptes nombreux »(i).
Il y a longtemps, en effet, que, dans notre brochure sur la question agraire en Belgique, nous avons montré que ces deux expressions ne sont nullement équivalentes (2). On pourrait concevoir que les ouvriers industriels habitant la campagne soient socialistes, et forment dans certains villages la majorité, sans que le socialisme ait pénétré le moins du monde parmi les travailleurs agricoles.
Mais, en fait, il n'y a pas de cloison étanche entre ces deux groupes de la population rurale.
Tout d'abord les travailleurs qui s'industrialisent exercent une action sur leur entourage. Ils appartiennent à des familles de cultivateurs. Ils sont les intermédiaires naturels entre les ouvriers des villes et les ouvriers des champs. Ils ont un intérêt de classe à convaincre ces derniers que tous les prolétaires doivent solidariser leurs efforts.
Mais, indépendamment de cette action de propagande, la diminution du prolétariat agricole, par suite de l'attraction exercée par l'industrie, agit automatiquement pour ainsi dire, sur les relations entre les fermiers ou les propriétaires et les salariés.
En effet, l'exode vers les villes, le drainage effectué parles établissements industriels, diminue l'offre de
i.Joly. La Belgique criminelle, p. 163. Paris. Gabalda.
2. Destree et Vandervei.de. Le socialisme en Belgique, 2e édit., Paris, Giard et Brière, 1902.
bras dans les fermes. Les cultivateurs ont plus de peine à recruter leur personnel et, comme il arrive toujours quand plusieurs patrons courent après un ouvrier, celui-ci se trouve dans des conditions plus favorables pour contracter.
C'est principalement pour ce motif que, pendant la crise agricole, le mouvement des salaires n'a pas suivi la même courbe décroissante que le mouvement des prix et des fermages.
Lorsque la baisse des prix s'est produite, les salaires ont commencé par fléchir, dans une moindre proportion d'ailleurs que les profits des fermiers. Mais, dans les dernières années de la crise, tandis que les prix restaient stationnaires ou continuaient à baisser, le taux des salaires présentait un relèvement plus ou moins considérable.
Les dernières statistiques agricoles, en France et en Belgique, sont déjà trop anciennes pour révéler cette tendance. Nos chiffres pour la Belgique, en ce qui concerne les salaires, s'arrêtent à 1895 ; pour la France à 1892. Il est vrai que, depuis cette époque, en 1904. le département français des travaux publics a fait faire une enquête sur le salaire moyen des ouvriers agricoles, afin de fixer le salaire annuel des cantonniers. Mais cette enquête est trop incomplète pour permettre des comparaisons sérieuses avec les chiffres de 1892(1).