CHAPITRE PREMIER
La Décroissance du Nombre des Salariés
Le fait indéniable de la diminution du nombre des salariés de l'agriculture est considéré par beaucoup d'écrivains conservateurs comme un argument péremptoire contre le socialisme.
Les socialistes, disent-ils, poursuivent l'expropriation des capitalistes par les travailleurs. Pour que cette expropriation soit concevable, il faut que dans les principales branches de la production, il ne reste, par suite de l'élimination des classes intermédiaires, qu'un petit nombre de capitalistes, en présence de la grande masse des travailleurs sans propriété. Par conséquent, l'avènement du socialisme a pour condition préalable la prolétarisation des producteurs autonomes, l'accroissement de la puissance numérique du prolétariat (i).
i. Borguin, par exemple, dans les Systèmes Socialistes et l'évolution économique, p. 371 : « Le prolétariat décroît dans l'agriculture, et l'importance des exploitants indépen-
Or c'est exactement le contraire qui se produit en agriculture. Les grandes exploitations se font plus rares. Le nombre des petits cultivateurs propriétaires sinon du sol, du moins de leur matériel d'exploitation, augmente. Celui des salariés va diminuant, sauf dans quelques régions comme les départements viticoles du Midi, où la grande culture se développe. Dès lors, comment pourrait-il être question de l'expropriation de propriétaires dont le nombre va croissant, par des salariés dont le nombre va décroissant ?
Cette objection serait décisive si la transformation de l'agriculture et de la propriété foncière dans le sens du socialisme devait être le fait des seuls travailleurs agricoles.
Mais il va sans dire, que c'est le prolétariat tout entier — industriel, commercial et agricole — qui lutte contre le capitalisme. Or, si le nombre des salaires agricoles diminue, relativement au nombre des producteurs autonomes, ou soi disant tels, c'est incontestablement le phénomène contraire qui se produit si l'on considère la société dans son ensemble.
dants s'y accroît d'une façon relative et absolue. Les paysans propriétaires forment un bloc résistant que n'entraîne pas le mouvement contemporain. Déclarer qu'ils sont destinés à tomber en masse dans le prolétariat c'est découvrir trop ingénument les vices de méthode d'une doctrine qui a besoin de généraliser les phénomènes de concentration et de prolétarisation pour conclure à la nécessité historique de la propriété collective. »
Vandervel'ie 9
Nous avons vu, en effet, qu'en Allemagne, comme en France ou en Angleterre, la diminution, absolue et relative, des salariés agricoles est plus que compensée par l'augmentation, absolue et relative, des salariés de l'industrie et du commerce.
En règle générale, si le nombre des salariés agricoles diminue, c'est parce qu'ils abandonnent l'agriculture pour travailler dans des établissements industriels ou commerciaux. Ils cessent d'être des prolétaires agricoles, mais ils restent des prolétaires. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'ils sortent du prolétariat pour devenir des producteurs autonomes, des cultivateurs indépendants.
Tout au plus peut-on citer quelques régions où, la terre n'ayant que peu de valeur, les ouvriers agricoles parviennent assez fréquemment, à entreprendre pour leur compte une petite exploitation.
C'est le cas, par exemple, pour la Campine, région de bruyères et de landes sablonneuses qui couvre le nord-est de la Belgique :
« Les dépenses des ouvriers agricoles — dit la Monographie des agronomes de l'Etat — sont réduites au strict nécessaire, et, en faisant des prodiges d'économie sur leurs maigres salaires, ils arrivent fréquemment à pouvoir cultiver pour leur compte. Dès que leurs économies le permettent, ces ouvriers louent, avec une petite maisonnette, une étendue suffisante pour l'entretien d'une génisse, d'abord, d'une vache, ensuite. Tout en exécutant les travaux
se rapportant à leur propre culture, ils trouvent le temps de travailler deux ou quatre jours par semaine chez un cultivateur voisin. Avec beaucoup de soin et d'activité, ils parviennent à étendre leur culture personnelle et à prendre rang dans la classe des petits et moyens cultivateurs.
«Pour arriver, à cette fin, l'ouvrier agricole s'impose les plus dures privations et il fait l'impossible pour obtenir en location quelques lopins de terre dont l'exploitation lui assurera la réalisation de son désir. Or, ce résultat, qu'il ne pouvait atteindre que difficilement jadis, il l'obtient sans trop de peine aujourd'hui, par suite de l'abandon fréquent des grandes fermes, dont les terres sont louées en petits lots (i). » A ce degré d'évolution, l'état d'ouvrier agricole est donc, pour beaucoup, une situation transitoire, comme celle de compagnon dans les métiers de l'ancien régime.
Mais les choses se présentent autrement dans les régions où la terre est plus riche, la population plus dense, la valeur du sol plus élevée, qu'il s'agisse au surplus, de pays où la petite culture domine, comme les Flandres, ou de pays d'agriculture capitaliste proprement dite, comme le Hesbayé.
Voici, par exemple, ce que dit la Monographie régionale des Flandres :
« Il n'était pas rare, jadis, de voir des ouvriers éco-
1. Monograthie régionale de la Campine, p. 40, Bruxelles, p. 1889.
nomes et intelligents réussir, grâce surtout au commerce du lin, à constituer le capital nécessaire pour entreprendre l'exploitation d'une petite ferme. De nos jours, cet état de choses a changé et l'ouvrier ne sort de sa condition que par suite de circonstances exceptionnelles telles qu'un héritage.
«Toutefois, il arrive encore que les ouvriers qui ont une nombreuse famille, une fois les enfants arrivés à l'âge adulte, parviennent à réaliser quelques économies, qui leur permettent de tenter, de temps en temps, l'engraissement d'une génisse, puis de trouver, à la fin, une petite ferme d'une ou deux vaches. Mais, pour en arriver là, il faut que tout leur réussisse et que les enfants restent avec les parents, conditions qui se réalisent assez rarement dans la pratique.
« La plupart des ouvriers ayant plus de dettes que de capitaux et les bas salaires ne leur permettant guère d'épargner, malgré tout l'esprit d'économie dont ils font preuve, on comprend sans peine qu'il y en ait peu qui parviennent à s'élever au rang de cultivateurs travaillant pour leur propre compte (1). »
Alors même, d'ailleurs, que dans les pays de culture intensive, les salariés parviennent, exceptionnellement, à se transformer en cultivateurs parcellaires, dont l'indépendance, nous le verrons, est plus que douteuse, cette prétendue émancipation présente
i . Monographie régionale de Flandres, p . 40.
peut-être pour eux plus d'inconvénients que d'avantages.
On en jugera par ce passage très caractéristique de la Monographie de la région limoneuse et sablo- limoneuse (Hesbaye) ( i ) :
« Presque tous les ouvriers agricoles cultivent quelques parcelles de terre, et leur rêve à tous est d'arriver, en augmentant leur culture, à pouvoir passer dans la classe des petits cultivateurs.
«Quelques-uns y parviennent et réussissent, à force de travail et d'économie, à se libérer de l'obligation de travailler pour autrui. Malheureusement leur culture devient alors plus onéreuse qu'elle ne l'était auparavant et le petit capital dont ils disposent ne suffit pas à faire donner aux terres acquises les récoltes rémunératrices que produisaient les quelques lopins qu'ils cultivaient avec les attelages de leur patron.
« Une vie de privations et de labeur plus intense commence pour eux et souvent même ils sont obligés, pour pouvoir payer leur fermage, de faire travailler leur fils dans les usines. ».
Bref, lorsqu'on groupe ces témoignages on arrive à la conclusion que, sauf dans les régions où la terre ne vaut pas grand chose, les ouvriers agricoles ne passent qu'exceptionnellement dans la classe des petits cultivateurs.